Kouloughlis

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Les Kouloughlis ou Koulouglis ou Cologlis furent une communauté apparue lors de la domination de l'Algérie, de la Tunisie et de la Libye par l'Empire ottoman.

Ils étaient issus du mariage d'hommes turcs, souvent des janissaires, et de femmes autochtones.

Le terme kouloughli provient du turc kul oghlu signifiant « fils de serviteur »[1]. Kul vient pour sa part du mot kapikolu désignant les esclaves du gouvernement impérial ottoman ou les serviteurs de l'État ; sur ce vocable étaient désignés tous les fonctionnaires et soldats ottomans (janissaires en particulier) pour marquer leur appartenance entière à la dynastie ottomane.

Les Kouloughlis dans la Régence d'Alger[modifier | modifier le code]

Les Kouloughlis étaient les enfants nés d'unions entre les janissaires de la milice, le plus souvent venus d'Anatolie [2]et les femmes du pays. Ils avaient donc le caractère fondamental d'être rattachés aux populations autochtones, et même à leurs élites, par leur parenté maternelle. À ce titre, ils pouvaient mettre en péril le monopole de pouvoir que l'Odjak[3] avait acquis sur la Régence d'Alger, et diverses étapes d'affrontement et d'apaisement entre les deux groupes se succédèrent pendant les trois siècles que dura la Régence[4].

La première mention officielle des Kouloughlis date de 1596, mais on peut penser que l'occupation ottomane étant alors ancienne et fournie, il existait déjà une vigoureuse minorité kouloughlie. Au XVIe siècle, qui est l'époque des Beylerbeys[5], leur influence ne fut pas négligeable, et l'on compta 2 Kouloughlis sur 18 Beylerbeys se succédant de 1535 à 1586, dont Hassan Pacha, qui eut le règne le plus long de la période, fils du célèbre Kheir ed Din, fondateur de la Régence. Cette époque fut favorable aux Kouloughlis, puisqu'ils étaient considérés comme Turcs d'origine et bénéficaient de tous leurs avantages[6].

L'époque des pachas triennaux[7] changea la donne, en ouvrant la voie aux ambitions des Turcs fraîchement immigrés, qui se retournèrent contre les Kouloughlis ressentis comme menaçant de réduire la portion de la milice par leur nombre, et surtout par leur situation de métis attachés au pays, de mettre en péril la domination même de leur groupe sur le pays. On estime le nombre des Kouloughlis en 1621 à 5000, contre 10000 Turcs, pour la seule ville d'Alger, et leur première mention en tant que groupement constitué se situe lors d'un conflit entre Kheder Pacha et la Milice en 1596. Le conflit latent éclata en 1629. Il semble que les Kouloughlis avaient pensé renverser le pouvoir de la Milice (le père Dan écrivit qu'ils « voulaient chasser l'étranger »), ouvrant ainsi la voie à une espèce d'état national. Mais la Milice réagit avec rapidité, et le 12 mai 1629 commença leur sédition contre les Kouloughlis, qui déboucha sur l'expulsion des Kouloughlis d'Alger, puis la confiscation de leurs biens. La plupart des expulsés rejoignirent la Kabylie: certains d'entre eux y formèrent la tribu des Zouathna, sur les bords de l'oued Zitoun, d'autres rejoignirent les environs de Zemmorah, d'autres encore le royaume de Kouko. La lutte ouverte dura une quinzaine d'années entre la Milice et les forces coalisées des Kabyles et des Kouloughlis, marquée par une amnistie donnée aux Kouloughlis en 1639, qui ne fut pas suivie d'effet[8].

Une trêve finalement s'instaura, mais la situation des Kouloughlis était bien diminuée: désormais, le Divan[9] et l'Odjak leur étaient fermés, on ne les acceptait qu'en course. En 1650 encore, nombre d'entre eux étaient exilés. En 1674, ils retrouvèrent le droit d'être inscrits dans la milice, droit dont furent exclus les Kouloughlis de deuxième génération, et c'est en 1693 que le Dey Chaban rétablit leurs droits à égalité avec ceux des Turcs[10]. On peut penser que l'acte fut de circonstance afin de renforcer la Milice dans une période de grandes tensions avec Tunis et le sultan Moulay Ismaël, car de fait, ce règlement ne fut jamais appliqué, mais il en résulta une relative libéralisation de l'accès des Kouloughlis aux emplois, liée à l'affaiblissement de l'Odjak sous le régime des Deys[11].

Un auteur européen notait en 1725: « Les Kouloughlis ne peuvent jamais posséder certaines charges par la crainte qu'on a qu'ils envahissent la suprême autorité et que l'amour de la patrie ne les porte à secouer le joug des Turc » (Peyssonnel). Cette politique les exclut des grandes charges du Gouvernement Central (dont la fonction de Dey en premier lieu), des commandements militaires (ils ne pouvaient dépasser le grade de Boulouk Bachi), ainsi que des postes militaires subalternes chargés de certaines responsabilités. Leur effectif sous les armes atteignit cependant à la fin du XVIIIe siècle celui des Turcs, mais, semble-t-il, dans des corps distincts de ceux-ci. L'historien Tal Shuval a constaté que leur éviction des hauts postes ne fut pas absolue, et signale la participation parfois massive de Kouloughlis à de hauts grades qui leur étaient en principe interdits, notamment dans la première moitié du XVIIIe siècle, avec une diminution très sensible dans la seconde moitié du XVVIIIe: il y voit « la tension entre la réalité et l'idéologie », cette idéologie qu'il décrit comme le besoin de maintenir un fort caractère turc de l'Odjak[12].

Leur évincement des postes clef fut accompagné d'une restriction de la politique des naissances, en imposant plus sévèrement le célibat aux membres de l'Odjak: à partir de 1720, nul ne put être élu Dey s'il était marié. Cette politique réduisit le nombre des Kouloughlis, dont l'éviction depuis 1674 des Kouloughlis de 2e génération empêchait toute croissance interne. On ne dénombra en 1830 que 15000 Kouloughlis[13].

En compensation de leur perte d'influence au centre du pouvoir, leur influence était plus grande sur les beyliks. On trouvait de fortes populations Kouloughlis dans les villes de:Tlemcen, Médéa, Mascara, Mostaganem, Mazagran-Arzew[14],[15] Miliana, Constantine, Bouna, Biskra...etc. Ils étaient recrutés pour les postes administratifs et militaires des beyliks, et fournirent de nombreux Beys. Leur domination à ces postes fut effective dans la première moitié du XVIIIe siècle, avec un coup d'arrêt de 1748 à 1780, pour reprendre enfin de plus belle dans les dernières années de la Régence: l'exemple le plus frappant en fut le Kouloughli Hadj Ahmed, bey de Constantine, violemment anti-turc, qui maintint jusqu'en 1837 la souveraineté théorique du Sultan de Constantinople sur le beylik de l'est[16].

A Tlemcen, à côté de la population autochtone de souche citadine dite "Hadar", ils formaient la majorité de la population, avaient leur propre divan[17], et percevaient l'impôt de zones délimitées qui constituaient leur « état »[18] personnel[19].

L'arrêt de la nomination de Beys kouloughlis dans la période de 1748 à 1780 paraît lié au renouveau de l'esprit de rébellion dans ce groupe. Une révolte des Kouloughlis de Tlemcen, dont les historiens discutent la date et les motifs, pourrait avoir été concertée avec les Kouloughlis d'Alger (de Grammont), dans une période allant de 1736 à 1759, dates extrêmes. Pierre Boyer pense pour sa part qu'il y eut deux mouvements, un à Tlemcen pour des raisons locales, les Tlemcéniens se contentant de prendre la ville et de se mettre sur la défensive, et une série d'intrigues politiques menées par les Kouloughlis algérois au milieu du XVIIIe siècle[20].

Leurs dernières actions d'éclat dans le cadre de la Régence furent l'appui apporté au Dey Ali Khodja dans l'écrasement de la milice des janissaires en 1817, qui vit l'abaissement politique définitif de cette milice[21], et la participation contre les Français du corps des 5000 Kouloughlis sous les ordres d'Ibrahim Aga à Staoueli le 19 juin 1830[22].

Lors de la conquête de l'Algérie, les propriétaires terriens kouloughlis d'Arzew, Mazagran et Mostaganem se réunirent dans cette dernière rejoignant la micile turque[23][24]. Fortifiée, Mostaganem sera augmenté d'une garnison turque d'Oran et de kouloughlis de Tlemcen. Les troupes françaises finiront par dissoudre le corps turco-kouloughlis[25].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Le sens précis de kul est esclave, mais l'équivalence anciennement attestée entre esclave et serviteur, permet l'usage du mot serviteur.
  2. (en) Tal Shuval, « The Ottoman Algerian Elite and Its Ideology », International Journal of Middle East Studies, Cambridge University Press, vol. 32, no 3,‎ 2000, p. 323-344
  3. Le terme ocak, prononcé odjak, définit la province ainsi que son élite militaro-administrative ( D'après Tal Shuval, Remettre l'Algérie à l'heure ottomane, opus cité, note 3).
  4. Boyer Pierre. Le problème Kouloughli dans la régence d'Alger. In: Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, no 8, 1970. p. 79-80. Lire en ligne
  5. Beylerbey était le titre du gouverneur général du Maghreb, qui siégeait à Alger, avant que le Maghreb ne soit divisé dans les trois provinces, ou régences d'Alger, Tunis et Tripoli.
  6. Problème kouloughli..., opus cité, p. 80-81
  7. Depuis la fin du XVIe siècle, le Sultan délègua un représentant tous les trois ans, nommé pacha, muni, en principe, de tous les pouvoirs.
  8. Problème kouloughli..., opus cité, p. 81-83
  9. Divan: assemblée délibérante représentant la colonie turque (cf. P. Boyer, La révolution dite des Aghas dans la régence d'Alger (1659- 1671), p. 160, pour le Divan d'Alger). Le divan qui désignait à l'origine l'organisme de direction de la milice, chargé de la défense des intérêts des seuls Janissaires, prend ensuite une part grandissante dans la direction des affaires de la province (Robert Mantran , L'évolution des relations politiques entre le gouvernement ottoman et les odjaks de l'ouest, p. 53).
  10. « L'an 1104 (1693), dans le commencement du mois de rabia ettani, notre souverain Hadj Chaban Dey assembla ses troupes devant son auguste personne afin de les organiser et leur donna les règlements d'après lesquels les Turcs et enfants de Turcs seront traités sur un pied égal sans que les uns puissent être favorisés aux dépens des autres . » extrait du Tachrifat, rapporté par P.Boyer, opus cité page 84
  11. Problème kouloughli..., opus cité, p. 83-85
  12. Tal Shuval , « Remettre l'Algérie à l'heure ottomane. Questions d'historiographie », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 95-98, avril 2002, § 57 et 58, [1], mis en ligne le 12 mai 2009, Consulté le 22 juin 2011
  13. Problème kouloughli..., opus cité, p. 88-89
  14. Pierre Paul Jean Jacques Maurice Martin et H. Charles-La-vauzelle, Historique de 2e régiment de tirailleurs algériens,‎ 1894, 551 p. (lire en ligne)
  15. Tableau de la situation des établissements français dans l'Algérie : précédé de l'exposé des motifs et du projet de loi portant demande de crédits extraordinaires au titre de l'exercice de 1838,‎ 1 janvier 1838 (lire en ligne)
  16. Problème kouloughli..., opus cité, p. 85-88
  17. Voir note ci-dessus pour le Divan d'Alger
  18. Il s'agissait des Beni-Snous, du djebel Trara et des "Benirafes" (?) - d'après Pierre Boyer
  19. Problème kouloughli..., opus cité, p. 87
  20. Problème kouloughli..., opus cité, p. 89-90
  21. Problème kouloughli..., opus cité, p. 91-92
  22. Boyer Pierre. Le problème Kouloughli dans la régence d'Alger. In: Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, no 8, 1970. p. 86-87. Lire en ligne
  23. Oran et l'Algérie en 1887, Notices Historiques (lire en ligne)
    La garnison de Mostaganem se composait alors de 1200 Turcs et Kouloughlis, débris des vieilles milices d'Arzew, Mazagran et Mostaganem auxquels s'étaient joints 155 turcs de la milice d'Oran
  24. moniteur de l'armée (lire en ligne)
    Le port d'Arzew, mis sous la protection de notre marine, permit de procurer des vivres à nos troupes et nos auxiliaires, qui se composaient particulièrement des débris des milices turques de Tlemcen et Mostaganem
  25. http://books.google.co.uk/books?id=6fpAAAAAYAAJ&q=GARNISON+kouloughli+mostaganem&dq=GARNISON+kouloughli+mostaganem&hl=fr&sa=X&ei=yAbJUu3UMK7M0AXX6oCACg&ved=0CE8Q6AEwBzgK