Littérature engagée

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La littérature engagée renvoie en règle générale à la démarche d'un auteur (poète, romancier, dramaturge…) qui défend une cause éthique, politique, sociale ou religieuse, par et dans ses œuvres.On dit d’une œuvre qu’elle est engagée lorsqu’elle présente certaines opinions ou prises de position de son auteur sur un sujet donné. Par le biais de son texte, un écrivain peut critiquer certains aspects de la société, dénoncer une situation qui le dérange ou encore défendre une cause qui lui tient à cœur.

Différents aspects[modifier | modifier le code]

Nécessité[modifier | modifier le code]

En général, tout homme est responsable de ce qui se passe en son temps, à plus forte raison l'écrivain. D'ailleurs, se désintéresser de son temps, c'est une façon de s'engager ; même l'art pour l'art engage l'écrivain (cf. « La littérature vous jette dans la bataille ; écrire, c'est une certaine façon de vouloir la liberté ; si vous avez commencé, de gré ou de force vous êtes engagé », Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?).

Plus particulièrement au XXe siècle, les facteurs d'engagement se multiplient :

  • la vie collective exerce une emprise plus forte sur la vie individuelle et accroît la responsabilité de l'Homme (ex. : par le développement des médias, l'information accrue…) ; aussi on ne peut plus se constituer un art de vivre personnel, considérer l'art comme un divertissement, une étude désintéressée de l'Homme ;
  • les écrivains contemporains héritent de cette idée du XIXe siècle que l'écrivain a une mission privilégiée, et, plus portés vers la philosophie en raison de leur culture et de leur époque, ils favorisent la réflexion politique.

Évolution[modifier | modifier le code]

Si le terme d'« engagement » est introduit au XXe siècle, la notion existait déjà :

  • certes le sage de la tradition antique s'abstient de trop participer à la vie de la société (cf. Montaigne, Essais); pourtant, au XVIe siècle, certains témoignent déjà par leurs écrits de leurs convictions religieuses (cf. D'Aubigné) ou bien engagent, par l'activité de la raison, la recherche de la vérité, un combat contre l'intolérance (cf. Montaigne), l'immobilisme intellectuel (cf. Rabelais, Du Bellay), la torture…
  • l'honnête homme du XVIIe siècle occupe civilement sa place sans toutefois prendre position sur les problèmes politiques ou sociaux.
  • mais c'est au XVIIIe siècle que le philosophe se fait un devoir de servir et d'améliorer la société : alors que les écrivains du XVIIe siècle étaient des courtisans à la recherche de mécènes et de protecteurs, ce siècle est emblématique d'une nouvelle éthique de vérité de l'écrivain, exprimée à l'origine par Voltaire[1], consistant en son autonomisation progressive par rapport aux pouvoirs (politiques, religieux). Cette éthique se construit dans le cadre de la lutte pour la liberté d'expression avec en corollaire une responsabilité accrue de ces écrivains dont les pouvoirs veulent désormais qu'ils répondent de leurs œuvres[2].
  • c'est la même conception qui prédomine chez les auteurs du XIXe siècle, en particulier chez Lamartine, mais encore plus particulièrement chez Vigny, hanté par cette question de l'utilité politique de l'écrivain, et chez Hugo, qui oriente toute sa vie en fonction de ses convictions ; quant à Zola, même si la doctrine naturaliste ne l'engage pas à prendre position dans ses romans, un désir de corriger la société apparaît cependant à travers l'évocation des conditions de vie des miséreux.
  • au XXe siècle, l'engagement devient un devoir au nom de la liberté et de la solidarité : « Tout artiste aujourd'hui est embarqué dans la galère de son temps… Nous sommes en pleine mer. L'artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir s'il le peut, c'est-à-dire en continuant de vivre et de créer » (Camus). C'est le cas de Roger Martin du Gard, Malraux, aux côtés des existentialistes et des poètes de la Résistance, mais aussi des écrivains des minorités. Sartre, dans sa théorie de la littérature engagée, dépasse l'opposition entre la responsabilité de l'écrivain, qui amène l'auteur à se restreindre, et la liberté de création (défendue par Roland Barthes qui transfère la responsabilité de l'écrivain au lecteur), en rattachant la responsabilité au libre arbitre[3].

Thèmes mobilisateurs[modifier | modifier le code]

  • Les problèmes politiques et économiques : libéralisme, socialisme, marxisme, communisme, démocratie… (cf. Sartre, Aragon).

Formes possibles de lutte[modifier | modifier le code]

Comme Homme, l'artiste peut assumer les responsabilités de son temps (adhésion à des partis, action dans la résistance, la révolution, signature de manifestes, participation à des congrès), comme : Sartre, Camus, Malraux, Gide, Barres, Paul Bourget et avant eux, Zola, Victor Hugo, Lamartine.

Comme écrivain :

  • il éclaire et dirige l'opinion : journaux, revues, conférences, pamphlets, manifestes ;
  • il s'unit à d'autres écrivains pour agir sur les pouvoirs et le public avec tout le prestige de l'artiste ;
  • il traite des problèmes actuels, en prenant position à leur égard et en instruisant le public. Les fins purement esthétiques, l'art ne viennent que « par-dessus le marché » (Sartre).

Cela entraîne un goût pour les genres qui agissent sur un vaste public : théâtre, cinéma et roman.

Limites de l'engagement[modifier | modifier le code]

Écrire est un métier qui ne donne pas forcément des compétences spéciales dans d'autres domaines. Donc :

  • l'engagement personnel de l'écrivain ne vaut pas plus que celui de n'importe qui
  • et il lui fait perdre, dans une activité où il peut être médiocre, un temps qui lui serait précieux pour son art : pour un artiste, le travail artistique n'est pas « par-dessus le marché », mais l'essentiel, comme l'affirment Flaubert, Valéry, Gide. À noter combien de partisans de l'engagement ont abandonné assez vite les genres artistiques pour le journalisme, l'essai, la thèse ; ils étaient plus penseurs qu'artistes (la stérilité créatrice des années politiques de Victor Hugo).

Limites de l'« art utile »[modifier | modifier le code]

Si l'écrivain répond que, quelles que soient ses idées, il a le droit de les défendre par son arme, c'est-à-dire son talent artistique, on peut objecter :

  • la conception des partisans de l'art pour l'art et les faiblesses de certaines formes d'art utile ;
  • même si l'on admet que l'art doit être utile, on peut concevoir cette utilité autrement que par l'engagement : l'engagement est orienté vers les problèmes que posent à l'individu ses rapports avec la société, et l'engagement est dans l'immédiat.

Bilan[modifier | modifier le code]

Sans doute, il existe de très grandes œuvres engagées : La Divine Comédie, Les Provinciales, Tartuffe, les œuvres philosophiques du XVIIIe siècle, une partie de l'œuvre de Victor Hugo, Lamartine, Zola, Camus, Malraux, Sartre, Aragon… Malgré tout certaines œuvres tout autant voir plus engagées restent inconnues ou sont oubliées avec le temps.

Exemples d'auteurs engagés[modifier | modifier le code]

XVIe siècle[modifier | modifier le code]

Théodore Agrippa d'Aubigné - Les Tragiques (recueil de poésies)

L'auteur s'engage par rapport aux guerres de religion entre les catholiques et les protestants (« Je veux peindre de la France une mère affligée, qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée »).

XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

Jean de La Fontaine - Fables : La cour du lion

La Fontaine fait une critique de la cour du roi Louis XIV et de ses courtisans (« Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire, ni fade adulateur, ni parleur trop sincère »).

Molière - Don Juan ou Tartuffe

Molière fait, dans ces deux pièces de théâtres, une critique humoristique de la religion catholique. Il y a également, à chaque fois, une censure de la part du roi, car le roi est garant de la religion.

XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Voltaire - Traité sur la tolérance

Engagement, de la part de Voltaire, dans l'affaire Calas. L'auteur y défend Jean Calas, accusé d'avoir tué son fils, qui voulait se convertir au catholicisme (alors que lui était protestant).

Montesquieu - De l'esprit des lois : De l'esclavage des nègres

Texte ironique présentant les arguments absurdes des esclavagistes vis-à-vis de la population noire esclave.

Denis Diderot - Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient

Selon Diderot, les voyants sont des aveugles : l'auteur fait ici une critique religieuse. Il sera emprisonné au château de Vincennes pour cela.

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Chateaubriand : "Génie du christianisme" (Essai)

Victor Hugo - Les Châtiments (poésie)

Hugo y critique l'empereur Napoléon III (qu'il surnomme « Napoléon le Petit »).

Émile Zola - « J'accuse… » (article de presse)

Article publié dans le journal L'Aurore, à l'attention du président de la République française de l'époque, Félix Faure. Zola y dénonce l'accusation contre Alfred Dreyfus, accusé de complot contre la France. Son procès est dit antisémite. Cette affaire a divisé la France à l'époque.

XXe siècle[modifier | modifier le code]

Jean-Paul Sartre - « Qu'est-ce que la littérature ? » Sartre interpelle l'écrivain engagé: « Pourquoi as-tu parlé de ceci plutôt que de cela et – puisque tu parles pour changer – pourquoi veux-tu changer ceci plutôt que cela ? »

Albert Camus - « Discours de Suède »

Camus y formule ses difficultés à prendre position dans le conflit algérien.

André Malraux - L'Espoir

Malraux y dénonce la guerre civile espagnole et soutient le Front populaire (contre Francisco Franco). Il défend des idées de gauche.

⇒ Poètes de la résistance à l'origine du surréalisme : Paul Éluard - « Liberté » ; Louis Aragon - « La Rose et le Réséda ».

Boris Vian - « Le Déserteur »

Poème sur la dénonciation de la guerre d'Indochine, adressé au président de la République française, René Coty afin de montrer sa lâcheté. Ce poème est une chanson antimilitariste qui est écrite sous forme de lettre ouverte. Il faut notamment savoir que ce poème a été censuré car ses paroles étaient trop subversives. Ce texte montre que la guerre laisse de nombreuses traces psychologiques.

Eugène Ionesco - Rhinocéros

Ionesco dénonce la montée du fascisme qu'il a connu en Roumanie. Plus largement, il illustre de l'ascendance de la masse sur l'individu seul, dans une métaphore du totalitarisme.

Robert Desnos - « Ce cœur qui haïssait la guerre »

Il y fait un appel à la résistance.

XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voltaire écrit dans l'article « Lettres, gens de lettres ou lettrés » de l’Encyclopédie : « Les gens de lettres qui ont rendu le plus de services au petit nombre d’êtres pensants répandus dans le monde, sont les lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui n’ont ni argumenté sur les bancs des universités, ni dit les choses à moitié dans les académies ; et ceux-là ont presque tous été persécutés. »
  2. Gisèle Sapiro, La Responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècle, Seuil,‎ 2011
  3. David Caviglioli, Écrivains, levez-vous!, Le Nouvel Observateur, 2 juin 2011

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Emmanuel Bouju (dir.), L'engagement littéraire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. "interférences", 2005 (ISBN 2-7535-0060-6)
  • Benoît Denis, Littérature et engagement, Paris, Éditions du Seuil, coll. "Points", 2000 (ISBN 2-02-036158-2)
  • Jean Kaempfer, Sonya Florey et Jérôme Meizoz (dir.), Formes de l'engagement littéraire (XVe-XXIe siècles), Lausanne, Éditions Antipodes, 2006 (ISBN 2940146772)
  • Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature? (1948), Paris, Gallimard, coll. "folio essais", 1985 (ISBN 2070323064)
  • Sylvie Servoise, Le Roman face à l'histoire. La littérature engagée en France et en Italie dans la seconde moitié du XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. "interférences", 2011 (ISBN 978-2-7535-1327-3)

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Jean Paul Sartre - « Littérature et Liberté » - 1946 [1]
  • Albert Camus - « L'art et la révolte ne mourront qu'avec le dernier homme » [2]

Voir aussi[modifier | modifier le code]