Kouloughlis

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Les Kouloughlis (ou Koulouglis, Cologlis) sont un groupe social qui existait dans les pays d'Afrique du Nord sous la domination de l'Empire ottoman : les régences d'Alger, de Tunis et de Tripoli. Il s'agit en effet de personnes issues de mariages entre des Turcs, souvent des janissaires, et des femmes autochtones.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le terme kouloughli vient de l'expression turque kul oghlu qui signifie « fils de serviteur »[1].

Kul vient du mot kapikolu qui désignait les esclaves du gouvernement impérial ottoman ou les serviteurs de l'État, d'une façon générale les fonctionnaires et les soldats ottomans, en particulier les janissaires, pour marquer leur appartenance entière à la dynastie ottomane.

Les Kouloughlis dans la Régence d'Alger[modifier | modifier le code]

La Régence d'Alger, créée par le Turc Khayr ad-Din Barberousse vers 1520, reconnaît rapidement la domination ottomane et jusqu'à la fin (l'expédition française de 1830) la classe dirigeante et l'armée permanente (l'« odjak »[2]), notamment le corps des janissaires, sont constituées principalement par des Turcs de naissance, venant souvent d'Anatolie[3].

Les Kouloughlis, pour la plupart les enfants nés d'unions entre les janissaires et des femmes du pays, ont pour caractère fondamental d'être liés en ligne maternelle aux populations autochtones, parfois à leurs élites (c'est le cas d'Ahmed Bey, le dernier bey de Constantine) et en ligne paternelle à l'oligarchie dominante turque, perpétuellement renouvelée par immigration.

D'une façon générale, à partir de la fin du XVIe siècle, il existe un conflit entre les Kouloughlis et les Turcs d'origine. Les Kouloughlis ont parfois contesté le monopole politique de l'Odjak sur la Régence d'Alger et des phases d'affrontement et d'apaisement entre les deux groupes se sont succédé pendant les trois siècles de son existence[4].

Le XVIe siècle[modifier | modifier le code]

La première mention officielle des Kouloughlis date seulement de 1596, mais on peut penser que la présence ottomane étant alors ancienne, il existait déjà une minorité métisse notable.

Dans la liste des 18 beylerbeys[5] qui se succédent de 1535 à 1586, on compte deux « Kouloughlis », dont Hassan Pacha (1544-1551 et 1557-1561), fils de Khayr ad-Din Barberousse.

Cette époque est favorable aux Kouloughlis, alors considérés comme Turcs d'origine et bénéficiant de tous leurs avantages[6].

Le XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

À partir des années 1580, l'emprise du Sultan de Constantinople se renforce ; désormais, il envoie à Alger un représentant renouvelé tous les trois ans, qui, avec le titre de pacha, est muni, en principe, de tous les pouvoirs. La situation des Kouloughlis change alors ; ils sont ressentis comme menaçant de réduire la portion de la milice dévolue aux Turcs immigrés, et surtout du fait de leur situation de métis attachés au pays, de mettre en péril la domination même du groupe sur le pays.

La première mention des Kouloughlis en tant que groupe constitué est faite à l'occasion d'un conflit entre Kheder Pacha et la Milice en 1596.

En 1621, le nombre des Kouloughlis d'Alger est estimé à 5000, contre 10000 Turcs.

La crise de 1629 et ses suites[modifier | modifier le code]

Le conflit longtemps latent éclate en 1629. Il semble que les Kouloughlis aient pensé renverser le pouvoir de l'Odjak (le père Dan écrivit qu'ils « voulaient chasser l'étranger »), ouvrant ainsi la voie à une espèce d'état national[réf. nécessaire], mais la réaction est rapide, et le 12 mai 1629 débute la répression contre les Kouloughlis, qui débouche sur leur expulsion d'Alger, assoritie de la confiscation de leurs biens.

La plupart des expulsés rejoignent la Kabylie : certains d'entre eux y forment la tribu des Zouathna[réf. nécessaire], installée sur les bords de l'Oued Zitoun, d'autres rejoignirent les environs de Zemmorah, d'autres encore le royaume de Koukou. La lutte ouverte se prolonge une quinzaine d'années entre la Milice et les forces coalisées des Kabyles et des Kouloughlis, malgré une amnistie accordée aux Kouloughlis en 1639, qui ne fut pas suivie d'effet[7].

Une trêve s'instaure finalement, mais la situation des Kouloughlis est désormais très diminuée: le Divan[8] et l'Odjak leur sont fermés, on ne les accepte plus que pour les activités des corsaires. En 1650 encore, nombre d'entre eux étaient exilés.

La fin de la crise[modifier | modifier le code]

En 1674, les Kouloughlis de première génération recouvrent le droit d'être inscrits dans la milice, mais les métis de deuxième génération (fils d'un Kouloughli et d'une autochtone) restent exclus.

En 1693, le Dey Chaban rétablit leurs droits à égalité avec ceux des Turcs : « L'an 1104 (1693), dans le commencement du mois de rabia ettani, notre souverain Hadj Chaban Dey assembla ses troupes devant son auguste personne afin de les organiser et leur donna les règlements d'après lesquels les Turcs et enfants de Turcs seront traités sur un pied égal sans que les uns puissent être favorisés aux dépens des autres . »[9]. Mais on peut penser que l'acte fut de circonstance afin de renforcer la Milice dans une période de grandes tensions avec Tunis et le sultan Moulay Ismaël, car en fait, ce règlement ne fut jamais appliqué, mais il en résulta une relative libéralisation de l'accès des Kouloughlis aux emplois, liée à l'affaiblissement de l'Odjak sous le régime des Deys[10].

Le XVIIIe siècle et le début du XIXe[modifier | modifier le code]

Leur éviction des postes clef s'accompagne d'une politique de restriction des naissances : le célibat est imposé de façon plus stricte aux membres de l'Odjak ; à partir de 1720, nul ne peut être élu Dey s'il est marié. Cette politique réduit le nombre des Kouloughlis, d'autant que l'éviction des métis de seconde génération empêche toute croissance interne. On ne dénombre en 1830 que 15000 Kouloughlis[11].

Un auteur européen note en 1725: « Les Kouloughlis ne peuvent jamais posséder certaines charges par la crainte qu'on a qu'ils envahissent la suprême autorité et que l'amour de la patrie ne les porte à secouer le joug des Turc » (Peyssonnel). Cette politique les exclut des grandes charges du Gouvernement Central (dont la fonction de Dey en premier lieu), des commandements militaires (ils ne pouvaient dépasser le grade de Boulouk Bachi), ainsi que des postes militaires subalternes chargés de certaines responsabilités. Leur effectif sous les armes atteignit cependant à la fin du XVIIIe siècle celui des Turcs, mais, semble-t-il, dans des corps distincts de ceux-ci. L'historien Tal Shuval a constaté que leur éviction des hauts postes ne fut pas absolue, et signale la participation parfois massive de Kouloughlis à de hauts grades qui leur étaient en principe interdits, notamment dans la première moitié du XVIIIe siècle, avec une diminution très sensible dans la seconde moitié du XVIIIe siècle: il y voit « la tension entre la réalité et l'idéologie », cette idéologie qu'il décrit comme le besoin de maintenir un fort caractère turc de l'Odjak[12].

En compensation de leur perte d'influence au centre du pouvoir, leur influence est plus grande sur les beyliks. On trouve de fortes populations Kouloughlis dans les villes de Tlemcen, Médéa, Mascara, Mostaganem, Mazagran-Arzew[13],[14], Miliana, Constantine, Bouna, Biskra, etc. Ils étaient recrutés pour les postes administratifs et militaires des beyliks, et fournirent de nombreux Beys. Leur domination à ces postes fut effective dans la première moitié du XVIIIe siècle, avec un coup d'arrêt de 1748 à 1780, pour reprendre enfin de plus belle dans les dernières années de la Régence: l'exemple le plus frappant en fut le Kouloughli Hadj Ahmed, bey de Constantine, violemment anti-turc, qui maintint jusqu'en 1837 la souveraineté théorique du Sultan de Constantinople sur le beylik de l'est[15].

A Tlemcen, à côté de la population autochtone de souche citadine dite "Hadar", ils formaient la majorité de la population, avaient leur propre divan[16], et percevaient l'impôt de zones délimitées qui constituaient leur « état »[17] personnel[18].

L'arrêt de la nomination de Beys kouloughlis dans la période de 1748 à 1780 paraît lié au renouveau de l'esprit de rébellion dans ce groupe. Une révolte des Kouloughlis de Tlemcen, dont les historiens discutent la date et les motifs, pourrait avoir été concertée avec les Kouloughlis d'Alger (de Grammont), dans une période allant de 1736 à 1759, dates extrêmes. Pierre Boyer pense pour sa part qu'il y eut deux mouvements, un à Tlemcen pour des raisons locales, les Tlemcéniens se contentant de prendre la ville et de se mettre sur la défensive, et une série d'intrigues politiques menées par les Kouloughlis algérois au milieu du XVIIIe siècle[19].

Leurs dernières actions d'éclat dans le cadre de la Régence furent l'appui apporté au Dey Ali Khodja dans l'écrasement de la milice des janissaires en 1817, qui vit l'abaissement politique définitif de cette milice[20], et la participation contre les Français du corps des 5000 Kouloughlis sous les ordres d'Ibrahim Aga à Staoueli le 19 juin 1830[21].

La période de la conquête française[modifier | modifier le code]

Lors de la conquête de l'Algérie, les propriétaires terriens kouloughlis d'Arzew, Mazagran et Mostaganem se réunirent dans cette dernière rejoignant la micile turque[22][23]. Fortifiée, Mostaganem sera augmenté d'une garnison turque d'Oran et de kouloughlis de Tlemcen. Les troupes françaises finiront par dissoudre le corps turco-kouloughlis[24].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le sens précis de kul est esclave, mais l'équivalence anciennement attestée entre esclave et serviteur, permet l'usage du mot serviteur.
  2. Le terme ocak, prononcé odjak, définit la province ainsi que son élite militaro-administrative (d'après Tal Shuval, Remettre l'Algérie à l'heure ottomane, opus cité, note 3).
  3. (en) Tal Shuval, « The Ottoman Algerian Elite and Its Ideology », International Journal of Middle East Studies, Cambridge University Press, vol. 32, no 3,‎ 2000, p. 323-344
  4. Pierre Boyer, « Le problème Kouloughli dans la régence d'Alger », 1970, p. 79-80. Cf. bibliographie.
  5. Beylerbey était le titre du gouverneur général du Maghreb, qui siégeait à Alger, avant que le Maghreb ne soit divisé dans les trois provinces, ou régences d'Alger, Tunis et Tripoli.
  6. Boyer, 1970, p. 80-81
  7. Boyer, 1970, p. 81-83
  8. Divan: assemblée délibérante représentant la colonie turque (cf. Boyer, La révolution dite des Aghas dans la régence d'Alger (1659- 1671), p. 160, pour le Divan d'Alger). Le divan qui désignait à l'origine l'organisme de direction de la milice, chargé de la défense des intérêts des seuls Janissaires, prend ensuite une part grandissante dans la direction des affaires de la province (Robert Mantran , L'évolution des relations politiques entre le gouvernement ottoman et les odjaks de l'ouest, p. 53).
  9. Extrait du Tachrifat, rapporté par Pierre Boyer, 1970, page 84
  10. Boyer, 1970, p. 83-85
  11. Boyer, 1970, p. 88-89
  12. Tal Shuval , « Remettre l'Algérie à l'heure ottomane. Questions d'historiographie », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 95-98, avril 2002, § 57 et 58, [1], mis en ligne le 12 mai 2009, Consulté le 22 juin 2011
  13. Pierre Paul Jean Jacques Maurice Martin et H. Charles-La-vauzelle, Historique de 2e régiment de tirailleurs algériens,‎ 1894, 551 p. (lire en ligne)
  14. Tableau de la situation des établissements français dans l'Algérie : précédé de l'exposé des motifs et du projet de loi portant demande de crédits extraordinaires au titre de l'exercice de 1838,‎ 1° janvier 1838 (lire en ligne)
  15. Boyer, 1970, p. 85-88
  16. Voir note ci-dessus pour le Divan d'Alger
  17. Il s'agissait des Beni-Snous, du djebel Trara et des "Benirafes" (?) - d'après Pierre Boyer
  18. Boyer, 1970, p. 87
  19. Boyer, 1970, p. 89-90
  20. Boyer, 1970, p. 91-92
  21. Boyer, 1970, p. 86-87.
  22. Oran et l'Algérie en 1887, Notices Historiques (lire en ligne)
    La garnison de Mostaganem se composait alors de 1200 Turcs et Kouloughlis, débris des vieilles milices d'Arzew, Mazagran et Mostaganem auxquels s'étaient joints 155 turcs de la milice d'Oran
  23. moniteur de l'armée (lire en ligne)
    Le port d'Arzew, mis sous la protection de notre marine, permit de procurer des vivres à nos troupes et nos auxiliaires, qui se composaient particulièrement des débris des milices turques de Tlemcen et Mostaganem
  24. Cf. [2]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Tal Shuval, « The Ottoman Algerian Elite and Its Ideology », International Journal of Middle East Studies, vol. 32, no 3,‎ 2000, p. 323-344
  • Tal Shuval , « Remettre l'Algérie à l'heure ottomane. Questions d'historiographie », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 95-98, avril 2002, § 57 et 58, en ligne sur le site REMMM
  • Pierre Boyer, « Le problème Kouloughli dans la régence d'Alger », Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, no 8, 1970, p. 79-80, en ligne sur le site Persée
  • Marcel Émerit, « Les tribus privilégiées en Algérie dans la première moitié du XIXe siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1966, Volume 21, Numéro 1, pp. 44-58, en ligne sur le site Persée