Évangile selon Marc

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Évangile de Marc)
Aller à : navigation, rechercher

L'évangile selon Marc (κατὰ Μάρκον) forme avec les trois autres évangiles, le cœur du Nouveau Testament, la partie la plus récente de la Bible chrétienne. Le deuxième (par sa place) des quatre évangiles canoniques est aussi le plus bref et probablement le plus ancien ; c'est l'un des trois évangiles dits « synoptiques ».

Sa rédaction est attribuée à Marc, généralement identifié au Marc compagnon de Paul, puis de Pierre, que l'on connaît par le Nouveau Testament, spécialement les Actes des Apôtres et les épîtres de Paul et de Pierre.

Témoignage de la tradition ancienne[modifier | modifier le code]

L'apologète Eusèbe de Césarée, au début du IVe siècle, rapporte[1] une tradition datant du IIe siècle, que Papias de Hiérapolis aurait reçu « des anciens » (presbyteroi)[2] concernant le deuxième évangile :

« Mais la lumière de la religion brilla d'un tel éclat dans l'esprit des auditeurs de Pierre que ce ne leur fut pas suffisant d'avoir entendu seulement l'exposé oral de cette prédication divine. Ils firent toutes sortes d'instances auprès de Marc, l'auteur de l'Évangile qui nous est parvenu et le compagnon de Pierre, pour qu'il leur laissât un livre qui leur fût un mémorial de l'enseignement donné de vive voix par l'apôtre, et ils ne cessèrent leurs demandes qu'après avoir été exaucés. Ils furent ainsi la cause de la rédaction de l'Évangile selon Marc. Pierre connut, dit-on, le fait par une révélation de l'Esprit et il se réjouit d'un pareil zèle : il autorisa l'usage de ce livre pour la lecture dans les églises. Clément rapporte ceci dans sa sixième Hypotypose et l'évêque d'Hiérapolis, Papias, le confirme de son propre témoignage. »

— Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, II, 15[3]

« Marc, étant devenu l'interprète/le traducteur de Pierre, mit par écrit avec exactitude, mais cependant pas dans l'ordre, tout ce qu'il se rappelait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur. Car il n'avait ni entendu ni suivi le Seigneur. ; mais plus tard (comme je l'ai dit), il suivit Pierre qui avait l'habitude d'adapter ses instructions aux besoins [du moment ou de l'auditoire] mais sans idée de faire un compte rendu ordonné des paroles [logia] du Seigneur. En conséquence, Marc n'a pas eu tort de mettre par écrit certaines choses comme il se les rappelait, car il se donna pour but de ne rien omettre de ce qu'il avait entendu et de ne rien établir faussement.. »

— Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, III, 39, 15-16[4]

Rédaction et origine[modifier | modifier le code]

Auteur[modifier | modifier le code]

Le plus court des quatre évangiles est laissé anonyme par son auteur qui ne marque, par ailleurs, aucune intention explicite à son récit[5]. Le texte n’emploie jamais de première personne du singulier qui n'est suggérée qu'une fois dans une apostrophe en Mc, 13-14 (« que le lecteur comprenne »). Sa suscription d'« évangile selon Marc » (κατὰ Μάρκον) n'apparaît que vers la fin du IIe siècle. Quelques décennies plus tôt, Justin de Naplouse mentionne un passage du texte[6] en se référant à des « Mémoires de Pierre ».

L'importance d'une identification de l'auteur est à relativiser[7]. La tradition patristique relayée par Eusèbe s'appuie sur le récit de Papias de Hiérapolis, dont la valeur historique est débattue[8], notamment parce que l'analyse des indices internes à l'évangile la mettent en doute[9]. Néanmoins, si l'on s'intéresse à cette tradition, l’auteur est peut-être à rapprocher d'un judéo-chrétien disciple de Pierre à Jérusalem[10], cité par trois fois dans les Actes des apôtres sous le nom de « Jean surnommé Marc »[11], repris une seule fois sous le seul nom de « Marc »[12] - un nom assez courant à l'époque - et qui est associé à Pierre, Paul et Barnabé[8], accompagnant ces deux derniers au cours de leurs voyages missionnaires[13] jusqu'à une séparation sur laquelle Paul semble ne pas vouloir revenir. Ce personnage semble également apparaître dans l'Épître à Philémon, dans une lettre probablement authentique où Paul mentionne un « Marc » collaborant avec lui (à Rome ou à Éphèse) durant son troisième voyage missionnaire[8]. Un autre passage, dans l'Épître aux Colossiens[14] qui est probablement pseudépigraphique[15] et dépendant de Philémon, propose une situation identique et fait de Marc un cousin de Barnabé. La Première épître de Pierre[16] - également pseudépigraphique et rédigée à Rome - identifie Marc comme le « fils » de Pierre aux côtés de ce dernier. Enfin, la Deuxième épître à Timothée[17] explique comment Paul sur le point de mourir en prison - peut-être à Rome - réclame que Marc, « qui lui est précieux », lui soit envoyé.

Suivant Raymond E. Brown, ces éléments permettent de dresser un portrait hypothétique d'un « Jean dit Marc », proche de Pierre à Jérusalem avant de suivre Paul dont il se sépare après une querelle vers 50 puis, après une certaine période, se rapprocher de Paul et de Pierre, auxquels il est précieux avant leur martyre. Il est vraisemblable que la tradition que rapporte Papias évoque ce « Jean-Marc » comme l'auteur qui aurait mis par écrit ce que Pierre se rappelait[9].

Cependant, plusieurs des indices internes au texte remettent en question la tradition fondée sur Papias. L'importance de Pierre dans cet évangile ne signifie pas qu'il en soit l'inspirateur puisqu'on retrouve la même prééminence dans différents écrits pauliniens. L'origine judéenne voire hiérosolomytaine du rédacteur semble douteuse pour un texte rédigé en grec qui dénote d'une méconnaissance de la géographie palestinienne[9].

Ainsi, on ne peut s'avancer grandement : il est possible que la tradition primitive ait attribué l'évangile à un chrétien nommé Marc, inconnu par ailleurs, qu'elle a confondu par la suite avec « Jean-Marc »[9] mais, en tout état de cause, l'auteur demeure difficile à connaitre autrement que par ce qu'il est possible de déduire « de sa langue, de son style, de son rapport à l'espace et au temps, de son travail littéraire et de sa perspective théologique »[10].

Datations et localisation[modifier | modifier le code]

La majorité des scientifiques s’accordent généralement pour une datation remontant à la fin des années 60 ou au début des années 70 après Jésus-Christ se fondant notamment sur l'état développé de la tradition grecque sur Jésus propre à cet évangile qui implique que plusieurs dizaines d'années se sont écoulées depuis les temps de ce dernier[18]. Néanmoins des nuances existent. Certains chercheurs s'appuyant sur Pappias pensent que cet évangile a été rédigé peu après la mort de Pierre au milieu des années 60. Ainsi Martin Hengel décèle dans Mc 13[19] la période qui a suivi le décès de Néron dans une période qui a connu trois empereur, c'est-à dire-en 69. L'incapacité de Marc à évoquer les révoltes de 66-70 ou de mentionner la chute de Jérusalem en 70 semble conforter cette datation. Cependant certains chercheurs qui postulent une datation au-delà de 70 arguent que les gens hors de Palestine ne devaient que peu connaitre les détail de cette révolte mais il peut être objecté que les témoignages de Flavius Josèphe ains que des auteurs d'apocalypses juives et l'importance qu'ils accordent à la chute et la destruction du Temple rendent douteux que les chrétiens d'origine juive ignorent le symbolisme de ces évènements[20].

En se fondant sur la relation avec les autres synoptiques, on peut envisager la datation au-delà de laquelle la rédaction semble improbable : ces derniers, selon la plupart des spécialistes, ont été rédigés durant les années 80 ou au début des années 90 ce qui rend difficilement envisageable une datation au-delà de 75 pour selon Marc[20].

Dans une thèse vivement rejetée par l'ensemble des spécialistes, les recherches de littérature comparée du professeur italien Ilaria Ramelli affirment que le Satyricon de Pétrone[21], écrit vers 64-65, contiendrait une parodie de l'histoire de Jésus et porterait la rédaction en latin de l'évangile à avant 64 et que sa langue initiale était le Latin[22],[23] alors que selon le consensus savant et à l'instar des trois autres évangiles canoniques, celui-ci a été écrit en grec.

Néanmoins, l'usage de mots d’emprunts dérivés du latin et d'expressions provenant de la grammaire latine semble suggérer une rédaction dans un milieu où l'on parlait le latin, peut-être à Rome comme le soutiennent un grand nombre d'exégètes[24], suivant l'affirmation de Clément d'Alexandrie[25]. D'autres chercheurs optent plutôt pour une rédaction en Palestine, en Syrie ou encore en Transjordanie septentrionale voire en Galilée mais il faut reconnaitre qu'on ne peut connaitre avec précision le lieu auquel cet évangile a été adressé[24]. On peut cependant établir que le texte était adressé à un public essentiellement non-juif hellénophone ne connaissant pas l'araméen ni les pratiques juives de pureté, dans une région où le latin était en usage et avait influencé le grec. Ce public, peut-être des convertis par des évangélisateurs familiers de la tradition judéo-chrétienne, baignait dans l'attente imminente de la parousie, peut-être attisée par une persécution de la communauté au cours de laquelle un grand nombre aurait failli[26].

Résumé de l’Évangile[modifier | modifier le code]

Remarques préliminaires[modifier | modifier le code]

Selon ses premiers mots, le livre de Marc est une « Bonne Nouvelle », un « évangile » : « Jésus vint en Galilée, proclamant l'Évangile de Dieu et disant : “Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche” » (1,14-15).

Les disciples à leur tour devront proclamer cette Bonne Nouvelle dans le monde entier. (Cf. 13,10; 14,9; 16,15).

L'évangile de Marc se présente comme une « biographie » du Christ, entremêlée d'actes et de discours, de gestes, de paraboles, de miracles et de persécutions subies. Une biographie comme on savait en faire à cette époque, car le genre était très prisé[27]. Il la fera avec application, observant les lois de la rhétorique antique.

Résumé[modifier | modifier le code]

Dès le Prologue (1,1-13) Jésus nous est présenté comme le Messie, le Fils de Dieu. Mais la plupart des acteurs du drame ignoreront jusqu'au bout cette identité. Ce qui créera le suspense. Le Fils de l'homme eschatologique reçoit l'onction divine de l'Esprit Saint qui le conduira désormais, et le Père le proclame son Fils.

Poussé au désert par l'Esprit, Jésus se prépare à affronter son ennemi principal : Satan. Mais les anges le servent, et les bêtes sont témoins.

Dans la Narration (1,14 --- 6,13) nous entendons Jésus inaugurer son règne, qui est celui de Dieu. Il réclame le repentir des foules pour l'accueillir.

Déjà le roi désigne ses premiers disciples, qui seront ses ministres. Première victoire sur Satan, par la guérison d'un démoniaque.

Constamment Jésus impose le silence aux démons, et même à ses amis, pour qu'ils taisent son identité véritable: c'est ce qu'on appelle le secret messianique. Il le leur impose parce qu'il craint que les foules ne se leurrent sur ses intentions, et ne fassent de lui un roi temporel, alors qu'il est le roi eschatologique. Il ne peut et ne veut s'imposer que par un accueil désintéressé : l'accueil des cœurs.

Le Nouveau Souverain s'avance souverainement dans sa patrie, la Galilée. Il désigne ses premiers disciples, qui seront ses ministres. Il chasse les démons. Avec une condescendance royale, il guérit la belle-mère de son premier ministre, Pierre, dans la maison duquel il était descendu. Il parcourt toute la Galilée. Il guérit toute infirmité: les lépreux, les paralytiques. D'un signe il appelle Lévi, fonctionnaire d'Hérode, qui deviendra fonctionnaire du Royaume de Dieu. Il discute avec les Pharisiens. Les foules de tous les pays environnants accourent pour le suivre. Il connaît un immense succès.

Il institue ses « Douze » et définitifs ministres. Il écarte d’un geste ses parents qui cherchent à l'accaparer. Il répond aux calomnies des scribes. Il enseigne les foules en paraboles. Maître des éléments, et Dieu, il apaise la tempête. Il s'aventure en pays semi-païen, par delà le lac. De par sa puissance évidemment divine, il ressuscite la fille de Jaïre. Il visite sa patrie, Nazareth, où il est accueilli froidement. Il envoie les Douze au-devant de lui, en mission deux à deux. Eux-mêmes se mettent à chasser les démons, à guérir les malades.

Au début de l'Argumentation (6,14 ---10,52)

  • 1. dans la première section (6,14 --- 8,26) le narrateur, Marc, commence par un nouvel en-tête (6,14-16) où l'on entend Hérode, le tétrarque, poser la question décisive de l'identité de Jésus.

Suit une digression (prévue par la rhétorique antique) où Marc raconte le sort tragique réservé au Baptiste, préfiguration de celui que devait subir le Fils de l'homme en personne.

Jésus multiplie les pains pour les foules. Il marche sur les eaux. De partout, on lui amène les malades. Il discute avec les inquisiteurs, Pharisiens et Scribes, descendus de Jérusalem pour enquêter sur son cas. Jésus stigmatise les traditions humaines, pratiquées au détriment du commandement divin. Il dévalorise la pureté tout extérieure de la Loi, au profit de la pureté intérieure, celle de la conscience.

Déjà il s'aventure en pays étranger. Il guérit une Syrophénicienne, un sourd-bègue. Multiplie de nouveau les pains, cette fois au profit des païens.

Les Pharisiens incrédules demandent un signe.

Il guérit un aveugle.

  • 2. Dans la section centrale du livre (8,27 --- 9,13) nous entendons Pierre répondre clairement à l’interrogation de Jésus : « Tu es le Christ » (8,29). C'est alors que Jésus annonce une première fois sa passion.

Au cœur du livre (8,34-38) Jésus expose la condition pour suivre ce Messie paradoxal : se renoncer.

Au sommet de l'Hermon, la Transfiguration authentifie solennellement, au nom de Dieu, l'identité de Jésus, et sa mission : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le » (9,7). Mais Jésus impose encore le silence à ses amis.

  • 3. La troisième section (9,14 --- 10,52) de l'argumentation expose comment suivre Jésus. C'est en Galilée, puis en Judée, puis en Pérée, puis en route vers Jérusalem. D'une phrase, Jésus résume son propos : « Le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour une multitude » (10,45).

Jésus guérit un aveugle à Jéricho, qui le reconnaît comme le « Fils de David » (10,47.48).

Le Dénouement (11,1 --- 15,47) voit l'entrée pacifique du Messie, monté sur un petit âne, dans sa capitale, Jérusalem. Jésus, maître chez lui dans le Temple, en expulse les vendeurs. Les autorités ne peuvent que s'incliner.

Divers enseignements solennels.

Discours eschatologique, où Jésus prédit la ruine de Jérusalem et la fin du monde, sans les distinguer. Selon Daniel, Hénoch, Esdras, il prophétise la venue finale du Fils de l'homme (lui-même) sur les nuées du ciel.

« Veillez ! » (13,37).

Deux jours avant la Pâque, à Béthanie, une femme procède par avance à son ensevelissement.

Trahison par Judas lors de la Cène.

Jésus mange sa dernière Pâque avec ses amis ; il institue l'eucharistie.

À Gethsémani, il souffre en compagnie de Pierre, Jacques et Jean. Il appelle son Père : « Abba » (14,36).

Les événements se précipitent. Il est arrêté. Pierre le renie lamentablement. Il est jugé par le Sanhédrin, par Ponce Pilate, flagellé, couronné d'épines, crucifié. Il expire « à la neuvième heure » solaire, c'est-à-dire à trois heures de l'après-midi[28]. Le centurion romain le déclare « Fils de Dieu » (15,39). Il est enseveli dans le tombeau d'un riche.

La Descente de Croix (Fra Angelico)

L'Épilogue (16,1-8). Au matin du dimanche, les femmes découvrent le tombeau vide. L'ange proclame qu'il est ressuscité et donne rendez-vous, en Galilée, à Pierre et aux autres disciples.

La finale de Marc[modifier | modifier le code]

Dans beaucoup de versions contemporaines du Nouveau Testament[29] dont la TOB[30], l'évangile selon Marc se termine sur un passage consécutif au verset 16,8 et plus ou moins long, qui présente plusieurs apparitions de Jésus ressuscité auprès de disciples incrédules, puis son ascension et leur départ en mission[31].

En fait, la majorité des exégètes s'accorde pour estimer que le texte du rédacteur initial s'arrête en réalité au verset 16,8, même si cette fin abrupte peut troubler : « elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur... »[29]. Cette fin d'un épisode sur un affect n’est pourtant pas singulière dans cet évangile[31] mais, dès l'Antiquité, ce côté abrupt a été remarqué et diverses tentatives d'ajouts de fins existent dans plusieurs manuscrits[29].

On dénombre quatre types de finales en plus de la « finale courte » : une version où cette dernière est légèrement augmentée d'une brève addition, une version dite « longue » (16,9-20), une version « doublement longue » qui reprend les trois précédentes et enfin, une version qui, dans cette dernière version, insère entre les versets 14 et 15 une interpolation tirée du logion Freer[31]. La majorité des manuscrits onciaux ainsi que la Vulgate connaissent la « version longue » mais les deux grands onciaux du IVe siècle - le codex Vaticanus et le codex Sinaiticus - s'arrêtent à 16,8, tandis que quelques autres manuscrits proposent les versions alternatives[31].

L'analyse textuelle du passage 9,20 et les comparaisons avec le reste de la littérature néotestamentaire ou apocryphe fait pencher les spécialistes pour une datation au deuxième tiers du IIe siècle probablement produit pour un milieu hellénistique dans un cadre missionnaire[31].

Quelques exégètes soutiennent pour leur part l'idée d'une fin accidentellement perdue - par exemple détachée d'un codex - estimant que le rédacteur n'aurait pu manquer de raconter l'apparition en Galilée évoquée au verset 16,7[29]. Quoi qu'il en soit, le passage 9,20 a été déclaré canonique par l’Église catholique lors du Concile de Trente sans obligation pour les catholiques de croire qu'il est de Marc[29].

Utilisation de l'évangile selon Marc[modifier | modifier le code]

Par Matthieu grec et Luc[modifier | modifier le code]

La Théorie des deux sources, majoritairement acceptée (malgré ses difficultés!), a bien montré que les évangélistes Matthieu grec et Luc devaient beaucoup à l'évangile de Marc. Ils l'ont utilisé et incorporé dans leur propre ouvrage au point d'en faire l'ossature de leur évangile respectif.

Selon des statistiques, Matthieu grec aurait repris, en substance, 523 versets de Marc sur 661 : la presque totalité ; et Luc pas moins de 364 sur 661, c'est-à-dire plus de la moitié. Au total, la teneur de Marc se retrouve presque en entier dans les deux autres synoptiques (635 versets sur 661)[32].

De plus, le schéma organisationnel de la vie du Christ, tel que fixé par Marc, se retrouve dans Matthieu grec et Luc : un ministère galiléen, suivi d'une seule montée à Jérusalem pour la dernière Pâque du Christ. Matthieu grec et Luc ont seulement complété ce schéma, d'une part par les récits de la naissance et de l'enfance, composés symétriquement, et d'autre part par les paroles ou discours de Jésus contenus dans les logia de l'Matthieu, qu'il ne fallait surtout pas laisser perdre.

Mise à part une première partie de Marc (1,1 - 6,13) que Matthieu grec a assez profondément bouleversée, les deux synoptiques ont remarquablement respecté la séquence de Marc, y compris et surtout pour le récit de la Passion. Ils confirment sa chronologie pour les derniers jours ou les dernières heures de Jésus.

L'entrée messianique à Jérusalem, en débouchant de Jéricho, eut lieu avant la semaine de Pâque (cf. Mc 11,1), avant l'Onction à Béthanie qui prit place deux jours avant Pâque (cf. Mc 14,1). La dernière Cène, véritable repas pascal avec manducation de l'agneau, fut célébrée le soir de Pâque (cf. Mc 14,12). Jésus fut livré dès le lendemain aux chefs juifs (cf. Mc 14,53) puis à Ponce Pilate (cf. Mc 15,1). Et Jésus, le Vendredi saint, est resté au moins six heures en croix, de neuf heures du matin (cf. Mc 15,25) à trois heures passées de l'après-midi (cf. Mc 15,34).

Par Jean[modifier | modifier le code]

On pourrait croire a priori que l'évangéliste - et apôtre - Jean n'a pas connu l'évangile de Marc, mais seulement celui de Luc, avec lequel il offre bien des affinités, et même des points de contact probables. La séquence des événements définie par Marc, qui se retrouve dans Jean, lui viendrait à travers la lecture de l'évangile de Luc.

Un examen plus poussé oblige à admettre que Jean a connu directement l'évangile de Marc. Ce qui n'a d'ailleurs rien de surprenant, car l'évangile de Marc était déjà ancien, et fort répandu, quand Jean se mit, dit-on (Canon de Muratori) à la demande de ses confrères survivants, à la rédaction de son propre évangile.

  • En Jn 6,16-21 Jean a la marche sur les eaux de Jésus de Mc 6,45-52 que Luc n'a pas.
  • En Jn 10,40 Jean note le séjour en Pérée de Mc 10,1 que Luc omet.
  • Jn 12,1-11 décrit l'Onction à Béthanie de Mc 14,3-9, que Luc également omet.
  • La flagellation et le couronnement d'épines de Jn 19,1-3 sont rapportés par Marc (15,15b-20) et non par Luc.

Jean est bien plus synoptique qu'on ne le dit, par rapport à ses trois confrères. Et cette synopsie lui vient directement de Marc. Jean est synoptique pour la prédication de Jean-Baptiste au Jourdain. (1,6-18), pour la première multiplication des pains et la marche sur les eaux (6,1-21) remarquablement complémentaires dans les quatre évangiles (sauf que Luc n'a pas, avons-nous dit, la marche sur les eaux), pour la profession de foi de Pierre (6,67-71), et surtout le récit des derniers jours de Jésus et de la Passion à partir de l'Onction à Béthanie (sauf ajouts ou suppressions).

Manifestement le plan de la Semaine sainte provient de Marc et, à travers lui, du témoignage de l'apôtre Pierre. Il n'a rien d'une tradition extérieure, et indépendante, comme on le dit souvent.

De plus Jean est synoptique négativement, si l'on peut dire, car il omet sciemment bien des faits, en les supposant connus par ailleurs. Il a simplement voulu compléter, et même corriger par endroit, le canevas un peu sommaire de Marc (qui ne fut pas un témoin direct de la plupart des épisodes).

Le second évangile, une haggadah ?[modifier | modifier le code]

L’évangile selon Marc serait conçu pour la lecture dans les assemblées chrétiennes, spécialement pour les grandes fêtes, et en particulier pour la veillée pascale.

C’est pourquoi l'exégète belge Benoît Standaert, O.S.B., a proposé de voir dans l’évangile de Marc une haggadah pascale chrétienne.

La lecture d’une haggadah, le soir de Pâque, était une coutume très ancrée dans les familles juives. Et bien souvent, elle le reste encore.

L’analyse interne du deuxième évangile ne fait que conforter cette hypothèse. Il expose avant tout le dernier « passage » de Jésus, sa dernière Pâque, sa mort et sa résurrection.

Le récit, tissé de réminiscences bibliques, évoque en même temps l’Exode, l’épopée au désert du peuple élu sous la conduite de Moïse, le cycle d’Élie, ou encore le sacrifice d’Abraham : en somme tout ce que les juifs avaient, ou ont encore, coutume de se remémorer le soir de Pâque.

De plus l’évangile entier respire une ambiance initiatique et baptismale, par allusion à ce baptême que l’on pratiquait (et pratique encore) avec tant de solennité lors de la veillée pascale.

Il débute au Jourdain par le baptême du Christ des mains de Jean le Baptiste. Il fait revivre au chrétien toute la catéchèse baptismale (esquissée par exemple dans Rm 6), qui est une invitation à la mort et à la résurrection, par la plongée dans les eaux, avec le Christ.

Une grande partie de l’évangile de Marc (six chapitres sur seize), est consacrée au récit des derniers jours de Jésus à Jérusalem. Ce schéma des derniers jours et de la Passion du Christ sera repris soigneusement, avec des compléments, par les deux autres synoptiques, et même par Jean à partir de l’Onction à Béthanie.

Plan de l'évangile de Marc (selon Benoît Standaert)[modifier | modifier le code]

Marc 8.35-9.1 de Papyrus 45

Dans leur grande majorité, les exégètes ont coutume de diviser l'évangile de Marc en deux parties, selon l'indication qui serait donnée par l'auteur lui-même dans son titre : « Commencement de l'Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu ».

La première partie (1,1 --- 9,13) aurait pour but de montrer que Jésus est le « Christ » ou Messie ; la seconde partie (9,14 --- 16,20) ferait accéder à la notion de « Fils de Dieu ».

Mais ce schéma est un peu simpliste et, malgré les apparences, mal argumenté.

En effet dès l'exorde, Jésus-Christ est présenté par Jean-Baptiste à la fois comme Christ et comme Fils de Dieu. Dès la première partie les démons eux-mêmes reconnaissent Jésus comme le Fils de Dieu (5,7). Avant la fin de la soi-disant première partie, Jésus est reconnu solennellement par le Père comme son Fils bien-aimé (9,7). Par contre la Passion de Jésus sera, avant tout, celle du « Christ, le Fils du Béni » (14,61), et celle du « Roi » (15,2).

Les juifs, comme le montre la question de Caïphe citée supra (14,61), et toute la tradition biblique, ne distinguaient pas entre les notions de « Messie » et de « Fils de Dieu ». Pour eux, c'était tout un. Le psaume deuxième est allégué : « Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » (Ps 2,7).

Nous préférerons suivre le plan proposé par le même B. Standaert, que nous évoquions plus haut. Il a reconnu dans l'évangile de saint Marc une construction littéraire très bien charpentée, malgré le style volontairement simple, selon les règles de la composition, rhétorique ou dramatique, en vigueur au premier siècle :

I. Prologue (1,1-13)

Au Jourdain, Jean-Baptiste désigne Jésus comme le Messie et le Fils de Dieu.

II. Narration (1,14-6,13)

Présentation de Jésus par actions et par paroles, en Galilée et sur le lac de Tibériade. Il suscite l'étonnement.

III. Interrogation de plus en plus pressante (6,14-8,26)

À travers la Galilée comme en dehors de la Galilée.

IV. Réponse à Césarée de Philippe et à l'Hermon (8,27-9,13)

Il est le Messie, le Fils de Dieu, mais un Messie souffrant qui demande qu'on le suive.

V. Comment suivre Jésus ? (9,14-10,52)

À travers la Galilée, puis la Judée, puis la Pérée, puis en direction de Jérusalem.

VI. Dénouement (11,1-15,47)

Mort de Jésus à Jérusalem.

VII. Épilogue (16,1-8)

Résurrection de Jésus le matin de Pâques : « Il vous précède en Galilée » (16,7.).

VIII. Finale (non marcienne) (16,9-20)

Récits des apparitions aux disciples.

Certains exégètes proposent une lecture suivant le septénaire familier de la littérature juive (la huitième partie n'étant pas de la plume de Marc). Certains chercheurs estiment que l'évangile selon Marc suit fidèlement les péripéties du drame antique :

1. Le Prologue (Mc 1,1-13)

Jean-Baptiste vient sur scène pour présenter le drame.

2. La narration (1,14-6,13)

Ne fait qu'exposer. Elle est comparable à la narration conventionnelle d'un discours.

3. L'argumentation (6,14-10,52)

C'est la partie centrale, dénommée ainsi par les rhéteurs antiques.

  • Première section : 6,14 --- 8,26 qui pose clairement le problème de l'identité de Jésus.
  • Deuxième section : 8,27 --- 9,13 répond à la question: il est le Messie promis, le Fils de Dieu, mais en même temps le Messie souffrant qui demande qu'on le suive. C'est le nœud de l'intrigue.
  • Troisième section : 9,14 --- 10,52 expose les exigences de la sequela du Christ.
4. Dénouement (11,1-15,47)

Dénouement tragique du drame, par la mort exemplaire du héros.

5. L'épilogue (16,1-8)

L'évangile s'achève comme le drame antique. Un messager du ciel, tel un deus ex machina, communique aux femmes ce qui ne peut être représenté sur scène : « Il est ressuscité » (16,6).

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. HE, III, 39, 15-16
  2. Ce terme désignant les anciens revêt plusieurs significations dans les différents usages dans la littérature chrétienne antique, pouvant désigner l'un des Douze ou encore un disciple de Jésus ne comptant pas parmi les douze, un responsables ou dirigeant d'église locale, un sage... cf. Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2010, p. 443
  3. Traduction Emile Grapin, 1905, [sur le site Remacle.org]
  4. Traduction Jacques Mignon, 2011, in Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2010, p. 200
  5. à la différence de l'évangile selon Jean
  6. Mc 3. 16-17
  7. Corina Combet-Galland, « L'évangile selon Marc », in Daniel Marguerat, Introduction au Nouveau Testament: Son histoire, son écriture, sa théologie, éd. Labor et Fides, 2008, p. 67
  8. a, b et c Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2010, p. 200
  9. a, b, c et d Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2010, p. 201
  10. a et b Corina Combet-Galland, « L'évangile selon Marc », in Daniel Marguerat, Introduction au Nouveau Testament: Son histoire, son écriture, sa théologie, éd. Labor et Fides, 2008, p. 68
  11. Ac 12. 12,25, Ac 15. 37
  12. Ac 15. 39
  13. François Brossier, « Marc : auteur et destinataire », in Michel Quesnel et Philippe Gruson (dirs.), La Bible et sa culture, éd. Desclée de Brouwer, 2011, p. 249
  14. Col 4. 10
  15. rédigé dans les années 80
  16. 1P 5. 13
  17. 2Tm 4. 11
  18. Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2010, p. 204-206
  19. Mc 13
  20. a et b Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2011, p. 205
  21. voir article détaillé Satyricon et évangile selon Marc
  22. (en) Ilaria Ramelli, « The Ancient Novels and the New Testament: Possible Contacts », Ancient narrative, vol. 5,‎ 2007, p. 41-68 (ISBN 978-90-77922-26-2).
  23. Ilaria Ramelli, Le Satiricon de Pétrone : tradition, Parodie, Allusion.
  24. a et b Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2011, p. 203
  25. HE, 6,14,6
  26. Raymond E.Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? , Bayard, 2010, p. 204
  27. Par exemples : la Vie d'Agricola, par Tacite, la Vie des douze Césars, par Suétone, les Vies de Plutarque etc.
  28. Signification du mot grec "Ennatos".
  29. a, b, c, d et e Raymond E. Brown, Que sait-on du Nouveau testament ?, éd. Bayard, 2011, p. 190
  30. Traduction œcuménique de la Bible, éd. Cerf 1996 ; cf. également Mc 16. 9-20
  31. a, b, c, d et e Corina Combet-Galland, « L'Évangile selon Marc » in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament. Son histoire, son écriture, sa théologie, éd. Labor & Fides, 2009, p. 66-67
  32. Daniel Marguerat. Introduction au Nouveau Testament. 2008. Chapitre 2. Le problème synoptique. Page 32.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Guy Bonneau, Le récit de Marc. Commencement de l'Évangile de Jésus-Christ, coll. « Connaître la Bible », no 18, Bruxelles, Lumen Vitae, 2000, 80 p. (ISBN 2-87324-138-1).
  • Mercedes Navarro Puerto, Quand la Bible raconte. Clés pour une lecture narrative. I. Approche narrative de textes bibliques, coll. « Connaître la Bible », no 41, Bruxelles, Lumen Vitae, 2005, 80 p. (ISBN 2-87324-263-9).
  • Mercedes Navarro Puerto, Quand la Bible raconte. Clés pour une lecture narrative. II. Textes de l'Évangile de Marc, coll. « Connaître la Bible », no 42, Bruxelles, Lumen Vitae, 2006, 80 p. (ISBN 2-87324-274-4).
  • Jean-Marie Van Cangh et Alphonse Toumpsin, L’Évangile de Marc. Un original hébreu ?, coll. « Langues et cultures anciennes » 4, éd. Safran, Bruxelles, 2005, (ISBN 2-9600469-8-6).
  • L'évangile selon Marc. Commentaire par Benoît Standaert O.S.B., Les éditions du Cerf, 1983.
  • Philippe Bacq, Odile Ribadeau Dumas, Un goût d'Évangile. Marc, un récit en pastorale, coll. « Écriture en pastorale », no 1, Bruxelles, Lumen Vitae, 2006, 338 p. (ISBN 978-2-87324-284-8).
  • Étienne Trocmé, L'Évangile selon saint Marc, Labor et Fides, Genève, 2000, 410 p. (ISBN 2-8309-0972-0).
  • Agnès Tichit, L’évangile de Marc en hébreu. Étude de la langue et enjeux théologiques des traductions de Franz Delitzsch (1877) et de Joseph Atzmon (1976), coll. « Langues et cultures anciennes » 20, éd. Safran, Bruxelles, 2012, (ISBN 978-2-87457-047-6).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Liens externes[modifier | modifier le code]

http://www.bmi-epinalgolbey.fr:8080/base_patrimoine/Francais/collection.php?id_col=45&type=manuscrits&id_doc=77&etat=f