Fonctions tripartites indo-européennes

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Le concept des fonctions tripartites indo-européennes fut développé par Georges Dumézil par le biais de la mythologie comparée. Ses travaux montrent que les schémas mentaux de tous les peuples indo-Européens, qu'ils soient Grecs, Arméniens, Celtes, Indo-iraniens, Baltes, Germains, Slaves ou Latins, présentent un trait commun : l'organisation de la société selon trois fonctions primordiales. On retrouve cette structure essentiellement dans les mythes, mais également dans les structures narratives, et dans l'organisation sociale - théorie des ordres : « ceux qui prient » (oratores), « ceux qui combattent » (bellatores) et « ceux qui travaillent » (laboratores) d'Adalbéron de Laon.

Les trois fonctions[modifier | modifier le code]

Enluminure médiévale, British Library : le clerc, le chevalier et le travailleur
  • La première fonction, dite fonction sacerdotale, est liée au sacré.
Aussi nommée fonction souveraine, on la retrouve avec les druides celtes, la classe des brahmanes hindous, ou encore les flamines romains. Cette fonction correspond aux divinités liées à la magie d'une part, à la justice et au contrat d'autre part. Son symbole parmi les vivants est une tête d'homme, parmi les objets une coupe. Sa couleur est le blanc. Mal exercée, cette fonction tombe dans la folie[1].
Dans l'Inde védique : Mitra, Varuna
Dans le Mahabaratha : le héros Yudhishthira
Dans la mythologie nordique : Odin et Týr
Dans la mythologie romaine : un des trois dieux de la triade précapitoline, Jupiter
Dans le culte des saints : le Sacré-Cœur
  • La deuxième fonction, dite fonction guerrière, est liée à la défense du peuple.
On peut la considérer comme regroupant ce que l'on appellerait la noblesse d'épée, représentée, par exemple, par les chevaliers médiévaux, les guerriers, les soldats. On retrouve cette fonction dans la seconde classe dans l'hindouisme : les kshatriyas (aussi - râjanya). C'est au sein de cette fonction que l'on retrouve aussi le principe du Chef, du roi, du râja. D'ailleurs, découlant de cela, dans la Rome antique, pour être empereur, il faut avoir été sénateur, et pour cela être citoyen romain — ce qui ne signifie pas forcément être habitant de Rome, mais surtout jouir du statut d'homme libre de l'Empire romain, donc avoir le droit de vote. Pour être citoyen, il faut avoir été soldat, donc guerrier. Cette fonction correspond aux divinités liées à la force physique (Ares) d'une part, au commandement, à la victoire et à la sagesse d'autre part (Athena). Son symbole parmi les vivants est une tête de cheval, parmi les objets un outil agricole[réf. nécessaire]. Sa couleur est le rouge. Mal exercée, cette fonction tombe dans la violence et la lâcheté.
Dans l'Inde védique : Indra
Dans le Mahabaratha : les héros Arjuna et Bhima
Dans la mythologie nordique : Thor
Dans la mythologie romaine, un des trois dieux de la triade précapitoline, Mars
Dans le culte des saints : Saint Michel Archange, Saint Georges
  • La troisième fonction, dite fonction productrice, est liée à la fécondité.
Elle regroupe les agriculteurs, éleveurs, artisans, et les commerçants. Elle correspond à la troisième classe de l'hindouisme : les vaisya (aussi - ârya), et aux divinités liées à la paix, à la beauté physique, aux récoltes, aux troupeaux, à la prospérité, à la richesse et au grand nombre, à l'amour et la sensualité. Son symbole parmi les vivants est une tête de taureau, parmi les objets un outil agricole. Ses couleurs sont le noir, le bleu foncé et le vert. Mal exercée, cette fonction tombe dans la stérilité.
Dans l'Inde védique : les deux Ashvins
Dans le Mahabaratha : les héros Nakula et Sahadeva
Dans la mythologie nordique : Freyr, Freyja, Njord et les dieux Vanes
Dans la mythologie romaine, un des trois dieux de la triade précapitoline, Quirinus
Dans le culte des saints : Saint Fiacre, Saint Roch

Les trois fonctions aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Un exemple contemporain : l'écusson du district Bad Aibling

Pour Dumézil, « le schéma tripartite est mort en Occident avec les États généraux de 1789, quand la noblesse et le clergé ont baissé le pavillon devant le tiers État. On a enfin répondu à la question : qu'est-ce que le tiers état ? Eh bien, c'était la ruine du système trifonctionnel »[2].

Influence et débats[modifier | modifier le code]

Les travaux de Dumézil, et en particulier la thèse de la trifonctionnalité, en apportant un nouvel éclairage notamment sur les religions grecques, romaines, indiennes des origines ont souvent provoqué l'opposition, voire des critiques virulentes, des spécialistes de ces domaines rejetant les apports nouveaux de la mythologie comparée dans leurs domaines respectifs. Arnaldo Momigliano, historien de la Rome antique, qui a fortement critiqué la thèse trifonctionnaliste, en est un exemple parmi bien d'autres[3]. L'indianiste allemand Paul Thieme a été l'un de ses adversaires les plus résolus[4]. Chez les historiens des religions anciennes, Dumézil a dû faire face à l'opposition fondamentale du britannique H. J. Rose et du néerlandais H. Wagenvoort[5]. En France, son « principal adversaire[6] » fut le latiniste André Piganiol.

Ils ont eu néanmoins une influence décisive sur toute une génération de chercheurs tel Georges Duby (Les Trois Ordres ou l'Imaginaire du féodalisme, 1978), Stig Wikander (1908-1983), le spécialiste du monde celtique Christian-J. Guyonvarc'h, l'indianiste français Louis Renou, le linguiste et mythologue néerlandais Jan de Vries (1890-1964), le linguiste français Émile Benveniste, enfin Émilia Masson pour le domaine hittite.

Cette avancée dans la recherche reconnue n'a pas empêché des comparatistes, tels que Jean Haudry de souligner les limites de la théorie des «Trois fonctions». Celui-ci fait remarquer que ce schéma explicatif pose un problème de chronologie et se laisse difficilement appliquer à certains domaines du monde indo-européen: parmi ceux-ci, en particulier les mondes grec ou balte au sein desquels, comme le reconnaissait Dumézil lui-même, l'interprétation des mythes par le prisme de la trifonctionnalité offre peu de résultats. Jean Haudry explique que nombre de récits et légendes ne peuvent être interprétés et compris que par des notions cosmologiques, et que la cosmologie des trois cieux, ciel diurne, ciel nocturne et ciel crépusculaire, constitue la base des « trois couleurs » symboliques blanche, noire et rouge, et de leur application à la société, les fameuses trois fonctions. Cette application à la société ne s'est pas réalisée chez tous les peuples indo-européens, mais seulement parmi certains d'entre eux[7].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Georges Dumézil, Mythe et Épopée I. II. & III., Gallimard, Paris, 1995, (ISBN 978-2-07-073656-0) :
    • L'Idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens
    • Types épiques indo-européens : un héros, un sorcier, un roi
    • Histoires romaines

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Georges Dumézil, Mythes et Dieux des Indo-Européens
  2. Georges Dumézil, Le parcours initiatique d'un "parasite" des sciences humaines, interview de Didier Sanz pour Autrement, « Passion du passé ». Paris, 1987. p.57.
  3. Le procès de la neutralité : « Dans une réplique à Arnaldo Momigliano, il rappelle qu'il faudra attendre des dizaines d'années : on verra alors ce qui « subsistera de votre œuvre et de la mienne »
  4. C. Scott Littleton, The New Comparative Mythology. An Anthropological Assessment of the Theories of Georges Dumézil, Berkeley & Los Angeles, University of California Press, 1966, pp. 176-182.
  5. C. Scott Littleton, op. cit., pp. 183-185.
  6. L'expression est de Dumézil lui-même, dans Entretiens avec Didier Éribon, Paris, Gallimard, 1987, p. 97.
  7. Jean Haudry, La Religion cosmique des Indo-européens, Milan et Paris, Archè / Les Belles lettres, « Études indo-européennes », 1987, pp. 5

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]