Silvio Gesell

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Gesell.
Silvio Gesell

Jean Silvio Gesell (né le 17 mars 1862 à Saint-Vith aujourd'hui en Belgique, autrefois en Allemagne - mort le 11 mars 1930 à Oranienburg / “Coopérative Eden” en Allemagne) était un commerçant, théoricien monétaire et initiateur de la monnaie franche.

En 1916, il publie son ouvrage majeur L'Ordre économique naturel. Il y présente sa théorie de la monnaie franche qui le rendra célèbre, laquelle consiste en la mise en circulation d'une monnaie fondante c'est-à-dire qui se déprécie à intervalle fixe (tous les mois ou tous les deux mois...).

Sa vie[modifier | modifier le code]

La mère de Silvio Gesell était wallonne, francophone, son père originaire d'Aix-la-Chapelle. Ce dernier était percepteur des contributions du canton de Malmedy qui faisait alors partie de l'Empire allemand. Gesell était le septième enfant d'une fratrie de neuf frères et sœurs.

Après avoir fréquenté l'école à Saint-Vith, Gesell part au lycée de Malmedy. Il doit pourvoir tôt à sa subsistance, renonce par conséquent aux études et est engagé à la poste impériale allemande. La carrière de fonctionnaire ne lui convient cependant pas. Il décide d'apprendre la profession de commerçant auprès de ses frères aînés à Berlin. Puis il passe deux ans en tant que correspondant à Malaga (Espagne). À contrecœur il retourne à Berlin, pour faire son service militaire. Ensuite, il travaille en tant qu'employé commercial à Brunswick et Hambourg.

En 1887, il part pour Buenos Aires (Argentine), où il s'installe à son propre compte et ouvre une filiale de l'affaire de Berlin. Les crises économiques importantes qui fragilisent le pays attisent sa réflexion sur la problématique structurelle du capitalisme. En 1891, il publie son premier ouvrage : Die Reformation des Münzwesens als Brücke zum sozialen Staat (La Réforme du régime monétaire, étape vers un état social). Après avoir transmis en 1890 son affaire argentine à son frère, il retourne en Europe en 1892. Après un court passage en Allemagne, il s'établit en Suisse, aux Hauts-Geneveys dans le Canton de Neuchatel et y acquiert une propriété rurale. Parallèlement à son activité agricole il se consacre plus encore à des études économiques et à l'écriture. Il fonde en 1900 la revue « La Réforme agraire et monétaire » qui n'a toutefois pas de succès, elle cessera de paraître en 1903 suite à des difficultés financières.

De 1907 à 1911 Gesell est à nouveau en Argentine. Puis il retourne en Allemagne et choisit de s'établir dans la communauté végétarienne du Verger Eden à Oranienburg. Il y créé, avec Georg Blumenthal, la revue « Der Physiokrat », en référence à François Quesnay. En 1914 − avec le commencement de la Première Guerre mondiale − elle sera victime de la censure.

Gesell quitte l'Allemagne en 1915, se rend à nouveau dans sa propriété Suisse, puis rejoint l'Allemagne après l'effondrement de l'Empire en 1918. Il séjourne d'abord à Munich où il prend part aux événements révolutionnaires. Le gouvernement révolutionnaire de la République des conseils de Bavière lui offre d'abord un siège dans la Commission de Socialisation et fait de lui peu après son commissaire aux finances. Son mandat ne dure toutefois que sept jours. Après la fin sanglante de la République des conseils, Gesell est accusé de haute trahison et est jugé devant un tribunal d'État de Munich, qui finit par l'acquitter. Les frais du procès sont à la charge du Trésor public.

Gesell quitte Munich et s'installe en 1919 à Rehbrücke près de Potsdam. En 1924, il retourne en Argentine. En 1927, il séjourne à nouveau à Eden / Oranienburg, où il succombe le 11 mars 1930 à une pneumonie.

Recherches et observations[modifier | modifier le code]

Alors que l'industrialisation était en plein essor en Europe à cette époque, la puissance coloniale espagnole empêchait un développement autonome de l'Argentine. Le gouvernement espagnol était intéressé par les gisements d'argent (d'où l'« Argentine »), et non pas par un développement autonome de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Cela aurait forcé l'Espagne à des importations importantes de sa propre colonie.

Après la chute du dictateur Juan Manuel de Rosas, entra en vigueur en 1853 une constitution libérale qui ouvrit le pays aux immigrants. L'économie commença à prospérer, la laine de mouton devint l'article d'exportation le plus important. Un recul de la conjoncture mondiale au milieu des années 1870 et l'introduction d'une monnaie indexée sur l'or provoquèrent en 1890 une nouvelle crise économique. L'économie basée sur l'exportation fut bridée par les dispositions de garantie-or. Les signes typiques d'une spirale déflationniste se développèrent :

Masse monétaire en diminution → baisse des salaires → thésaurisation (recul de la consommation) → stocks de marchandises → faillites d'entreprises → renvois → chômage de masse.

La tentative du gouvernement de mettre en place une politique inflationniste échoua, car la population accumula le nouvel argent par peur de l'avenir. L'offre resta excessive, les prix baissèrent encore rapidement jusqu'au niveau d'avant. Des augmentations de prix à long terme auraient rendu l'épargne moins attractive, auraient poussé à plus de consommation, et auraient relancé l'économie intérieure.

Ces instabilités économiques amenèrent Gesell à réfléchir à la nature de l'argent, dans son propre intérêt commercial.

Aperçus et conséquences[modifier | modifier le code]

Gesell est arrivé à la conviction suivante :

Dans la nature tout est soumis au changement rythmique du «  Devenir et Disparaître » (Werden und Vergehen) - seul l'argent semble soustrait au caractère passager de ce monde. Puisque l'argent, contrairement aux marchandises, ne « rouille » ni ne « s'abîme », le détenteur peut attendre, jusqu'à ce que les marchandises soient assez bon marché pour lui. Des commerçants sont forcés d'abaisser leurs prix, puis ils doivent couvrir leurs frais par des crédits. Le possesseur d'argent fait payer ce besoin par l'intérêt. Ces rentrées d'intérêts ne profitent toutefois pas à la communauté, mais sont prêtés à nouveau (intérêts composés). De cette façon, de plus en plus d'argent est extrait du flux économique. Des richesses « improductives » sont accumulées où elles ne sont pas nécessaires. À l'opposé, l'argent « gagné » est enlevé à la population active. Pour surmonter cette position dominante, l'argent, dans son essence, doit imiter la nature.

L'argent doit « rouiller » conformément à la proposition de Gesell, ce qui signifie qu'il doit perdre périodiquement de sa valeur. Aussitôt qu'il est « éphémère », il n'a plus de position dominante (« liquidité ») sur le marché par rapport au travail humain et aux produits, de telle sorte qu'il doit se mettre au service du marché, sans intérêts. Ainsi, l'argent sert à l'homme, et pas l'homme l'argent.

La réévaluation sur le niveau antérieur doit avoir lieu à l'aide de l' « argent libre » (Freigeld). Chacun serait ainsi désireux de ne pas garder son argent trop longtemps. Celui qui n'a pas besoin de biens, peut ainsi payer régulièrement ses dettes, ses factures, son loyer, etc. Ainsi, de l'argent est disponible à tout moment et pour tous.

C'est pourquoi Gesell lui a donné le nom « argent libre » (Freigeld). Il est à tout moment librement disponible, car personne ne serait stupide au point d'accepter une perte de valeur progressive vers zéro. Un tel argent est un argent vrai, car l'argent doit servir d'agent d'échange, et ne pas paralyser l'économie par son accumulation.

Argent stable, économie stable[modifier | modifier le code]

Par la circulation monétaire constante, sa quantité peut être dosée de telle sorte que le pouvoir d'achat de la monnaie, ainsi que les prix, restent stables. Il y aurait toujours des fluctuations naturelles des prix par le fait d'innovations permanentes. Les produits démodés seraient retirés rapidement du marché, ne serait-ce que par leur don aux nécessiteux. Il n'y aurait pas ainsi de fluctuations importantes dans l'économie, ni déflation ni inflation. D'après Gesell, les désordres sociaux dus à un chômage élevé seraient également éliminés de façon durable.

La découverte d'un ordre «  naturel » de la monnaie, ressenti comme tel par Gesell, a changé sa vie du tout au tout. Il est devenu un réformateur social, ses réflexions furent une contribution importante à la résolution de la question sociale. Ses premiers écrits en seront la conséquence Die Reformation im Münzwesen als Brücke zum sozialen Staat, Nervus rerum et Die Verstaatlichung des Geldes. Suivirent une abondance de brochures, de livres et d'essais en allemand et en espagnol.

En 1900, Gesell s'installe à Neuchâtel (Suisse), pour se consacrer à l'agriculture et, en tant qu'autodidacte, à l'étude de la théorie économique. Son principal livre parut en 1916 Die natürliche Wirtschaftsordnung durch Freiland und Freigeld (L'ordre économique naturel fondé sur l'affranchissement du sol et de la monnaie), a été traduit en plusieurs langues et réédité de nombreuses fois.

Engagement politique[modifier | modifier le code]

En avril 1919, il fut nommé par Ernst Niekish au poste de commissaire du peuple aux finances, qu'il n'exerça toutefois que durant une semaine. Après la fin de la République des conseils de Bavière, Gesell fut tout d'abord accusé de haute trahison, puis acquitté. À cause de sa participation aux événements de Munich, le retour sur son exploitation agricole lui fut refusé par les autorités suisses. Après cela, Gesell se retire à colonie coopérative cofondée par Franz Oppenheimer à Oranienburg-Eden. Il y décède le 11 mars 1930.

Peu de temps après, deux expériences réussies d'argent libre ont lieu à Schwanenkirchen dans la forêt bavaroise et Wörgl au Tyrol. L'expérience d'argent libre (Wara-Freigeldexperiment) mise en œuvre par le Dr. Nordwall sur l'île de Norderney, appartient également à cette série d'études pratiques d'économie libre.

Ces projets pouvaient faire front aux mauvaises conséquences de la crise de l'économie mondiale dans les années 1930. Les idées de Gesell fonctionnèrent très bien. Toutefois, les responsables ont fait l'erreur d'imprimer de « véritables billets » faisant ainsi concurrence aux banques nationales. Ainsi, les projets purent être interdits.

Selon des critiques, les banques ont fait cela dans leur propre intérêt, et non pas dans l'intérêt de la population (sic) qui s'appauvrit immédiatement à nouveau. Partout dans le monde on entendra parler de ces projets ; particulièrement en France et aux États-Unis on désira les imiter, pour contrôler les crises intérieures.

La Renaissance de sa pensée[modifier | modifier le code]

Des situations de chômage de masse et de déflation dans de nombreux pays ont conduit des communautés d'individus à créer des monnaies locales et complémentaires à la monnaie d'État, comme les système d'échange local (SEL) ou des monnaies régionales en Argentine et en Allemagne (le Regiogeld, dont Chiemgauer) fonctionnant sur les principes de la monnaie franche. Le Regio fonctionne comme une « monnaie complémentaire » à l'EURO, et est à parité avec elle. La circulation de la monnaie est garantie par le caractère périssable de la monnaie. Les billets sont protégés tous comme l'Euro de la contrefaçon et sont garantis de l'inflation du fait de sa perte régulière de valeur. On peut aussi citer l'expérience de la « commune libre de Lignières (Cher) » en 1956[1],[2].

Ses écrits[modifier | modifier le code]

  • Die Reformation im Münzwesen als Brücke zum sozialen Staat (1891)
  • Nervus rerum (1891)
  • Die Verstaatlichung des Geldes (1892)
  • El Sistema Monetario Argentino - Sus Ventajas y su Perfeccionamento (1893)
  • Die Anpassung des Geldes und seiner Verwaltung an die Bedürfnisse des modernen Verkehrs (1897)
  • La Cuestion Monetaria Argentina (1898)
  • Die argentinische Geldwirtschaft und ihre Lehren (1900)
  • Das Monopol der schweizerischen Nationalbank (1901)
  • Die Verwirklichung des Rechts auf den vollen Arbeitsertrag durch die Geld- und Bodenreform (1906)
  • Die neue Lehre von Geld und Zins (1911)
  • L'Ordre économique naturel (1916)
    • Traduit en 1958 en anglais avec des révisions, The Natural Economic Order, London: Peter Owen
    • Traduction française de Félix Swinne, L’Ordre économique naturel, 1948.
  • Gold oder Frieden? Vortrag, gehalten in Bern am 28. April 1916 (1916)
  • Freiland, die eherne Forderung des Friedens - Vortrag, gehalten im Weltfriedensbund in Zürich am 5. Juli 1917 in Zürich (1917)
  • Münchener Verteidigungsrede - veröffentlicht in: « Die Freiwirtschaft vor Gericht » von Richard Hofmann (1918)(siehe auch: Münchner Räterepublik)
  • Der Abbau des Staates nach Einführung der Volksherrschaft. Denkschrift an die zu Weiumar versammelten Nationalräte (1919 - 2. Auflage 1921)
  • Die gesetzliche Sicherung der Kaufkraft des Geldes durch die absolute Währung. Denkschrift zu einer Eingabe an die Nationalversammlung (1919)
  • Das Reichswährungsamt. Wirtschaftliche, politische und finanzielle Vorbereitung für seine Einrichtung (1920)
  • Internationale Valuta-Assoziation (IVA). Voraussetzung des Weltfreihandels - der einzigen für das zerrissene Deutschland in Frage kommeneden Wirtschaftspolitik (1920)
  • An das deutsche Volk! Kundgebung des Freiwirtschaftlichen Kongresses zu Hannover (1921)
  • Deutsche Vorschläge für die Neugründung des Völkerbundes und die Übetprüfung des Versailler Vertrages. Öffentlicher Vortrag, gehalten in der Aula des Gymnasiums zu Barmen am 20. Dezember 1920 (1921)
  • Die Wissenschaft und die Freiland-Freigeldlehre. Kritik und Erwiderung (ohne Verfasserangabe erschienen) (1921)
  • Denkschrift für die Gewerkschaften zum Gebrauch bei ihren Aktionen in der Frage der Währung, der Valuta und der Reparationen (1922)
  • Zweite Denkschrift für die deutschen Gewerkschaften zum Gebrauch bei ihren Aktionen gegen den Kapitalismus (die Ausbeutung, ihre Ursachen und ihre Bekämpfung). Eine Gegenüberstellung meiner Kapitaltheorie und derjenigen von Karl Marx. Vortrag, gehalten in der Sozialistischen Vereinigung zur gegenseitigen Weiterbildung in Dresden am 8. Mai 1922 (1922)
  • Die Diktatur in Not. Sammelruf für die Staatsmänner Deutschlands (1922)
  • Das Trugbild der Auslandsanleihe und ein neuer Vorschlag zum Reparationsproblem. Eine weltwirtschaftliche Betrachtung, eine Warnung vor Illusionen und ein positiver Lösungsvorschlag (1922)
  • Der verblüffte Sozialdemokrat (Gesell-Acratillo 1922)
  • Der Aufstieg des Abendlandes. Vorlesung, gehalten zu Pfingsten 1923 in Basel auf dem 1. Internationalen Freiland-Freigeldkongress(1923)
  • Das Problem der Grundrente (Gesell-Sernocelli-Roth 1925)
  • Die allgemeine Enteignung im Lichte physiokratischer Ziele (1926)

Citations[modifier | modifier le code]

« Nous voudrions spécialement certifier de notre estime pour des pionniers tels que Proudhon, Walras, et Silvio Gesell, qui accomplirent la grande réconciliation entre individualisme et collectivisme sur laquelle l'ordre économique pour lequel nous nous battons doit reposer. »

— Maurice Allais[3]

« Les économistes universitaires sont prêts à ignorer les « doux dingues », en particulier les réformateurs de la monnaie. Johannsen, Foster et Catchings, Hobson et Gesell ont tous eu de brillantes contributions à faire à notre époque, mais n'ont pu se faire écouter. Il est à espérer, que dans le futur les économistes accorderont une oreille compatissante à ceux qui sont doués d'une grande intuition économique. »

— Lawrence Klein[4]

« Pendant les années d'après-guerre, ses disciples nous bombardèrent d'exemplaires de ses ouvrages. [...] nous estimions, comme les autres économistes universitaires, que ses efforts profondément originaux ne méritaient guère plus d'attention que l'œuvre d'un déséquilibré. [...] Attirant à lui la faveur quasi religieuse dont Henry George avait jadis été l'objet, Gesell devint le prophète vénéré d'un culte groupant à travers le monde des milliers de disciples. [...] Depuis la mort de Gesell survenue en 1930 une grande partie de la ferveur spéciale que suscitent les doctrines comme les siennes s'est portée sur d'autres prophètes (moins éminents à notre avis). »

— John Maynard Keynes[réf. souhaitée]

« Le plus grand économiste de notre temps (Keynes) a consacré de nombreuses pages à célébrer les mérites d'auteurs très secondaires, tels que le Major Douglas ou Silvio Gesell. »

— Henri Denis, Histoire de la pensée économique[5].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Extrait du magazine Bioscope n°4, janvier 1979, par Robert SCHREINER
  2. Science et Vie n°488, mai 1958, La monnaie accélérée, sous-titré 50'000 francs font vivre tout un village, par Etienne Dugue
  3. Economie et Intérêt, 1947, p. 613.
  4. (en) The Keynesian Revolution (1949/1968), p. 152.
  5. Histoire de la pensée économique, PUF, 1988, p. 630.