Homme au masque de fer

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L’homme au masque de fer est l'un des prisonniers les plus fameux de l'histoire française. Le mystère entourant son existence, ainsi que les différents films et romans dont il a fait l'objet, n'ont cessé d'exciter les imaginations.

Le point de départ de l'affaire est la mort, le 19 novembre 1703 à la Bastille, au terme d'une longue captivité, d'un prisonnier dont nul ne connaissait le nom ni le motif de l'incarcération. Il aurait été enterré dans le cimetière de l'église Saint-Paul sous le nom de Marchiali, bien que d'autres sources indiquent les noms de Marchioly, ou Marchialy et avec une fausse indication d'âge. Sur cette base, l'histoire a été considérablement amplifiée, la légende y a ajouté force détails, et la politique s'en est emparée, l'Homme au masque de fer devenant, sous la plume de Voltaire, un symbole de l'absolutisme monarchique. Selon certaines sources, ce serait même une totale invention de cet écrivain pour discréditer la monarchie absolue, puisqu'en réalité, masquer avec un loup — non un masque de fer, qui entrainerait rapidement une septicémie[1] — des prisonniers détenant des secrets d'État ou considérés comme nuisibles à celui-ci, était une pratique courante à l'époque[2],[3].

Les faits historiques[modifier | modifier le code]

L'Homme au masque de fer, gravure anonyme, 1789.
Selon l'affirmation contenue dans la légende de cette gravure — qui relève vraisemblablement de la propagande révolutionnaire — l'Homme au masque de fer ne serait autre que Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils illégitime de Louis XIV.
« L'Homme au Masque de Fer, ou plutôt son histoire, qui a si longtemps fixé les recherches d'une infinité d'auteurs, vient de sortir enfin du ténébreux chaos où la discrétion barbare d'intermédiaires ministériels l'avaient plongé jusqu'à présent. Des papiers trouvés à la Bastille nous apprennent que cette dénomination n'a jamais appartenu qu'à Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, né le 2 octobre 1667, qui fut condamné à un emprisonnement perpétuel pour avoir, à l'âge de 16 ans, donné un soufflet au Dauphin. Pour envelopper ses traits d'un voile impénétrable, on lui couvrit le visage d'un masque de fer dont la mentonnière et les ressorts d'acier lui permettaient néanmoins de prendre sa subsistance. C'est en 1683 que l'on place l'époque de sa détention. Ce malheureux Prince mourut à la Bastille en 1703 après une captivité de 20 ans dans différentes prisons.»


Le 4 septembre 1687, en plein règne de Louis XIV, une gazette manuscrite janséniste, qui se lisait sous le manteau, informait ses lecteurs qu'un officier, M. de Saint-Mars, avait conduit « par ordre du roi » un prisonnier d'État au fort de l’île Sainte-Marguerite, en Provence. « Personne ne sait qui il est ; il y a défense de dire son nom et ordre de le tuer s'il l'avait prononcé ; celui-ci était enfermé dans une chaise à porteurs ayant un masque d'acier sur le visage, et tout ce qu'on a pu savoir de Saint-Mars était que ce prisonnier était depuis de longues années à Pignerol, et que les gens, que le public croient mort ne l'est pas. »

Par la suite, le 29 septembre 1698, une autre gazette annonçait que « M. de Saint-Mars, qui était gouverneur des îles de Saint-Honorat et de Sainte-Marguerite, est arrivé ici depuis quelques jours pour prendre possession du gouvernement de la Bastille, dont il a été pourvu par Sa Majesté. »

Le 3 octobre, la même gazette rajoutait que « M. de Saint-Mars a pris possession du gouvernement de la Bastille, où il a fait mettre un prisonnier qu'il avait avec lui, et il en a laissé un autre à Pierre-en-Cise, en passant à Lyon. »

La seconde mention qui ait été faite du prisonnier au masque de fer se trouve dans un petit livre anonyme : Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse (Amsterdam, 1745, in-12), qui n'est qu'une satire des intrigues politiques et galantes de la cour de Louis XIV, sous des noms persans. On y raconte une visite du régent à un prisonnier d'État masqué. Ce prisonnier, transféré de la citadelle d'Ormus (îles Sainte-Marguerite) dans celle d'Ispahan (la Bastille), n'est autre que le comte de Vermandois, fils de Louis XIV et Louise de La Vallière, incarcéré pour avoir donné un soufflet au dauphin, et qu'on avait fait passer pour mort de la peste. « Le commandant de la citadelle d'Ormus, disent ces Mémoires, traitait son prisonnier avec le plus profond respect; il le servait lui-même et prenait les plats à la porte de l'appartement des mains des cuisiniers, dont aucun n'avait jamais vu le visage de Giafer (le comte de Vermandois). Le prince s'avisa un jour de graver son nom sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave, entre les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d'en être récompensé; mais ce malheureux fut trompé dans son espérance, et l'on s'en défit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec lui un secret d'une si grande importance. Giafer resta plusieurs années dans la citadelle d'Ormus. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle d'Is-pahan, que lorsque Cha-Abbas (Louis XIV), en reconnaissance de la fidélité du commandant, lui donna le gouvernement de celle d'Is-pahan qui vint à vaquer. On prenait la précaution, autant à Ormus qu'à Ispahan, de faire mettre un masque au prince lorsque, pour cause de maladie ou pour tout autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce prisonnier masqué, et ont rapporté qu'il tutoyait le gouverneur qui, au contraire, lui rendait des respects infinis. » (extrait de l'article Le masque de fer dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, tome 10, page 1304).

C'est Voltaire qui va lancer la légende en consacrant à l'« homme au masque de fer » une partie du chapitre XXV du Siècle de Louis XIV publié en 1751. Affirmant que le personnage a été arrêté en 1661, année de la mort de Mazarin, il est le premier à mentionner le détail, propre à exciter l'imagination, du « masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage » en ajoutant : « On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. » Il affirme également que le prisonnier était traité avec des égards extraordinaires, qu'on faisait de la musique dans sa cellule et que : « Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. » En 1752, la réédition du Siècle de Louis XIV ajoute l'anecdote de l'assiette d'argent sur laquelle le prisonnier inscrit son nom et qu'il lance par la fenêtre de la prison ; retrouvée par un pêcheur illettré, ce dernier l'aurait rapportée au gouverneur qui lui aurait dit, après s'être assuré qu'il n'avait pu déchiffrer l'inscription : « Allez, vous êtes bien heureux de ne pas savoir lire. »

Trente-quatre ans de détention[modifier | modifier le code]

La ville de Pignerol
Le fort d'Exilles
Prison du masque de fer sur l'île Sainte-Marguerite

Pour s'en tenir aux faits avérés, le 19 novembre 1703 est mort à la Bastille un prisonnier ainsi mentionné sur le registre d'écrou de la prison, tenu par le lieutenant Étienne du Junca :

« Sainte-Marguerite, qu'il gardoit depuis longtemps, lequel s'étant trouvé un peu mal en sortant de la messe, il est mort le jour d'hui sur les dix heures du soir [...] et ce prisonnier inconnu gardé depuis si longtemps a été enterré le mardi à quatre heures de l'après-midi, 20 novembre dans le cimetière Saint-Paul, notre paroisse ; sur le registre mortuère on a donné un nom aussi inconnu que M. de Rosarges, major, et M. Reil, chirurgien, qui ont signé sur le registre. » avec cette adjonction en marge : « J'ai appris depuis qu'on l'avoit nommé sur le registre M. de Marchiel, qu'on a payé 40 l. d'enterrement. » Le registre paroissial de Saint-Paul mentionne pour sa part : « Le 20, Marchioly [ou Marchialy] âgé de quarante-cinq ans environ, est décédé dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul sa paroisse, le 20 du présent, en présence de M. Rosage, majeur de la Bastille et de M. Reghle chirurgien majeur de la Bastille qui ont signé. » L'acte a été signé par le R. P. Gilles Lesourd, docteur en Sorbonne, curé de Saint-Paul. Le maître d'hôtel de l’église paroissiale de Saint Paul à cette date est Pierre Dijou, archet du guet à pied de la ville de Paris.

En 1769, dans son Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans l'histoire, le père Griffet (1698-1771) donnait les précisions suivantes :

« Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, soldats et domestiques de cette prison, et nombre de témoins oculaires l'avaient vu passer dans la cour pour se rendre à la messe. Dès qu'il fut mort, on avait brûlé généralement tout ce qui était à son usage comme linge, habits, matelas, couvertures; on avait regratté et blanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût caché quelques billets ou quelque marque qui eût fait connaître son nom.»

Plus d'une cinquantaine d'hypothèses ont été formulées, prétendant livrer l'identité du mystérieux détenu. Certains ont suggéré qu'il s'agissait du duc de Beaufort, cousin germain de Louis XIV, un prince bouillonnant qui participa à plusieurs conspirations contre Richelieu et Mazarin, et qui fut l'un des chefs de la Fronde, avant de se réconcilier avec la monarchie. Pendant longtemps toutefois, trois autres théories ont tenu le haut du pavé. La première voit dans l'homme au masque de fer Nicolas Fouquet, le surintendant des finances, tombé en disgrâce pour avoir osé défier le Roi-Soleil par sa richesse et ses prévarications. Une deuxième hypothèse séduisante concerne le comte Ercole Mattioli, un juriste ambitieux devenu secrétaire d'État du duc de Mantoue. L'hypothèse la plus célèbre reste celle d'un supposé frère clandestin du roi, avancée par Voltaire au XVIIIe siècle. Bien qu'aucune preuve historique ne vienne l'étayer, elle s'appuie sur des faits réels[4].

Le prisonnier était arrivé avec son geôlier, Bénigne Dauvergne de Saint-Mars, fidèle de Louvois et ancien mousquetaire, quand celui-ci devint gouverneur de la Bastille en 1698. Cela est confirmé par une autre entrée du registre d'écrou le 18 septembre 1698 :

« Du jeudi 18 de septembre à trois heures après-midi, monsieur de Saint-Mars, gouverneur du château de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée venant de son Gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Honnorat, ayant avec lui dans sa litière un ancien prisonnier qu'il avait à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas [...] lequel prisonnier sera servi par M. de Rosargues, que M. le Gouverneur nourrira ».

Il en ressort que le prisonnier masqué avait suivi Saint-Mars lors de ses mutations successives : à l'île Sainte-Marguerite de Lérins (au large de Cannes), où il était arrivé le 30 avril 1687, et, auparavant, à Exilles, où il fut muté en 1681 et à la forteresse de Pignerol en Piémont, qu'il commanda de 1665 à 1681.

Lors de sa mutation à Exilles, Saint-Mars avait été accompagné de deux prisonniers : « Sa Majesté [...] a trouvé bon de vous accorder le gouvernement d'Exilles […] où elle fera transporter ceux des prisonniers qui sont à votre garde, qu'elle croira assez de conséquence pour ne pas les mettre en d'autres mains que les vôtres » (lettre de Louvois à Saint-Mars du 12 mai 1681). « J'aurai en garde deux merles que j'ai ici, lesquels n'ont point d'autre nom que messieurs de la tour d'en bas » (Saint-Mars à d'Estrades, 25 juin 1681). Ces prisonniers étaient jugés suffisamment importants pour qu'on leur construise, à Exilles, une prison spéciale, aménagements qui retardèrent d'ailleurs de plusieurs mois le transfert.

L'un des deux prisonniers en question décède fin 1686 ou début 1687, juste avant que Saint-Mars soit transféré à Sainte-Marguerite. Le survivant arrive à Sainte-Marguerite le 30 avril 1687 dans une chaise à porteur hermétiquement close par une toile cirée. On lui fait aménager une prison spéciale, donnant sur la mer et à laquelle on n'accède qu'en franchissant trois portes successives.

Le prisonnier était arrivé à Pignerol le 24 août 1669. Dès le 19 juillet, Louvois avait écrit à Saint-Mars à propos du prisonnier qu'il lui envoyait : « il est de la dernière importance qu'il soit gardé avec une grande sûreté et qu'il ne puisse donner de ses nouvelles en nulle manière et par lettre à qui que ce soit […] de faire en sorte que les jours qu'aura le lieu où il sera ne donne point sur des lieux qui puissent être abordés de personne et qu'il y ait assez de portes, fermées les unes sur les autres, pour que vos sentinelles ne puissent rien entendre. Il faudra que vous portiez vous-même à ce misérable, une fois par jour, de quoi vivre toute la journée et que vous n'écoutiez jamais, sous quelque prétexte que ce puisse être, ce qu'il voudra vous dire, le menaçant toujours de le faire mourir s'il vous ouvre jamais la bouche pour vous parler d'autre chose que de ses nécessités ».

En 1691, lorsque Louvois meurt, son fils, Barbezieux, qui lui succède, écrivit à Saint-Mars pour confirmer ces instructions : « Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans, je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous suiviez à M. de Louvois. »

Acte d'écrou de l'homme au masque de fer. Extrait du registre des entrées et sorties de la Bastille en date du 18 septembre 1698.

L'Homme au masque de fer était-il réellement masqué ?[modifier | modifier le code]

Le prisonnier a enflammé les imaginations. En réalité, rien ne permet de penser que le prisonnier était constamment masqué. Il semble plus probable qu'il n'a été astreint à porter un masque que pendant les transferts, pour éviter qu'un passant puisse le reconnaître. Des scientifiques ont par ailleurs expliqué qu'il n'a pas pu porter ce masque constamment pour la bonne et simple raison qu'il aurait entraîné des maladies. De plus il s'agissait d'un homme, donc la repousse des poils aurait eu lieu dans de mauvaises conditions.

Encore le port d'un masque n'est-il véritablement avéré qu'en 1698, lors du transfert à la Bastille : il est mentionné dans le registre d'écrou (voir ci-dessus) ainsi que dans un récit (publié dans l’Année littéraire le 30 juin 1778) de l'étape de Saint-Mars dans son château de Palteau, faite par son petit-neveu :

« En 1698, écrit M. de Palteau, M. de Saint-Mars passa du gouvernement des Isles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille. En venant en prendre possession, il séjourna avec son prisonnier à sa terre de Palteau. L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars ; ils étoient accompagnés de plusieurs gens à cheval. Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur ; M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour ; les paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque ; mais ils observèrent très bien que M. de Saint-Mars, qui était à table vis-à-vis de lui, avoit deux pistolets à côté de son assiette. Ils n'avaient pour les servir qu'un seul valet-de-chambre (en), qui allait chercher les plats qu'on lui apportait dans l'anti-chambre, fermant soigneusement sur lui la porte de la salle à manger. Lorsque le prisonnier traversait la cour, il avoit toujours son masque noir sur le visage ; les paysans remarquèrent qu'on lui voyait les dents et les lèvres, qu'il était grand et avait les cheveux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au masque. »

Qui connaissait le secret du masque de fer après 1703 ?[modifier | modifier le code]

Selon Émile Laloy, auteur du livre Le Masque de fer : Jacques Stuart de la Cloche, l'Abbe Prignani ; Roux de Marsilly (1913), Louis XV est le dernier roi connaissant ce secret.

« Louis XV est le dernier roi auquel la légende attribue la connaissance de ce grand secret : Louis XVI l'ignorait complètement ; son premier ministre, Malesherbes, fit faire des recherches dans les archives de la Bastille pour l'élucider; Chevalier, major de cette prison, en envoya le 19 novembre 1775 le résultat au ministre : il n'avait rien trouvé au-delà de ce qu'on savait déjà.

D'après une tradition communiquée par Mme d'Abrantès à Paul Lacroix, Napoléon aurait désiré vivement connaître le secret de l'énigme. Il ordonna des recherches qui restèrent sans résultat; ce fut en vain que pendant plusieurs années le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères et que M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique. »

Michel Chamillart, ministre de la guerre en 1703, connaissait aussi ce secret. Son gendre, le duc de La Feuillade, essaya de découvrir ce secret comme l'explique Voltaire.

« M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne connut jamais que sous le nom de l’homme au masque de fer. Chamillart lui répondit que c’était le secret de l’État, et qu’il avait fait serment de ne le révéler jamais. »

Selon l'historien Emmanuel Pénicaut, auteur d'une biographie de Michel Chamillart, « une tradition familiale veut que le secret ait été transmis de père en fils dans la famille Chamillart jusqu'à la mort du dernier porteur du nom, Lionel Chamillart, en 1926. »

Les interprétations[modifier | modifier le code]

Des dizaines d'identifications ont été proposées depuis le XVIIe siècle (Francis Lacassin en a compté 48). Le Masque de fer était-il le frère jumeau de Louis XIV, ce qui aurait expliqué qu'on cache son visage autant que son nom ? Le fils de Louis XIV et de Louise de La Vallière ? Un fils indésirable d'Anne d'Autriche ? Le duc de Beaufort, si l'on en croit le poète dramatique Lagrange-Chancel, qui avait lui-même été incarcéré aux îles de Lérins, dans une lettre qu'il écrivit à Fréron ? James de la Cloche, fils illégitime de Charles II d'Angleterre ? Voire Molière, comme le soutint l'érudit bordelais Anatole Loquin ? Le bel Henri II de Guise, prince de Joinville et frère de Marie de Lorraine dite « Mlle de Guise » ? Le mystère excita l'imagination des hommes, dont le romancier Alexandre Dumas.

Un frère jumeau de Louis XIV[modifier | modifier le code]

La thèse de Voltaire, progressivement complétée et dévoilée, des éditions successives du Siècle de Louis XIV et de son Supplément (1751, 1752, 1753) à la Suite de l'Essai sur l'Histoire générale (1763) et aux Questions sur l'Encyclopédie (1770 et 1771) est que l'Homme au masque de fer aurait été un frère jumeau de Louis XIV et, pour ajouter encore au piment de l'histoire, un frère aîné[5], que, pour une raison mal élucidée, Anne d'Autriche et Mazarin auraient écarté du trône et élevé dans un lieu secret jusqu'à ce qu'à la mort de Mazarin, Louis XIV découvre le pot-aux-roses et décide de prendre des précautions supplémentaires pour que l'affaire ne puisse être découverte.

Marcel Pagnol, s'appuyant notamment sur les circonstances de la naissance de Louis XIV, affirme que le Masque de fer serait bien un jumeau mais né en second, soit le cadet, et qui aurait été dissimulé pour éviter toute contestation sur le titulaire du trône. Les historiens qui rejettent cette thèse (dont Jean-Christian Petitfils), mettent en avant les conditions de l'accouchement de la reine. Celui-ci avait lieu en public, devant les principaux personnages de la cour. Or, selon Marcel Pagnol, juste après la naissance du futur louis XIV, Louis XIII entraîne toute la cour à la chapelle du château de Saint-Germain pour célébrer en grandes pompes un Te Deum (événement relaté par Dumont, témoin de la scène, dans le Supplément au Corps Universel Diplomatique, tome IV, page 176) ce qui est contraire aux usages qui veut que cette cérémonie se déroule plusieurs jours après les couches. Cela aurait permis à la reine de rester seule avec sa sage-femme qui aurait mis au monde le second enfant.

Pour éclaircir le contexte, il faut rappeler qu'il y avait à l'époque controverse sur le fait de savoir quel était l'« aîné » de deux jumeaux : celui ayant vu le jour en premier ou celui qui, voyant le jour en second, avait, pensait-on, « été conçu » en premier. Si un tel cas s'était présenté, le jumeau régnant aurait eu un grave problème de légitimité.

À l'appui également de la thèse d'un jumeau de Louis XIV, l'examen attentif de la généalogie des rois de France fait apparaître de multiples naissances gémellaires, tant chez les Capétiens, que les Valois, les Bourbons et enfin les Orléans[6].

Cette thèse inspire Alexandre Dumas dans le Vicomte de Bragelonne et dans Les Jumeaux (drame inachevé, 1861).

Selon d'autres hypothèses, le Masque de fer aurait été un fils bâtard d'Anne d'Autriche, né pour les uns du duc de Buckingham (Luchet), pour d'autres d'un moine du nom de Fiacre (avec une naissance en 1636), pour d'autres encore du cardinal Mazarin (avec une naissance en 1644, soit longtemps après Louis XIV qui n'avait dès lors aucune raison d'emprisonner l'intéressé).

À noter que Louis XIV a bien eu un frère cadet, Monsieur, né deux ans après lui.

Nicolas Fouquet[modifier | modifier le code]

Selon Pierre-Jacques Arrèse, reprenant une thèse de Paul Lacroix (1836), le Masque de fer ne serait autre que le surintendant Nicolas Fouquet, incarcéré à Pignerol en 1665.

Celui-ci est officiellement mort d'une attaque d'apoplexie à Pignerol à 65 ans le 23 mars 1680, vingt-trois ans avant le Masque de fer. Mais, selon les tenants de cette thèse, cette date serait fausse et le corps d'un codétenu, Dauger, qui servait de valet à Fouquet (voir ci-dessous), aurait été donné pour celui du surintendant. Cette mise en scène aurait été organisée par Colbert et Louvois afin d'empêcher la libération de Fouquet, qui était sur le point d'obtenir sa grâce et dont ils redoutaient l'habileté et l'influence. Cela étant, si Fouquet avait survécu jusqu'en 1703, il aurait vécu 88 ans, ce qui est beaucoup pour l'époque, même pour un prisonnier bénéficiant d'un traitement de faveur. Par ailleurs jamais un membre de sa famille n'a mis sa mort en doute par la suite. Néanmoins, la lettre Janséniste qui nous renseigne sur les basses manœuvres de l'époque et où il est écrit que tous les hommes que l'on croit morts ne le sont pas, est écrite par Louis Fouquet, frère de Nicolas Fouquet. Sa famille n'a pas mis sa mort en doute par la suite; mais elle était placée sous surveillance et avait certainement intérêt à se taire. Aucun certificat de décès le concernant n'a été retrouvé, et aucun registre des morts n'était tenu dans ces prisons. Mais pourquoi aurait-on masqué Fouquet du jour au lendemain ? Certains prétendent que c'est pour éviter que ses fidèles ne le fassent évader, comme cela a failli être le cas en 1669. Ce fut donc l'unique cas qui s'est produit onze ans avant la disparition officielle de Fouquet et l'apparition du Masque.

Le lieutenant-général de Bulonde[modifier | modifier le code]

En 1890, un commandant, qui étudiait les campagnes de Catinat, confia au commandant Étienne Bazeries, expert en cryptanalyse pour l'armée française un ensemble de papiers chiffrés. Après trois années d'effort, le chiffre se révélant particulièrement rebelle face aux techniques modernes de déchiffrement, Bazeries affirma avoir « cassé » le code et trouvé, dans une lettre de Louvois à Catinat datée du 8 juillet 1691, la clé de l'énigme du Masque de fer. Le chiffre en question est parfois appelé « Grand Chiffre de Louis XIV » ou, plus simplement, Grand Chiffre.

Selon lui, la missive se traduisait ainsi : « Il n'est pas nécessaire que je vous explique avec quel déplaisir Sa Majesté a appris le désordre avec lequel contre votre ordre et sans nécessité Monsieur de Bulonde a pris le parti de lever le siège de Coni puisque Sa Majesté en connaissant mieux que personne les conséquences connait aussi combien est grand le préjudice que l'on recevra de n'avoir pas pris cette place dont il faudra tâcher de se rendre maître pendant l'hiver. Elle désire que vous fassiez arrêter Monsieur de Bulonde et le fassiez conduire à la citadelle de Pignerol où Sa Majesté veut qu'il soit gardé enfermé pendant la nuit dans une chambre de ladite citadelle et le jour ayant la liberté de se promener sur les remparts avec un 330 309 »[7]. Bazeries conjectura que la séquence 330 309, qui ne se trouvait nulle part ailleurs dans les papiers de Catinat, signifiait « masque » et publia en 1893 un livre détaillant son hypothèse.

Selon lui, le fameux prisonnier aurait donc été Vivien l'Abbé de Bulonde, lieutenant-général de l'armée française. Les faits rapportés sur Bulonde et son insubordination à Coni (en italien Cuneo) sont véridiques. Reste à savoir pourquoi chiffrer un tel ordre, alors que Bulonde était coupable de désobéissance ? Pourquoi le garder au secret, alors que le motif de son arrestation était parfaitement légitime ? Des historiens démontrèrent au demeurant que Bulonde était encore vivant en 1708, cinq ans après la mort du Masque de fer. Des experts militaires du chiffre, sans entrer dans la polémique au sujet du prisonnier, saluèrent le travail de cryptologue de Bazeries[8] (V. Emile-Arthur Soudart et André Lange, Traité de cryptographie, 2e édition, 1935). Enfin, si c'est bien en 1691 que Bulonde a été emprisonné à Pignerol, cela fait longtemps que Saint-Mars et le masque de fer n'y étaient plus.

Henri II de Guise[modifier | modifier le code]

Camille Bartoli (1977) identifie le masque de fer à Henri II de Guise, Don Juan, aventurier, qui n'hésitait pas devant un duel ou une expédition militaire et rivalisait avec le Roi Soleil par sa démesure et sa splendeur.

Molière[modifier | modifier le code]

  • Dans son livre Molière à Bordeaux vers 1647 et en 1656 avec des considérations nouvelles sur ses fins dernières à Paris en 1673... ou peut-être en 1703, l'écrivain Anatole Loquin émet l'hypothèse invraisemblable que l'homme au masque de fer était en réalité Molière qui ne serait pas mort suite à la représentation du Malade imaginaire mais aurait été arrêté à la demande des jésuites qui ne lui avaient pas pardonné Tartuffe[9].

Le principal argument pour Anatole Loquin est que la première biographie concernant Molière date de 1705 soit deux ans après la mort du masque de fer. Il s'agit de La Vie de M. de Molière (1705) par Grimarest. Ainsi Louis XIV aurait attendu que Molière soit réellement mort en 1703 (et non en 1673) pour autoriser la publication d'une biographie de celui-ci. Mais cette thèse est peu probable, les circonstances de la mort de Molière en 1673 n'ayant jamais été remises en cause.

  • Le cas Molière est aussi la thèse défendue par Marcel Diamant-Berger dans C'était l'homme au masque de fer, publié en 1971.

D’Artagnan[modifier | modifier le code]

Pour l'historien anglais Roger MacDonald (The Man in the Iron Mask, 2005) le masque de fer serait le mousquetaire d’Artagnan[réf. nécessaire]. Blessé à Maastricht en 1673, il aurait été envoyé à Pignerol, le masque de fer lui permettant de ne pas être reconnu par les mousquetaires qui gardaient les prisons.

La preuve serait la qualité du livre Mémoires de M. d'Artagnan écrit par Gatien de Courtilz de Sandras (1644-1712). Celui-ci a passé neuf ans à la bastille entre 1702 et 1711. Selon Roger MacDonald[réf. nécessaire], d’Artagnan aurait lui-même inspiré ce livre ce qui prouverait qu'il était avec Courtilz de Sandras à la Bastille.

Un amant de la reine[modifier | modifier le code]

P.-M. Dijol a émis en 1978 la thèse suivante : Marie-Thérèse d'Autriche (1638-1683) aurait eu une fille adultérine avec un esclave noir, le nain Nabo. Cette fille serait la Mauresse de Moret, une bénédictine qui eut sur le tard la conviction d'être de sang royal, tant elle reçut pendant des années la visite de membres de la famille royale. Saint-Simon parle dans ses mémoires de la Mauresse de Moret, ne donne pas d'explication de ces royales visites mais elles étaient fréquentes à cette époque dans les couvents proches du Louvre[10].

Le nain Nabo a ensuite disparu de la cour royale. P.-M. Dijol en fait le masque de fer[11].

Une piste anglaise[modifier | modifier le code]

C'est la Princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, qui, dans une lettre écrite le 22 octobre 1711 à sa tante Sophie de Hanovre, mais publiée seulement en 1896, affirme : « Je viens d'apprendre quel était l'homme masqué qui est mort à la Bastille. S'il a porté un masque, ce n'était point par barbarie : c'était un mylord anglais qui avait été mêlé à l'affaire du duc de Berwick contre le roi Guillaume. Il est mort ainsi afin que ce roi ne pût jamais apprendre ce qu'il était devenu. »

La Princesse Palatine veut sans doute se référer à la conspiration de Fenwick pour assassiner Guillaume III en 1696, car on ne connaît aucun complot impliquant le duc de Berwick contre ce monarque. L'hypothèse est peu vraisemblable, mais il n'en fallut pas davantage pour laisser entrevoir à certains chercheurs une piste anglaise.

Barnes (1908) affirma que le Masque de fer était James de la Cloche, fils illégitime mais reconnu de Charles II d'Angleterre, qui aurait servi d'intermédiaire secret entre son père et la cour de France et que Louis XIV aurait fait emprisonner. D'autres ont évoqué un fils naturel de Cromwell ou encore le duc de Monmouth.

Le comte Ercole Mattioli (ou Antoine-Hercule Matthioli)[modifier | modifier le code]

À Madame de Pompadour, qui l'interrogeait sur les révélations de Voltaire, Louis XV répondit que le Masque de fer était « un ministre d'un prince d'Italie ». Louis XVI, pour satisfaire la curiosité de Marie-Antoinette, avait, ne trouvant rien dans les papiers secrets, interrogé le plus âgé de ses ministres, Maurepas, qui lui dit que c'était « un prisonnier très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue ».

Cette indication a été à l'origine de la thèse identifiant le Masque de fer au comte Ercole Mattioli (ou Antoine-Hercule Matthioli), ancien Secrétaire d'État du duc de Mantoue Charles II. Le nom du prisonnier porté sur le registre d'écrou de la Bastille et sur le registre paroissial de Saint-Paul aurait donc été exact, quoique légèrement déformé. Cette thèse, devenue classique, a été défendue par Marius Topin et par l'historien Frantz Funck-Brentano.

Matthioli a effectivement été détenu à Pignerol sous la garde de Saint-Mars. Son incarcération résultait, au surplus, d'un ordre personnel de Louis XIV. En effet, circonvenu par l'abbé d'Estrades, ambassadeur de France à Venise, Matthioli avait persuadé le duc de Mantoue de vendre secrètement à la France la place-forte de Casal, à quinze lieues de Turin. L'affaire échoua au dernier moment devant l'hostilité des cours de Turin, Venise, Madrid et Vienne, qui avaient été prévenues par le même Matthioli. Le double jeu de celui-ci avait ridiculisé Louis XIV qui lui avait écrit en personne, le 12 janvier 1678, pour le remercier de son entremise. L'abbé d'Estrades, qui avait été nommé ambassadeur à Turin, parvint à attirer Matthioli dans une maisonnette des environs où un commando dirigé par le capitaine Catinat l'enleva le 2 mai 1679 pour le conduire dans la forteresse voisine de Pignerol.

Le secrétaire d'État des Affaires étrangères, Pomponne, en donnant l'agrément de Louis XIV à l'opération, avait pris soin de préciser : « Il faudra que personne ne sache ce que cet homme sera devenu. » Il était en effet peu conforme aux usages diplomatiques de faire ainsi enlever et emprisonner un ministre d'un prince étranger. Cette raison pouvait rendre compte du secret sévère auquel fut astreint le prisonnier.

Pour autant, plusieurs éléments paraissent démentir cette identification :

  • La correspondance entre Louvois et Saint-Mars conservée aux archives du ministère de la Guerre — où Matthioli est d'abord désigné sous le nom de Lestang — montre qu'il ne fut pas traité avec les égards attribués au Masque de fer : « L'intention du roi n'est pas que le sieur de Lestang soit bien traité » (25 mai 1679). Si Matthioli était servi à Pignerol par son valet, c'est parce que ce dernier, qui avait été chargé de récupérer ses papiers, avait dû être emprisonné avec lui pour qu'il ne puisse pas révéler le secret de son incarcération.
  • Après la cession de Casal à la France en 1682, le duc de Mantoue fut informé de l'arrestation de Matthioli. Le secret n'avait donc plus de raison d'être maintenu, et le prisonnier fut d'ailleurs désigné sous son vrai nom dans la correspondance de Louvois et Saint-Mars.
  • Matthioli n'a pas suivi Saint-Mars à Exilles en 1681, mais il est resté à Pignerol jusqu'en avril 1694, date à laquelle il fut transféré à Sainte-Marguerite à la suite de la cession de Pignerol à la Savoie. Ceci est attesté par une lettre de Saint-Mars à l'abbé d'Estrades du 25 juin 1681 (« Matthioli restera ici avec deux autres prisonniers ») et par plusieurs lettres de Louvois aux successeurs de Saint-Mars à Pignerol.
  • Matthioli est mort peu après son transfert à Sainte-Marguerite, sans doute le 29 avril 1694. On sait en effet qu'à cette date est décédé un prisonnier qui était servi par son valet. Or Matthioli était le seul détenu qui, à Sainte-Marguerite, pouvait alors jouir de ce privilège.

Il semble donc que le prisonnier mort à la Bastille en 1703 n'était pas Matthioli et que ce n'est que dans l'intention de brouiller les pistes que le nom de ce dernier (ou un nom proche) a été porté sur les registres.

Eustache Dauger[modifier | modifier le code]

Eustache Dauger (ou Danger) est arrêté près de Dunkerque en juillet 1669 et enfermé à Pignerol, au secret absolu. Saint-Mars avait songé à le donner comme valet à Lauzun, interné dans la forteresse de 1671 à 1681, mais s'était heurté au refus catégorique de Louvois. Ce dernier accepta néanmoins qu'il soit employé comme domestique de Nicolas Fouquet, après la mort d'un de ses deux valets, Champagne, mais en donnant cette consigne : « Vous devez vous abstenir de le mettre avec M. de Lauzun, ni avec qui que ce soit autre que M. Fouquet. » Par la suite, Louvois multiplia les précautions dans le même sens, allant jusqu'à écrire directement à Fouquet, le 23 novembre 1679, en lui promettant un assouplissement de son régime de détention si Fouquet lui indiquait : « Si le nommé Eustache que l'on vous a donné pour vous servir n'a point parlé devant l'autre valet qui vous sert de ce à quoi il a été employé avant que d'être à Pignerol. »

À la mort de Fouquet, en 1680, Saint-Mars découvre qu'une galerie, creusée par Lauzun, a permis aux deux prisonniers de se rencontrer comme ils le voulaient sans que les gardes de la prison en sachent rien et qu'ainsi, il n'est pas possible d'assurer que Lauzun et Dauger n'ont pas été en contact. Louvois ordonne alors à Saint-Mars de faire croire à Lauzun que Dauger et l'autre valet de Fouquet, La Rivière, ont été libérés, mais de « les referm[er] tous deux dans une chambre où vous puissiez répondre à Sa Majesté qu'ils n'auront communication avec qui que ce soit, de vive voix ou par écrit et que M. de Lauzun ne pourra point s'apercevoir qu'ils sont renfermés. »

Lauzun est libéré le 22 avril 1681, mais Danger et La Rivière — alors même que ce dernier n'était pas à Pignerol comme prisonnier mais comme domestique, y étant entré volontairement en 1667 — demeureront enfermés au secret absolu. Dans la correspondance entre Louvois et Saint-Mars, ils ne seront désignés que par la périphrase : « Messieurs de la tour d'en bas ». La Rivière ne pouvait se voir reprocher qu'une chose : avoir appris les antécédents de Dauger, que Fouquet connaissait également. Lauzun les avait également appris, mais Louvois n'avait pas le moyen d'empêcher sa libération, que la Grande Mademoiselle avait obtenue de Louis XIV.

Dauger avait été arrêté près de Dunkerque en juillet 1669 sur la base d'une lettre de cachet dont Jean-Christian Petitfils a montré qu'elle était entachée de nombreuses irrégularités. Tout montre que son arrestation a été minutieusement organisée par Louvois, alors secrétaire d'État de son père, Michel Le Tellier.

On ne sait rien de ce Dauger. Dans la lettre qu'il envoie à Saint-Mars pour faire préparer son cachot à Pignerol, Louvois indique : « ce n'est qu'un valet ». L'intéressé savait pourtant lire puisqu'il fut autorisé à recevoir des livres de piété. Dès lors, si l'identification entre le Masque de fer et Dauger est désormais la plus généralement admise, les spéculations se sont portées sur l'identité véritable de Dauger et sur le secret qu'il détenait.

Eustache de Cavoye[modifier | modifier le code]

  • Selon Maurice Duvivier, Dauger serait Eustache de Cavoye, incarcéré pour avoir été le chirurgien Auger, l'un des acteurs de l'affaire des poisons.
  • Selon Rupert Furneaux (The man behind the mask, 1954), Louis XIII serait le père de Louis et Eustache Oger de Cavoye. Rupert Furneaux a retrouvé un tableau représentant Louis Oger de Cavoye. La ressemblance entre Louis XIV et Louis Oger de Cavoye serait la preuve d'un lien de sang entre Louis XIV et les frères de Cavoye.
  • Selon Marie-Madeleine Mast (Le Masque de fer, une solution révolutionnaire, 1974), François de Cavoye, mari d'une dame d'honneur de la reine (Marie de Lort de Sérignan), et capitaine des mousquetaires de Richelieu, était l'amant occasionnel d'Anne d'Autriche et serait le vrai père de Louis XIV. Ainsi Eustache Dauger de Cavoye (né le 30 août 1637) serait le demi-frère de Louis XIV (les deux ayant le même père, qui n'était pas le roi, mais non pas la même mère), et lui ressemblait beaucoup, ce qui expliquerait sa mise au secret.
  • Selon Jean d'Aillon (Le Dernier Secret de Richelieu, éditions du Masque, 1998), Anne d'Autriche aurait été enceinte deux fois des œuvres de François Dauger de Cavoye avec la complicité de Richelieu face à un risque de répudiation, mettant enfin au monde Louis XIV et Philippe d'Orléans, des fils « Cavoye » et non des Bourbon. Or, François de Cavoye avait déjà une progéniture dont deux fils, Louis et Eustache, qui ressemblaient étrangement au roi. Une confidence de leur père aurait tout déclenché. La question, selon Jean d'Aillon, est donc de savoir si Eustache Dauger était Eustache Dauger de Cavoye, le frère de « l'Ami du Roy », Louis de Cavoye, qui avait disparu justement en juillet 1669. Pour Jean d'Aillon, Eustache fut probablement emprisonné pour avoir essayé de menacer le roi Louis XIV en révélant qu'il était son demi-frère, et non le fils de Louis XIII. Le masque de fer était alors nécessaire pour que personne ne découvre la ressemblance, car Eustache ressemblait encore plus au roi que son frère. Louis XIV ne l'aurait pas fait tuer car ils étaient frères. Pour la même raison, il couvrit de faveurs son second demi-frère, Louis de Cavoye.
  • Dans son livre Petites histoires de l'art dentaire d'hier et d'aujourd'hui publié en 2006, Henri Lamendin reprend la thèse de Marie Madeleine Mast. Parlant de la grossesse d'Anne d'Autriche, il écrit que « dans les temps de la venue de cette grossesse vivaient, entre autres, dans l'entourage de la reine, une de ses dames d'honneur et son mari François Dauger de Cavoye, lesquels avaient déjà huit enfants ». Et certains auteurs ont avancé que ce dernier aurait pu être le géniteur opportun de l'enfant que l'on n'attendait plus. Pour étayer cette thèse, parmi beaucoup d'autres éléments sérieux, ils avancent la très grande ressemblance avec Louis XIV (qui en avait pris conscience) de deux des enfants Dauger de Cavoye (Eustache, né en 1637 et Louis, né en 1639), compagnons de jeux du jeune roi dans son enfance. Des portraits de Louis XIV et de Louis Dauger de Cavoye attestent de la frappante ressemblance de l'ensemble de leurs visages, dont « le même dessin de leur bouche et un petit creux identique sous la lèvre inférieure ». A contrario, « on ne peut imaginer visages plus dissemblables que ceux de Louis XIII et de Louis XIV. (…) Par ailleurs, il n'a jamais été retrouvé trace de Eustache Dauger de Cavoye, ayant complètement disparu et dont personne ne sait ce qu'il en advint ».

Les théories de Maurice Duvivier, Rupert Furneaux, Jean d'Aillon et Marie Madeleine Mast ont en commun le fait de considérer qu'Eustache Dauger (ou d'Oger ou Oger) de Cavoye et Eustache Dauger de Pignerol sont la même personne. C'est l'historien Maurice Duvivier qui a découvert l'acte de baptême d'Eustache Dauger de Cavoye.

« Registre de Saint-Eustache. Le 18 février 1639, fut baptisé Eustache, né le 30 août 1637, fils de Francois Dauger, escuier, sieur de Cavouet, capitaine des mousquetons de Monseigneur le Cardinal de Richelieu, et de dame Marie de Sérignan, demeurant rue des Bons-Enfants. »

En 1659, il participe à l'Orgie de Roissy. En 1665, il tue un page et il est alors renié et déshérité par sa famille soit 4 ans avant l'arrivée d'Eustache Dauger à Pignerol. Officiellement Eustache Dauger de Cavoye est mort à la prison de Saint-Lazare en 1680 et Jean-Christian Petitfils affirme que des preuves de sa présence dans cette prison bien après l'apparition du Masque de Fer attestent de l'impossibilité de cette thèse.

Un noble ou un personnage important[modifier | modifier le code]

  • Marcel Pagnol (Le Masque de fer, 1965 ; remanié sous le titre Le Secret du Masque de fer en 1973) a soutenu que Dauger était un frère jumeau de Louis XIV. Il serait donc né en 1638, ce qui explique difficilement qu'on ne l'ait arrêté qu'en 1669. Pour Pagnol, Dauger se trouvait en Angleterre pendant la première partie de sa vie et se faisait appeler James de La Cloche. Ce ne serait qu'une fois débarqué en France, à Calais, qu'il aurait été arrêté.
  • Selon Pierre-Jacques Arrèse, Nicolas Fouquet avait été substitué au véritable Dauger après sa mort officielle en 1680.
  • Selon Hubert Monteilhet (Au royaume des ombres, 2003), le prétendu Dauger aurait été en fait François de Vendôme, duc de Beaufort, capturé (et non tué) au siège de Candie en 1669, puis secrètement livré par les Turcs à la demande de Louis XIV. Le duc, de sang royal par Henri IV, aurait en 1637 pallié l'incapacité de Louis XIII à donner un héritier au trône de France, et aurait été le véritable père de Louis XIV. Mis au courant après la mort de sa mère Anne d'Autriche, le Roi Soleil aurait ainsi fait mettre son probable géniteur au secret afin d'étouffer le scandale et d'éviter toute contestation quant à sa légitimité, tout en n'osant se résoudre à un éventuel parricide. Beaufort, très connu et fort populaire, aurait été tenu au port du masque afin d'éviter qu'on le reconnaisse et que la fable de sa mort devant Candie s'effondre. L'usage du nom de "Dauger" serait un habile écran de fumée mis en place par Louvois afin de brouiller les pistes.

Un valet[modifier | modifier le code]

  • Selon Andrew Lang (The Valet's Tragedy and Other Stories, 1903), Dauger était en réalité un certain Martin - valet du huguenot Roux de Marsilly qui fut arrêté et condamné à la roue en 1669 - qu'on aurait mis au secret parce qu'il en savait trop sur la conspiration de son maître.
  • Selon John Noone (The Man behind the Iron Mask, 1994) le masque de fer serait une manipulation de Saint-Mars. Ayant perdu dès 1681 ses deux plus importants prisonniers Lauzun (libéré en 1681) et Fouquet (mort en 1680), Saint-Mars va faire croire que Dauger est devenu très dangereux car, au contact de Fouquet et Lauzun, il aurait appris beaucoup de choses en plus de ses propres secrets.
  • Selon l'historien Jean-Christian Petitfils, le Masque de fer ne serait en fait qu'un simple valet que Saint-Mars aurait masqué afin de faire croire à ses troupes qu'il s'occupait d'un prisonnier d'importance. Cette thèse est aujourd'hui la plus communément admise[Par qui ?]. Le valet aurait certainement été détenteur d'un secret d'État, empêchant les autorités de le juger en public. D'après la théorie de Jean-Christian Petitfils dans son livre Le Masque de Fer, entre histoire et légende, il aurait été emprisonné parce qu'il était au courant des transactions entre Louis XIV et Charles II d'Angleterre sur le fait que le roi d'Angleterre voulait redevenir catholique. Des négociations auraient été entreprises dans ce but. Eustache Dauger aurait été chargé de la transmission de la correspondance entre les deux Rois et aurait pris connaissance de celle-ci. Louis XIV, informé, aurait ordonné son arrestation et sa mise au secret. L'idée du masque de fer serait du gouverneur de la prison, M. de Saint-Mars : ayant perdu ses deux prisonniers les plus connus, M. de Lauzun (libéré) et M. Fouquet (décédé), il chercha à se valoriser en donnant de l'importance à l'un de ceux qui lui restait. La légende commencerait donc grâce à l'orgueil de Saint-Mars et à ce qu'il appelle lui-même ses « contes jaunes ». Selon Jean-Christian Petitfils, cette thèse est corroborée par les faibles dépenses engagées pour l'entretien du prisonnier, bien plus faibles que celles dépensées pour les prisonniers d'importance comme Fouquet, ce qui semble bien impliquer que le prisonnier n'était pas un noble mais bien un simple valet, ce que Louvois et Saint-Mars ne manquent pas de rappeler dans leur correspondance. En revanche, certains auteurs (tel Marcel Pagnol, notamment en ce qui concerne les dépenses) contestent cette théorie et s'étonnent du fait qu'on aurait préservé la vie d'un simple valet (détenteur de secrets d'État) pendant 34 ans alors qu'il aurait été plus facile de le faire purement et simplement disparaître. Petitfils répond à cela que, contrairement à ce que les néophytes pensent, les meurtres sous l'Ancien Régime n'étaient employés qu'en cas d'extrême nécessité (par exemple, l'assassinat du duc de Guise en 1588). Aucun roi n'aurait fait assassiner un valet ; il est même probable que Louis XIV n'aie jamais appris l'existence de Danger.

Œuvres de fiction inspirées par l'histoire de l'Homme au masque de fer[modifier | modifier le code]

Romans[modifier | modifier le code]

Poèmes[modifier | modifier le code]

Bandes-dessinées[modifier | modifier le code]

Pièces de théâtre[modifier | modifier le code]

  • Victor Hugo, Les Jumeaux, drame inachevé, écrit en 1839, publié posthume en 1933
  • Maurice Rostand, Le Masque de fer, pièce en 4 actes en vers, créée à Paris, théâtre Cora-Laparcerie, le 1er octobre 1923

Filmographie[modifier | modifier le code]

Plusieurs films ont été basés sur l'histoire du Masque de fer, tous exploitant l'hypothèse d'un frère jumeau de Louis XIV et pour la plupart adaptés très librement du Vicomte de Bragelonne :

Deux films s'écartent toutefois de la thèse du frère jumeau de Louis XIV.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir documentaire du National Géographic "Dossiers secrets de l'Histoire : Le masque de fer"
  2. http://www.youtube.com/watch?v=witF_XOU7Wo
  3. http://www.youtube.com/watch?v=X1qY0qGPN2o
  4. GEO Histoire de janvier 2011 p. 105 et 106
  5. Deux écoles existent pour désigner l'aîné de deux jumeaux : le premier né, ou au contraire le second, alors réputé avoir été conçu en premier; cela pouvait en effet créer un conflit dynastique.
  6. Yann Kermabon, « Courrier des lecteurs », Revue Historia, octobre 1998
  7. Emile Burgaud et Commandant Bazeries, Le Masque de fer. Révélation de la correspondance chiffrée de Louis XIV, Paris, Firmin-Didot, 1893
  8. Nicolas Carreau, Les légendes du Masque de fer, Paris, La Librairie Vuibert, 2014
  9. Marcel Diamant-Berger, L'homme au masque de fer, JF éditions,‎ 1971, p. 118
  10. Serge Bilé, La Mauresse de Moret. La religieuse au sang bleu, Pascal Galodé Editions,‎ 2012, 80 p.
  11. Pierre Marie Dijol, Nabo ou le Masque de fer, France-Empire,‎ 1978, 266 p.
  12. GEO Histoire de janvier 2011 p. 106

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Dujonca, journal secret de la Bastille
  • J. Delort, Histoire de l'Homme au masque de fer, accompagné de pièces authentiques et de fac-simile, Paris, Delaforest, 1825.
  • Paul Lacroix, L'Homme au masque de fer, Bruxelles, H. Dumont, 1836.
  • Marius Topin, L'Homme au masque de fer, Paris, Didier, 1870.
  • Émile Burgaud et commandant Bazeries, Le Masque de fer, révélation de la correspondance chiffrée de Louis XIV, étude appuyée de documents inédits des archives du dépôt de la guerre, Paris, Firmin Didot, 1893.
  • Frantz Funck-Brentano, L'Homme au masque de velours noir dit Le Masque de fer, Paris, 1894.
  • Maurice Duvivier, Le Masque de fer, Paris, Armand Colin, 1932.
  • Émile-Arthur Soudart et André Lange, Traité de cryptographie, 2e édition, 1935.
  • Georges Mongrédien, Le Masque de fer, Paris, Hachette, 1952.
  • Marcel Pagnol, Le Masque de fer, Éditions de Provence, 1965.
  • Marcel Pagnol, Le Masque de fer, Éditions Pastorelly, 1977.
  • John Laffin, Petit Code des codes secrets. Codes et chiffres, Dargaud S.A. éditeur, 1968, traduit et adapté par Roger Gheysens.
  • Jean-Christian Petitfils, L'Homme au masque de fer, Paris, Perrin, 1970 ; Le Masque de fer, entre histoire et légende, Paris, Perrin, 2003.
  • Pierre-Jacques Arrèse, Le Masque de Fer. L'énigme enfin résolue, Paris, Laffont, 1970.
  • Paul Gordeaux, Le Masque de fer, Paris, Éditions J'ai lu, Genève Éditions Minerva, 1970.
  • Marcel Diamant-Berger, C'était l'homme au masque de fer, Paris, JF Éditions, 1971
  • Marie-Madeleine Mast, Le Masque de fer, une solution révolutionnaire, Paris, Librairie Jules Tallandier, 1974.
  • Camille Bartoli, Henri II de Guise, L'homme au masque de fer — Sa vie et son secret, Éditions Tac Motifs, 1977.
  • Francis Lacassin, Passagers clandestins. 1, Paris, Union générale d'éditions, 1979.
  • Jean-Étienne Riga, Le Masque de fer. Une ombre au règne du Roi-Soleil, Alleur, Marabout, collection « Histoire et mystères », 1996, 262 p.
  • Madeleine Tiollais, Le Masque de fer. Un autre regard sur l'énigme, Cheminements, 2003.
  • Jean-Denis Bergasse, Le Masque de fer - Louis XIV, Nouveau regard, fin d'énigmes ?, Cessenon, 2008
  • Michel Vergé-Franceschi, Le Masque de fer, Paris, Fayard, 2009.
  • Stéphane Bern, Secrets d'Histoire - Mais qui était le Masque de fer ?
  • Nicolas Carreau, Les légendes du Masque de fer, La Librairie Vuibert, 2014, 288 p.

Liens externes[modifier | modifier le code]