Affaire du Duc d'Enghien

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Le duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes, par Jean-Paul Laurens (1873).

L'affaire du Duc d'Enghien recouvre l'enlèvement, le jugement et l'exécution dans les fossés du château de Vincennes le 21 mars 1804, de Louis Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien, petit-fils du prince de Condé, à la suite d'une opération de la police secrète dirigée par Savary. Louis Antoine de Bourbon-Condé avait émigré en 1803 à Ettenheim, dans le grand-duché de Bade.

Le contexte[modifier | modifier le code]

Le 29 février 1804, est découverte la conspiration contre le Premier consul ; l'émoi est vif dans la capitale, la presse se déchaîne contre la conjuration, Paris se trouve comme en état de siège, avec des troupes aux portes d'octroi.
Talleyrand[1] a pour objectif de démoraliser les royalistes, opposés au Consulat de Napoléon Bonaparte.

Le projet[modifier | modifier le code]

Le projet prend forme lors de l'enquête policière conduite sur la tentative d'assassinat du Premier consul en octobre 1803, dit « conspiration de l'An XII ». L'attentat, organisé par Cadoudal et le général Pichegru, implique aussi le général Moreau. À la suite des interrogatoires, menés par Pierre-François Réal, conseiller d'État chargé de la suite de cette affaire, Cadoudal révèle que les comploteurs attendent l'arrivée d'un prince de sang royal ; or, le seul qui soit proche des frontières de la France se trouve être le duc d'Enghien. Savary, le chef de la police secrète, décide sur ordre de Bonaparte de le faire enlever.

L'objectif est alors de saisir les conjurés, à savoir le duc d'Enghien, Mme de Reich, Dumouriez et un colonel anglais, ainsi que les correspondances des personnes visées, en espérant y collecter des preuves de complot. Pour ce faire, deux missions sont lancées  : l'une vers Ettenheim, commandée par le général Ordener, et l'autre vers Offenbourg, commandée par le général Caulaincourt. Les deux commandants ont pour lieu de départ la ville de Strasbourg, où ils se concertent avec le général Leval, commandant de la cinquième division militaire, et le Conseiller Henri Shée, qui y a des fonctions de préfet.

Enlèvement du duc[modifier | modifier le code]

Le duc d'Enghien arrêté dans sa maison d'Ettenheim.

Le 15 mars 1804, un détachement d'un millier d'hommes[2] du 22e de dragons (dont son colonel, Jean Augustin Carrié de Boissy) franchit le Rhin à Rhinau, se dirige vers Ettenheim, à 10 km de la frontière, et enlève le duc. Celui-ci est enfermé à Strasbourg, puis transféré à Vincennes, où il arrive le 20 mars.

Les missions de Caulaincourt[modifier | modifier le code]

Le citoyen Caulaincourt, aide de camp du Premier consul, reçoit de Berthier, ministre de la guerre, l'ordre d'arrêter la baronne de Reich . Il reçoit également de la part de Talleyrand, ministre des Relations extérieures, une lettre pour le baron d'Edelsheim, ministre principal de l'électeur de Bade alors allié de la France. L'ensemble de l'affaire se déroule sur les terres de Charles 1er . Il s'agit pour Caulaincourt d'une mission diplomatique.

Les personnes arrêtées[modifier | modifier le code]

Le citoyen Charlot, chef du 38e escadron de gendarmerie, dans son rapport au général Moncey, premier inspecteur général de la gendarmerie, cite comme ayant été arrêtés :

  • Louis-Antoine-Henri Bourbon, duc d'Enghien, le général marquis de Thumery, le colonel baron de Grunstein, le lieutenant Schmidt,
  • L'abbé Wenborm, aide de l'ancien archevêque de Strasbourg et son secrétaire l'abbé Michel.
  • Les domestiques du duc qui continuent à le servir: il s'agit de Jacques, son secrétaire, Simon Ferrand, son valet de chambre, et des domestiques Pierre Poulain et Joseph Canon, de même que son chien Mohiloff.
  • Sont aussi arrêtés puis envoyés à Paris dans le cadre de cette affaire Mlle et Mme Lajolais, la maîtresse du général Thérèse Jacquet de Saint-Dié dans les papiers de laquelle fut trouvé le chiffre du général, l'abbé Aymar, grand-vicaire du cardinal de Rohan, madame Kinglin d'Essert ; arrêtés à Colmar : M. Briançon, émigré rayé et contrôleur de la poste aux lettres de Strasbourg, M. Boug d'Orschwiller, ex-capitaine de la Légion de Mirabeau.
  • Le chien du duc, Molihoff (un carlin), suivra son maître jusqu'à son exécution, il finira naturalisé et sera exposé en 1932 lors d'une exposition rétrospective du château de Vincennes, Paris, pavillon de Marsan.

Le tribunal militaire[modifier | modifier le code]

Le 27 ventôse, le prince est tiré de sa prison de Strasbourg vers une heure du matin pour partir en malle poste pour la direction de Paris. Il arrive à l'hôtel de Galifait, 84 rue du Bac où se situait le ministère des affaires étrangères, mais n'a pas le loisir de descendre de voiture avant d'être conduit au château de Vincennes vers 17h30 le 28 ventôse.

Sa composition[modifier | modifier le code]

Le duc d'Enghien devant ses juges.

Nommé par Murat, gouverneur de Paris, qui choisit parmi les unités présentes en ville des officiers supérieurs pour siéger. Sont nommés :

Les membres du tribunal ont été nommés sans connaître l'objet de leur affectation au château ; ils ne reçurent le texte de la mise en accusation qu'une fois sur place.

La protection du tribunal[modifier | modifier le code]

Le général Savary, aide de camp du Premier consul, colonel de la Légion de gendarmerie d'élite, réunit celle-ci avec une brigade d'infanterie pour se rendre au château de Vincennes. Les gendarmes sont placés à l'intérieur de la forteresse pour en assurer la garde contre toute intrusion.

Le jugement[modifier | modifier le code]

Jugé le soir même par une commission militaire présidée par le général Hulin, sans témoin ni défenseur, sans que les papiers saisis soient portés à la connaissance du tribunal. Selon le texte du jugement signé par les sept juges, le duc d’Enghien est condamné à mort pour faits d'armes contre la France et être soldé par l'Angleterre. Le texte publié dans Le Moniteur universel fait mention des chefs suivants :

  • avoir porté les armes contre la République française,
  • avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple français,
  • avoir reçu et accrédité près de lui des agents dudit gouvernement anglais, leur avoir procuré les moyens de pratiquer des intelligences en France, et avoir conspiré avec eux contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État,
  • s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et autres, soldés par l'Angleterre, formés sur les frontières de la France dans les pays de Fribourg et de Baden,
  • avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, tendant à faire soulever les départements circonvoisins pour y opérer une diversion favorable à l'Angleterre,
  • être l'un des auteurs et complices de la conspiration tramée par les Anglais contre la vie du Premier consul, et devant, en cas de succès de cette conspiration, entrer en France[3].

Application[modifier | modifier le code]

Les jugements des tribunaux militaires n'étant ni susceptibles d'appel ni de cassation, les sentences sont immédiatement exécutoires. Vers trois heures du matin, le duc est conduit devant le peloton d'exécution, composé de huit hommes. Un officier de la gendarmerie d'élite lut l'acte d'accusation, le duc d'Enghien demanda à rencontrer Napoléon Bonaparte, l'officier lui répondit que cela ne pouvait se faire. Le duc insista et demanda à lui écrire, l'officier opposa le même refus, alors il s'écria : « Combien il est affreux de périr de la main des Français ! », à ces mots l'officier donna l'ordre d'ouvrir le feu. Le duc s'écroula sous les huit coups de feu, son corps fut enterré dans la fosse fraichement creusée derrière lui. On entendit ensuite les aboiements de Moylof, le chien russe du duc, qui pleurait sur la tombe de son maître[4][réf. insuffisante].

Les suites de l'affaire[modifier | modifier le code]

Politique[modifier | modifier le code]

Faute de preuves de la participation du duc à l'attentat, les deux hommes envisageaient manifestement, selon l'historien Jacques Bainville, de faire un exemple : « Le prince annoncé par les conspirateurs royalistes ne paraissant pas, Napoléon ne voulut pas abandonner le plan qu'il avait formé. Il fit enlever de force le jeune prince de Condé, duc d'Enghien, qui se trouvait à Ettenheim, en territoire badois, et qui fut passé par les armes après un simulacre de jugement. »[5]. Toujours pour Jacques Bainville, « une fois Enghien fusillé, il [Napoléon] avait donné le gage suprême à la Révolution, il s’était mis du côté des régicides [...]. Sans le fossé de Vincennes, l'Empire était impossible et les républicains ne l'auraient pas accepté »[6].

Le député de la Meurthe Antoine Boulay eut ce mot à propos de ce jugement : « C'est pire qu'un crime. C'est une faute ». Le nom de Boulay étant peu connu du grand public, cette phrase, attestée par des témoignages de l'époque, se retrouvera souvent attribuée à Fouché, et parfois même à Talleyrand.

Justification des acteurs[modifier | modifier le code]

Titre Colin court chez le dégraisseur, les phylactères effacéz moi cette tache par Caulaincourt et elle est inéfaçable par le Mr SAVON ENLEVE toute sorte de tache comme enseigne de l'ouvrier.

Le duc de Vicence fit valoir que son rôle se restreignait à l'expédition vers Offenburg, il était beaucoup raillé par les pamphlets.
Le général Hulin a regretté ensuite qu'il ne lui ait pas été laissé le loisir de faire appel à la clémence du Premier consul.

Le complot[modifier | modifier le code]

Pichegru se suicida peu après, dans sa prison, et Cadoudal fut guillotiné avec onze complices le 25 juin 1804. Avant son exécution, ce dernier déclara : « Nous voulions faire un roi, nous avons fait un empereur ».

Iconographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Monument dans les fossés de Vincennes, côté bois.

L'exécution du duc d'Enghein a donné lieu à de nombreux tableaux :

Le duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes et La Mort du duc d'Enghien de Jean-Paul Laurens
Le duc d’Enghien face au peloton d’exécution par Job

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. J. Tulard Napoléon p.169
  2. Jean Tulard, « L'assassinat du Duc d'Enghien », émission Au cœur de l'histoire sur Europe 1, 11 septembre 2012
  3. publication d'un texte deux jours après l'exécution du jugement
  4. François Castané, Historia, « Les indiscrétions d'un préfet de police de Napoléon », p. 36.
  5. Jacques Bainville, Histoire de France, Chapitre XVII,1924
  6. Jacques Bainville, Les Dictateurs, Page 119,1935

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]