Hubert Henry

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Henry.
Le lieutenant-colonel Henry en 1898 (croquis d'audience du procès Zola)

Hubert-Joseph Henry, né le 2 juin 1846 à Pogny, dans la Marne et mort le 31 août 1898 au fort du Mont Valérien, est un officier français qui a produit des faux documents visant à accuser et confirmer la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus.

Au service de l'armée[modifier | modifier le code]

Officier sorti du rang, il est issu d'une famille de cultivateurs. Engagé dans l'infanterie en 1865, sergent-major en 1868, deux fois prisonnier et deux fois évadé pendant le conflit franco-prussien, il gagne au feu ses galons de lieutenant en 1870. Ses notes de 1872 lui prédisent néanmoins un avenir limité : « officier sans autre avenir que celui que lui donnera forcément l'ancienneté ».

Mais un tournant dans sa carrière se produit en 1875, lorsqu'il est nommé ordonnance du général de Miribel, chef de l'état-major, qui deviendra son protecteur. Promu capitaine, il est affecté au ministère de la Guerre en 1879 à la section de statistiques (dénomination officielle du contre-espionnage militaire). Il y côtoie alors Maurice Weil et Esterházy, qui sera identifié plus tard comme le véritable traître de l'affaire Dreyfus.

À partir de 1886, il est affecté successivement en Tunisie, au Tonkin, puis enfin en Algérie, à Oran.

La découverte du bordereau[modifier | modifier le code]

En mai 1893, le commandant Henry revient à la section de statistiques du service des renseignements français. Il sera rapidement l’adjoint du chef de bureau, Jean Sandherr, jusqu’en 1895.

Son travail consiste à surveiller l'activité des autorités allemandes, notamment en utilisant des agents doubles, parmi lesquels Marie Bastian, une femme de ménage employée à l’ambassade d’Allemagne. C'est elle qui lui confie, fin septembre 1894, le fameux bordereau qui déclenche l'affaire Dreyfus. Adressé à l'attaché militaire Maximilien von Schwartzkoppen par un inconnu, et rédigé en français, ce document contient des informations relevant du secret défense.

Une fois en possession du bordereau, Henry le remet immédiatement à ses supérieurs. On ignore s'il a alors reconnu ou non l’écriture de son ami Esterházy. En octobre, une enquête interne attribue la rédaction du bordereau à Alfred Dreyfus, qui est arrêté quelques jours plus tard.

Appelé à témoigner lors du procès à huis clos de Dreyfus en conseil de guerre, Henry accable le suspect : « Le traître que nous recherchions, c’est lui ! Je le jure ! » [1].

Le « petit bleu » et le « faux Henry »[modifier | modifier le code]

Le 15 juillet 1895, Georges Picquart prend la direction du service des renseignements au détriment d’Henry, qui ambitionnait d’obtenir le poste. Méfiant et jaloux, ce dernier s'arrange pour que les documents récupérés par ses contacts, comme Marie Bastian, ne soient pas transmis à Picquart, malgré la demande expresse de celui-ci. En mars 1896, un agent du service récupère un télégramme (le « petit bleu ») dans lequel le diplomate allemand Schwartzkoppen informe le commandant Esterházy qu’il souhaite rompre ses relations avec lui, jugeant ses activités d’espionnage insuffisantes. C'est Picquart qui reçoit le document car depuis plusieurs mois, le chef du service de la statistique exigeait d'être premier destinataire de tous les documents détournés. Intrigué, il obtient des échantillons de l'écriture d'Estherázy, et constate que l’écriture de ce dernier est la même que celle du bordereau de 1894.

Alors que l'épouse d'Alfred Dreyfus demande la révision du procès, Henry adresse le 2 novembre 1896 à ses supérieurs un document qu'il prétend avoir récupéré à l’ambassade d’Allemagne et qui accuse explicitement Dreyfus de trahison. Ce document, qu'il a en fait lui-même réalisé, est connu sous le nom du « faux Henry ». Il s’agit d’un montage d'éléments de deux lettres, retouchées et imitées, qui tendait à prouver que le diplomate italien Panizzardi, s’adressant à Schwartzkoppen, décrivait Dreyfus comme un traître à la France : il demande à son correspondant de ne pas révéler qu’il était en relation avec « ce juif ».

Dans sa lancée, Henry compose de nouveaux faux pour accréditer la culpabilité de Dreyfus. Les motivations de Henry ont largement été débattues. Selon les uns, il aurait agi sous la pression de l’état-major. « Il a écrit un faux, en présence des agissements du colonel Picquart, pour sauver l’armée qui se trouvait dans une impasse terrible par la mauvaise foi de ses ennemis », déclarera son épouse lors du procès de Rennes en 1899. Selon les autres, parmi lesquels Jean Jaurès, Henry souhaitait s’attirer les bonnes grâce de sa hiérarchie en lui apportant des pièces décisives dans l’espoir d’être récompensé par sa nomination à la tête du service des renseignements : « Les choses allèrent ainsi. À peine le colonel Henry eut-il mis sous les yeux de ses chefs la pièce fausse qu’il fut nommé chef du service des renseignements » (1897).

Il s'inquiète alors des découvertes de son prédécesseur, Picquart, et décide, avec le commandant Armand du Paty de Clam et sous l'influence de son supérieur, le général Arthur Gonse, de prévenir Esterházy des soupçons qui pèsent contre lui. En échange de sa protection l'État-major lui demande de rédiger un document destiné à incriminer à nouveau Dreyfus. Henry s'empresse de le communiquer à la presse.

L'accusation ne manquera pas d'évoquer le « faux Henry » lors du procès Zola qui se déroule du 7 au 23 février 1898. Picquart, contre lequel est entamée une procédure de réforme, est convaincu de l'innocence de Dreyfus et du rôle machiavélique de Henry. Les deux hommes s’affrontent en duel à l’École militaire.

Les aveux[modifier | modifier le code]

Caricature dreyfusarde d'Henri-Gabriel Ibels montrant une statue (parodie du Génie gardant le secret de la tombe de Saint-Marceaux) élevée à Henry sur un piédestal représentant le faussaire Norton (1898).

Il faudra attendre juillet 1898 et l'initiative du nouveau ministre de la Guerre, Godefroy Cavaignac, qui veut clore à tout prix le dossier, pour que l’État-major prenne enfin conscience de la véritable nature du « faux Henry ». Le 30 août, le colonel Henry avoue son forfait à Cavaignac. Henry est arrêté et emprisonné au fort du Mont Valérien. Le lendemain, il se tranche la gorge au rasoir dans sa cellule[2]. Cavaignac démissionne. Esterházy s’enfuit en Angleterre. L’opinion commence alors à douter de la culpabilité de Dreyfus.

Les antidreyfusards, eux, font de Henry un de leurs héros. La Libre Parole d'Édouard Drumont lance une souscription pour lui élever une statue[3]. et donner à la veuve du lieutenant-colonel Henry les moyens de poursuivre en diffamation Joseph Reinach, à la suite d'un article publié le 7 novembre 1898 dans Le Siècle. Parmi les souscripteurs, on compte Jean Lorrain, Pierre Louÿs, Paul Valéry, Maxime Weygand, et Henry Gauthier-Villars. En septembre 1898, Charles Maurras publie un éloge d'Henry dans le quotidien catholique La Gazette de France, évoquant « ce serviteur héroïque des grands intérêts de l'État, ce grand homme d'honneur. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. cité par Henri Guillemin dans la préface à J’accuse ! La vérité en marche, d’Émile Zola, ed. 1988
  2. Le chef d'escadron Walter, commandant du Mont-Valérien, « Annonce du suicide du lieutenant colonel Henry », Document militaire, sur dreyfus.culture.fr, Centre historique des Archives nationales,‎ 31 août 1898 (consulté le 31 août 2008)
  3. Octave Mirbeau, Le Journal d'une femme de chambre, Gallimard,‎ 1984 (ISBN 978-2-07-037536-3), p. 502. Annotation de Noël Arnaud.

Sources[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]