Enlèvement des Sabines

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L’Enlèvement des Sabines (1574-82) par Giambologna, dans la Loggia dei Lanzi à Florence.

L’enlèvement des Sabines est un épisode relaté par Tite-Live[1], Denys d'Halicarnasse[2] et Plutarque[3] durant lequel la première génération des hommes de Rome se procure des femmes en les enlevant à leurs voisins les Sabins.

Cette histoire a inspiré de nombreuses œuvres d’art de la Renaissance et de la post-Renaissance, puisqu’elle réunit des exemples propres à montrer le courage et la hardiesse des anciens Romains tout en ayant l’opportunité de dépeindre des personnages à moitié nus et dans une lutte intense et passionnée. On retrouve des sujets artistiques similaires dans l’Antiquité, comme la bataille entre les Lapithes et les Centaures ou celle entre Thésée et les Amazones, ou dans le christianisme, avec le massacre des Innocents.

L’histoire[modifier | modifier le code]

L’enlèvement des Sabines[modifier | modifier le code]

Ratto delle Sabine (L’Enlèvement des Sabines) par Pietro da Cortona, 1627-1629, Musées du Capitole, Rome

L’enlèvement est censé avoir eu lieu tout au début de l’histoire de Rome, peu après sa fondation par Romulus et ses compagnons. Cherchant des femmes pour fonder leurs familles, les Romains négocient avec les Sabins qui peuplent les environs. Craignant la naissance d’une société rivale, les Sabins refusent d’autoriser leurs femmes à épouser des Romains. Ces derniers planifient alors leur enlèvement. Romulus prétexte un festival équestre dédié à Neptune et proclame que la fête aura lieu avec les voisins de Rome. D’après Tite-Live, beaucoup de peuples voisins participent à cette cérémonie, dont les Caeninenses, les Crustumi, les Antemnates et de nombreux Sabins. Durant le festival, au signal de Romulus, les Romains enlèvent les femmes sabines et repoussent les hommes de leur peuple. Romulus supplie alors les femmes enlevées d’accepter les Romains comme époux.

Tite-Live est catégorique sur le fait qu’aucun abus sexuel n’a lieu. Au contraire, Romulus leur offre le libre choix et leur promet droits civiques et droits de propriété. Il parle à chacune d’elles personnellement et leur montre « que cette violence ne doit être imputée qu’à l’orgueil de leurs pères, et à leur refus de s’allier, par des mariages, à un peuple voisin ; que cependant c’est à titre d’épouses qu’elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s’unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels, en devenant mères. » Elles vivront honorablement dans les liens du mariage et partageront les biens et les droits civiques de leurs époux. Et, vœu cher à tous les êtres humains, elles seront les mères d’hommes libres.

Guerre contre les Sabins (après l’enlèvement)[modifier | modifier le code]

L’enlèvement des Sabines par Johann Heinrich Schönfeld, 1640, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

Le roi des Caeninenses envahit le territoire romain avec son armée. Romulus mène les Romains contre les Caeninenses, tue le roi et met l’armée en déroute. Il attaque ensuite Caenina et prend la ville au premier assaut. À son retour à Rome, Romulus dédie un temple à Jupiter Férétrien (un des premiers temples dédié de Rome, d’après Tite-Live) et offre la dépouille du roi comme spolia opima (butin). D’après le Fasti Triumphales, Romulus célèbre la victoire contre les Caeninenses le 1er mars 752 avant JC[4].

Au même moment, l’armée des Antemnates fait une incursion en territoire romain. Les Romains ripostent et les Antemnates sont défaits et leur ville conquise. D’après le Fasti Triumphales, Romulus célèbre cette seconde victoire contre les Antemnates en 752 avant JC.

Les Crustiminis débutent également les hostilités, mais leur ville est rapidement conquise par les Romains.

Romulus envoie alors des colonies romaines à Antemnae et Crustumerium et de nombreux citoyens de ces villes émigrent vers Rome (en particulier les familles des femmes capturées).

Menés par leur roi Titus Tatius, les Sabins déclarent également la guerre aux Romains. Ils parviennent presque à conquérir la ville grâce à la trahison de Tarpeia. Tarpeia, fille de Spurius Tarpeius, gouverneur de la citadelle sur la colline du Capitole, ouvre les portes aux Sabins en échange de « ce qu’ils portent sur leurs bras ». Elle croyait recevoir leurs bracelets en or, mais au lieu de cela, les Sabins l’écrasèrent à mort avec leur bouclier et elle fut jetée du rocher qui porte depuis son nom, la Roche Tarpéienne.

Les forces romaines attaquent alors les Sabins qui sont en possession de la citadelle. L’avancée romaine est conduite par Hostus Hostilius alors que le front sabin est mené par Mettus Curtius. Quand le premier tombe sous les coups de l’adversaire, les lignes romaines cèdent et se retirent à la porte du Palatium. Là, Romulus rassemble ses hommes et, promettant de bâtir un temple à Jupiter Stator à cet endroit même, il mène les Romains à nouveau à la bataille.

L’affrontement se poursuit. Mettus Curtius est désarçonné et fuit la bataille, les Romains prennent alors le dessus.

Les femmes interviennent à ce moment-là pour réconcilier les belligérants :

« [Elles] sont allées, courageuses, au milieu des projectiles, leurs cheveux défaits et leurs vêtements déchirés. Courant dans l’espace entre les deux armées, elles essayèrent d’arrêter tout nouvel affrontement et de calmer les passions en appelant leurs pères dans l’une des armées et leurs maris dans l’autre, à ne pas appeler la malédiction sur leurs têtes et la souillure du parricide sur celle de leur descendance, en salissant leurs mains du sang de leur beau-fils et beau-père. Elles criaient : « Si ces liens de parenté, si ces mariages vous sont odieux, c'est contre nous qu'il faut tourner votre colère ; c’est nous qui sommes la cause de cette guerre. Nous préférons mourir plutôt que de survivre à nos maris ou à nos pères, de rester veuves ou orphelines. L'émotion gagne à la fois les soldats et les chefs. Non contents de faire la paix, ils réunissent en un seul les deux États, mettent la royauté en commun, transportent le siège à Rome. »

Après la réconciliation, les Sabins acceptent donc de former une seule nation avec les Romains et le roi des Sabins, Titus Tatius, dirigera Rome, conjointement avec Romulus, jusqu’à sa mort cinq ans plus tard. Les Sabins nouvellement résidents à Rome vécurent sur la colline du Capitole[5].

Contexte culturel[modifier | modifier le code]

L’Enlèvement des Sabines, Niccolò Bambini. L'artiste du XVIIIe siècle a peint ce sujet au moins deux fois.

Des chercheurs ont vu des parallèles entre l’enlèvement des Sabines, la guerre entre les Vanes et les Ases de la mythologie nordique et le Mahābhārata de la mythologie hindoue, ce qui étaierait la thèse de l’existence d’un peuple proto-indo-européen qui aurait diffusé sa culture, sa langue et ses croyances à la majorité des peuples d’Europe et d’Asie.

À propos de ces parallèles, James Patrick Mallory, archéologue et professeur d’archéologie à la Queen’s University de Belfast, argumente :

« Fondamentalement, les parallèles concernent la présence de représentants des premières et deuxièmes fonctions [magico-juridiques et guerrières] du côté des vainqueurs qui, finalement, soumettent et intègrent des personnages ayant une troisième fonction comme, par exemple, les Sabines ou les Vanes. L’Iliade a également été examinée sous cet angle. La structure ultime du mythe est donc que la société proto-indo-européenne n’a pu naître que d’une fusion après-guerre entre les sociétés[6]. »

Représentations artistiques[modifier | modifier le code]

Le sujet est très populaire durant la Renaissance. Il est utilisé comme symbole de l’importance centrale du mariage pour la pérennité de la famille et de la culture. Il est souvent reproduit sur des cassones (coffres de mariage florentin).

Giambologna[modifier | modifier le code]

La sculpture, l’enlèvement des Sabines, de Giambologna (1579-1583) est exposée dans la Loggia dei Lanzi sur la place Piazza della Signoria, à Florence.

Pierre de Cortone[modifier | modifier le code]

Pierre de Cortone, peintre et architecte italien du baroque, peint L’Enlèvement des Sabines en 1627, suite à une commande de l'un de ses mécènes. Le tableau est conservé au musée du Capitole, à Rome.

Nicolas Poussin[modifier | modifier le code]

L'enlèvement des Sabines, Nicolas Poussin, 1634-1635, Metropolitan Museum of Art, New-York
L'enlèvement des Sabines, Nicolas Poussin, 1637–1638, Musée du Louvre, Paris

Nicolas Poussin a peint deux tableaux majeurs sur le thème de l’enlèvement des Sabines, ce qui lui permet de montrer toute l’étendue de ses connaissances de l’Antiquité ainsi que sa maîtrise des relations complexes entre les personnages. L’un des tableaux, exposé au Metropolitan Museum of Art, a été peint à Rome, entre 1634 et 1635. Il décrit Romulus, à gauche, qui donne le signal de l’enlèvement. La deuxième version, peinte entre 1637 et 1638 et exposée au Musée du Louvre, montre qu’il n’a pas épuisé le sujet, même si certains personnages principaux sont identiques. La composition architecturale de l’œuvre s’avère également plus complexe.

Peter Paul Rubens[modifier | modifier le code]

Pierre Paul Rubens a peint l’enlèvement des Sabines entre 1635 et 1640. Le tableau est exposé à la National Gallery de Londres.

Jacques-Louis David[modifier | modifier le code]

L'intervention des Sabines, Jacques-Louis David, 1799, Musée du Louvre, Paris

Jacques-Louis David peindra, lui, de 1796 à 1799, l’épisode relatant l’intervention des Sabines pour séparer les combattants. L’œuvre s’intitule Les Sabines. Elle est également connue comme L’intervention des Sabines. Elle est exposée au Musée du Louvre.

John Leech[modifier | modifier le code]

Version satirique de l'enlèvement des Sabines par le caricaturiste John Leech

John Leech, caricaturiste anglais du XIXe siècle, inclut dans son Histoire Comique de Rome une description de l’enlèvement des Sabines. Les femmes y sont représentées, avec un anachronisme assumé, en tenues victoriennes et sont enlevées de Corona et Ancora (i.e. « Couronne et ancre », un logo de pub anglais commun dans les villes de bord de mer).

Émile Bernard[modifier | modifier le code]

le peintre Émile Bernard (1868-1941) en a peint une version en 1915[7].

Pablo Picasso[modifier | modifier le code]

Entre 1962 et 1963, Pablo Picasso peint plusieurs versions de L’enlèvement des sabines, dont une se trouve au Musée national d'art moderne de Paris. Ces « déconstructions » sont fondées sur les versions de David, elles font se confondre le début et la fin de l’histoire et décrivent Romulus et Tatius comme des brutes ignorant et écrasant les personnages d’Hersilia, l’épouse de Romulus, et son enfant.

Littérature, cinéma et télévision[modifier | modifier le code]

Le romancier américain Stephen Vincent Benét a écrit une nouvelle, appelée The Sobbin' Women, parodiant la légende (Les femmes « Sobbines », sobbin’ signifiant en anglais « sanglottantes »). Cette nouvelle sera adaptée au théâtre dans la comédie musicale Seven Brides for Seven Brothers (« Sept fiancées pour sept frères ») qui raconte l’histoire de sept frères, sincères mais gauches, dont l’un se marie, encourageant les autres à trouver une partenaire. Ils rencontrent des jeunes filles à leurs goûts durant la construction d’une grange, mais leurs proches les empêchent de les courtiser. Suivant l’exemple des Romains, ils les enlèvent. Et comme dans la légende, les femmes, indignées au départ, finissent par rendre les armes.

Dans une nouvelle de Saki (écrivain), The Schartz-Metterklume Method, la légende est parodiée par le personnage principal, la malicieuse Lady Carlotta[8].

En 1961, un film franco-italo-yougoslave Il Ratto delle sabine est réalisé par Richard Pottier, avec Roger Moore et Francis Blanche. L'année suivante sort El Rapto de las Sabinas, un peplum espagnol basé sur le même thème et dirigé par Albert Gout.

L’une des dernières adaptations est L’enlèvement des Sabines, une œuvre vidéo sans dialogue produite en 2005 par Eve Sussman et la Rufus Corporation[9].

Références[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Tite-Live, trad. Désiré Nisard, Histoire Romaine,‎ 1864 (lire en ligne).
  • Plutarque, Vies parallèles, Flammarion,‎ 1999 (ISBN 2080708414)
  • H. H. Munro (Saki), Beasts and Super-Beasts: Beasts, LGF/Livre de Poche,‎ 2005 (1ère edition 1914) (ISBN 9780838637593)
  • (en) John Wyndham Pope-Hennessy, Italian High Renaissance & Baroque Sculpture, Phaidon Press,‎ 1996 (ISBN 071483016X)
  • (en) James Patrick Mallory, In Search of the Indo-Europeans: Language, Archaeology and Myth, Thames & Hudson Ltd,‎ 1989 (ISBN 050005052X)
  • (en) Walter Friedlaender, Nicolas Poussin: A New Approach, Harry N. Abrams,‎ 1964
  • (en) Liam E. Semler, The English Mannerist Poets and the Visual Arts, Madison [N.J.] : Fairleigh Dickinson University Press,‎ 1998 (ISBN 9780838637593)
  • (en) Roberta Smith, « The Rape of the Sabine Women : Present at an Empire’s Corrupted Birth », The New York Times,‎ 2007 (lire en ligne)