Ressentiment

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Le ressentiment désigne, en philosophie et en psychologie, une forme de rancune ou d'hostilité. Le ressentiment est un sentiment d'hostilité à ce qui est identifié comme la cause d'une frustration. Le sentiment de faiblesse ou d'infériorité, voire la jalousie, face à la « cause » générant cette frustration, attaque, rejette ou refuse la source perçue de cette frustration.

Psychologie[modifier | modifier le code]

Causes[modifier | modifier le code]

Le ressentiment peut survenir dans diverses situations, défiant l'estime de soi, avec un sentiment d'injustice ou d'humiliation. Les situations durant lesquelles le ressentiment survient le plus souvent incluent : des incidents humiliants en public comme un mauvais traitement sans possibilité d'y répondre, des actes de discrimination ou de préjudice, d'envie/de jalousie, des sentiments d'être abusé ou moqué par l'entourage, et le fait d'avoir travaillé dur et être non-reconnu sur son résultat tandis que d'autres y sont parvenus sans trop d'effort. Le ressentiment peut également survenir lors d'un rejet social ou interpersonnel, délibérément humiliant, notamment[1].

Signes[modifier | modifier le code]

Expression faciale colérique pouvant exprimer le ressentiment.

Contrairement à n'importe quelle autre émotion, le ressentiment ne possède aucun trait facial permettant son expression. Cependant, certains traits physiques, comme le froncement des sourcils, peuvent s'associer à des émotions proches du ressentiment comme la colère et l'envie[2].

Le ressentiment peut être auto-diagnostiqué en y trouvant des signes comme le besoin de régulation émotionnelle. Il peut également être diagnostiqué lors d'états émotionnels d'agitation ou de rejet, comme une déprime inexplicable, un état colérique sans raison apparente, ou faire des cauchemars ou rêves perturbants concernant un individu de l'entourage[3].

Effets[modifier | modifier le code]

Le ressentiment est beaucoup plus fort lorsqu'il vise un individu proche ou intime. Une blessure, émotionnelle ou physique, infligée par un ami proche ou l'être aimé peut causer des sentiments de trahison, et peut avoir un impact profond[4].

Le ressentiment est une condition émotionnellement débilitante qui, lorsqu'elle n'est résolue, peut avoir des conséquences négatives sur l'individu qui en fait l'expérience ; l'individu affecté peut se sentir susceptible, voir nerveux, en pensant ou en croisant le chemin de celui qui lui a porté préjudice, avoir des sentiments de colère et de haine envers cet autre individu ; cette colère et haine peuvent s'intensifier lorsque l'individu visé est heureux ou félicité. Le ressentiment peut avoir un effet négatif à long terme et causer le développement d'une attitude cynique, hostile et sarcastique qui peut être un frein à d'autres relations sociales, et causer des difficultés à passer outre, une incapacité à croire aux autres, un manque de confiance en soi, et une hyper-compensation[1].

Ces effets négatifs causés par le ressentiment peuvent s'aggraver. Chez l'individu affecté, ce ressentiment coupe toute communication avec d'autres lui ayant causé du tort ou qui, selon son point de vue, ont mal agi; par la suite, d'autres problèmes de relations sociales peuvent survenir et engendrer de nouveaux ressentiments[5]. En raison des conséquences qu'ils peuvent engendrer chez l'individu affecté, ces ressentiments doivent être traités et appris à être acceptés. Le ressentiment est un obstacle à la reprise des relations morales égales entre les personnes[4], et doit être éradiqué par introspection et par le pardon.

Philosophie[modifier | modifier le code]

Le ressentiment est un concept philosophique du philosophe allemand Friedrich Nietzsche. L'emploi de ce terme remonte probablement au penseur danois Kierkegaard, et il a été repris par Max Scheler[6]. Le ressentiment, dérivé du verbe ressentir, qui est une réfection de recentement puis resentement signifie d'abord le « fait de se souvenir avec rancune, animosité », seul sens demeuré vivant. De la fin du XVIe au XVIIe siècle, le mot « ressentiment » s'est dit d'une impression morale : « fait d'éprouver une douleur ». Puis il a eu, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le sens de « sentiment éprouvé en retour »[7]. Aujourd'hui[Quand ?], ce substantif spécialisé pour « rancune » n'a plus de rapport sémantique avec le verbe dont il dérive.

Nietzsche[modifier | modifier le code]

Pour Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, les êtres de ressentiment sont une race d'homme pour qui « la véritable réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne se dédommagent qu'au moyen d'une vengeance imaginaire » (Généalogie de la morale, trad. P. Wotling, Paris, Livre de poche, 2000). Il lie ainsi directement le ressentiment à ce qu'il nomme la « morale d'esclave » : la morale d'esclave est par essence constituée par le ressentiment, par un non créateur. Ainsi, l'être de ressentiment est profondément réactif, c'est-à-dire qu'il est dans une situation d'impuissance qui engendre des frustrations. Tout homme, quel qu'il soit, à qui l'on interdit l'action, et qui de ce fait se trouve dans l'impuissance, est affecté par le ressentiment : c'est-à-dire qu'il ne peut que subir l'impossibilité de s'extérioriser. La force consiste à surmonter cet état (qui n'est alors plus qu'un état passager), comme lorsque l'on surmonte le désir de vengeance. La faiblesse, au contraire, ne parvient pas à s'en débarrasser (par exemple, quand le désir de vengeance devient une obsession, ou encore quand le regret d'un acte devient une torture morale qui ne laisse plus la pensée en repos), et elle transforme alors ses frustrations à son avantage en trouvant des justifications à son impuissance, par la dénégation et le renversement axiologique : cette volonté de se trouver des justifications caractérise précisément la mentalité d'« esclave », selon Nietzsche. Une telle mentalité du ressentiment se retrouve par exemple dans les idéologies qui se définissent par rapport à un « ennemi » réel ou supposé : l'ennemi (ou la cause de l'impuissance) est jugé comme cause libre du mal ; et par opposition, celui qui subit s'attribue une supériorité morale imaginaire, ce que Nietzsche résume ainsi : « ils sont méchants, donc nous sommes bons. » Une variante idéaliste en est : « le monde est foncièrement déterminé par le mal, donc nous lui sommes supérieurs. »

Vladimir Jankélévitch répondra à Nietzsche : « S'il n'y a pas d'autre manière de pardonner que le bon-débarras, alors plutôt le ressentiment ! Car c'est le ressentiment qui impliquerait ici le sérieux et la profondeur : dans le ressentiment, du moins, le cœur est engagé, et c'est pourquoi il prélude au pardon cordial[8]. »

Dugald Stewart[modifier | modifier le code]

Pour l'auteur des Éléments de la Philosophie de l'esprit humain (1792), le ressentiment est instinctif ou délibéré. « Le ressentiment instinctif agit dans l'homme comme dans l'animal ; il est destiné à nous garantir de la violence soudaine, dans les circonstances où la raison viendrait trop tard à notre secours ; il s'apaise aussitôt que nous apercevons que le mal qu'on nous a fait étoit[9] involontaire. Le ressentiment délibéré n'est excité que par l'injure volontaire, et par conséquent il implique un sentiment de justice, de bien et de mal moral. Le ressentiment qu'excite en nous l'injure faite à un autre, s'appelle proprement indignation. Dans ces deux cas, le principe d'action est au fond le même ; il a pour objet, non de faire souffrir un être sensible, mais de punir l'injustice et la cruauté. Comme toutes les affections bienveillantes sont accompagnées d'émotions agréables, toutes les affections malveillantes sont accompagnées d'émotions pénibles. Cela est vrai même du ressentiment le plus légitime[10]. »

Gilles Deleuze[modifier | modifier le code]

Le concept de ressentiment a été commenté, notamment, par Gilles Deleuze dans Nietzsche et la philosophie (1962) dans l'optique d'un renouveau « affirmatif » et anti-dialectique de la philosophie. Après l'hégémonie des doctrines post-hégéliennes, Deleuze propose une philosophie non plus axée sur l'idée de dépassement dialectique et sur l'activité critique, mais bien sur la valorisation de l'actif sur le réactif (la critique et la dialectique étant assimilés à la négativité).

René Girard[modifier | modifier le code]

La notion a également été travaillée à partir des années 1960 par René Girard[11], qui identifie le ressentiment à la pure et simple jalousie ordinaire à l'égard d'un modèle indépassable. Girard critique l'idée « romantique » qu'il puisse exister des individus « supérieurs » seuls capables de sentiments autonomes, et considère que l'imitation est la condition ordinaire et générale de l'Homme. Nous sommes tous « réactifs » au sens indiqué avec mépris par Nietzsche, y compris et même à commencer par les êtres qui, apparemment, sont supérieurs au sens nietzschéen. De telles personnes, comme Roméo et Juliette ou les idoles du star-système, non seulement ne sont pas supérieures, mais elles sont au contraire suprêmement dépendantes des sentiments d'autrui pour nourrir les leurs, au risque, lorsqu'elles sont livrées à elles-mêmes, du suicide et des mondes artificiels. Nietzsche lui-même apparaît à Girard comme particulièrement « ressentissant » (par exemple à l'égard de Wagner, qu'il admirait avant de l'attaquer), et la tension entre le mépris pour les « esclaves » et sa propre situation devient un paramètre explicatif de la folie de Nietzsche. Girard évoque également les idéologies du ressentiment (le communisme, l'anti-sémitisme, et plus généralement tous les « anti- » quelque chose...) sur le même thème, alors que la Bible et le christianisme « crucifiés » par Nietzsche et plusieurs auteurs modernes lui apparaissent au contraire comme porteurs de la vérité des sentiments.

On doit faire remarquer que Girard s'appuie sur une lecture simplificatrice de la théorie de Nietzsche, dont il écarte les nuances (par exemple, pour Nietzsche l'homme supérieur n'échappe pas au ressentiment, mais il le surmonte) et que le lien entre sa folie et sa psychologie, admis par Girard, n'est pas si évident (Cf. maladie de Nietzsche).

Marc Angenot[modifier | modifier le code]

Sur le plan idéologique, le concept de ressentiment a été étudié par l'analyste et historien des discours Marc Angenot (Les idéologies du ressentiment, 1996) qui en fait l'un des vecteurs des idéologies politiques, identitaires et nationalistes du XXe siècle. De la même manière que ses prédécesseurs Angenot conçoit le ressentiment comme une attitude qui se caractérise par une accumulation de griefs et par un volontarisme dont la prolifération (particulièrement notoire aujourd'hui avec le postmodernisme, les revendications identitaires et le « tribalisme ») alimente les diverses formes de discrimination et de conflictualités sociales. Même si la stabilité et l'« enchantement » se volatilisent sous nos yeux (ce que le philosophe allemand Walter Benjamin nommait le « déclin de l'aura »), la réflexivité et le maintien d'une certaine espérance collective restent les meilleurs moyens, selon Angenot, pour se prémunir des effets réactifs du ressentiment.

L'historien et philosophe Pierre-André Taguieff a également consacré certains écrits sur le ressentiment dans une perspective proche de celle d'Angenot.

Marc Ferro[modifier | modifier le code]

Pour Marc Ferro, historien, Codirecteur des Annales, directeur d’études à l’EHESS : « À l'origine du ressentiment chez l'individu comme dans le groupe social, on trouve toujours une blessure, une violence subie, un affront, un traumatisme. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par impuissance. Il rumine sa vengeance qu'il ne peut mettre à exécution et qui le taraude sans cesse. Jusqu'à finir par exploser. Mais cette attente peut également s'accompagner d'une disqualification des valeurs de l'oppresseur et d'une revalorisation des siennes propres, de celles de sa communauté qui ne les avait pas défendues consciemment jusque-là, ce qui donne une force nouvelle aux opprimés, sécrétant une révolte, une révolution ou encore une régénérescence. C'est alors qu'un nouveau rapport se noue dans le contexte de ce qui a sécrété ces soulèvements ou ce renouveau. »

« La reviviscence de la blessure passée est plus forte que toute volonté d'oubli. L'existence du ressentiment montre ainsi combien est artificielle la coupure entre le passé et le présent, qui vivent ainsi l'un dans l'autre, le passé devenant un présent, plus présent que le présent. Ce dont l'Histoire offre maints témoignages[12]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) « Handling Resentment », sur Livestrong.com,‎ 23 janvier 2011 (consulté le 2 août 2013).
  2. (en) Oatley, Keith, Dacher, Keltner et Jennifer M., Jenkins, Understanding Emotions, Oxford, Wiley-Blackwell,‎ 2006 (ISBN 978-1-4051-3103-2), « Studies of the universality of facial expressions », p. 88–90
  3. (en) « How To Get Rid Of Resentment » (consulté le 2 août 2013).
  4. a et b (en) Murphy, Jeffrie G., « Forgiveness and Resentment », Midwest Studies in Philosophy, vol. 7, no 1,‎ 1982, p. 503–16 (DOI 10.1111/j.1475-4975.1982.tb00106.x)
  5. (en) Steven Stosny, « Emotional Abuse: Is Your Relationship Headed There? You Might be a Lot Closer than You Think! », Psychology Today,‎ Juin 2008 (consulté le 2 août 2013).
  6. L'Homme du ressentiment, trad. fr. 1950
  7. Frédéric Godefroy, Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue et de la langue du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, tome II, Librairie académique Didier et Cie, Paris, 1862.
  8. Vladimir Jankélévitch, Le Pardon, 1967.
  9. En vieux français dans le texte.
  10. Charles Giraud, de l'Institut de France, Journal des savants, page 10, 1817.
  11. Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961, Paris, Bernard Grasset.
  12. Le ressentiment dans l'Histoire, Odile Jacob, 2007, IBSN 978-2-7381-1874-.

Annexes[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]