Fiodor Dostoïevski

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Fiodor Dostoïevski

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Dostoïevski en 1876

Nom de naissance Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski
Activités Romancier
Naissance 11 novembre 1821
Moscou, Empire russe
Décès 9 février 1881 (à 59 ans)
Saint-Pétersbourg, Empire russe
Langue d'écriture russe
Mouvement Réalisme

Œuvres principales

Signature

Signature de Fiodor Dostoïevski

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (aussi Fédor, Fedor ou Théodore[1] en français) Prononciation du titre dans sa version originale Écouter (en russe : Фёдор Михайлович Достоевский) est un écrivain russe, né à Moscou le 11 novembre (30 octobre) 1821 et mort à Saint-Pétersbourg le 9 février (28 janvier) 1881. Il est généralement considéré comme l'un des plus grands romanciers russes, et a influencé de nombreux écrivains et philosophes.

Après une enfance difficile, il fréquente une école d'officiers et se lie avec les mouvements progressistes russes. Arrêté pour cette raison en 1849, il est déporté dans un bagne de Sibérie pendant quatre ans. Redevenu sous-lieutenant, il démissionne de l'armée en 1860 et s'engage vraiment dans l'écriture. Épileptique, joueur couvert de dettes et d'un caractère sombre, Dostoïevski mène d'abord une vie d'errance en Europe, au cours de laquelle il devient un fervent libéral pour son pays et surtout un patriote convaincu, avant d'être reconnu à son retour en Russie en 1871 après la publication de Crime et Châtiment (1866) et de L'Idiot (1868) qui ouvrent la période de la maturité où l'auteur écrit ses œuvres les plus abouties : L'Éternel Mari (1870), Les Démons (1871) et Les Frères Karamazov (1880).

Les romans de Dostoïevski sont parfois qualifiés de « métaphysiques », tant la question angoissée du libre arbitre et de l'existence de Dieu est au cœur de sa réflexion, tout comme la figure du Christ. Cependant ses œuvres ne sont pas des « romans à thèse », mais des romans où s'opposent de façon dialectique des points de vue différents avec des personnages qui se construisent eux-mêmes, au travers de leurs actes et de leurs interactions sociales.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et premiers écrits[modifier | modifier le code]

Le père de Fiodor, Mikhaïl Andréiévitch Dostoïevski, médecin militaire à l'hôpital des pauvres de Moscou, possède deux villages, acquis en 1831 : Darovoié et Tchermachnia. En 1839, les serfs de Darovoié, qu'il a maltraités, l'assassinent. Sa mère, Maria Fiodorovna Netchaïev, était décédée de la tuberculose deux ans plus tôt, le 27 février 1837[2].

Après en avoir réussi l'examen d'entrée, Dostoïevski intègre l'École supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg en 1838. Il effectue sa scolarité dans l'indigence, n'ayant parfois pas de quoi se nourrir, car son oncle (qui l'accueille) refuse de lui envoyer suffisamment d'argent. C'est un élève taciturne, au regard mystérieusement mélancolique, qui ne s'intègre pas bien à l'école. Il méprise le matérialisme et le carriérisme de ses camarades. Il y lit avec ferveur Shakespeare, Goethe, Victor Hugo et surtout Schiller, auteur déterminant dans sa vocation d'écrivain. En 1842, il est nommé sous-lieutenant et entre en tant que dessinateur à la direction du Génie.

Pendant l'été 1844, il démissionne pour se consacrer à son premier roman, Les Pauvres Gens[3]. Loué par le poète Nikolaï Nekrassov et l'influent critique Vissarion Belinski, le roman est publié en janvier 1846 et connaît un succès public certain. Dostoïevski se retrouve alors propulsé au rang de « nouveau Gogol » et se pavane dans les cercles mondains de Saint-Pétersbourg[4]. Bientôt, l'élite commence à railler son manque de tenue, son air abattu. Ivan Tourgueniev publie une satire en vers, où il le qualifie de « chevalier à la triste figure » et d'« aimable fanfaron »[5],[6]. C'est lors d'une de ces soirées que l'écrivain connaît vraisemblablement sa première crise d'épilepsie (non diagnostiquée comme telle)[7]. Sa disgrâce est accélérée par la publication de ses romans suivants, Le Double et La Logeuse, qui ne rencontrent pas le succès escompté.

En 1847, il fréquente le cercle fouriériste de Mikhaïl Petrachevski, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, qui lutte contre l'absolutisme de Nicolas Ier. Il n'adhère pas à un système en particulier (ses opinions se sont progressivement déplacées vers le mysticisme slavophile et le libéralisme), mais cherche à maintenir une présence dans les milieux intellectuels progressistes pétersbourgeois. Il ne fréquente pas ces cercles pour fomenter de réelles actions révolutionnaires mais pour discuter d'idées nouvelles et surtout parler de l'avenir de la Russie. Cette même année, il fait sa première crise d'épilepsie, à 26 ans.

Le bagne d'Omsk[modifier | modifier le code]

En avril 1849, les membres du cercle Petrachevski sont arrêtés ; Dostoïevski est emprisonné. L'empereur Nicolas Ier voit resurgir le spectre du complot des décabristes, un mouvement insurrectionnel qui s'était propagé dans l'armée et avait abouti à la sanglante émeute du 14 décembre 1825. Après un simulacre d'exécution sur la place Semenov le 22 décembre 1849, le tsar graciant les prisonniers au moment même où ils allaient être exécutés, la condamnation à mort est commuée en exil de plusieurs années et la peine en déportation dans un bagne de Sibérie.

En 1850, Dostoïevski arrive à Omsk (Souvenirs de la maison des morts, 1860)[8]. Les punitions corporelles lui sont épargnées sur l'intervention de M. de Grave, un officier d'origine française.

Dans les baraquements, il partage sa vie avec des forçats de droit commun. Il écrit dans sa correspondance : « Je n'ai pas perdu mon temps : j'ai appris à bien connaître le peuple russe, comme peut-être peu le connaissent ». L'intellectuel de salon qu'il était commence alors son évolution : « J'étais coupable, j'en ai pleine conscience... J'ai été condamné légalement et en bonne justice... Ma longue expérience, pénible, douloureuse, m'a rendu ma lucidité... C'est ma croix, je l'ai méritée... Le bagne m'a beaucoup pris et beaucoup inculqué. » Il rencontre au bagne « les hommes les plus richement doués, les plus forts de tout notre peuple... », et se rapproche ainsi du « peuple russe » orthodoxe, rapprochement qui nourrira plus tard son mysticisme slavophile.

Cette période déterminante se retrouve dans plusieurs passages importants de ses livres, dont une partie de Crime et Châtiment.

Après le bagne[modifier | modifier le code]

Sa peine se termine en 1854 et il est affecté comme officier à un régiment de Sibérie où il épouse Maria Dmitrievna Issaïeva en 1857. Il recommence à écrire : les Souvenirs de la maison des morts, récit romancé de sa vie au bagne, puis une comédie, Le Bourg de Stépantchikovo et sa population.

En 1860, il obtient sa retraite comme sous-lieutenant et l’autorisation de rentrer vivre à Saint-Pétersbourg, sous la surveillance de la police secrète. Il renoue alors avec les libéraux et fonde avec son frère Mikhaïl une revue modérée et nationaliste, Le Temps, où paraît notamment Souvenirs de la maison des morts. Cette revue est interdite en 1863 car un article publié, à propos de l'insurrection polonaise, est jugé trop contestataire par la censure. Pour la remplacer, les deux frères fondent la revue L'Époque, mais qui rencontre moins de succès. L'arrivée au pouvoir du nouvel empereur Alexandre II en 1855 amène de nombreuses réformes en Russie. Le servage est aboli en 1861. Malgré ces ouvertures politiques, on assiste à l'émergence de mouvements révolutionnaires violents, ce qui inquiète beaucoup Dostoïevski. Il commence déjà à polémiquer de plus en plus sévèrement avec les socialistes[9] qui considèrent l'homme comme raisonnablement et « fondamentalement bon » et que la science conduit obligatoirement vers la lumière. Dostoïevski raille sa « sainteté la chimie ».

Les années d'errance[modifier | modifier le code]

Dostoïevski en 1863.

En 1862, il voyage pour la première fois en Europe occidentale, où il rencontre Apollinaria Souslova, qui devient sa maîtresse.

Sa femme Maria, puis son frère Mikhaïl, meurent en 1864. Il revoit la jeune Apollinaria (Paulina) Souslova, qui refuse sa demande en mariage ; il épouse Anna Grigorievna Snitkine en 1867. Il est couvert de dettes et doit fournir de quoi vivre à la veuve et aux enfants de son frère qu'il a adoptés. Pour échapper aux créanciers, il continue à voyager et tente de faire fortune à la roulette. On trouve des échos de sa passion maladive du jeu dans Le Joueur (1866) et L'Adolescent (1875). Il publie en parallèle son Journal d'un écrivain.

Ces années d'errance et de troubles marquent profondément Dostoïevski. Son aversion pour l'Europe et la démocratie grandit. Il commence Les Carnets du sous-sol alors qu'il veille le corps de sa femme défunte. Cette longue nouvelle sert de « laboratoire aux grands romans »[10]: en réponse au roman Que faire ? du révolutionnaire Nikolaï Tchernychevski, il y développe une réflexion théologique sur la place de l'homme moderne et les limites de sa liberté dans la Création. Selon Dostoïevski, l'égalité démocratique n'efface pas la violence des rapports humains mais l'exacerbe au contraire. En outre, en détruisant Dieu et la monarchie, l'homme crée selon lui un monde dominé par le matérialisme, l'individualisme et l'égoïsme. Sa pensée le conduit alors à revenir dans le giron de l'Église orthodoxe et à développer sous forme de roman une philosophie religieuse orthodoxe[11].

Il s'oppose à la démocratie bourgeoise parce qu'elle donne une place trop importante à l'argent. Il admire en revanche la liberté de la presse, lui qui a souffert de la censure en Russie. De son incarcération en 1849, jusqu'à la publication des Frères Karamazov en 1879, Dostoïevski se trouve placé sous la surveillance des services secrets du tsar qui révisent son courrier, surveillent ses relations et contrôlent ses bagages aux frontières.

Politiquement, il est un fervent libéral pour son pays et surtout un nationaliste convaincu. Il aime le peuple russe avec passion et hait profondément les usuriers qui saignent le bon peuple. Le crime de Crime et Châtiment consiste d'ailleurs dans la vengeance gratuite d'un étudiant contre une usurière.

La maturité[modifier | modifier le code]

Portrait par Vassili Perov (1872)

Il engage Anna Grigorievna Snitkine comme secrétaire et l'épouse peu après 1867 alors qu'elle n'a qu'une vingtaine d'années[12]. Grâce à son esprit pratique et à sa volonté, la situation du ménage s'améliore considérablement. Dostoïevski renonce au jeu et se met à travailler régulièrement, publiant ses œuvres les plus abouties : Crime et Châtiment, L'Idiot, Les Démons.

Ce dernier roman est inspiré d'un fait divers tragique : l'assassinat par les siens d'un des membres du groupe révolutionnaire de Serge Netchaïev. Son œuvre romanesque s'achève par Les Frères Karamazov, qu'il publie à l'âge de 59 ans. Cette œuvre incarne l'apogée de Dostoïevski. Le roman synthétise ses deux plus grands thèmes de réflexion : la force irrationnelle de la passion et l'existence de Dieu. Ce livre connaît un succès immense et assoit la place de Dostoïevski parmi les grands écrivains russes. En 1880, son Discours sur Pouchkine, où il évoque sa vision sur le rôle de la Russie dans le monde, fait de lui un héros national acclamé tant par la jeunesse, les femmes russes que par ses anciens ennemis (Ivan Tourgueniev au premier rang).

Ses dernières années restent marquées par des discours enflammés sur l'âme et le peuple russes ainsi que sur la supériorité du « génie russe » sur les autres nations. Il attribue un rôle messianique au peuple russe, seul peuple capable de comprendre tous les autres et d'avoir ses spécificités nationales. Selon lui, le peuple russe a intrinsèquement pour mission d'apporter le bonheur à l'humanité.

À la fin de sa vie, Dostoïevski est un fervent croyant et a abandonné l'agnosticisme de ses premières années. Homme en dehors des systèmes (et notamment en dehors des Églises), il reconnaît le Christ comme prophète ayant révélé la Vérité.

Il succombe à une hémorragie le 9 février 1881. Ses obsèques nationales ont lieu le 12 février 1881 et sont suivies par trente mille personnes[13],[14]. Il est enterré au cimetière Tikhvine à Saint-Pétersbourg.

L'œuvre[modifier | modifier le code]

Les sources : Dostoïevski lecteur[modifier | modifier le code]

Avant de devenir écrivain, Dostoïevski est dès l'adolescence un lecteur passionné. On trouve ainsi une évocation du bonheur de la lecture dans Nétotchka Nezvanova. Il a une excellente connaissance de la littérature européenne de son temps. Byron, Balzac, Dickens, Victor Hugo, E. T. A. Hoffmann figurent parmi ses auteurs favoris. Dans ses premières années, il est également volontiers lecteur de romans populaires, notamment des feuilletonistes français Eugène Sue ou Paul de Kock.

Balzac a toutefois une influence déterminante sur l'écrivain russe, qui traduit dès 1844 Eugénie Grandet, dont il s'inspire pour son premier roman, Les Pauvres Gens. Bienstock voit en Balzac une source d'inspiration de Dostoïevski, tant dans la forme (on retrouve dans Les Pauvres Gens des expressions du père de La Comédie humaine) que dans le fond[15].

C'est aussi chez ses prédécesseurs russes Pouchkine et Gogol qu'il puise une part de son inspiration littéraire, notamment le mélange de styles réaliste, grotesque et épique, caractéristique de cette tradition.

Il montre également un grand intérêt pour le théâtre (Racine, Shakespeare, Schiller, Molière en particulier). De fait, ses romans se présentent fréquemment comme des suites de scènes dramatiques presque entièrement dialoguées. On rencontre encore des dispositifs classiques du théâtre tels que le quiproquo ou le témoin caché.

À cette passion pour la lecture s'ajoute celle pour la critique littéraire et le débat d'idées en général. Dans les Souvenirs de la maison des morts, le narrateur relate l'émotion intense qu'il ressent lorsqu'il parvient à se procurer pour la première fois depuis de nombreuses années une revue littéraire. Les allusions à la littérature contemporaine parsèment l'œuvre de Dostoïevski, sous forme de parodie, d'attaque directe ou implicite, notamment contre le romantisme.

Le style romanesque[modifier | modifier le code]

L'une des caractéristiques les plus frappantes des romans de Dostoïevski est l'outrance des personnages et des situations. On rencontre ainsi des débauchés nihilistes, des femmes fatales, des mères prostituant leurs enfants, des alcooliques invétérés, de nombreux personnages à la limite de la folie (mégalomanie, délire de persécution, sadisme...), mais aussi des « saints » incarnant l'idéal chrétien, tel le starets Zossima ou le prince Mychkine. Toute une palette de figures se décline allant du personnage démoniaque, comme Rogogine, au fol-en-Christ comme le prince Mychkine. Mais les opposés s'attirent malgré tout et la somme des excès ne peut aboutir qu'à une destruction totale[16]. Les meurtres, les ruines soudaines, les mariages annulés, les maladies mortelles, les suicides se succèdent, parfois à la limite de la vraisemblance. L'intensité de ces scènes est encore relevée par l'utilisation de la narration à la première personne (Le Joueur, L'Adolescent, Humiliés et offensés entre autres) ou par l'utilisation du dialogue.

Les personnages de Dostoïevski ont en outre la particularité d'évoluer au cours du roman, et souvent radicalement, tel le Raskolnikov de Crime et Châtiment ou Arkadi Dolgorouki dans L'Adolescent. Ce trait marque une profonde rupture avec la tradition littéraire qui privilégie l'unité et la cohérence des personnages et ouvre vers la modernité littéraire.

Une place considérable est dévolue aux dialogues. C'est ainsi que le critique russe Mikhaïl Bakhtine a été amené à définir le concept de dialogisme pour caractériser le style romanesque de Dostoïevski. Le roman dostoïevskien se présente comme une confrontation des points de vue « existentiels » des différents personnages, qui s'expriment dans des styles différents. Le burlesque peut ainsi côtoyer le tragique, et le sentimentalisme le cynisme. Dostoïevski apporte un soin particulier au réalisme des dialogues, en utilisant des expressions populaires, des digressions, des interruptions.

Chacun des personnages se définit par rapport aux autres, par imitation ou par opposition. De nombreux romans (souvent burlesques) sont bâtis sur les relations d'amour et de haine entre deux personnages très semblables ou complémentaires : Le Double, mais aussi Le Bourg de Stépantchikovo et sa population ou L'Éternel Mari. On trouve également de longues scènes impliquant des discussions houleuses avec de nombreux personnages (L'Idiot ou Les Démons). Mais Dostoïevski est également l'un des premiers à présenter des romans sous forme de monologue (Les Carnets du sous-sol, La Douce, L'Adolescent). Même dans ces monologues, le principe dialogique est à l'œuvre : le narrateur s'adresse à un public imaginaire, répond à ses objections, cherche à le séduire ou à le défier.

La confrontation des points de vue entraîne une grande variété des styles, d'une œuvre à l'autre, mais aussi au sein d'un même texte. Des épisodes grotesques ou bouffons sont intercalés au milieu de scènes dramatiques (Le Bourg de Stépantchikovo et sa population), comme dans les pièces de Shakespeare. On notera enfin les caractéristiques propres à la publication sous forme de feuilleton : foisonnement des intrigues, digressions, mais aussi incohérences, caractéristiques que l'on peut retrouver dans d'autres œuvres contemporaines telles que La Maison d'Âpre-Vent de Dickens ou La Foire aux vanités de Thackeray.

La relation de l'Homme au monde[modifier | modifier le code]

Les thèmes philosophiques, religieux et politiques occupent une place centrale dans l'œuvre de Dostoïevski.

C'est lors de son passage au bagne que se développe la force spirituelle de Dostoïevski. Il ne s'endurcit pas, il ne se révolte pas et accepte les révélations qui lui arrivent peu à peu sur la Russie, le peuple russe, la monarchie russe et la religion. Il écrit dans une correspondance : « Je te jure que je ne perdrai pas espoir et garderai purs mon esprit et mon cœur... Je dois vivre... Ces années ne seront pas stériles. » Au fond de son enfer, il rencontre le Christ, et sa foi renouvelée va désormais le guider dans sa vie privée, dans sa vie d'écrivain et dans sa vie politique : « ... il n'est rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ... Désormais, je n'écrirai plus d'âneries. »

Mais cette découverte du Christ n'implique pas un retour à la religion. À cet égard, Kirilov, personnage des Démons, imagine que Jésus mourant ne s'est pas retrouvé au Paradis : « Les lois de la nature, dit l'ingénieur, ont fait vivre le Christ au milieu du mensonge et mourir pour un mensonge ». Ce qui fait dire à Albert Camus analysant l'œuvre de Dostoïevski, que « Jésus incarne bien tout le drame humain. Il est l'homme parfait, étant celui qui a réalisé la condition la plus absurde. Il n'est pas le Dieu-homme, mais l'homme-dieu. Et comme lui, chacun de nous peut être crucifié et dupé - l'est dans une certaine mesure. »[17]

La question du Christ, et de l'existence de Dieu, est en fait au cœur de sa réflexion, ainsi que Dostoïevski lui-même l'affirme, parlant des Karamazov : « La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j'ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie: l'existence de Dieu. »[18]

Dostoïevski penseur[modifier | modifier le code]

Lorsque l'on cherche à définir la pensée de Dostoïevski, on se heurte d'emblée à une difficulté : son œuvre romanesque comporte très peu d'interventions directes de l'auteur comme on en trouve souvent dans les romans du XIXe siècle. Ce ne sont pas des « romans à thèse », mais des romans où s'opposent de façon dialectique des points de vue différents. Ainsi, dans Les Frères Karamazov, Aliocha le croyant s'oppose à Ivan le sceptique, mais l'auteur fait de chacun un personnage cohérent et touchant. Rien ne serait donc plus trompeur que de prêter à Dostoïevski les opinions de ses personnages. C'est avec la plus grande prudence qu'il faut lire les citations extraites de son œuvre romanesque.

Il existe bien une pensée originale chez Dostoïevski, notamment au vu de son influence sur de nombreux philosophes tels que Nietzsche, André Suarès, Albert Camus, les existentialistes, René Girard, ou encore sur la psychologie. À ce sujet, Freud écrit un article « Dostoïevski et le parricide ».

C'est à travers son œuvre romanesque prise dans son ensemble et non dans les paroles de ses personnages qu'il faut chercher cette pensée, principalement d'ordre ontologique, voire anthropologique.

L'une des idées forces de Dostoïevski est l'existence chez tout être humain d'un besoin inné d'imitation. Le thème de l'imitation est récurrent dans son œuvre, qu'il s'agisse d'un personnage historique (Napoléon Ier dans Crime et Châtiment, James de Rothschild dans L'Adolescent) ou d'un autre personnage romanesque (Le Double, Nétotchka Nezvanova, L'Éternel Mari, etc.) Ce besoin d'imitation porte en lui une tension entre admiration et rivalité qui peut dégénérer en fusion passionnelle comme en haine acharnée. C'est en repérant ce thème dans l'œuvre de Dostoïevski (et d'autres auteurs) que René Girard élabora son concept de désir mimétique. Pour Dostoïevski, seule l'imitation du Christ, du fait de sa nature à la fois divine et humaine, sublime et humble, peut déboucher sur une société juste et sans violence.

Selon Dostoïevski, la société démocratique dans laquelle la Russie est brutalement projetée au cours des années 1850 ne fait que rendre les conflits plus violents. Elle promet en effet à chacun un égal droit à la réussite et à la gloire : serfs affranchis, petits fonctionnaires, étudiants pauvres se sentent à égalité avec les nobles ou les grands bourgeois. Inévitablement, les obstacles et les rigidités sociales engendrent alors frustrations et amertume (cf. Les Carnets du sous-sol). C'est d'ailleurs le point de départ du concept de ressentiment chez Nietzsche. Pour le philosophe russe Léon Chestov, Dostoïevski se rapproche de Nietzsche « en ce que leurs œuvres contiennent non pas une réponse mais une question : peuvent-ils encore concevoir quelque espoir, ceux qui ont repoussé la science et la morale ? Autrement dit : la philosophie de la tragédie est-elle possible ? » Léon Chestov avance que les romans métaphysiques de Dostoïevski sont une réponse à La Critique de la raison pure et de la science positive de Kant.

De plus, la proximité de la pensée de Dostoïevski avec l'existentialisme est telle qu'on a pu le compter parmi les fondateurs de ce courant philosophique, au même titre que Kierkegaard. En effet ses personnages se construisent au travers de leurs rapports dialectiques à autrui, de leurs actes ou de leurs interactions sociales, par imitation ou opposition. Il montre également la part d'angoisse associée au libre arbitre (voir par exemple l'apologue du Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov).

Enfin, Daniel S. Larangé attire l'attention sur les « détournements » opérés lors de la réception et de la traduction de l'œuvre de Dostoïevski en France, orchestrés notamment par Eugène-Melchior de Vogüé qui en « dénature » le style afin de lui assurer la bienveillance de la critique. Le naturalisme s'est alors empressé de condamner l’œuvre du maître russe. Dès lors, Dostoïevski est seulement connu en France à travers des traductions peu précises ou des adaptations ; des écrivains comme Gide ou Nathalie Sarraute vont l'interpréter à leur manière[19].

Citations[modifier | modifier le code]

  • « Les idéaux se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. » (Les Nuits blanches).
  • « Mais alors, que deviendra l'homme, sans Dieu et sans immortalité ? Tout est permis, par conséquent, tout est licite ? » (Dmitri Karamazov à Rakitine, Les Frères Karamazov, XI,IV: L'hymne et le secret) ;
  • « Je dois te faire un aveu, commença Ivan. Je n'ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C'est précisément le prochain qu'il est impossible d'aimer, peut-être seulement le lointain. » (Ivan Karamazov à Aliochka, Les Frères Karamazov; V,IV: La rébellion) ;
  • « Je triompherai de toute ma douleur juste pour pouvoir dire “je suis”. » (Dmitri Fiodorovitch Karamazov, accusé de parricide, Les Frères Karamazov) ;
  • « La beauté est une énigme. », (prince Mychkine, L'Idiot);
  • « J'admets que deux fois deux quatre est une chose excellente, mais s'il faut tout louer, je vous dirais que deux fois deux cinq est aussi une chose charmante. » (Les Carnets du sous-sol) ;
  • « Nos désirs sont presque toujours erronés à cause d'une conception erronée de nos intérêts. » (Les Carnets du sous-sol) ;
  • « Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : “Bonjour ! Comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien. Au mois de mai on m’ajoutera un étage.” Ou bien : “Comment va la santé ? Demain on me répare.” Ou bien : “J’ai failli brûler, Dieu ! Que j’ai eu peur !” Etc. » (Les Nuits Blanches).
  • « Oui, l'homme a la vie dure ! Un être qui s'habitue à tout. Voilà, je pense, la meilleure définition qu'on puisse donner de l'homme. » (Souvenirs de la maison des morts).
  • « J'ai un projet : devenir fou ! »
  • « Dostoïevski est la seule personne qui m'ait appris quelque chose en psychologie. » (Friedrich Nietzsche) ;
  • « Vivre sans espoir, c'est cesser de vivre. » (Fédor Dostoïevski).
  • « Est-il vrai, prince, que vous ayez dit une fois que la « beauté » sauverait le monde ? Messieurs, cria-t-il en s’adressant à toute la société : — le prince assure que la beauté sauvera le monde ! » (L'Idiot).

Œuvre[modifier | modifier le code]

Romans[modifier | modifier le code]

Nouvelles[modifier | modifier le code]

Chronique[modifier | modifier le code]

Correspondance[modifier | modifier le code]

  • Correspondance, en 3 tomes, Édition Bartillat, 2003. Intégrale présentée et annotée par Jacques Catteau ; traduite du russe par Anne Coldefy-Faucard

Carnets[modifier | modifier le code]

  • Carnets : éditions Payot et Rivages, Paris, 2005. Extraits des carnets de l'auteur de 1872 à 1881.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dénomination utilisée par Dostoïevski lui-même. Par exemple lorsqu'il habita à Genève : « M-r Theodore Dostoiewsky, Suisse, Genève, poste restante » (Lettre du 28 août 1867 à à Apollon Maikov).
  2. Plus précisément de phtisie, une forme de tuberculose. Cf : Fedor Dostoïevski, Les Démons (Les Possédés), chronologie, p. 751, (ISBN 2070394166)
  3. ibid.
  4. Leonid Grossman, Dostoïevski, p. 77.
  5. Leonid Grossman, Dostoïevski, p. 78.
  6. Henri Troyat, Dostoïevski, Édition Fayard, 1996, p. 89.
  7. Leonid Grossman, Dostoïevski, p. 79.
  8. Épisode relaté dans le cycle romanesque La lumière des justes de Henri Troyat
  9. Il écrira plus tard que « le socialiste chrétien est plus dangereux que le socialiste athée » dans Les Frères Karamazov (1877).
  10. Daniel S. Larangé
  11. Récit et foi chez Fédor M. Dostoïevski. Contribution narratologique et théologique aux « Notes d'un souterrain » (1864) de Daniel S. Larangé
  12. Leur fille Sophie est morte à Genève en 1868, âgée de trois mois, et est ensevelie au Cimetière des Rois.
  13. Ibid., p. 754.
  14. Selon Jacques Catteau, ce nombre s'élevait à 60 000. (A.G. Dostoïevskaïa, Mémoires d'une vie, préface p. 7.
  15. « Dostoïevski et Balzac. Chronique des lettres françaises », agora.qc.ca
  16. Daniel S. Larangé, L'Idiot, au plus haut de la schizophrénie russe, Magazine littéraire 524/3 (2012), pp. 80-81
  17. Le mythe de Sisyphe, Folio essais p.145-146
  18. Le Mythe de Sisyphe, Folio essais p.150
  19. Daniel S. Larangé, Dostoïevski en France : le naturalisme français à la rencontre du réalisme fantastique russe, Communio Viatorum XLVI/3 (2004), pp. 240-283 http://www.etf.cuni.cz/cv/comm3_2004.pdf
  20. Œuvre écrite à trois mains, Dostoïevski, Nikolaï Nekrassov et Dmitri Grigorovitch.
  21. Texte supprimé par l'auteur dans l'édition de 1860. Source : Fedor Dostoïevski, Récits, chroniques et polémiques, note de Gustave Aucouturier p. 1689, Bibliothèque de la Pléiade

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]