Pari de Pascal

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Le Pari de Pascal est le nom donné au fragment 233 (édition Brunschvicg[1]) des Pensées de Blaise Pascal où, sur le modèle de sa solution du problème des partis, il met à plat le gain que l'on peut avoir en croyant en Dieu. Le but de son exercice est probablement de convaincre ceux de ses contemporains qui prisent beaucoup le milieu du jeu, et seront plus accessibles à ce genre d'argument qu'à des considérations de théologie pure. Il semble aussi, en raison des dernières lignes du Pari (reproduites in extenso en bas de cette page), que Pascal a sans doute voulu aussi dire simplement que l'acte de foi n'était pas moins raisonnable que beaucoup de gestes que nous posons dans la vie quotidienne dont le fondement ne paraît pas plus certain : « [...] combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur la mer, les batailles ! [...] quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison[2]... »

La démonstration de Pascal[modifier | modifier le code]

« Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. »

— Blaise Pascal, Pensées (1670)[3]

Explication[modifier | modifier le code]

Le pari de Pascal peut se résumer ainsi :

Dieu existe Dieu n'existe pas
Vous pariez sur l'existence de Dieu Vous allez au paradis = vous gagnez indéfiniment (-b +∞) Vous retournez au néant = vous perdez votre mise (−b +0)
Vous pariez sur l'inexistence de Dieu Vous brûlez en enfer = vous perdez indéfiniment (+b -∞) Vous retournez au néant = vous gagnez votre mise (+b +0)

Note : ±b, nombres réels finis, représente les plaisirs d'une vie libertine ou les privations d'une vie vertueuse, ±∞ représente le poids d'une éternité de bonheur ou d'une éternité de malheur. Dans les écrits de Pascal b est noté ε (epsilon)

Explication pascalienne[modifier | modifier le code]

Il en déduit que, ne pouvant départager l'existence ou non de Dieu, ces deux hypothèses ont la même probabilité. Il en découle que croire en Dieu serait une solution statistiquement plus avantageuse.

On reconnaît un type de présentation qui sera plus tard celui de la théorie des jeux (à ceci près qu'on étudie ici une liste de cas, et non la réaction d'un adversaire qui cherche par principe à vous contrer).

Minimax[modifier | modifier le code]

Une explication peut être faite en termes de minimax, comme pour le poker ou l'inférence bayésienne. La stratégie "minimax" consiste à MINimiser la perte MAXimale. Ici, personne ne peut démontrer si Dieu existe ou pas, et pourtant toi, ami libertin joueur de cartes, tu es embarqué, tu es obligé de parier. Le meilleur pari est celui qui minimise la perte maximale de chaque ligne, c’est-à-dire :

  • ligne 1, vous pariez sur l'existence de Dieu, la perte maximale (−b+0) = −b
    (−b = privation de plaisirs due à une vie vertueuse= tu gardes ta mise, 0 = inexistence du paradis et de l'enfer, +∞= une éternité au paradis)
  • ligne 2, vous pariez sur l'inexistence de Dieu, la perte maximale (+b−∞) = −∞
    (+b = plaisirs terrestres dont vous avez bien profité, −∞ = une éternité de souffrance car vous allez en enfer)

Bilan : le MINIMUM des pertes (−b et −∞) est −b. Où se trouve ce −b ? sur la ligne 1, celle où tu paries sur l'existence de Dieu. Donc toi, libertin rationnel joueur de cartes, en pariant sur l'existence de Dieu tu minimises ta perte maximale, (-b car tu auras parié sur l'existence de Dieu, tu te seras privé des plaisirs terrestres), c'est ta stratégie gagnante, il n'y en a pas d'autre.

Matrice du MINIMAX Si Dieu existe Si Dieu n'existe pas Perte max. de la ligne
Pari sur existence −b+∞ −b+0 −b+0 = −b
Pari sur inexistence +b−∞ +b+0 +b−∞ = −∞

En réalité Pascal a une forte tendance à considérer que b=0, bien plus, il ne mentionne pas dans sa comparaison les plaisirs d'une vie libertine ou les privations d'une vie vertueuse mais le paramétrage de la matrice du minimax ci-dessus a été établi avec b strictement positif pour prendre en compte par avance l'objection des libertins (Méré ou Mitton d'après Michel Le Guern) qui feraient tout de même remarquer que la jouissance de plaisirs terrestres vaut plus que zéro et la privation vertueuse des mêmes plaisirs n'est pas un sacrifice anodin.

Critique du pari[modifier | modifier le code]

En suivant le raisonnement de Hans Jonas (Le Principe responsabilité), on peut opposer à Pascal l'objection suivante : si je choisis de croire en Dieu, je dois vivre en accord avec cette croyance pour gagner la vie éternelle ; cela suppose de renoncer à la vie terrestre. Si je gagne je gagne tout, mais si je perds, c'est-à-dire si Dieu n'est pas, la différence doit se faire entre ma vie vécue et le néant de la mort. Or, entre la vie et le néant la différence est incommensurable, si bien qu'en pariant sur l'existence de Dieu, j'ai perdu quelque chose d'inestimable. Mais si je vis en athée, et que Dieu est, je perds aussi quelque chose d'inestimable, la béatitude éternelle. Dans les deux cas la perte est infinie.

À la lumière de la formalisation par le Minimax, on voit que la différence entre Hans Jonas et Pascal porte sur leur pondération du "néant" qui n'est pas valué "0" mais "−∞" (les cases Dieu n'existent pas), et Jonas dit que ce −∞ (j'ai perdu quelque chose d'inestimable) est ex æquo avec le −∞ de l'enfer (case au croisement de pariez sur l'inexistence de Dieu et Dieu existe). Dans les deux cas c'est bien le même raisonnement qui est suivi, avec des nuances de paramétrage.[réf. nécessaire] On peut aussi voir différents niveaux d'infinis; Hans Jonas estime en fait que b (la vie) n'est pas un réel mais l'infini.

Par ailleurs, dire qu'un non-croyant perd forcément la béatitude éternelle est discutable.

Limite de la critique : L'interprétation de "renoncer à sa vie terrestre" pour vivre en croyant est dénaturée. Pour les chrétiens, il s'agit seulement de vivre en aspirant à autre chose qu'au futile, etc. Pascal se situe dans un contexte chrétien, dans lequel la vie éternelle commence déjà ici-bas, et où l'on peut être pleinement heureux tout en vivant en croyant. Alors vivre en croyant, que Dieu existe ou non, n'implique pas du tout de "perdre" sa vie... au contraire.

Une autre critique du Pari : Le pari de Pascal repose sur une erreur de logique, celle d'utiliser une fausse dichotomie, de présenter l'idée qu'il n'y a que deux choix. Croire en Dieu, oui, mais croire en lequel ? D'un point de vue extérieur, il y a des dizaines de possibilités, où chacune prévoit une vie après la mort désagréable si on ne se conforme pas à un certain dogme. Dans le meilleur des cas, peu importe le choix sauf un, on perd tout dans la mort, alors qu'on a perdu aussi dans la vie. Critique de la critique : toutes les options ne prévoient pas une vie après la mort désagréable... et le paradis ? car enfin la religion catholique intègre bien la miséricorde de Dieu. De plus, partant du principe que l'on peut être pleinement heureux en vivant en croyant, que Dieu existe ou non, pourquoi parler de "vie perdue" s'il n'existait pas ? Pascal dit bien "RIEN n'est perdu, et non "PEU" est perdu.

Un autre reproche courant au pari de Pascal est de présenter un "dieu des hypocrites". Peut-on vraiment accéder au paradis si l'on croit en Dieu seulement sur la base d'un pari, seulement pour tenter d'obtenir le paradis au cas où dieu existerait ?

Limite de la critique : Pascal présente l'existence de Dieu comme incertaine, et la foi comme irrationnelle, précisant que ce ne peut être autrement, et qu'il est sage et rationnel que ce soit ainsi (puisque tout est incertain, sinon on ne ferait plus rien). Ainsi, puisque de toute manière on ne sait pas si Dieu existe, en faisant ce pari qu'Il existe, au moins en attendant on espère... "peut-être ainsi, Dieu se fera-t-il connaitre à nous entre temps".

Une autre critique, consiste à contester radicalement que la proposition "dieu est" se joue à croix ou pile selon une répartition 1/2 contre 1/2 : si l'on estime la probabilité que "dieu soit" comme étant nulle, alors la conclusion du pari Pascalien ne tient plus.

Selon la version récente des "Pensées" de l'édition Pocket établie par Philippe Sellier, le texte du pari s'appelait originairement "Lettre pour ôter les obstacles, ou discours de la machine", et avait pour but non pas de convaincre le lecteur d'opter pour la religion chrétienne (cette tâche étant le but des différents arguments présentés dans l'apologie de Pascal, la lettre leur servant de prologue), mais plutôt qu'occasionner en lui une prise de conscience afin qu'il se libère de l'emprise qu'ont sur lui ses habitudes terrestres (les obstacles) afin de pleinement s'adonner à la recherche de la vérité et juger quelle religion est la bonne à suivre (une part des Pensées contient d'ailleurs une critique de l'islam et du paganisme).

Laurent Thirouin dans "le Hasard et les règles. Le modèle du jeu dans la Pensée de Pascal" argue que le pari n'a pas pour but de convaincre de croire en Dieu, mais de prouver que la raison ne peut pas convaincre puisque même s'il est raisonnable (c'est-à-dire logiquement démontrable) qu'il est préférable de croire, un athée ne se convertira pas, preuve que la non croyance en Dieu n'est pas fondée en raison. Le reste de l'ouvrage projeté avait justement pour but de convaincre, le pari n'étant que la démonstration que la croyance ou la non croyance n'est pas fondée en raison.

Agir dans l'incertitude semble raisonnable[modifier | modifier le code]

À la fin de la présentation du pari sous l'angle mathématique, Pascal en revient à une approche plus ordinaire et écrit, soulignant le caractère raisonnable de la démarche qu'il propose en matière de foi : « S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la Religion ; car elle n'est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur la mer, les batailles ! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout car rien n'est certain ; et qu'il y a plus de certitude à la Religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n'est pas certain que nous voyions le jour de demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la Religion : il n'est pas certain qu'elle soit. Mais qui osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain ; par la règle des partis, qui est démontrée[2]. »

C'est aussi ce que l'écrivain catholique Joseph Malègue met en avant plus près de nous : « Tandis qu'en tout le champ des vérités spectaculaires, une difficulté, une lacune, une ombre n'outrepassent point leurs frontières légitimes ni ne suppriment par ailleurs la lumière ; tandis que nous acceptons en toute science de la nature et de la vie, des cavernes inexplorées et même inexplicables, dans le monde des vérités de la Foi, une zone d'anxiétés et de contre-évidences affectives, une région trouble et tremblée dépasse d'habitude le territoire précis, licitement occupé par la difficulté génératrice. On se sent entraîné par une sorte de contagion et de vertige moral[4]. »[pas clair]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les Pensées étant des fragments publiés de façon posthume, leur ordre diffère selon les éditions. Les tableaux de correspondance proposés à la fin des volumes permet de faire le lien entre les différentes éditions.
  2. a et b Pascal, Pensées, Nouvelle édition illustrée et annotée par Henri Massis, Audin, Paris, 1949, p. 195.
  3. Partis et Pari
  4. Joseph Malègue, Vertu de foi et péché d'incroyance, in Pénombres, Spes, Paris, pp. 29-115, p.86.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]