Massacre des Innocents

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Représentation du massacre des Innocents dans le verso du folio 15 du codex Egberti (manuscrit du Xe siècle).

Le massacre des Innocents est le nom donné à un épisode relaté dans l'Évangile selon Matthieu en même temps que la Fuite en Égypte : le meurtre de tous les enfants de moins de deux ans dans la région de Bethléem, ordonné par Hérode peu après la naissance de Jésus. Les Églises les honorent comme martyrs.

Fête : le 28 décembre en Occident et le 29 décembre en Orient.

L'historicité de cet épisode a souvent été mise en question. Toutefois, plusieurs historiens s'appuient sur Macrobe pour estimer que ce passage contient des traces historiques, mais qui ne se rapportent pas obligatoirement à la naissance de Jésus. Daniel J. Harrington déclare que l'historicité de l'incident est "une question ouverte qui probablement ne peut jamais être définitivement close"[1]. Paul Maier souligne que la plupart des biographes récents d'Hérode nient qu'il eu lieu[2].

Le texte de l'Évangile[modifier | modifier le code]

L'Évangile selon Matthieu, chap. 2, versets 16-18[3] : « Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s'était soigneusement enquis auprès des mages. Alors s'accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète Jérémie ... »

Car dans le livre de Jérémie (31:15)[4], on trouve en effet : « Ainsi parle l'Éternel : On entend des cris à Rama, des lamentations, des larmes amères ; Rachel pleure ses enfants ; elle refuse d'être consolée sur ses enfants, car ils ne sont plus. »

Autres sources[modifier | modifier le code]

Cet épisode est absent des autres Évangiles canoniques et des premiers apocryphes. Il n'est pas non plus mentionné chez l'historien juif Flavius Josèphe. Il est repris dans le Protévangile de Jacques[5].

L'historien païen Macrobe (c. 395-436) parle d'un massacre d'enfants par Hérode, mais en Syrie : « Quand l'[empereur Auguste] apprit que parmi les enfants de Syrie de moins de deux ans qu'Hérode Roi des Juifs avait fait tuer, se trouvait son propre fils, il dit qu'il valait mieux être le cochon d'Hérode que son fils »[6].

Historicité[modifier | modifier le code]

Bien que cohérent avec les autres actions documentées du roi Hérode, le massacre ne peut être vérifiée de façon positive en dehors de la source biblique. Sur la base de la seule source biblique, on peut estimer que le nombre d'enfants tués à Bethléem, un village avec une population totale d'environ mille personnes, serait d'environ vingt[7][8]. Il est difficile de savoir si un véritable événement historique est à la base de cette histoire. La différence de l'opinion historique a tendance à s'aligner sur si le spécialiste en question considère les récits du Nouveau Testament comme ayant une valeur historique ou non, ceux créditant le Nouveau Testament comme au moins quasi-historique sont prêts à accepter la possibilité, tandis que ceux qui doutent de la l'historicité du Nouveau Testament tendent à douter de l'avènement de ce massacre. Dés le XVIIIe siècle, l'historicité de ce massacre est remise en cause par Voltaire dans l'article « Innocents »[9] de son Dictionnaire philosophique.

Parmi les historiens qui doutent de l'historicité de ce massacre, Geza Vermes et E. P. Sanders[10] considèrent l'histoire dans le cadre d'une création hagiographie. Robert Eisenman soutient que l'histoire peut avoir ses origines dans l'assassinat par Herode de ses propres fils, un acte qui fit une profonde impression à l'époque et qui a été enregistré par Josèphe[11]. Autres arguments contre l'historicité incluent silence de Josèphe (qui laisse la trace de plusieurs autres exemples de la volonté d'Hérode à commettre de tels actes pour protéger son pouvoir, notant que ("...quant à ceux qui avaient pris le parti de ses adversaires, il ne laissait pas passer de jour sans les poursuivre de ses châtiments et de ses vengeances.")[12] et les opinions que l'histoire est une technique apologétique ou la construction d'un accomplissement de la prophétie biblique (prophétie post eventum)[13]

David Hill reconnaît que l'épisode « ne contient rien qui est historiquement impossible. », mais il ajoute que la véritable préoccupation de Matthieu est « ... le thème de l'accomplissement de l'Ancien Testament avec la réflexion théologique. »[14]. Stephen Harris et Raymond Brown soutiennent également que l'objectif de Matthieu est de présenter Jésus comme le Messie, et le Massacre des Innocents comme l'accomplissement de passages dans Osée (en référence à l'Exode), et dans Jérémie (en référence à l'exil à Babylone)[15][8]

Pour le pasteur André Gounelle, le récit de Matthieu de l'enfance de Jésus est parallèle à celui de la naissance de Moïse dans l' Ancien Testament (parmi ces parallèles, le massacre des Innocents rappelle la noyade des enfants hébreux mâles, au début de l'Exode) dans un effort allégorique de montrer que Jésus est le nouveau Moïse : « Le parallélisme est trop massif pour n'avoir pas été forgé sinon de toutes pièces, du moins dans une large mesure. » Cependant, il considère qu'il ne faut pas « [...] accuser les évangélistes de fraude ou de malhonnêteté. Ils utilisent des procédés d'écriture et de composition d'ouvrages courants à leur époque et largement admis. »[16]. Pour Michel Remaud, il s'inscrit dans la logique des massacres attribués à Hérode le Grand, assimilé à Pharaon, dans le monde juif du Second Temple[17].

Pour Gilbert Picard on retrouve le même poncif chez l'historien romain Suétone à propos de la naissance d'Octave/Auguste[18].

Mais pour Paul Veyne, le témoignage du païen Macrobe (Saturnales, II, 11) atteste l'historicité d'un massacre d'enfants même si « son souvenir a servi à motiver la naissance légendaire, à Bethléem, de Jésus de Nazareth. »[19].

Parmi les chercheurs disposés à accorder l'historicité de ce massacre, R.T. France soutient la plausibilité sur les motifs, entre autres, que « l'assassinat de quelques enfants dans un petit village [ne] fait pas la paire des assassinats les plus spectaculaires enregistrés par Josèphe. »[20]. Rudolf Schnackenburg suit cette ligne de pensée aussi[21], et Gordon Franz souligne l'échec de Josèphe de mentionner d'autres événements clés dans le premier siècle de notre ère, comme « l'épisode des boucliers romains dorés à Jérusalem qui était la cause de l'animosité entre Hérode Antipas et Ponce Pilate »[22]. Dans la même veine, Barclay suit Carr pour trouver le silence de Josèphe comme non pertinent, en faisant un parallèle avec le chroniqueur John Evelyn et son échec à mentionner le massacre de Glencoe. Maier soutient que les sceptiques ont tendu largement à éviter une recherche historique approfondie du problème [13]. Après avoir analysé les arguments contre l'historicité du massacre des nourrissons Maier conclut que tous « ont des défauts très graves »[23]. Maier suit Jerry Knoblet[24] en plaidant pour l'historicité sur la base des « profils identiques de la personnalité qui émergent d'Hérode. »[25] à la fois dans Matthieu et Josèphe.

Le massacre des Innocents dans la tradition chrétienne[modifier | modifier le code]

Pour le christianisme, les Saints Innocents sont les enfants de moins de deux ans massacrés par Hérode à Bethléem : chez les catholiques, avant le Concile Vatican II, la théologie pouvait admettre que Dieu aurait permis le Massacre des Saints Innocents pour faire d’eux les prémices de la rédemption de Jésus-Christ. La Constitution dogmatique Dei Verbum de 1965 dans son paragraphe 12 (Comment interpréter la Saint Écriture) montre qu'il est nécessaire d'être attentif aux genres littéraires, et il n'est plus possible aujourd'hui de dire qu'un massacre est dû à la volonté de Dieu.

Augustin d'Hippone dépeint ainsi la scène : « Les mères s’arrachaient les cheveux ; elles voulaient cacher leurs petits enfants, mais ces tendres créatures se trahissaient elles-mêmes ; elles ne savaient pas se taire, n’ayant pas appris à craindre. C’était un combat entre la mère et le bourreau ; l’un saisissait violemment sa proie, l’autre la retenait avec effort. La mère disait au bourreau : « Moi, te livrer mon enfant ! Mes entrailles lui ont donné la vie, et tu veux le briser contre la terre ! » Une autre mère s’écriait : « Cruel, s’il y a une coupable, c’est moi ! Ou bien épargne mon fils, ou bien tue-moi avec lui ! » Une voix se faisait entendre : « Qui cherchez-vous ? Vous tuez une multitude d’enfants pour vous débarrasser d’un seul, et Celui que vous cherchez vous échappe ! Et tandis que les cris des femmes formaient un mélange confus, le sacrifice des petits enfants était agréé du Ciel. »

L’Église a établi leur fête dès le IIe siècle.

Le culte en France[modifier | modifier le code]

Jusqu'à la veille de la Révolution française, le centre de Paris était occupé par le cimetière des Innocents. Une fontaine, la fontaine des Innocents, en perpétue le souvenir.

Thème artistique[modifier | modifier le code]

Le massacre des Innocents est un thème que de nombreux artistes ont exploité, en tant que prétexte à des compositions sophistiquées mettant en scène des corps entremêlés au sein d'une action violente.

Des artistes de la Renaissance se sont inspirés de bas-reliefs romains de la bataille entre les Lapithes et les Centaures pour représenter des personnages nus comme dans le Massacre des Innocents d'Amico Aspertini.

Le Massacre des Innocents de Guido Reni, peint en 1611 dans un format vertical inhabituel, se trouve à Bologne. Il a probablement inspiré Le Massacre des innocents de Nicolas Poussin, peint en 1625 et 1629, qui a lui-même inspiré certains des personnages de Guernica de Picasso (1937)[26],[27].

Plusieurs peintures de Pierre Paul Rubens illustrent ce thème. L'une d'elles, actuellement à Munich, fut gravée par Paulus Pontius en 1643, ce qui explique l'existence de reproductions dans des pays aussi lointains que le Pérou. Le Massacre des Innocents de Rubens fait partie des peintures les plus coûteuses du monde depuis qu'elle a été achetée par Kenneth Thomson pour 49,5 millions de £ GBP en 2002 lors d'une vente aux enchères organisée par Sotheby's[28],[29]. Kenneth Thomson en a depuis fait donation à l'Art Gallery of Ontario de Toronto.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. The Gospel of Matthew, Daniel J. Harrington. p 47: Liturgical Press, 1991
  2. (en) Paul L. Maier, Chronos, Kairos, Christos II, Mercer University Press,‎ 1998, « Herod and the Infants of Bethlehem », p. 170 :

    « most recent biographies of Herod the Great deny it entirely »

  3. Mt 2. 16-18
  4. Jr 31. 15
  5. Protévangile de Jacques le mineur, XXII
  6. Macrobe Saturnales, II, 4, 11 « Cum audisset inter pueros quos in Syria Herodes rex Iudaeorum intra bimatum iussit interfici filium quoque eius occisum, ait: Melius est Herodis porcum esse quam filium. »
  7. Donald A. Hagner, World Biblical Commentary, Matthew 1-13, page 37.
  8. a et b Raymond E. Brown, The Birth of the Messiah, pp.104-121.
  9. Voir en ligne
  10. Geza Vermes, The Nativity: History and Legend, London, Penguin, 2006, p22; E. P. Sanders, The Historical Figure of Jesus, Penguin, 1993, p.85
  11. Robert Eisenman, James The Brother of Jesus, 1997, I.3 "Romans, Herodians and Jewish sects," p.49; see also E. P. Sanders, The Historical Figure of Jesus, 1993, p.87-88
  12. Josèphe, Antiquités judaïques Livre XV
  13. a et b Maier, Paul L. « Herod and the Infants of Bethlehem », in Chronos, Kairos, Christos II, Mercer University Press (1998), p. 170
  14. David Hill: The Gospel of Matthew, p84;Marshall Morgan and Scott; 1972.
  15. Stephen L. Harris, Understanding the Bible, 2nd Ed. Palo Alto: Mayfield, 1985, p.274
  16. Voir L'historicité de Jésus par le pasteur André Gounelle
  17. Voir Autour de la figure d'Hérode, par Michel Remaud
  18. Gilbert Picard, « La date de naissance de Jésus du point de vue romain » . In: Comptes-rendus des séances de l'année… - Académie des inscriptions et belles-lettres, 139e année, N. 3, 1995. p. 799-807.
  19. Paul Veyne, Païens et chrétiens devant la gladiature, Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, 1999, 111-2, p. 895 voir en ligne. Paul Veyne renvoie aussi à Perowne Stewart Hérode le Grand et son époque, Hachette, 1958.
  20. R T France “The Gospel of Matthew” 2007 NICNT
  21. The Gospel of Matthew; Rudolf Schnackenburg. Wm. B. Eerdmans Publishing, 2002.
  22. « ABR Slaughter of Innocent », sur Ldolphin.org (consulté en 2012-06-15)
  23. Paul L. Maier, "Herod and the Infants of Bethlehem", in Chronos, Kairos, Christos II, Mercer University Press (1998), p.185
  24. Jerry Knoblet, "Herod the Great", Hamilton Books (2005), p.166
  25. Paul L. Maier, "Herod and the Infants of Bethlehem", in Chronos, Kairos, Christos II, Mercer University Press (1998), p.186
  26. Domaine de Chantilly,Le massacre des Innocents, CRDP de l'Académie d'Amiens, 2008.
  27. Santiago Sebastián, El "Guernica" y otras obras de Picasso: contextos iconográficos, Universidad de Murcia, 1984, p. 90 : « Por lo que respecta al "Guernica" lo ha estudiado desde este punto de vista de la relación con el arte anterior el mencionado [Anthony] Blunt [...] en el cuadro de [Poussin] en Chantilly veía ecos de la mujer de los brazos levantados y de la madre con el niño muerto ».
  28. « Devant un krach boursier sans précédent "Le massacre des innocents" de Rubens place le marché de l’art au firmament »,‎ 16 juillet 2002 (consulté le 1er septembre 2012)
  29. « Les œuvres d’art les plus chères du monde », MSN Finances,‎ 3 août 2011 (consulté le 1er septembre 2012)

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Richard T. France, « Herod and the Children of Bethlehem », in Novum Testamentum, Vol. 21, Fasc. 2, 1979, p. 98-120 [présentation en ligne]
  • (en) Paul L. Maier, « Herod and the Infants of Bethlehem », dans Chronos, Kairos, Christos II : Chronology, Nativity, and Religious Studies in Memory of Ray Summers, Mercer University Press, 1998, p. 169–190 [lire en ligne]

Lien externe[modifier | modifier le code]

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