Théorie du complot juif

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Affiche de propagande allemande de l'exposition antimaçonnique de Belgrade, 1941-1942. Le leader de la révolte serbe Draža Mihailović y est représenté comme étant un animal de compagnie dans les mains des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l'URSS, supposés contrôlés par des juifs.

Le « complot juif » est une théorie du complot qui prête aux Juifs une volonté de dominer le monde. Ce mythe est particulièrement incarné par Les Protocoles des Sages de Sion , document du début du XXe siècle se présentant comme un programme juif de domination du monde, mais en réalité créé par le faussaire antisémite russe Matveï Golovinski pour le compte de la police politique tsariste.

Relevant originellement de l'antijudaïsme, les théories du complot juif sont plus élaborées que la simple allégation antisémite : ayant un auteur ou groupe d'auteurs précis, elles sont des constructions plus complexes et insistent sur l'accusation de domination.

La théorie du complot juif connaît un regain de popularité en Europe durant les années 1930, années de crise, après avoir été développée dans le manifeste d'Adolf Hitler, Mein Kampf. À l'époque, une telle théorie est cautionnée principalement à droite et à l'extrême droite : la droite de l'époque est fortement nationaliste et hait donc autant le Juif apatride que le communisme, qu'elle attribue aux Juifs[1], tandis qu'à gauche le Juif est parfois accusé de contrôler la finance et se trouve parfois assimilé à la figure du capitaliste (en réalité cela était marginal ; en fait de nombreux leaders de la gauche étaient eux-mêmes Juifs ou d'origine juive, et furent d'ailleurs victimes d'attaques antisémites de la part de la droite - c'est par exemple le cas de Léon Blum).

Après la mise en œuvre de la « Solution finale à la question juive » par les nazis et la création de l’État d'Israël, le thème du complot juif renaît dans certains milieux antisionistes qui assimilent abusivement les substantifs « sionisme » et «fascisme» et les adjectifs «juif» et «sioniste». Cette fraction radicale d'antisionistes a développé une opposition à Israël fondée sur l'antisémitisme et la contestation de la Shoah. La théorie du complot sioniste qui en résulte est considérée par Pierre-André Taguieff et Jacques Tarnero comme une variante moderne de la théorie du complot juif.

La thématique du complot juif connaît aujourd'hui une popularité dans certains mouvements extrémistes au Moyen-Orient, comme le Hamas qui se réfère explicitement aux Protocoles des Sages de Sion dans sa charte.

Pierre-André Taguieff considère que le mythe du complot juif a revêtu quatre formes historiques[2] : en premier lieu durant l'Antiquité et le Moyen Âge, il se présente sous la forme de rumeurs de complots locaux car les Juifs seraient solidaires entre eux. À ces rumeurs s'ajoutent de multiples calomnies comme celles de la « haine du Christ, donc de Dieu », donc des chrétiens, qui peut se traduire par des accusations d'infanticide rituel. En deuxième lieu, à partir du XIXe siècle, il prend la forme de récits plus ou moins élaborés de complots nationaux car les Juifs forment un « corps étranger » et jouent un « rôle d'État dans l'État ». En troisième lieu, de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, le complot juif devient un « complot international ou mondial ». Depuis 1948 et la création de l'Etat d'Israël, le complot juif devient le « complot sioniste mondial » ou, depuis les années quatre-vingt-dix, le « complot américano - sioniste », appelé « alliance judéo-croisée » par les islamistes[2].

Histoire de la théorie du complot juif[modifier | modifier le code]

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Article détaillé : complot judéo-maçonnique.

Le 20 août 1806, Augustin Barruel reçoit à Paris une lettre de Florence provenant d'un soldat italien, Giovanni Battista Simonini[3], dans laquelle ce dernier exprime la satisfaction que lui a apportée la lecture de ses Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme. Il tient toutefois à évoquer un témoignage personnel qui prend la forme d'une théorie du complot juif évoquant la thèse de la judéo-maçonnerie, la maçonnerie étant sous la direction du judaïsme. Barruel transmet la lettre au pape Pie VII, qui lui répond par son secrétaire, puis au roi Louis XVIII[4]. Ces correspondances ont été publiées pour la première fois en 1882, dans le journal jésuite La Civiltà Cattolica[5]. Elles sont republiées en 1924 dans l'ouvrage d'Alexandre Netchvolodov, L'Empereur Nicolas II et les Juifs[4].

À la fin du XIXe siècle, l'idée d'un « complot juif » s'est rapidement développée en Europe. L’origine de cette croyance se confond avec l’un des chapitres de Biarritz, un roman publié à Berlin en 1868. Ce roman, signé du pseudonyme de « Sir John Retcliffe », était l'œuvre de Hermann Goedsche, un fonctionnaire et essayiste allemand qui avait été révoqué des services de poste prussienne. Dans un chapitre intitulé « Dans le cimetière juif de Prague », il décrit une réunion de rabbins issus des douze Tribus d'Israël et prenant tour à tour la parole dans le vieux cimetière juif de Prague. Ils annoncent alors un plan méthodique, rigoureusement articulé, de domination et de contrôle du monde. Suivent alors plusieurs publications en Europe orientale où, peu à peu, le roman Biarritz se déforme. Le récit des dialogues révélant le complot juif est imprimé séparément en Russie à partir de 1872, et publié sans la mention de son caractère de fiction pour dénoncer ledit complot. Ainsi isolé de son contexte romanesque, le récit atteint la France en 1880 sous la forme d'une histoire vraie. Dans le numéro du Contemporain de juillet 1881 par exemple, la scène du cimetière juif passe pour être véridique, connue grâce au témoignage d’un authentique diplomate britannique, « Sir John Readclif » (le nom a déjà été légèrement déformé). En 1896, dans l’ouvrage de François Bournand (1855-?) Les Juifs, nos contemporains, les propos des douze rabbins sont fondus en un seul monologue, celui du rabbin Eichhorn (ou Reichhorn) sous l’appellation « le discours du rabbin ». La diffusion va alors être sans cesse élargie. Il faut cependant attendre 1933, dans l’édition suédoise et dans l’introduction qui la précède, pour voir enfin annoncer la mort de “Sir John” (le nom a encore été modifié), « mystérieusement assassiné » comme il se doit[6].

En 1859 le philosophe contre révolutionnaire Joseph de Maistre s'exprime sur ce qu'il perçoit comme une attitude nuisible du judaïsme dans son livre Quatre chapitres inédits sur la Russie[7].

En 1869, le juif russe converti au christianisme Jacob Brafmann publia un essai nommé Kniga Ḳahala[8] dans lequel il développe le concept du Kahal juif ou l'idée d'une sorte de pouvoir central de la communauté juive sous la forme d'un conseil d'administration, tissant la trame de nombreux complots[9].

Osman Bey critiqua l'Alliance israélite universelle, voyant dans ses avatars l'ayant précédés les déclencheurs de la Révolution française et désigna la franc-maçonnerie comme contrôlée par le judaïsme (thèse du complot judéo-maçonnique). Il dénonça un complot juif visant à s'attaquer à la Russie.

Dans les années 1870, il fut suivi par Hippolytus Lutostansky dans ses écrits[10].

En 1882, Emmanuel Chabauty publia dans son livre[11] un opuscule de l'abbé Jean-Baptiste Bouis, présenté comme prêtre d'Arles en 1644, décrivant une lettre de 1489 intitulée Lettre des juifs d'Arles envoyée aux juifs de Constantinople rédigée au nom des juifs de Provence par le Rabbin d'Arles, leur chef, écrivant à ses frères de Constantinople, le 13 janvier 1489, pour leur demander la ligne de conduite à suivre dans le contexte de l'édit sévère de Charles VIII de France, moins tolérant que les anciens rois de Provence, par lequel il enjoignait aux juifs provençaux de se faire chrétiens ou de quitter le pays. Le texte présente également la réponse du 21 novembre de cette même année des juifs de Constantinople, leur enjoignant la dissimulation, la prise de pouvoir clandestine et la pratique secrète du judaïsme. Il pourrait s'agir d'une copie ancienne d'un faux provenant d'Espagne[12].

Pour l’archevêque Leo Meurin , la volonté juive de domination se comprendrait théologiquement. Ainsi en 1893, dans son livre la franc maçonnerie Synagogue de Satan, il prête aux juifs la non compréhension du sens spirituel des prophéties de l'ancien testament, et l'idée que le messie sera un roi terrestre chargé de subjuguer toutes les nations en leur faveur exclusive[13].

Dès 1898, les Jésuites dans la revue La Civiltà Cattolica dénoncent le Premier congrès sioniste comme étant un « complot sioniste mondial ». Dans la foulée, un agent secret de l’Okhrana lance la première version des Protocoles des Sages de Sion. On peut considérer le « discours du rabbin » d'Hermann Goedesche comme un précurseur, lequel fut d'ailleurs parfois publié comme ajout à certaines éditions des Protocoles[14].

Le thème du complot juif est particulièrement présent en France lors de l'affaire Dreyfus. En Allemagne, la thématique du complot juif se cristallise notamment autour de familles juives influentes, telles que la dynastie des Rothschild, accusée de contrôler les systèmes financiers du monde ou la Réserve fédérale des États-Unis.

XXe siècle[modifier | modifier le code]

Après la Première Guerre mondiale, les Protocoles des Sages de Sion gagnent en succès : ils expliquent en substance la Grande Guerre et la révolution bolchévique – les tenants du complot fantasment volontiers sur la coïncidence des dates entre la Déclaration Balfour (2 novembre 1917) et celle de la Révolution d'Octobre (7 novembre 1917). Les Protocoles se modifient et passent alors pour être les « séances secrètes du 1er Congrès sioniste ». Ainsi, en 1924, l’éditeur allemand Theodor Fritsch peut publier les « Protocoles sionistes ». Les effets se font sentir rapidement, dans un contexte où les foules avides cherchent des explications à des phénomènes qui semblent les dépasser.

De même, la Grande Dépression en 1929 trouve pour certains une explication toute faite dans le complot juif mondial. En Allemagne, le Parti nazi a abondamment usé de ce postulat du complot juif. La propagande allemande a fortement nourri le mythe de la banque juive, notamment via l'idée que les Rothschild suscitaient des guerres entre les gouvernements en manipulant les fonds.

Après 1945[modifier | modifier le code]

Après la Seconde Guerre mondiale, les négationnistes du génocide nazi accusent les juifs de contrôler les gouvernements, les historiens, les systèmes judiciaires : « Se trouvent associés, et dénoncés es-qualité, comme complices, les USA capitalistes et l’URSS communiste, tous au service du « sionisme » »[15].

Un petit livre prétendument paru aux Pays-Bas en 1933, écrit sous le pseudonyme de Sydney Warburg (Les ressources du national-socialisme, trois conversations avec Hitler), et en réalité publié en 1947 en Suisse désigne des banquiers, dont la famille juive-allemande des Warburg, comme ayant financé ou contribué à financer l'accession au pouvoir du national-socialisme en Allemagne. Véritable imposture, ce livre a été largement démenti.

Dans les pays communistes[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Cosmopolite sans racine et Sionologie.

Dans les pays occidentaux[modifier | modifier le code]

En 1985, le journaliste et essayiste britannique Douglas Reed, mort en 1976, publie une théorie du complot juif dans un livre La Controverse de Sion, dans lequel il explique que les juifs ont instrumentalisé les deux guerres mondiales et en prépareraient une troisième dans le but d'installer un gouvernement mondial à leur solde[16]. Il a été qualifié d'antisémite virulent[17]. Mort depuis dix ans à la parution, il avait renoncé à publier son ouvrage de son vivant et s'était réfugié en Afrique du Sud.

James von Brunn, auteur de la fusillade au United States Holocaust Memorial Museum (Musée de l'Holocauste de Washington) en 2009, est l'auteur d'un essai dénonçant un complot juif mondial : Kill the Best Gentiles[18].

Dans les pays orientaux[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Mein Kampf en arabe

Dans la littérature[modifier | modifier le code]

  • Les théories du complot juif sont le thème du roman d'Umberto Eco, Le Cimetière de Prague. Dans la quatrième page de couverture de sa traduction française, l'ouvrage définit Les Protocoles des sages de Sion comme un « évangile antisémite ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Daniel Pipes (1997): Conspiracy: How the Paranoid Style Flourishes and Where It Comes From, (The Free Press - Simon & Shuster), p.93. (ISBN 0-684-83131-7)
  2. a et b Pierre-André Taguieff, « Le mythe du complot juif, un survol historique », Revue des deux Mondes, Société de la Revue des Deux Mondes,‎ (lire en ligne)
  3. Sur lui, cf. Reinhard Markner, "Giovanni Battista Simonini: Shards from the Disputed Life of an Italian Anti-Semite", in: Kesarevo Kesarju. Scritti in onore di Cesare G. De Michelis. A cura di Marina Ciccarini, Nicoletta Marcialis e Giorgio Ziffer. Florence 2014, p. 311-319.
  4. a et b Aleksander Dmitrievich Netchvolodow, L'Empereur Nicolas II et les Juifs, Étienne Chiron, Paris, 1924, ASIN B001D7RNEA, p.231-236
  5. Nicolas Deschamps, Les Sociétés secrètes et la société, III, p. 661.
  6. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, 1986.
  7. Quatre chapitres inédits sur la Russie p. 111
  8. Jacob Brafmann, Kniga Ḳahala, Wilna, 1869
  9. Article BRAFMANN, JACOB sur jewishencyclopedia
  10. Texte en ligne 'The invention of sacred tradition, par James R. Lewis, Olav Hammer, p.79
  11. Emmanuel Chabauty, Les juifs nos maîtres !, (1882), Texte en ligne.
  12. Les revues scientifiques d'études juives: passé et avenir : à l'occasion du ... By Simon Claude Mimouni, Judith Olszowy-Schlanger, p.86
  13. la franc maçonnerie Synagogue de Satan. p. 96
  14. What are "The Protocols of the Elders of Zion"?, 1 juin 1999
  15. Gilles Karmasyn, « La loi Gayssot et ses critiques de bonne foi », phdn.org, 2002, section 1 « Le négationnisme : un discours antisémite »
  16. Douglas Reed, The Controversy of Zion (Veritas, 1985) Texte en ligne en français
  17. Michael Billig, Methodology and Scholarship in Understanding Ideological Explanation, cité par Clive Seale, dans Social Research Methods: A Reader, accessed 27 January 2008
  18. Le Monde, James von Brunn, idéologue raciste et tireur présumé du Musée de l'Holocauste, 11.06.09

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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