Bouc émissaire

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The Scapegoat (Le bouc émissaire), tableau de William Holman Hunt

Un bouc émissaire est un individu, un groupe, une organisation, etc., choisi(e) pour endosser une responsabilité ou une faute pour laquelle il/elle est, totalement ou partiellement, innocent(e).

Sommaire

Référents culturels[modifier | modifier le code]

Le terme de « bouc émissaire » provient de la traduction grecque de « bouc à Azazel », un bouc portant sur lui tous les péchés d'Israël[1]. Si la tradition rabbinique conçoit Azazel comme une vallée désertique hostile, les auteurs de la Septante lisent ez ozel (« bouc en partance ») qu'ils traduisent en grec ancien par ἀποπομπαῖος τράγος / apopompaîos trágos, rendu en latin par caper emissarius. Le terme "bouc émissaire", tant employé au sens figuré dans la culture judéo-chrétienne, n'est cité qu'à une seule reprise dans l'Ancien testament qui introduit le terme : Dieu demande à Moïse de faire porter les péchés de l'homme par un bouc. Le prêtre pose alors les mains sur le bouc, et le charge par là, symboliquement de tous les péchés. Puis le prêtre envoie l'animal dans le désert pour les porter à Azazel.

La notion de sacrifice de substitution est intégrée à la thématique chrétienne, Jésus étant présenté dans les Évangiles comme un agneau immolé, expiant les péchés du monde en mourant sur la croix au terme de sa passion.

Entrée dans la langue française[modifier | modifier le code]

L'expression française « bouc émissaire » est mentionnée dans le dictionnaire de Furetière (1690), avec une définition liée aux écritures. Par la suite, on l'a utilisée pour désigner une personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres. Ce sens est déjà attesté au XVIIIe siècle. Georges Clemenceau le reprendra plus tard à propos de l'affaire Dreyfus :

« Tel est le rôle historique de l'affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés. »

— Georges Clemenceau, cité par le Thésaurus de la langue française

Anthropologie[modifier | modifier le code]

Chez les anthropologues contemporains, le concept de « bouc émissaire » désigne l'ensemble des rites d'expiation dont use une communauté. Le premier à avoir utilisé ce concept est James George Frazer dans Le Bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions.

Anthropologie mimétique[modifier | modifier le code]

Gravure représentant un bouc angora

Un ouvrage de René Girard intitulé Le Bouc émissaire (1982) montre à l'œuvre ce phénomène qu'il nomme le triangle mimétique : formé de trois pôles qui sont les individus A, B et le bien supposé, le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique et la relation réelle entre A et B, dans laquelle B :

  • dispose d'un bien,
  • semble disposer d’un bien,
  • ou pourrait disposer d’un bien,

dont A pense soit :

  • qu'il en est lui-même dépourvu,
  • que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose (ou puisse en disposer).

Le « bien » est appelé par René Girard « objet » et il n’est pas nécessairement matériel.

Ce triangle mimétique semble motivé par la nécessité d’avoir à défaut de pouvoir être. Ne pouvant être l’autre directement, l’individu (A) pense que ce qui caractérise l’autre (B) et qui justifie encore la différence entre lui (A) et son modèle (B), est un avoir (l’objet ou le bien). Le problème réside dans l’imitation réciproque au désir de l’objet. Plus A va désirer l’objet, plus B (s’il rentre dans le mécanisme du désir mimétique) va faire de même. Et plus A et B vont (par rapport à leur désir) se ressembler.

Schématiquement, plus la tension vers l’objet est forte, plus l’indifférenciation entre A et B est importante. Pour René Girard, c’est cette indifférenciation des individus qui est porteuse de violence (au travers de la tension vers un même objet). Finalement, cette rivalité mimétique ainsi engendrée va être créatrice de conflit et de violence. Dans un autre ouvrage il note: « Fixer son attention admirative sur un modèle, c'est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l'on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d'être[2] ». René Girard note aussi que « le sujet méconnaîtra toujours cette antériorité du modèle, car ce serait du même coup dévoiler son insuffisance, son infériorité, le fait que son désir est, non pas spontané mais imité. Il aura beau jeu ensuite de dénoncer la présence de l'Autre, médiateur de son désir, comme relevant de la seule envie de ce dernier[2] ».

Le phénomène du bouc émissaire est un phénomène collectif. C’est la réponse inconsciente (René Girard utilise le terme de « méconnaissance ») d’une communauté à la violence endémique que ses propres membres ont générée au travers des rivalités mimétiques dues au triangle mimétique.

Le phénomène du bouc émissaire est la loi du « tous contre un ». Il a pour fonction d’exclure la violence interne à la société (endémique) vers l’extérieur de cette société. Pour que ce phénomène soit effectif, il faut :

  • que la mise en œuvre du rituel du bouc émissaire reste cachée,
  • que la violence résultante de cet acte n’entraîne pas une escalade de violence, d’où la nécessité d’un « typage » des victimes (elles ne sont pas choisies au hasard). C’est le principe de moindre violence,
  • que les individus soient persuadés de la culpabilité du bouc émissaire,
  • et (dans une moindre mesure) que les victimes soient persuadées d’être coupables.

Le problème de ce mécanisme régulateur de la violence est son caractère temporaire. En effet, la violence endémique générée par le désir mimétique ou mimésis se fait, tôt ou tard, ressentir. L’on a recours alors à un nouveau bouc émissaire.

En résumé, pour René Girard, le bouc émissaire est le mécanisme collectif permettant à une communauté archaïque de survivre à la violence générée par le désir mimétique individuel de ses membres (même si la détermination des désirs est, pour une très large part, collective). Le bouc émissaire désigne également l’individu, nécessairement coupable pour ses accusateurs, mais innocent du point de vue de la « vérité », par lequel le groupe, en s’unissant uniformément contre lui, va retrouver une paix éphémère.

Le meurtre fondateur génère le religieux archaïque, les rites (répétitions de la crise mimétique) et les mythes (récits, déformés par les persécuteurs, du meurtre fondateur).

L'innocence du bouc émissaire, que nous connaissons bien aujourd'hui, est révélée par le biblique et tout particulièrement par la Crucifixion de Jésus-Christ, d'ailleurs parfois appelé "l'Agneau de Dieu" en référence au bouc émissaire. C'est bien la foule, et à travers elle, toute l'humanité, qui rejette ses fautes, culpabilités et péchés sur Jésus. Il est devenu impensable aujourd'hui de se représenter un ordre social antérieur à la révélation évangélique. Avec l'avancée de la révélation évangélique et l'évangélisation du monde au sens fort du terme (en plus du sens exclusivement religieux), le monde, privé de sa solution préférée, le mécanisme émissaire, devient de plus en plus violent, quoique les formes de civilisations ne cessent d'évoluer pour contenir, dans les deux sens du terme, cette violence dite "apocalyptique".

Sociopsychanalyse et psychiatrie[modifier | modifier le code]

Au carrefour de la sociologie des organisations et de la psychiatrie, le Dr Yves Prigent dans son livre La Cruauté ordinaire analyse le comportement de petits groupes menés par un pervers envieux. Ces phénomènes sont attestés par Gustave Le Bon dès la fin du XIXe siècle dans Psychologie des foules et par Sigmund Freud qui, lui, expose la violence d'un groupe piloté par un pervers envieux.

L'attaque se porte sur celui qui dispose d'une vie intérieure profonde ou de compétences affirmées selon le principe que « le clou qui dépasse connaîtra le marteau » (Li M'Hâ Ong[3]). Le pervers agit sans intentionnalité claire, car il ne peut exprimer son manque par le logos. Il transforme donc un souci impensable (l'envie qu'il ressent et ne peut s'avouer sans perdre la face à ses propres yeux) en un souci pensable à l'occasion d'un travail psychique. Il émet donc un double message :

  • Il se demande comment on ferait sans l'objet de sa haine.
  • Mais en même temps, il propage un message de persécution.

Livré à l'impensable, la pulsion de mort, il émet un message organo-dynamique. Le pervers s'efforce de détruire le lieu du langage, le « trognon » (selon Jacques Lacan), à savoir la base même de la personnalité humaine de la personne qu'il persécute. Faute d'espace psychique intérieur, il dirige son action contre l'espace intérieur de l'autre, c'est-à-dire diffamant l'autre si celui-ci est un être éthique, tâchant de désoler (« de rendre désert ») l'autre de manière généralement cynique en s'affranchissant, pour ce faire, des règles de sociabilité ou de civilité les plus courantes qui ne sauraient être appliquées qu'aux autres, son public. Le pervers laisse entendre de façon répétée que les mesures qu'il prend pour brimer sa victime sont souhaitables selon les dires des autres, mais aussi, il essaye de détruire ce qui rend l'autre spécifique, ce pourquoi il est apprécié. « Méfie-toi car c'est ce que tu as de meilleur » est la règle de l'exclusion du bouc émissaire.

Le pervers envieux hait la singularité parce que lui-même en est dépourvu; de ce fait, elle lui fait ombrage. Il projette sur autrui les difficultés qu'il pourrait avoir lui-même parce qu'il est démuni des outils pour les résoudre. L'objectif consiste à annihiler l'identité sociale de l'autre ou la reconnaissance sociale dont serait susceptible de bénéficier le sujet de sa haine; cette reconnaissance qui, selon le pervers envieux, ne serait due qu'à lui-même.

Le groupe, en le suivant, émet une reconnaissance de la parole du pervers, lui accorde un brevet de séduction, afin de procéder à l'éviction du « trop vertueux » ou du « trop compétent ». La perversité est contagieuse. Ce phénomène préside à l'ostracisme de Thémistocle dont le point de départ est l'envie, dans la constatation que l'autre a quelque chose en soi d'éminent.

Si le sujet de haine cède à l'injonction du pervers, par exemple s'il se défend contre chaque diffamation (qui précède immanquablement le jeu pervers), il recevra un traumatisme second. Plus l'objet de la haine perverse se défend, plus le groupe se dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu, le traite de paranoïaque; si celui-ci ne se défend pas, le groupe considère que le pervers a raison. Le jeu pervers a pour but de dépouiller le sujet de sa dignité.

Le pervers s'attaque aux forces de liaisons, spécifiquement au lien entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

  • Le déni de l'autre est la base du jeu du pervers envieux : « Tu n'existes pas séparément à moi ».
  • L'exclusion conforte le pervers dans son pouvoir de séduction : « Tu n'as aucun rapport avec les autres ni avec toi-même ».

L'emprise et la manipulation se font alors sentir tant sur le bouc émissaire que sur le groupe qui demeure inconscient des évènements.

Bouc émissaire, 2012, sculpture en bronze

Psychologie sociale : Modèles explicatifs du bouc émissaire[modifier | modifier le code]

La persistance du phénomène de bouc émissaire, initialement rituel, dans nos sociétés actuelles, sécularisées et rationnelles, pourrait surprendre (Douglas, 1995) et les théories psycho-sociales ont suggéré diverses explications relatives à cette permanence.

Causes du phénomène de bouc émissaire[modifier | modifier le code]

Frustration[modifier | modifier le code]

C'est (en) John Dollard et ses collaborateurs qui en 1939 [4], ont élaboré une des premières théories concernant le phénomène du bouc-émissaire dans le domaine de la psychologie sociale: la théorie de la frustration-agression.

Pour conceptualiser cette théorie, Dollard (1939) s'est inspiré d'un concept développé par Sigmund Freud dans son livre Deuil et mélancolie (1917). En effet, celle-ci suggère que le blocage d’une atteinte au plaisir ou à l’expression d’une pulsion cause, chez la personne, de la frustration. Dans cette optique, cette frustration mène soit à un sentiment de culpabilité ou à de l’agression.

Dollard va utiliser cette théorie pour l'appliquer à des dynamiques présentes en psychologie sociale au travers de ses expériences, en reprenant la prémisse suivante: "l'agression est toujours une conséquence de la frustration" [5][6] La théorie va impliquer deux prédictions:

  1. «l’agression qui ne peut être dirigée directement sur l’agent frustrant sera déplacée vers une autre cible
  2. l’expression d’agression est cathartique, elle diminue la probabilité de futures agressions»[6]

L'agression est tournée de manière privilégiée vers la source de la frustration, mais si celle-ci est absente ou non accessible (hiérarchie), l'agression est déplacée vers un bouc-émissaire, la cible la plus facile (groupes minoritaires). Il dira également que l’agression peut être “ouverte” ou non (fantasmes, rêves), cela dépend des inhibitions du sujet et du contexte. Miller (1948) et Berkowitz (1962)[7] vont, un peu plus tard, mettre en avant ce concept à partir de la théorie de Dollard (1939) en disant que le sujet va déplacer l’agression sur une cible similaire à l’agent frustrant. Au plus elle lui ressemble, au plus les agressions lui seront dirigées. L’hostilité déplacée est une hostilité qui est dirigée vers une cible similaire à l’agent frustrant. Au plus on s’éloigne de la similarité avec la cible originale, au plus on rentre dans une hostilité généralisée. Selon eux, à l’origine de ces deux processus, il reste une même chose: le degré d’inhibition de sujet frustré quant à l’agression de l’agent frustrant[6].

La théorie, développée par Dollard (1939), a tenté d'englober les dimensions interpersonnelles et intergroupales mais la dernière est restée très minime sur le plan expérimental. Cela veut dire que dans beaucoup des recherches qui ont été faites, le phénomène a été étudié dans un contexte interpersonnel plutôt que dans un contexte où deux groupes sont concernés. Pourtant Dollard avait pour ambition de pouvoir l’appliquer au groupe.

D'après Leyens, J-P. et Yzerbyt, V. (1997)[8], les expériences de Dollard et ses collaborateurs en 1939 avaient démontrés un lien entre le lynchage des noirs américains et la courbe du prix du coton. La frustration lié à l'économie du coton provoquait une plus grande agressivité envers la minorité inoffensive que représentaient les esclaves noirs.

Cependant la théorie du bouc-émissaire telle que formulée par Dollard fut beaucoup critiquée et a été reformulée plus tard. Nombreux sont les auteurs qui l'ont remis en question. En effet, Bandura et Walters (1963)[6] en font partie. Ils ont émis des doutes quand au lien direct entre frustration et l’agression. Selon eux, la frustration ne mène pas forcément à l’agression et elle n’est pas une condition nécessaire à l’agression.

Plusieurs travaux ont tenté de le prouver. Michael Billig[6] les citent dans sa méta-analyse. En voici quelques uns:

  1. McCord, McCord et Howard (1961) [9] [6]ont montré que le simple fait d’être dans un contexte agressif, au travers d’un film par exemple, augmente l’agressivité des sujets.
  2. Un autre auteur, Buss (1961) [10] [6] explique que l’agression est utilisée comme un outil et est utilisé que sous certaines conditions et vers certains buts. Tout cela est appris au travers des processus de socialisation.
  3. Billig (1976) écrit que la théorie du bouc-émissaire reformulée par Berkowitz (1962) [11]semble insinuer que la vision de la théorie doit être plus large pour contenir l’exogroupe et ses particularités pour expliquer « pourquoi un groupe en particulier, par rapport à un autre, est choisi comme objet d’hostilité déplacée et dans quelles circonstances le phénomène de bouc-émissaire prendra ou ne prendra pas place »[6]

Conflit interne et projection d'états subjectifs[modifier | modifier le code]

La projection constitue un mécanisme inconscient d'attribution erronée de ses propres états (sentiments, intentions) à autrui[12] [13] et déni du fait que les états en question appartiennent à la personne[14] [13]. Dans le phénomène du bouc émissaire, la découverte d'aspects inacceptables par l'individu (ou le groupe) initie la projection de ces aspects sur d'autres personnes, qui sont ensuite punies pour la possession de ces traits négativement perçus[13]. En transférant ce "mal" sur le bouc émissaire, ce processus permettrait notamment de diminuer la dissonance cognitive consécutive à la découverte d'aspects contradictoires avec l'image de soi qu'entretient l'individu ou le groupe[15] [13].

Peur et Anxiété[modifier | modifier le code]

  • La peur d'un danger peut être gérée par l'attaque préventive de la source de la menace. Mais parfois la menace est mal appréhendée et la source de celle-ci mal identifiée. Ce qui détourne l'attaque préventive contre un ou des individus innocents devenant alors des bouc-émissaire. Ce fut le cas lors que la seconde guerre mondiale lorsque les japonais-américains furent enfermés dans des camps de relocalisation après l'attaque de Pearl Harbor. En effet, la peur des espions et terroristes a poussé à la suspicion de tout le groupe minoritaire Nippo-Américain[16].
  • L'anxiété est, quant à elle, une émotion plus diffuse mais également liée à l'insécurité. Afin d'atténuer cette émotion, un groupe minoritaire peut-être désigné comme étant un groupe dangereux, déloyal ou menaçant. Cette désignation permet d'expliquer et justifier une anxiété ressentie autrement inexplicable.

Culpabilité et sentiment de perte de contrôle[modifier | modifier le code]

Culpabilité[modifier | modifier le code]

Le déplacement de la culpabilité est la forme classique du phénomène de bouc-émissaire. Par un mécanisme de projection, le bouc-émissaire porte, pour d'autres, la responsabilité de fautes, de pensées ou de pulsions ressenties comme mauvaises[16]. Ce mécanisme permet au groupe ou à l'individu l'utilisant de maintenir un sentiment de moralité intact[17].

Sentiment de perte de contrôle[modifier | modifier le code]

Les individus ont besoin de maintenir le sentiment d'avoir un certain contrôle sur leur environnement[18] [19] [17]. Lorsque ce sentiment de contrôle est attaqué par un événement imprévu et qui semble avoir une origine inconnue ou extrêmement complexe (comme une épidémie ou une récession par exemple), les individus doivent trouver des stratégies de défense contre cette attaque[17].

Afin de comprendre et de simplifier la réalité, un bouc-émissaire peut-être désigné comme étant le responsable[17]. Les génocides, qui surviennent pendant des périodes de crises, peuvent en partie être expliqués par ce besoin désigner un coupable pour simplifier un réel trop complexe[20] [17]. Toujours afin de répondre à ce besoin de conserver un sentiment de contrôle, les individus sont naturellement attirés par des idéologies attribuant la responsabilité d'éléments perçus comme négatifs aux actions d'un groupe. Cette stratégie a l'avantage de proposer une solution facile aux problèmes : éliminer le bouc-émissaire[21].

Cette simplification, qu'Allport appelle le "tabloid thinking", permet donc "de maintenir une perception du monde comme étant stable, ordonnée et prévisible, plutôt que chaotique et dangereuse"[16].

Modèle à double dimension de Rothschild[modifier | modifier le code]

Un groupe choisit collectivement une cible pour porter la responsabilité d'un éléments négatif, afin de répondre à une motivation individuelle.

Dans son modèle à double dimension, Rothschild avance deux origines motivationnelles au phénomène de bouc émissaire: le besoin de conserver un sentiment de moralité, et le besoin de conserver un sentiment de contrôle.

  • Conservation du sentiment de moralité: un groupe peut déplacer la culpabilité sur un individu ou un autre groupe, lui attribuant la responsabilité d'un élément négatif, en conservant ainsi un sentiment de moralité.
  • Conservation du sentiment de contrôle: lors d'un événement négatif dont la cause est inconnue ou peu claire, un groupe peut choisir un bouc-émissaire pour porter la responsabilité de cet événement, et ainsi augmenter le sentiment de contrôle sur les événements[17].

Préjugé[modifier | modifier le code]

En 1948, Bodhan Zawadzki[22] reprend la théorie du bouc-émissaire proposée par Dollard et ses collaborateurs (1939) et fournit quelques éléments supplémentaires. En effet, si la personne ne décharge pas cette frustration et l'accumule, cela peut laisser une marque invisible qui le rendra beaucoup plus rapidement agressif à la prochaine frustration. Il donne l'exemple des gens qui à force, ont un caractère hostile, amer et blâment le monde pour leur déception, leur échec et leur misère[22]. Quand cette hostilité est portée par un groupe, elle peut trouver dans les minorités une cible parfaite. En effet, un certain accord serait trouvé pour désigner un groupe minoritaire sans défense. De plus, selon l'auteur, c'est un phénomène qui renvoie à la tendance générale à ne pas aimer ce qui est étranger. Il met ça en rapport avec notre peur primitive.

Cependant, l'hostilité déplacée doit être justifiée parce que manifester de la haine sans raison porte atteinte à l'image du groupe ainsi qu'à ses valeurs morales et " intellectuelles "/ "rationnelles ". Quand ces justifications sont trouvées au moyen d'un processus psychologique de rationalisation, le groupe majoritaire peut mettre en place des comportements préjudiciables envers le groupe minoritaire.

Toutefois, Zawadzki perçoit quelques limitations à la théorie. En voici les principales:

  • Il considère cette théorie comme une théorie des pulsions où le préjugé est un phénomène causé par un processus émotionnelle interne plus qu'un réponse à un stimulus.
  • La théorie n'explique que le besoin mais pas le pourquoi.
  • La théorie ne tient pas compte du point de vue de la minorité. Elle explique le processus du point de vue du groupe majoritaire. Selon lui, les deux groupes impliqués dans le processus de bouc-émissaire, doivent être pris en considération pour avoir une bonne explication du phénomène.

En 1980, Aronson a proposé une théorie du déplacement de l'agression[Notes 1] qui postule que dans les situations difficiles où les individus ne peuvent exprimer directement leur frustration à l'égard de la véritable cause du problème, cette frustration sera déplacée sur certains groupes visibles, peu puissants et peu appréciés. Les préjugés entretenus à l'égard de ce groupe avant l'occurrence de la frustration vont guider la sélection des victimes[13].

Conformisme[modifier | modifier le code]

L'adhésion des individus d'un groupe à ce processus (sélection et attaque d'un bouc-émissaire) peut se faire par nécessité de se conformer au groupe, entre autre pour éviter d'être soi-même choisit comme bouc-émissaire[16].

Evasion de responsabilité et besoin d'auto-préservation[modifier | modifier le code]

Dans le phénomène moderne de bouc émissaire, ce dernier peut être choisi de façon consciente par les persécuteurs qui tentent de dévier la responsabilité des actes qu'ils ont commis sur une cible[13]. La motivation principale du processus réside dans ce cas en un besoin d'auto-préservation. Par exemple, dans les cas où une organisation fait face à une crise importante (e.g., problèmes financiers), les plus hauts placés dans l'organisation sont mis sous pression d'assumer leur responsabilité et perçoivent de ce fait une menace à leur propre survie (ou à celle de leur poste, voire à l'image de l'organisation). Les réactions émotionnelles, telles que la peur ou la colère, associées à la perception de menace mènent à rechercher un bouc émissaire sur lequel la menace sera déviée. Les figures publiques se rendent compte en effet que celui qui sera pris pour responsable de la crise (i.e., le bouc émissaire) devra en subir les conséquences (perte d'emploi, disgrâce), sauf s'il parvient à dévier le blâme sur d'autres personnes à sa place. La peur (d'être puni, de perdre quelque chose d'important, de paraître ignorant ou incompétent, etc.) constitue donc, outre le besoin d'auto-préservation, un facteur important dans l'occurrence du phénomène.

De même, Kraupl-Taylor a étudié le phénomène de bouc émissaire dans des groupes thérapeutiques et considère qu'il en existe de deux types[13]:

  • Le bouc émissaire "purificateur"[Notes 2] correspond à la conception traditionnelle d'une victime sur laquelle le mal est transféré pour purifier un individu ou un groupe.
  • Le bouc émissaire "malfaiteur"[Notes 3] est un individu qui est puni pour de mauvais comportements. Dans ce cas, le mal est un comportement intentionnel et non un élément transférable à d'autres. Selon l'auteur, la punition du bouc émissaire est la motivation principale et répond à une tentative de la part des agresseurs d'échapper aux conséquences de leurs propres actions, ainsi qu'à une manière préventive d'empêcher la répétition future de ce comportement - que ce soit par les véritables coupables ou par d'autres membres du groupe. Par ailleurs, en sanctionnant ces personnes perçues comme totalement différentes d'eux-mêmes, les agresseurs peuvent se sentir moralement supérieurs. Dans les tous les cas, le processus a pour but d'assurer la survie de la majorité.

Aspects fonctionnels pour le groupe[modifier | modifier le code]

Lorsqu'un groupe fait face à une situation de crise apparemment insoluble par les moyens habituels, le recours à un bouc émissaire pour remettre sur lui la responsabilité des problèmes rencontrés constitue une manière pour le groupe d'assurer sa survie et son fonctionnement[12] [13]. Lorsque la majorité des membres d'un groupe s'engagent dans la persécution commune d'un bouc émissaire, cela leur permet d'augmenter leur unité et les liens créés en cette occasion peuvent ensuite former la base d'autres activités groupales[23],[13]. Cette motivation est désignée sous le terme de "résistance collaborative"[Notes 4]. Par ailleurs, la persécution d'un membre du groupe peut également être délibérée afin de permettre au groupe d'observer les réactions du leader face à cette agression et de déterminer, par ce biais, s'il est digne de confiance[23] [13].

En ce sens, le phénomène du bouc émissaire est fonctionnel pour le groupe et peut être positif si ce dernier, tout en maintenant son existence, analyse les raisons qui l'ont amené à recourir au bouc émissaire afin d'appréhender différemment les prochaines crises[13]. Toutefois, si cette analyse n'est pas réalisée, utiliser un bouc émissaire en temps de crise peut devenir ensuite une méthode routinière pour le groupe, qui ne tente plus de mettre à jour les véritables causes des problèmes et se concentre sur la recherche d'une cible adéquate à blâmer pour leur occurrence[13].

Dans les familles, le recours à un bouc émissaire peut également constituer un moyen de conserver l'unité familiale lorsque les tensions sont très fortes et/ou les méthodes utilisées pour gérer cette tension ne sont pas très efficaces[24] [13]. Les membres de la famille tentent alors de soulager la tension existante en rejetant le blâme sur l'un d'entre eux, généralement un enfant, qui est alors présenté comme émotionnellement perturbé et assume le rôle de patient. La focalisation sur le "patient" permet à la famille de maintenir son unité. Le processus peut se révéler fonctionnel puisqu'il permet une stabilité familiale, mais s'il se maintient sur le long-terme, il n'est pas sans conséquences pour l'enfant qui assume le rôle de bouc émissaire[13].

Protection de l'estime de soi[modifier | modifier le code]

Pour Erving Goffman, les êtres humains sont des acteurs sociaux qui présentent une certaine image d'eux-mêmes aux autres et tentent de protéger cette image[13]. Lorsque d'autres techniques de protection ont échoué, Douglas[13] propose que les individus recourent au bouc émissaire pour protéger leur image de soi en déviant l'attention sur un autre qu'eux-mêmes. Le processus qui mène à prendre une personne pour bouc émissaire impliquerait donc de blâmer autrui pour des comportements qui, s'ils étaient attribués à l'individu, diminuerait l'estime de soi[25],[13].

Un autre moyen de protéger l'estime de soi, par exemple lorsqu'un individu ressent un sentiment d'infériorité, est d'attaquer un autre perçu comme plus faible que soi afin de se convaincre de sa propre force. Ceci peut aussi se faire en s'associant à un groupe perçu comme puissant en raison de sa domination sur un autre groupe (par exemple des groupes de haine comme le Ku Klux Klan) [16]

Idéologie sociale[modifier | modifier le code]

Peter Glick [21] a proposé un modèle idéologique du bouc émissaire, en porte-à-faux avec les théories classiques dans lesquelles le phénomène est considéré essentiellement comme le résultat de processus psychodynamiques. Ce nouveau modèle se concentre sur l'explication de situations de persécution groupales, tel que l'Holocauste et identifie 4 conditions pour l'occurrence du phénomène[21]:

  • Lorsque des conditions de vie difficiles sont présentes dans une société (e.g., très haut taux de chômage), elles génèrent une frustration commune chez un grand nombre d'individus qui tentent de trouver des explications plausibles à ce qui leur arrive. Certaines explications seront culturellement et personnellement préférées (e.g., une idéologie qui met le blâme ailleurs que sur soi ou son groupe d'appartenance) et orienteront la recherche causale; de même que les stéréotypes préalablement entretenus dans la société en question à l'égard des groupes sociaux qui la composent.
  • Certains groupes peuvent alors être perçus comme la cause plausible de ce qui a lieu (e.g., le gouvernement blâmé pour la mise en place des politiques inefficaces, ou les immigrés blâmés pour le manque de ressources).
  • Une idéologie sociale existante ou nouvelle recevra du soutien si elle semble offrir une explication et des solutions potentielles à la situation. Si un grand nombre d'individus collectivement frustrés adhérent à cette idéologie (e.g., nazisme) et que cette dernière identifie par ailleurs un groupe social donné (e.g., les juifs) comme responsable de ce qui arrive, il sera alors susceptible d'être la cible de beaucoup d'hostilité et de devenir le bouc émissaire.
  • Enfin, pour que ce groupe identifié soit persécuté, l'idéologie doit promouvoir l'agression envers lui comme la solution nécessaire à la résolution des problèmes.

Selon l'auteur, ce modèle permet de comprendre l'Holocauste ainsi que d'autres situations, telles que le génocide arménien, le génocide rwandais, les violences anti-chinoises en Indonésie ou encore, les agressions commises par les serbes en Bosnie et au Kosovo. Le modèle permettrait également de prédire quels groupes sont susceptibles d'être pris pour boucs émissaires dans les pays ou les sociétés en proie aujourd'hui à certains problèmes sociaux et économiques[21].

Tableau récapitulatif des différents modèles[modifier | modifier le code]

TableauW.jpg


Le bouc émissaire[modifier | modifier le code]

Sélection du bouc émissaire[modifier | modifier le code]

Différence[modifier | modifier le code]

Un des facteurs cruciaux qui guide le choix du bouc émissaire est la présence d'une différence perçue par rapport aux agresseurs[13]. Il s'agirait le plus souvent de différences de magnitude: le bouc émissaire possède certaines caractéristiques en plus ou en moins que ses agresseurs[13]. Dans les petits groupes ou les familles dans lesquels les membres sont très visibles les uns pour les autres, la différence est d'autant plus facilement remarquée et servira de base à la sélection[13].

Les victimes peuvent être sélectionnées sur la base de différences ethniques ou culturelles visibles, surtout si elles attirent l'attention de individus dotés d'une personnalité autoritaire[26],[13]. Les préjugés peuvent également ajouter au poids des différences visibles: lorsque la différence ethnique de certains membres dans le groupe se double d'attentes particulières à leur égard, ces personnes peuvent devenir une cible facile au sein du groupe[13].

Toutefois, même dans des groupes dont les membres sont de la même origine ethnique et du même sexe, le phénomène de bouc émissaire peut avoir lieu car tout différence perçue, même définie sur base du critère le plus trivial (e.g., couleur de cheveux) peut être suffisante pour l'initier[13].

Congruence entre attribut et le problème du groupe[modifier | modifier le code]

Selon Johnson[12] [13], même si la sélection du bouc émissaire paraît être effectuée sur base de facteurs non rationnels, « elle n'est jamais aléatoire, il existe toujours au moins un lien symbolique entre la victime et la frustration [ressentie par] des agresseurs »[Notes 5]

Caractéristiques personnelles[modifier | modifier le code]

La plupart des auteurs s'accordent en général sur des critères relatifs à la perception de la victime par ses agresseurs, et non sur les "véritables" attributs que posséderait le bouc émissaire. Certaines caractéristiques personnelles ont toutefois été mises en évidence dans la littérature - même s'il est sans doute nécessaire de demeurer prudent dans le traitement de ces données qui sont peu nombreuses, très contextualisées (dans des groupes thérapeutiques ou certains groupes de jeunes aux Etats-Unis), et essentiellement corrélationnelles. Autrement dit, aucun lien de causalité ne peut être déterminé: est-ce que les personnes ont été choisies sur base de ces caractéristiques, ou ont-elles développées ces caractéristiques suite à leur victimisation?[13]

Douglas[13] a réuni des données de différents auteurs qui ont étudié le phénomène dans des groupes d'adolescents et d'adultes aux U.S.A. et il cite les caractéristiques individuelles suivantes chez les boucs émissaires:

« 

  • Provocants, très anxieux, possèdent des maniérismes irritants ou supérieurs, et semblent insinuer qu'ils en savent plus que les autres
  • Mieux nantis et en font étalage
  • Paraissent plus vertueux
  • Ont des intérêts différents des autres membres du groupe
  • N'acceptent pas les valeurs du groupe
  • Sont les plus malades ou les plus faibles
  • Incapacité à gérer l'agression par autrui
  • Mode passif ou masochiste
  • Incapacité à gérer ses propres sentiments de colère
  • Tendance à être accablés par la culpabilité
  • Besoin de rechercher le rejet, le ridicule et la punition
  • A une identité sexuelle confuse
  • Produit un comportement de recherche d'attention
  • Apparaît comme ayant des pulsions agressives pauvrement organisées ou insuffisantes
  • A une différence perceptible et évidente
  • Exprime une ambivalence marquée envers les membres les plus aimés du groupe  »

— Tom Douglas, 1995, p.142

Antipathie[modifier | modifier le code]

Certains auteurs ont proposé que la sélection d'un individu comme bouc émissaire est initié par l'antipathie ressentie envers cet individu ou ce groupe[27],[13]. Les préjugés entretenus préalablement par les agresseurs ou toute différence perçue comme irritante (et/ou menaçante) sont suffisants pour provoquer cette aversion; indépendamment de ses causes premières. Toutefois, selon ces auteurs, un individu ou un groupe perçu comme antipathique deviendra bouc émissaire uniquement si la société traverse une crise importante qui génère de la frustration chez la majorité. Celle-ci sélectionnera alors le groupe (ou l'individu) le moins aimé pour déplacer sur lui sa frustration et le blâmer de ce qui a lieu[13].

Par exemple, Carl Hovland et Robert Sears ont trouvé une corrélation négative entre les prix du coton (indicateur de prospérité) dans 14 Etats des U.S.A. et le taux de lynchage des Noirs entre 1882 et 1930: plus les conditions économiques étaient mauvaises (donc plus le prix du coton diminuait), et plus le nombre de victimes augmentait. Les résultats ont été interprétés comme le fait que la population, frustrée par les conditions économiques, reportait son agressivité sur un groupe-bouc émissaire, les Noirs, envers lequel étaient préalablement entretenues des attitudes négatives[8].

Disponibilité et proximité[modifier | modifier le code]

Le bouc émissaire est souvent une personne qui est connue de ses agresseurs et qui n'en est pas physiquement éloignée, ce qui signifie que tous partagent le même espace (au sein d'un groupe ou d'une société) pendant un temps relativement long[13]. Cette connaissance préalable de la victime est nécessaire pour que l'agresseur puisse, dans les cas où il tente de soulager une frustration, être relativement certain que la personne choisie ne va pas se défendre et l'attaquer; une perspective qui risque d'augmenter encore sa frustration initiale. Par ailleurs, dans les cas où l'agresseur cherche à échapper au blâme et le dévie délibérément sur un autre individu, il est également important que la victime désignée soit perçue par les autres membres du groupe comme une cause plausible de ce qui a eu lieu. Enfin, dans les cas où ce sont des comportements ou des attributs de la victime qui entraînent sa sélection, l'agresseur ne peut avoir remarqué ces traits qu'en côtoyant le futur bouc émissaire de façon relativement proche. Dans tous les cas, il est donc nécessaire que la victime et l'agresseur soient physiquement proches et que ce dernier ait une certaine connaissance de la première.

Selon Douglas[13], il existe toutefois des exceptions à ce schéma. Parfois, un groupe ou un individu étranger à une communauté est pris pour cible dès son arrivée dans l'espace commun (e.g., pays, organisation, etc.). Ici le critère de proximité est rempli mais la connaissance des victimes est uniquement basée sur l'impression immédiate qu'en ont eu les agresseurs ou, éventuellement, de la réputation qui précède ces personnes. Enfin, certains individus semblent constamment pris pour boucs émissaires dans des contextes différents (e.g., école, travail, etc.). L'hypothèse qu'émet Douglas[13] à ce sujet postule que ce sont leurs comportements ou leur apparence qui les rendent éligibles à ce rôle. Il est également possible que ces personnes, ayant été victimisées par le passé, ont développé des attentes en ce sens et en viennent à accepter le rôle de bouc émissaire comme part intégrante de leur existence.

Manque de pouvoir social et comportements déviants[modifier | modifier le code]

Selon Douglas[13], en particulier dans les théories qui postulent un déplacement de l'agression, le bouc émissaire est souvent quelqu'un perçu comme peu puissant. En effet, ces théories proposent qu'en cas de frustration à l'égard d'une personne puissante, l'individu (ou le groupe) en colère mais craignant les représailles va déplacer cette frustration sur une personne perçue comme quelqu'un de faible et de peu susceptible de se défendre. Par exemple, un employé qui fait l'objet de remontrances de la part de son chef mais ne peut exprimer sa colère de peur de perdre son emploi pourra ensuite décharger cette tension sur un subalterne, lequel se retrouve dans une position similaire à celle qu'à connue précédemment son supérieur. De même, certains membres au sein d'un groupe peuvent ressentir de la colère vis-à-vis du leader pour un échec mais, craignant de s'en prendre directement à lui, ils déplacent leur frustration sur un individu faible du groupe qu'ils blâment de ce qui a eu lieu.

Le manque de pouvoir social peut s'exprimer de différentes façons: la victime paraît peu susceptible de résister à ce rôle de bouc émissaire ou de contre-attaquer[22], dépend de l'agresseur[22] (e.g., comme dans l'exemple du subalterne ci-dessus), n'a que peu d'influence sur ses pairs [13] et se montre peu compétente dans les tâches groupales[13]. Souvent, le bouc émissaire est sélectionné parmi les membres qui se trouvent à la périphérie du groupe et ont un statut marginal: ils sont isolés, n'ont pas de compétences particulières et leur opinion n'est pas prise en compte par les autres. Ces membres marginaux sont tolérés essentiellement parce que le groupe sait qu'en leur absence, d'autres devront prendre leur place[13]. Il existerait cependant un recouvrement entre les critères qui indiquent le manque de statut social et ceux qui engendrent de l'antipathie; les deux critères ne peuvent donc être clairement dissociés[13].

Toutefois, cette hypothèse d'une sélection sur base d'une faiblesse perçue a été remise en question[27] [13]. En effet, le bouc émissaire peut parfois être le leader du groupe, donc le membre le plus puissant en son sein, notamment s'il est perçu comme la cause des problèmes rencontrés ou comme la personne censée les sortir de cette crise. Pour certains auteurs, le bouc émissaire est prioritairement un individu déviant de la norme sociale[26],[17]. Or, ce statut de déviant, qui permet au groupe de maintenir un équilibre, serait égal à celui des leaders de haut statut [28] [13], ce qui semble indiquer que le bouc émissaire n'est pas toujours un individu à faible pouvoir social.

Par ailleurs, le fait de s'en prendre à un membre puissant du groupe a quelque chose de valorisant pour les agresseurs qui, tout en déchargeant leur frustration sur le bouc émissaire, renflouent leur estime d'eux-mêmes mise à mal par l'événement frustrant[27],[13]. De même, Glick[21] propose que, dans les cas de frustration partagée par une grande partie de la population, le bouc émissaire est toujours un groupe considéré comme puissant: des intentions malveillantes lui sont attribuées ainsi que le potentiel de causer les torts dont il est accusé. Ces représentations du bouc émissaire dériveraient essentiellement des stéréotypes et préjugés qui ont cours dans la société en question[21].

Conséquences du processus du bouc émissaire[modifier | modifier le code]

Impacts psychologiques[modifier | modifier le code]

Dans les familles, le fait que le processus soit fonctionnel en permettant une certaine stabilité familiale signifie que le phénomène peut se maintenir sur le long-terme au détriment du bouc émissaire (généralement, un enfant). En effet, Bell et Vogel[24] [13] mettent en évidence que les enfants choisis comme boucs émissaires sont la proies de tensions psychiques très fortes. Selon les auteurs, les "agresseurs" se rendent instinctivement compte que le fait de devenir bouc émissaire handicapera la victime et qu'il est donc nécessaire de choisir un individu dont la contribution à la famille est faible et/ou dont il sera possible pour un autre membre de la famille de prendre en charge ses tâches.[13] Par ailleurs, le phénomène est à double tranchant et les "agresseurs" éprouvent généralement beaucoup de culpabilité, surtout en raison de leur attitude ambivalente à l'égard de la victime: ils ressentent du désespoir et de la colère envers son comportement tout en renforçant ce dernier par des encouragements implicites.[13]

De même, lorsque le bouc émissaire est délibérément choisi pour dévier la responsabilité de certains membres d'un groupe ou pour conserver l'image de l'organisation, la victime fait face à des conséquences plus ou moins importantes (e.g., perte d'emploi, disgrâce).[13]

Enfin, suite à des persécutions répétées, certains en viennent à considérer qu'il est inévitable pour eux d'assumer ce rôle, qu'il fait partie intégrante de leur existence. [13] Ils s'attendent à être pris pour boucs émissaires où qu'ils aillent et s'exposent ainsi à des processus tels que la prophétie autoréalisatrice.

Réactions possibles de la victime[modifier | modifier le code]

Alors que, dans le rituel traditionnel, la victime était généralement tuée ou exilée après avoir été choisie comme bouc émissaire, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Le phénomène a donc pris une nouvelle forme où les victimes, une fois sacrifiées pour la faute que d'autres ont commis ou pour les échecs du groupe, peuvent revenir ensuite pour demander réparation.[13]

Pour se défendre, le bouc-émissaire émissaire peut faire appel à la loi (comme c'est le cas des procès après des génocides), par la politique comme c'est le cas avec les Commissions de vérité et de réconciliation, ou encore par l'art comme l'a fait Picasso avec sa peinture "Guernica".[29]

Par exemple, certaines personnes incarcérées pendant des années ont été ensuite trouvées innocentes des crimes dont elles étaient accusées. Selon Douglas[13], ces erreurs judiciaires peuvent être interprétées comme un phénomène de bouc émissaire moderne. En effet, les crimes commis dans ce genre de cas concernent généralement des actes violents, qui choquent l'opinion publique, laquelle met la pression sur les forces de l'ordre pour trouver les coupables. Puisqu'il est plus facile de trouver des suspects que des preuves irréfutables de leur culpabilité, une personne peut être choisie selon les mêmes critères utilisés pour sélectionner tout autre bouc émissaire (e.g., différence, antipathie, disponibilité etc.). En ce sens, le phénomène actuel du bouc émissaire a la capacité de s'auto-perpétuer une fois initié, car la victime qui revient demander justice pour les torts commis à son encontre peut ré-enclencher tout le processus.[13] Dans l'exemple de l'erreur judiciaire, l'inspecteur de police en charge de l'affaire pourra être rétrogradé ou contraint de démissionner pour dévier le blâme et calmer les esprits, devenant ainsi le nouveau bouc émissaire.

Il est par ailleurs attendu du leader qu'il assume « la responsabilité symbolique en cas d'échec afin que la recherche de qui ou quoi est véritablement responsable ne détruise pas l'image publique de l'organisation »[Notes 6]. Aussi, dans une organisation en crise où plusieurs personnes occupent des postes à haute responsabilité, celles-ci risquent de se voir blâmées pour la situation et sont conscientes de se trouver dans une position de vulnérabilité. De façon préventive, ces personnes peuvent commencer alors à s'accuser les unes les autres pour s'assurer que nul ne sera le seul à porter l'entièreté de la responsabilité.[13]

Enfin, dans certains cas, les deux parties peuvent conclure un marché (implicite ou explicite). La victime accepte alors le rôle de bouc émissaire et les pertes associées (e.g., en termes de prestige ou de perspectives de promotion) mais tout en gagnant quelque chose en échange (e.g., la liberté d'aller ailleurs ou de changer d'alliance).[13]

Interventions possibles[modifier | modifier le code]

Avant de tenter une résolution, la première chose à faire est de s'assurer qu'on se trouve bien dans une situation de bouc-émissaire. C'est à dire que la victime est bien innocente, au moins en partie, de ce dont elle est tenue pour responsable. [13]

Réactions possibles des leaders[modifier | modifier le code]

Les leaders d'un groupe peuvent avoir, spontanément ou non, plusieurs réactions possibles. Garland et Kolodny[30] ont donné une liste des interventions pouvant être prises par les leaders pour enrayer le phénomène de bouc-émissaire:

  • La composition du groupe est modifiée
  • Des informations sur la situation sont données au groupe
  • Le bouc-émissaire est protégé par le leader
  • Une diversion est créée
  • Tentative de réduction des interactions
  • Une possibilité est donnée au groupe de décharger son hostilité
  • Recherche des motivations derrière le phénomène de bouc-émissaire
  • Tentative de faire le groupe se concentrer sur les aspects positif qu'a le bouc-émissaire pour le groupe
  • Demander au groupe d'exercer un contrôle sur les comportements déplaisant du bouc-émissaire sans pour autant l'exclure.
  • En utilisant des jeux de rôles pour que les membres du groupe prennent conscience de ce qu'il se passe
  • Retirer le bouc-émissaire du groupe

Niveaux d'intervention[modifier | modifier le code]

La résolution du phénomène de bouc-émissaire peut être approchée autant au niveau individuel (en se concentrant sur la victime) qu'au niveau groupal (en se concentrant sur le groupe mettant en place le phénomène). L'idéal étant d'intervenir aux deux niveaux à la fois. On peut aussi s'intéresser au processus lui-même.[13] [31]

Niveau groupal[modifier | modifier le code]
Psycho-éducation[modifier | modifier le code]

Le groupe doit comprendre dans quelle dynamique il se trouve, et doit reconnaître qu'un bouc-émissaire a été désigné (et qu'il est donc totalement, ou en partie, innocent).[13]

Reconnaissance[modifier | modifier le code]
  • Reconnaissance des causes du phénomène

Il faut comprendre pourquoi un bouc-émissaire a été choisi, pourquoi le groupe a préféré avoir recours à ce phénomène plutôt que d'affronter les réelles sources de la tension. [13] [32] [33] Le groupe doit également comprendre pourquoi il a choisit telle victime plutôt qu'une autre et être éduqué au concept de stéréotype qui joue un rôle dans cette sélection. [33]

Il est très difficile pour le groupe de reconnaître qu'il est impliqué dans un processus de bouc-émissaire, car il est difficile de faire la distinction entre les causes rationnelles et irrationnelles qui mènent à la sélection d'un responsable des tensions vécues dans le groupe. [13]

Les causes réelles ne sont pas toujours saisissables. Pour Feldman et Wodarski, il vaut donc mieux se concentrer sur l'ici et maintenant du groupe. On peut, par exemple, s'intéresser à comment la victime et le groupe considèrent le problème. "Ainsi, la nature dynamique de ces forces sociales impliquée dans le phénomène de bouc-émissaire deviendra apparente" [34].

  • Reconnaissance des émotions impliquées

Ken Heap propose de se concentrer sur les émotions en apportant au groupe un "support actif" et une "acceptation totale" de ses émotions et pulsions. Il faut donc pour cela faire ressortir les émotions présentes dans le groupe et éduquer le groupe sur le pouvoir qu'ont ces émotions. Il faut aussi faire prendre conscience aux membres du groupe que la relation entre un stimulus émotionnel et une réponse comportementale n'est pas figée pour toujours et qu'il est possible de la modifier. [35] [13]

Niveau individuel[modifier | modifier le code]
  • Recherche d'information sur la victime

Pour Feldman et Wodarski [34], il faut s'intéresser à l'ici et maintenant. La recherche d'information sur la victime, préalable à une intervention, consiste à s'intéresser à ses réactions face à sa sélection en tant que bouc-émissaire, à ce qui peut être pertinent dans son histoire (famille, écoles, emplois, etc), et à ses traits de personnalité et ses comportements pouvant constituer un terrain propice à être sélectionné comme bouc-émissaire. Il faut aussi s'intéresser au statut et au rôle que le bouc-émissaire a dans le groupe.

  • Ecarter la victime

Ecarter la victime permet au groupe de prendre du recul sur la situation et d'apprendre à gérer ses tensions et ses problèmes sans avoir recours au bouc-émissaire. [32] Mais cette solution ne permet pas au groupe de comprendre pourquoi un bouc-émissaire était nécessaire au départ et le groupe risque de trouver un autre bouc-émissaire parmi ses membres ou parmi des individus proches de lui. [13]

  • Reconnaissance par la victime

Faire prendre conscience à la victime de ses besoins et en particulier dans son besoin d'être considérée comme mauvais ou sans valeur. [32]

Processus[modifier | modifier le code]
  • Attention portée à l'apparition de bouc-émissaire

"Il faudrait essayer d'empêcher certain membre du groupe d'être bloqués dans de tels rôles dès les premières réunions, car il est difficile de retirer une étiquette de déviant une fois qu'elle a été attribuée" [36]

L'intervention au niveau du processus peut se faire dès le début du groupe en prévenant celui-ci de l'existence de ce phénomène et de sa forte probabilité d'apparition. Elle peut aussi avoir lieu dès le début du phénomène en faisant immédiatement prendre conscience au groupe ce qu'il est en train de se passer afin de ne pas laisser les rôles s'installer de cette manière. On peut alors demander au groupe "Qu'est-ce que vous pensez que vous essayer de faire en agissant de cette manière?". Cependant, demander "Pourquoi faites-vous cela à X" n'a que peu d'intérêt. [36]

  • Les 5 principes de Cowger: [37]
  1. Confronter le bouc-émissaire et le groupe avec leurs comportements
  2. Eviter une situation de "gagnant-perdant": si le bouc-emissaire quitte son rôle, le groupe implose, et si le groupe conserve son fonctionnement, le bouc-émissaire est blessé. Il faut donc rester souple dans son intervention pour conserver l'équilibre entre ces deux possibles.
  3. L'intervenant doit faire attention à maintenir une relation avec chaque membre du groupe car ce phénomène concerne le groupe dans son ensemble, et pas uniquement ceux qui y semblent impliqués.
  4. Le processus doit être expliqué et clarifié pour le groupe.
  5. Des règles de base doivent être décidées et des normes développées au sein du groupe.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Dans la fiction[modifier | modifier le code]

  • Dans la Saga Malaussène de Daniel Pennac, le personnage principal, Benjamin Malaussène, est un « Bouc émissaire-né », « profession » officieuse qu'il exerce d'abord dans un grand magasin puis aux Éditions du Talion pour La Reine Zabo.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • James George Frazer, Le Rameau d'or, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 1984 ; Le Bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925.
  • René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.
  • René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961.
  • Dr Yves Prigent, La Cruauté ordinaire, Paris, Desclée de Brouwer, 2003.
  • Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines, n° 3 de la revue éditée par l'association Savoirs et clinique
  • Violence, mimesis et processus victimaire chez René Girard, Cahier de recherche 10-093, IFGE
  • Guillaume Erner, Expliquer l'antisémitisme, Paris, PUF, 2005.
  • J. Dollard, L. W. Doob, N. E. Miller, O. H. Mowrer et R. R. Sears, « Frustration and aggression », Yale University Freer (New Haven),‎ 1939

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Notes[modifier | modifier le code]

  1. "Scapegoat Theory of Prejudice"
  2. "Purifying Scapegoat"; dans Douglas, T. (1995). Chap.4, p.63.
  3. "Malefactor Scapegoat"; dans Douglas, T. (1995). Chap.4, p.63.
  4. "collaborative resistance"; dans Douglas, T. (1995). Chap.7, p. 133.
  5. « [I]t is never random, there being at least a symbolic connection between the victim and the frustration of the scapegoaters. » Douglas, 1995, chap.7, p.133.
  6. «[O]ne of the responsibilities of leadership is to accept symbolic responsibility for failure, so that the search for whoever or whatever may have been truly responsible does not destroy the public image of the organisation.»; Douglas, 1995, chap. 6, p.94.

Références[modifier | modifier le code]

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  2. a et b René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, Paris 1961.
  3. Traité des Semences et des Etoiles
  4. Dollard, Miller et al. (1939).Frustration and aggression, Yale University Press, New Haven, ISBN 0-313-22201-0
  5. Dollard, J., Doob, L., Miller, N., Mowrer, O., & Sears, R. (1939). Frustration and aggression. New Haven, CT: Yale University Press. cal Review, 48, 364-366.
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