Zone de Résidence

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La Zone de Résidence (en russe : Черта оседлостиtcherta osedlosti) était la région ouest de l'Empire russe frontalière avec les puissances d'Europe centrale, où les Juifs enregistrés comme tels étaient cantonnés par le pouvoir impérial jusqu'en février 1917.

Représentant 20 % de la surface de la Russie européenne, la Zone de Résidence, créée par l'impératrice de Russie Catherine II en 1791, correspond aux territoires conquis par l'Empire russe à partir de de 1791 au détriment de la République des Deux Nations (PologneLituanie) et de la Principauté de Moldavie vassale de l'Empire ottoman, où les juifs étaient plus nombreux qu'ailleurs. Elle inclut la plus grande partie de ce qui est à présent la Lituanie, la Biélorussie, la Pologne, la Moldavie, l'Ukraine et des parties ouest de la Russie. Les plus grandes villes à l'intérieur de la zone, telle Kiev, en sont initialement exclues. Seul un nombre limité de Juifs, en général non-enregistrés comme tels, mais comme « allemands » (Немцы), « polonais » ou « russes », est autorisé à vivre en dehors de la Zone de Résidence et dans les grandes villes de l'Empire.

Carte de la Zone de Résidence

Histoire[modifier | modifier le code]

Article général Pour un article plus général, voir Histoire des Juifs en Russie.

Les prédécesseurs de Catherine II de Russie, et plus particulièrement l'impératrice Élisabeth Ire, avaient tenté d'obliger les Juifs devenus sujets russes à choisir entre la conversion au christianisme orthodoxe et l'exil hors de l'Empire. Ce fut un échec et c'est pourquoi la Zone de Résidence fut créée, afin d'empêcher les Juifs de s'installer dans toute l'étendue de l'Empire. La société russe est alors traditionnellement divisée entre les nobles, le clergé, les militaires et fonctionnaires, les artisans ou paysans libres, et les serfs - plus nombreux que les quatre autres classes réunies. Or les progrès industriels conduisent à l'émergence d'une classe moyenne, composée d'une forte proportion de Juifs qui n'appartiennent à aucune des cinq classes traditionnelles. En limitant leur zone de résidence, le gouvernement impérial veut favoriser la croissance d'une classe moyenne chrétienne. Catherine II peut dire qu'elle a établi la « Zone » comme un compromis entre les membres de son gouvernement, l'aristocratie et le clergé qui réclament toujours l'expulsion des Juifs, ses propres tendances libérales, et les intérêts à long terme de l'Empire, pour lequel les Juifs étaient un facteur d'échanges, d'innovations et d'évolution économique, culturelle et sociale, donc de modernisation.

La « Zone » devient particulièrement importante pour les autorités russes après la seconde partition de la Pologne-Lituanie en 1793. Jusqu'alors, la population juive de Russie était relativement limitée. L'annexion du territoire polono-lituanien augmente de façon substantielle la population juive. À son apogée, la « Zone » qui comprend les nouveaux territoires polono-lituaniens, a une population juive supérieure à 5 millions, ce qui représente à cette époque, la plus grande concentration de Juifs (40 %) du monde.

Entre 1791 et 1917 (date à laquelle la « Zone » est abolie), celle-ci a subi de nombreuses modifications de ses limites, si bien que certaines régions, telles que le Caucase, ont été successivement ouvertes ou fermées à l'installation des Juifs. De la même façon, les Juifs ont l'interdiction de vivre dans des villes comme Kiev, Sébastopol ou Yalta, et ne peuvent s'installer que dans des villes ouvertes comme Poltava, Odessa ou Kichinev, ce qui favorise l'émergence des shtetls (littéralement, « petite villes », diminutif du yiddish שטאָט - shtot, de l'allemand Stadt). En revanche, les commerçants juifs de la 1re corporation, les gens instruits ou avec une éducation spécialisée, les artisans ainsi que les soldats, incorporés conformément à la Charte de Recrutement de 1810 et leurs descendants ont le droit de vivre en dehors de la Zone de Résidence. À certaines périodes, des dérogations spéciales sont données aux Juifs pour vivre dans les grandes villes impériales, mais ces dérogations sont parfois révoquées et par exemple en 1891, plusieurs dizaines de milliers de Juifs sont expulsés de Moscou et de Saint-Pétersbourg vers la Zone de Résidence.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, toute l'ancienne Zone de Résidence se trouve sous contrôle de l'Allemagne nazie, entraînant des exécutions de masse par les einsatzgruppen, dans la plus grande opération planifiée d'extermination massive et systématique de Juifs. Dans une région qui autrefois comprenait la plus grande concentration de Juifs au monde, la Shoah aboutit ainsi à la disparition de la plus grande partie de vie juive, les rares survivants se comptant parmi les partisans ayant pris les armes et parmi les chanceux qui avaient pu s'enfuir à temps vers l'Est.

Vie dans la Zone[modifier | modifier le code]

La vie dans les shtetls (villages) de la Zone de Résidence était aléatoire, dépendant, comme celle des paysans russes ou ukrainiens, du climat et et des conditions politiques. Les périodes économiquement satisfaisantes et gaies alternaient avec des périodes difficiles et pénibles, où nul n'était à l'abri de la pauvreté, des agressions des cosaques ou des pogroms, ce qui est reflété dans la culture juive, les tableaux de Chagall et la musique klezmer de l'époque. Les Lois de Mai, répressives, dévastent l'ensemble des communautés. Bien que des pogroms ont pu se produire pendant presque toute l'existence de la Zone, des attaques particulièrement meurtrières entre 1881 et 1883, puis entre 1903 et 1906, ont ravagé des centaines de villages, tué des milliers de Juifs et causé des centaines de milliers de roubles de dégâts. Un système sophistiqué d'organisations caritatives juives se développe pour venir en aide à la population, selon la tradition juive de tsedaka. Des associations fournissent des vêtements aux étudiants pauvres, de la nourriture cachère aux soldats juifs enrôlés dans l'armée impériale, dispensent des soins médicaux gratuits aux pauvres, offrent des dots et des cadeaux ménagers aux épouses indigentes et organisent une éducation technique pour les orphelins. Selon l'historien Martin Gilbert, auteur de l'Atlas of Jewish History, toutes les provinces de la zone ont plus de 14 % de pauvres bénéficiant d'aides sociales. En Lituanie et en Ukraine, le pourcentage de la population juive aidée atteint 22 %[1].

Les quotas de Juifs existent dans l'enseignement depuis 1886 : le pourcentage d'étudiants juifs ne peut dépasser 10 % dans la Zone, 5 % en dehors de la Zone et seulement 3 % dans les capitales (Moscou, Saint-Pétersbourg et Kiev). Les quotas dans les capitales seront légèrement augmentés en 1908 et 1915.

Un Melamed (Maître d'école) en Podolie au XIXe siècle. La plupart des écoles primaires n'enseigne que les textes religieux dans des écoles à une classe.

Mais une des conséquences positives de la concentration des Juifs dans une zone limitée, est le développement du système moderne de yechiva. Jusqu'au début du XIXe siècle, chaque ville subvient aux besoins de ses propres étudiants supérieurs qui étudient à la synagogue locale avec l'équipe rabbinique de la communauté. Chaque étudiant mange ses repas, chaque jour dans une maison différente, un système connu sous le nom yiddish de « essen teg » (jours de repas).

En 1803, le rabbin Chaim Volozhin, premier disciple du Gaon de Vilna, ouvre la Yechiva Volozhin qui attire de jeunes hommes de toute la Zone. La yechiva est financée par des donations de nombreuses communautés et par des collectes effectuées en Europe et en Amérique. La yechiva accueille à son maximum jusqu'à 450 étudiants et leur procure aussi le gîte et le couvert. Mais quand en 1892 le gouvernement russe impose à tout le personnel enseignant de posséder un diplôme reconnu par un établissement d'éducation russe et que des cours de langue et de culture russe fassent partie du programme enseigné, la yechiva qui était orientée purement vers l'étude de la Torah, décide alors de fermer ses portes. Ses rabbins et ses étudiants partent vers d'autres yechivot en Russie ou aux États-Unis. Des cours de dynasties hassidiques prospèrent dans la Zone. Des milliers de disciples de rebbe (mot yiddish pour désigner un rabbin, un maître), tels que le rebbe de Gour (Góra Kalwaria actuellement en Pologne), Yehouda Leib Alter, aussi connu sous le nom du Sfat Emet), le rebbe de Tchernobyl (aujourd'hui en Ukraine) et le rebbe de Vyjnytz (Vyjnytsia, aujourd'hui en Ukraine), se rendent en foule dans leurs villes pour les fêtes juives et suivent les minhaggim (coutumes) de leur rebbe dans leur propre foyer.

Les tribulations de la vie juive dans la Zone de Résidence sont immortalisées par des écrivains yiddish tels l'humoriste Cholem Aleichem dont les histoires de Tevye der Milchiger (Tevye le laitier) dans le shtetl imaginaire d'Anatevka ont été popularisées plus tard dans la comédie musicale Un violon sur le toit. En raison des conditions de vie journalières très rudes dans la Zone, environ 2 millions de Juifs, principalement des non-religieux, émigrent entre 1881 et 1914, principalement vers les États-Unis. Cette forte émigration n'eut cependant que peu d'influence sur le nombre d'habitants juifs de la Zone qui reste stable aux environs de 5 millions de personnes, en raison d'un taux de mortalité infantile sensiblement plus bas parmi les Juifs, majoritairement urbains et de classe moyenne, que parmi la population, majoritairement paysanne[2].

Pendant la Première Guerre mondiale, la Zone perd son emprise rigide sur la population juive : certains s'enfuient vers l'intérieur de la Russie pour échapper à l'invasion des troupes allemandes ; d'autres, germanophones, tentent de composer avec l'occupant (notamment après la paix de Brest-Litovsk qui livre aux Empires centraux toute l'ancienne « Zone ») et d'autres encore, issus de l'aile gauche du Bund, misent sur le socialisme pour abolir les discriminations. Et justement le , un mois après la Révolution russe, la « Zone » est abolie par le décret du Gouvernement provisoire sur l'abolition des restrictions confessionnelles et nationales (Об отмене вероисповедных и национальных ограничений). À la paix de Riga, la partie Ouest de la « Zone » avec sa population juive intègre la Pologne, qui reconquiert son indépendance.

Pendant la guerre civile de 1918-1921 qui suit immédiatement le coup d'État bolchévik, des exactions militaires de grande ampleur se produisent, qui touchent aussi les Juifs : plus de 1 236 pogroms sont répertoriés uniquement en Ukraine, au cours desquels plus de 31 000 Juifs sont massacrés[3].

Territoires de la Zone[modifier | modifier le code]

La Zone de Résidence a évolué au cours du temps. Elle comprend les territoires suivants :

1791[modifier | modifier le code]

Oukase de Catherine II du 23 décembre 1791 :

1794[modifier | modifier le code]

Après la deuxième partition de la Pologne-Lituanie, l'oukase du 23 juin 1794 ajoute les territoires suivants :

1795[modifier | modifier le code]

Après la troisième partition de la Pologne-Lituanie, les territoires suivants sont ajoutés :

1805–1835[modifier | modifier le code]

La Zone se rétrécit graduellement à l'Est (Biélorussie et Petite Russie sans leurs zones rurales, Nouvelle Russie sans Mykolaïv ni Sébastopol, région de Kiev sans Kiev et les régions baltes sont fermées aux nouveaux résidents juifs) mais s'étend à l'Ouest :

Toutefois pendant cette période, les Juifs n'ont plus le droit de s'installer dans les zones rurales situées à moins de 50 verstes (environ 53 kilomètres) de la frontière ouest.

1836-1917[modifier | modifier le code]

En 1882, il est interdit aux Juifs de s'installer dans les zones rurales.

Les villes suivantes sont exclues de la Zone de Résidence :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) La Zone de Résidence, où l'oppression des Juifs était la plus forte, a donné de stupéfiantes bonnes choses.
  2. Musée de la Shoah de Vilnius, aujourd'hui en Lituanie (visité en juillet 2016)
  3. (en) Henry Abramson, « Jewish Representation in the Independent Ukrainian Governments of 1917-1920 », Slavic Review, vol. 50, no 3 (automne 1991), pp. 542–550.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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