Kenzaburō Ōe

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Kenzaburō Ōe
大江 健三郎

Description de cette image, également commentée ci-après

Kenzaburō Ōe lors du salon du livre de Paris en mars 2012.

Naissance (79 ans)
Uchiko, Shikoku, Drapeau du Japon Japon
Langue d'écriture japonais
Mouvement naturalisme, symbolisme, existentialisme
Genres dramatique, mythique, mélancolique, philosophique, écologique
Distinctions prix Akutagawa (1958), prix Europolia (1989), prix Nobel de littérature (1994)

Kenzaburō Ōe (大江 健三郎, Ōe Kenzaburō?) est un écrivain japonais né le , lauréat du prix Nobel de littérature. Ce dernier a consacré celui « qui, avec une grande force poétique crée un monde imaginaire où la vie et le mythe se condensent pour former un tableau déroutant de la fragile situation humaine actuelle. »[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Kenzaburō Ōe est né dans un village « cerné par la forêt de l’île de Shikoku, où sa famille habitait depuis des centaines d’années sans qu’aucun de ses membres ne se soit jamais exilé »[2]. Dès l’école primaire, il s’intéresse aux cultures et aux littératures étrangères et découvre, grâce à sa mère Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain d’abord dans une traduction japonaise qu’il apprend par cœur puis dans la version originale à laquelle il accède au moment de l’occupation américaine. Son ouverture se renforce par la connaissance du travail de Kazuo Watanabe. À 18 ans, admis à l’université de Tokyo, il quitte pour la première fois l’île de Shikoku pour étudier la littérature française. Étudiant brillant mais solitaire, moqué de ses camarades et honteux de son accent provincial, il s'essaie à l'écriture dès 1957 sous l'effet de l'alcool et de tranquillisants. Il est alors fortement influencé par la littérature contemporaine occidentale, notamment française et américaine. Les œuvres de François Rabelais, Albert Camus et Jean-Paul Sartre, sur lequel porte son mémoire de fin d’études, nourrissent son inspiration. Ōe reconnait aussi en Louis-Ferdinand Céline, dont il étudie les ouvrages dans la version originale, l’une de ses influences majeures. Par ailleurs, il se plonge dans l'analyse de Dante et William Blake et cite Pierre Gascar, Thomas Mann et Günter Grass parmi ses écrivains préférés[3]. Son premier récit publié, Un drôle de travail, fait de lui le porte-parole de la jeune génération japonaise dont il incarne le désarroi.

En 1963, la naissance de son fils handicapé, Hikari, « modifie son univers avec autant de violence qu’une explosion solaire »[4]. Dans le prolongement immédiat de cet événement personnel, il écrit deux ouvrages : Un cas très personnel, premier d’une série de récits dont le personnage central est le père d’un enfant handicapé mental puis Notes de Hiroshima, recueil d’essais sur les survivants d’Hiroshima. Ils enregistrent les faits qui témoignent de la persistance vitale à la suite des bouleversements subits à l’échelle individuelle et mondiale. Ces expériences forgent définitivement sa posture d’écrivain.

Après avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1994, Ōe annonce qu’il n’écrira plus de romans, arguant que son fils, compositeur, a désormais sa propre voix et qu’il n’a donc plus besoin de lui apporter une possibilité d'expression par son œuvre de fiction. Il reprend pourtant la plume à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en 2011, qu'il anticipe dans un article publié dans le quotidien Asahi le 15 mars, soit la veille du tremblement de terre.

« Je caresse depuis longtemps le projet de retracer l’histoire contemporaine du Japon en prenant comme référence trois groupes de personnes : les morts des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, les irradiés de Bikini et les victimes des explosions dans des installations nucléaires. Si l’on se penche sur l’histoire du Japon avec le regard de ces morts, victimes du nucléaire, la tragédie qui est la leur est une évidence [...] L’histoire du Japon est entrée dans une nouvelle phase, et une fois de plus nous sommes sous le regard des victimes du nucléaire[5] ... ».

Pourfendeur de la force atomique, Ōe a dénoncé la reprise des essais nucléaires français dans le Pacifique Sud en 1995 et s'est opposé sur ce sujet, par éditoriaux interposés, à l'écrivain Claude Simon, également lauréat du Prix Nobel[6].

Ōe a été marqué par les dégâts causés par le nationalisme par une société militarisée. Défenseur de la démocratie, il milite avec d’autres intellectuels pour que le Japon ne remette pas en cause l’article 9 de sa constitution. Il a ainsi fondé en 2004 avec Shūichi Katō et d’autres, une association de défense de la Constitution pacifique[7].

En mars 2012, Kenzaburō Ōe est l'invité d'honneur du salon du livre de Paris, où il participe à des débats avec la journaliste du Monde Josyane Savigneau (L'œuvre : « une affaire personnelle ») et l'écrivain japonais Satoshi Kamata (La Littérature de la catastrophe) sur l' « Agora » du Centre national du livre, qui attirent un public nombreux.

Son œuvre[modifier | modifier le code]

L’œuvre d’Ōe, complexe et dense, occupe une place à part entière dans la littérature japonaise contemporaine. Deux thèmes marquent ses œuvres : la vie à la campagne, souvent retranscrite grâce au regard désabusé d'un enfant ou illustrée par le biais de révoltes paysannes (Gibier d'Elevage, Le Jeu du siècle, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants) et la naissance puis l'éducation d'un enfant handicapé mental (de Agwîî le monstre des nuages, où apparaît pour la première fois son fils Hikari, à Une existence tranquille en passant par le difficile et poignant Une affaire personnelle). L'inspiration est largement autobiographique, surtout à partir de la naissance de Hikari en 1964. Ses romans manifestent une imagination foisonnante, peut-être sans égal dans les lettres japonaises. Un questionnement métaphysique y est mêlé à une forme de brutalité, l'onirisme y côtoie la raison, l’Histoire y accompagne la dimension du mythe et l’imaginaire y souligne, sans jamais s’y opposer, la réalité retranscrite en plusieurs strates composites, oscillant entre témoignage, rêverie et visions hallucinatoires[8].

Le monde d’Ōe, qui va du registre tragique à l'humour subversif, traduit l’angoisse de l’être face aux grands bouleversements des temps modernes : un certain scepticisme s'exprime vis-à-vis de la société contemporaine en général et de la nation japonaise en particulier[9]. Ōe est un auteur amer et critique face à la norme sociale, se voulant de surcroît le pourfendeur du militarisme et du néofascisme répandu dans le Japon des années 1960. Kenzaburō Ōe écrit d'ailleurs, en 1961, la nouvelle Ainsi mourut l’adolescent politisé (政治少年死す) inspirée de la vie du jeune militant d'extrême-droite Otoya Yamaguchi. Il dénonce également les méfaits de l’urbanisation galopante et la vénération des nouvelles technologies. Ōe prône en effet un retour à la contemplation de la nature[9].

Le style est tourmenté, imagé, précis et riche en métaphores. Il saisit les infimes perceptions du réel et des flux de conscience contradictoires en prise avec les affects, les relations humaines opposées et le rapport de forces politiques[8]. Le romancier fait se côtoyer naturalisme, notamment dans la manière de reconstituer le corps dans toute sa matérialité (aucune ellipse n'est opérée quand un personnage se sustente, va à la selle, urine ou vomit à la suite de l'abus d'alcool...), mythologie, réflexions littéraires et considérations politiques et écologiques[8]. Ōe a parfois été perçu, en particulier par une partie de la critique nippone, comme un auteur occidentalisé. Ōe demande ainsi que la version anglaise d'Une affaire personnelle serve de base aux traductions en préférence à la version japonaise originale. Toutefois, loin d'être provocateur ou d’infliger un mauvais traitement aux conventions du langage littéraire, le japonais d’Ōe juxtapose différents registres stylistiques dans une langue ample, luxuriante, rugueuse et sans concession[8]. Ses textes, écrits généralement à la première personne, concilient réalisme et onirisme.

Ōe au Japanisches Kulturinstitut (Institut culturel japonais) de Cologne en Allemagne en 2008.

Prix littéraires[modifier | modifier le code]

Ōe a été gratifié :

Livres en français[modifier | modifier le code]

  • Un drôle de travail (奇妙な仕事, Kimyō na shigoto, 1957)
  • Une bête à nourrir (飼育, Shiiku, 1958)
  • Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (芽むしり仔撃ち, Memushiri kouchi, 1958)
  • Ainsi mourut l’adolescent politisé (政治少年死す, Seiji syōnen shisu, 1961)
  • Agwii, le monstre des nuages (空の怪物アグイー, Sora no kaibutsu Aguii, 1964), dans "Dites-nous comment survivre à notre folie", Gallimard, 1982
  • Notes de Hiroshima (ヒロシマ・ノート, Hiroshima nōto, 1965) (essais)
  • Une affaire personnelle (個人的な体験, Kojinteki na taiken, 1965), A personal matter, 1969) (roman), Stock, 1994
  • Dites-nous comment survivre à notre folie (われらの狂気を生き延びる道を教えよ, Warera no kyōki wo ikinobiru michi wo oshieyo, 1966) (nouvelles), Gallimard, 1982.
  • Le Jeu du siècle (万延元年のフットボール, Man'en gannen no futtobōru, 1967) (roman), Gallimard, 1985
  • Le Jeu de la synchronie (同時代ゲーム, Dōjidai geimu, 1979)
  • Réveillez-vous, ô jeunes gens du nouvel âge (新しい人よ、眼ざめよ, Atarashii hito yo mezameyo, 1983) (nouvelles)
  • Parfois le cœur de la tortue (現代 ゲーム, Gendai geemu, 1984) (nouvelles)
  • Une existence tranquille (静かな生活, Shizuka na seikatsu, 1990) (récit), Gallimard, 1995
  • M/T et l’Histoire des merveilles de la forêt (M/Tと森のフシギの物語, M/T to mori no fushigi no monogatari, 1986) (roman), Gallimard, 1989
  • Lettres aux années de nostalgie (懐かしい年への手紙, Natsukashī tosi eno tegami), Gallimard, 1993
  • Une famille en voie de guérison (récit), (恢復する家族, Kaifuku suru kazoku, 1995 / A healing family, 1996), Gallimard, 1998
  • Moi, d’un Japon ambigu (あいまいな日本の私, Aimai na Nihon no watashi, 1995), Gallimard 2001
  • Le Faste des morts (死者の奢り, Shisha no ogori, 1957, Hato, 1958, Seventeen, 1963) (nouvelles), Gallimard, 2005
  • Adieu, mon livre ! (さようなら、私の本よ!), Éditions Philippe Picquier, 2013

Référence[modifier | modifier le code]

  1. Traduit de l’anglais : « who with poetic force creates an imagined world, where life and myth condense to form a disconcerting picture of the human predicament today. » (source :Site officiel de la Fondation Nobel, in Nobel prize Laureates in literature, rubrique consacrée à Kenzaburō Ōe, 1994)
  2. Traduit de l’anglais : « in a village hemmed in by the forests of Shikoku, one of the four main islands of Japan. His family had lived in the village tradition for several hundred years, and no one in the Oe clan had ever left the village in the valley. » (source : Site officiel de la Fondation Nobel, in Nobel prize Laureates in literature, rubrique consacrée à Kenzaburō Ōe, 1994).
  3. « Questionnaire de Proust : Kenzaburō Ōe », L'Express,‎ 1er avril 2006 (lire en ligne)
  4. Dites-nous comment survivre à notre folie, Kenzaburō Ōe, traduction : Marc Mécréant, Préface John Nathan, p. 12, coll. Folio, éd. Gallimard.
  5. [1]
  6. Claude Simon : Cher Kenzaburo Oé in Le Monde, 21 septembre 1995
  7. Nécrologie de Shūichi Katō dans Le Monde, p. 21, daté du 16 décembre 2008.
  8. a, b, c et d Article de René de Ceccaty et Ryoji Nakamura (tous deux traducteurs français d’Ōe) consacré à l'auteur dans Le Nouveau Dictionnaire des auteurs (de tous les temps et de tous les pays), édition Laffont-Bompiani, Paris, 1994, volume 2 (L-Z), pages 2362-2363
  9. a et b Article Encarta sur Kenzaburō Ōe

Articles connexes[modifier | modifier le code]