Affaire de Damas

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L'affaire de Damas fait référence aux évènements de dimension internationale faisant suite à une accusation d'assassinat rituel contre des membres de la communauté juive de Damas en février 1840.

Le 5 février 1840 dans le quartier chrétien de Damas, le Père Tommaso da Calangiano[1] (1777-1840), un moine d'origine sarde, de nationalité française, frère mineur capucin, et son domestique, Ibrahim Amarah, disparaissent sans laisser de traces. Le moine étant français, le consul de France à Damas, Ratti-Menton, supervise l'enquête, confiée aux autorités égyptiennes qui administrent alors la Syrie. Le consul de France et la police se fient à la rumeur publique qui accuse les Juifs de Damas d'avoir tué rituellement le moine et son domestique, afin de récupérer leur sang pour le repas de la Pâque. Un barbier juif, Suleïman Negrin, est arrêté. Il avoue sous la torture que le meurtre rituel a eu lieu. Le témoignage du barbier est présenté comme décisif par les enquêteurs, puisqu'il leur permet de découvrir les restes supposés du corps du moine capucin, des « ossements non identifiables », selon Rina Cohen[2]. Le barbier livre également les noms des présumés coupables, le grand rabbin de Damas et des notables juifs, lesquels sont emprisonnés et torturés à leur tour afin d'obtenir des aveux. Plusieurs prisonniers meurent sous la torture et l'un d'entre eux préfère se convertir à l'islam pour échapper à son sort. Parallèlement, la population musulmane de Damas pille la synagogue de la banlieue de Jobar, détruisant des rouleaux de la Torah.

L'affaire a eu d'importantes répercussions internationales. Elle lance le coup d'envoi de l'antisémitisme moderne, selon Rina Cohen[2]. Elle sert de « point de départ à la constitution des organisations internationales de défense des Juifs, à commencer par l'Alliance israélite universelle », selon Léon Poliakov[3].

Contexte[modifier | modifier le code]

Selon la loi islamique, les Chrétiens et les Juifs sont des dhimmis, classe de non-musulmans aux droits limités, mais autorisés à suivre leurs préceptes religieux. En contrepartie, ils doivent payer un impôt, le Djizîa, et accepter un statut juridique et social inférieur à celui des musulmans. Depuis 1832, Damas est sous la domination du vice-roi d'Égypte Méhémet Ali alors en rébellion contre son suzerain, le sultan ottoman. Méhémet Ali est soutenu par la France, traditionnellement protectrice des Chrétiens au Proche Orient. En contrepartie de ce soutien, il a consenti des droits supplémentaires aux Chrétiens entraînant une certaine rancœur de la part de la population musulmane. Par ailleurs, Juifs et Chrétiens sont en lutte pour la domination économique et cherchent de chaque côté l'appui de la majorité musulmane. Les autres puissances européennes s'opposent à Méhémet Ali et aident le sultan à reprendre la main au Proche Orient. Craignant une nouvelle vague de violence musulmane avec le retour prévisible de la domination ottomane à Damas, les chrétiens font venir des prêtres catholiques de l'ordre des capucins et des franciscains. Ce sont ces derniers qui auraient importé le mythe des sacrifices sanglants rituels imputés aux Juifs.

Incident et arrestations[modifier | modifier le code]

Le 5 février 1840, le Père Tommaso, citoyen français d'origine sarde, moine capucin, gardien du couvent de Damas[4], disparaît avec son serviteur. Ce moine pratiquait la médecine et était bien connu des milieux juif, chrétien et musulman. Dans les jours précédents, il avait eu un différend avec un muletier turc qui l'aurait entendu blasphémer Mahomet. À quoi le turc aurait répliqué : « Ce chien de chrétien doit mourir de ma main »[5].

Portrait du père Tommaso et de son domestique Ibrahim Amarah.

Le consul de France à Damas, le comte Ulysse de Ratti-Menton[6] soutient les marchands et familles chrétiennes qui cherchent à prendre l'ascendant économique sur les Juifs, notamment la famille Farhi. Il fait procéder à une enquête sur la disparition du moine et accuse des Juifs de l'avoir assassiné pour utiliser son sang à des fins rituelles, en l'occurrence la confection de pains de la Pâque. Le gouverneur égyptien de la Syrie, Chérif Pacha, par sympathie pour les relations franco-égyptiennes, soutient aussi l'accusation.

Deux semaines après la disparition du moine Thomas et de son domestique, le comte de Ratti-Menton s’adresse au consul de France à Beyrouth : « Malheureusement, écrit Ratti-Menton, les Juifs qui ont assassiné le Père Thomas et son domestique ont trop bien pris leurs mesures et leurs coreligionnaires riches ou pauvres ont trop l’esprit de secte, pour que nous puissions espérer de les atteindre de prime abord ; il n’y a donc que la ténacité dans les investigations qui soient de nature à nous conduire à la vérité[7]. »

L'aveu du crime rituel est extorqué sous la torture à un barbier juif du nom de Negrin. Son témoignage est présenté comme décisif par les enquêteurs, puisqu'il leur permet de découvrir les restes supposés du corps du moine disparu, des ossements non identifiables, selon Rina Cohen[2]. Le barbier ne reconnaît pas, pour autant, sa participation au crime, mais il livre les noms des prétendus assassins. Huit notables juifs de Damas, parmi lesquels Jacob Antebi, le grand rabbin de Damas, Joseph Lañado, Moses Abulafia, et deux membres de la famille Farhi, sont arrêtés et torturés afin d'obtenir des aveux. Lañado décède, Abulafia se convertit à l'Islam pour échapper au même sort, d'autres avouent.

Jean-Baptiste Beaudin, le chancelier du consul de France, participe personnellement aux interrogatoires des accusés, selon Raphaël Alphandary qui, depuis Beyrouth alors, alerte des Juifs européens[8]. Parallèlement, la population musulmane de Damas pille la synagogue de la banlieue de Jobar, détruisant des rouleaux de la Torah.

Alors que Ratti-Menton fait publier en français et en arabe les aveux, Chérif Pacha sollicite l'autorisation de Méhémet Ali, le vice-roi d'Égypte, pour exécuter les accusés. Cependant, d'autres arrestations sont effectuées, notamment celle d'Isaac Picciotto, ressortissant autrichien qui amène le consul d'Autriche à Damas, Caspar Merlatto, à intervenir pour réfuter les accusations[4], de sorte que Méhémet Ali n'ordonne pas encore la mise à mort des accusés.

L'affaire illustre les tensions particulièrement vives entre les populations juive et chrétienne de Syrie, situation exceptionnelle en cette période de Tanzimat de l'Empire ottoman pendant laquelle la situation des Juifs est plutôt meilleure que celle des Chrétiens. Les violences entre Chrétiens et Musulmans d'une part et entre Chrétiens et Druzes d'autre part sont en fait plus fréquentes en raison de la position économique dominante des premiers.

Le 17 février 1840, une affaire comparable éclate à Rhodes, une île de l'empire ottoman. Des dirigeants de la communauté juive de Rhodes sont accusés du meurtre rituel d’un enfant. Ils sont arrêtés et torturés, selon une procédure semblable à celle qui s’est mise en place à Damas.

Réactions en Occident[modifier | modifier le code]

Le comte de Ratti-Menton réitère ses accusations contre les Juifs de Damas dans un rapport envoyé à Adolphe Thiers, chef du gouvernement français et ministre des Affaires étrangères, le 29 février 1840. La presse européenne donne bientôt un écho retentissant à ces affaires de crime rituel, notamment à celle de Damas, qui met en jeu la responsabilité de diplomates français.

Les premiers articles anti-juifs paraissent dans la presse française, dans des journaux liés à l’Église catholique en particulier, comme La Quotidienne, L’Univers, L’Univers religieux, etc. En revanche, L’Espérance, journal protestant, dénonce une « abominable calomnie »[9]. La Gazette des Tribunaux, Le Journal des Débats, Le Siècle prennent également position « en faveur de la justice et du refus de l’intolérance »[9]. Toutefois les tenants de la thèse du crime rituel gagnent une audience importante dans l'opinion française.

La campagne anti-juive qui se déclenche à cette occasion en France « ne doit pas être seulement interprétée comme la résurgence d’une calomnie médiévale », note Rina Cohen[2] . C’est à partir de cette campagne de presse « que s’élaborent les premiers constituants de la logomachie de l’antisémitisme moderne. Dans ce sens on peut soutenir que l’affaire de Damas est un brouillon de l’affaire Dreyfus », selon Cohen[2].

Adolphe Thiers apporte son soutien aux accusations de son consul à Damas. Le Messager, un journal proche du gouvernement, signale que « les superstitions des Juifs orientaux prescrivent le meurtre rituel et que leurs congénères feraient mieux de se taire[3].» Thiers, à la Chambre des députés, défend les arguments de son consul à Damas et la thèse du crime rituel : « Vous réclamez au nom des Juifs, et moi, je réclame au nom des Français », déclare Thiers à la tribune[3]. « Il faut du courage à un ministre pour protéger son agent ainsi attaqué. Je crois que j’ai montré quelque fermeté dans cette affaire[3]

La presse française, alors, à l’exception du Journal des débats et de L’Espérance, fait bloc derrière Thiers, note Nicole Savy[10]. En revanche, dans son ensemble, la presse étrangère, en Grande-Bretagne en particulier, prend position en faveur des Juifs de Damas. Néanmoins, un mouvement de protestation se développe à Paris, animé notamment par Adolphe Crémieux.

Protestations[modifier | modifier le code]

Excepté le gouvernement français, les gouvernements occidentaux se mobilisent alors pour les Juifs de Damas et font pression sur le sultan ottoman et le pacha d'Égypte. Abraham Salomon Camondo intervient également auprès du sultan dans le même but. Début juillet, les consuls de huit puissances chrétiennes à Alexandrie – à la seule exception du Français Adrien-Louis Cochelet – demandent au vice-roi d'Égypte d’ordonner la révision du procès. La position du gouvernement français, ami de l'Égypte, et refusant de désavouer son représentant à Damas, reste aussi peu favorable aux Juifs de Damas[4].

Opposée au gouvernement français dans cette affaire, une délégation de Juifs français et anglais, comprenant notamment sir Moses Montefiore, Adolphe Crémieux et Salomon Munk, se rend en Égypte afin de plaider la cause des Juifs de Damas auprès du vice-roi, Mohamed Ali.

Les négociations entre le pacha d'Égypte et la délégation durent du 4 au 28 août à Alexandrie. Crémieux et Montefiore demandent au pacha de transférer le procès de Damas à Alexandrie, ou bien de laisser des juges européens l'instruire. Leur requête reçoit une fin de non-recevoir, et la délégation, préoccupée avant tout par la libération des Juifs emprisonnés à Damas, décide d'accepter qu'ils soient libérés sans être formellement innocentés, ni qu'une condamnation de l'accusation de crimes rituels ait lieu. Un acte de libération est édicté le 28 août 1840. Par volonté de compromis, il y est indiqué explicitement qu'il s'agit d'un acte de justice et non d'un acte de pardon octroyé par le gouvernant[11]. Les neuf prisonniers survivants (sur les treize) sont finalement libérés le 6 septembre.

Après avoir achevé sa mission auprès du vice-roi d'Égypte, Montefiore se rend à Istanbul. Il obtient du sultan ottoman, Abdul Majid, qu'il proclame un décret de protection des Juifs de l'Empire ottoman contre les accusations de crimes rituels : « Et pour l'amour que nous portons à nos sujets, nous ne pouvons pas permettre à la nation juive d'être inquiétée et tourmentée par des accusations qui n'ont pas le moindre fondement de vérité… ».

Néanmoins, en 1851, le consul de France à Beyrouth, évoquant l’inscription gravée sur la pierre tombale du père Thomas à Damas, réaffirme dans un courrier adressé à son ministre que le moine a été « assassiné par les juifs »[12]

Conséquences[modifier | modifier le code]

Pour l'historien américain Hasia Diner, cet incident a amené la communauté juive américaine à s'organiser pour la défense de communautés juives de la diaspora, faisant pression sur le président Van Buren pour protester officiellement[13]. Plus généralement, cette affaire est à l'origine des liens de solidarité juive moderne[14], du développement de la presse juive (tel The Jewish Chronicle par exemple) et en définitive de la création en 1860 de l'Alliance israélite universelle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. biographie par M. Da Mondovi, Marseille, 1850
  2. a, b, c, d et e Rina Cohen, L'affaire de Damas et les prémices de l'antisémitisme moderne, Archives Juives 1/2001 (Vol. 34), pp. 114-124
  3. a, b, c et d Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, T. II, p. 191
  4. a, b et c http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2001-1-page-114.htm#no3
  5. http://www.histoiredesjuifs.com/articles.php?lng=fr&pg=8757
  6. Benoît-Ulysse-Laurent-François de Paule, comte de Ratti-Menton (3 avril 1799, Porto Rico – 1864), Italien naturalisé français, élève vice-consul en 1822, attaché au consulat de France à Gênes en 1824, vice-consul à Arta en 1831, à Tiflis en 1833, à Gibraltar en 1837, consul à Damas en 1839, à Canton en 1842, premier diplomate nommé consul à Calcutta en 1846, chargé d’affaires à Lima en 1849, à Gênes en 1853, à La Havane en 1855, avant de prendre sa retraite en 1862.
  7. Ulysse de Ratti-Menton, cité par Rina Cohen, L'affaire de Damas et les prémices de l'antisémitisme moderne, Archives Juives 1/2001 (Vol. 34), pp. 114-124
  8. Raphaël Alphandary cité par Rina Cohen, L'affaire de Damas et les prémices de l'antisémitisme moderne, Archives Juives 1/2001 (Vol. 34), pp. 114-124
  9. a et b  Béatrice Philippe, Être juif dans la société française, Paris, 1979, p. 201
  10. Nicole Savy, Les Juifs des romantiques, Belin, p. 26
  11. Encyclopaedia Judaica, Abraham J. Brawer, Damascus Affair [(en) lire en ligne]
  12. cité par Rina Cohen, L'affaire de Damas et les prémices de l'antisémitisme moderne, Archives Juives 1/2001 (Vol. 34), pp. 114-124
  13. Hasia R. Diner, The Jews of the United States, 1654 to 2000, p. 176
  14. http://www.meforum.org/1245/the-damascus-affair

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Abraham J. Brawer, Encyclopaedia Judaica, Damascus Affair, [(en) lire en ligne]
  • Rina Cohen, L'affaire de Damas et les prémices de l'antisémitisme moderne, Archives Juives 1/2001 (Vol. 34), pp. 114-124
  • (en) Jonathan Frankel, The Damascus Affair, Cambridge University Press 1997
  • (de) Paul Gensler, Die Damaskusaffäre : Judeophobie in einer anonymen Damszener Chronik, Grin Verlag, 2011, (ISBN 3-656-02610-6)
  • Pierre Hebey, Les Disparus de Damas, Gallimard 2003
  • Béatrice Philippe, Être juif dans la société française, Paris, 1979
  • Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy
  • Nicole Savy, Les Juifs des romantiques, Belin

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]