Empire inca

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Page d'aide sur l'homonymie Cet article concerne l'empire inca. Pour la civilisation, voir Civilisation inca. Pour les autres significations, voir Inca (homonymie).
Empire inca
Tawantin Suyu qu

1439 – 1533

Description de cette image, également commentée ci-après
Extension maximale de l'Empire inca.
Informations générales
Statut Monarchie
Capitale Cuzco
Langue Quechua, aymara, puquina (es), muchik
Monnaie zwert (selon un historien colombien)
Démographie
Population 14 000 000 (1500)
Densité 7,8 hab./km2
Superficie
Superficie 1 800 000 km2 (1500)
Histoire et événements
1439 Pachacutec forme l'Empire
1527-1532 Guerre de succession entre Huascar et Atahualpa
1533 Conquête espagnole
Sapa Inca
1438-1472 Pachacutec
1472-1493 Tupac Yupanqui
1493-1525 Huayna Capac
1525-1532 Huascar
1532-1533 Atahualpa
Expansion de l'empire inca (1438-1527)

L’Empire inca (Tahuantinsuyu, Tahuantinsuyo ou Tawantin Suyu en quechua, signifiant « quatre en un » ou « le tout des quatre parts »[1]) fut, du XVe au XVIe siècle, le plus vaste empire de l'Amérique précolombienne. Son territoire s'est en effet étendu, à son extension maximale, sur près de 4 500 km de long, depuis l'actuelle Colombie, au nord, jusqu'au milieu de l'actuel Chili (au Río Maule), au sud[2].

Organisation géographique[modifier | modifier le code]

L'Empire Inca a une forme très allongée. Il s'étendait en effet, à son apogée, sur près des deux tiers de l'immense Cordillère des Andes et de la côte Pacifique de l'Amérique du Sud, soit sur la majeure partie de quatre de ses états actuels ː le Pérou, la Bolivie, le Chili et l'Équateur, ainsi que sur une portion du territoire de la Colombie et de l'Argentine du Nord-Ouest.

Beaucoup de contraintes sont cependant liées à cette forme : pente, froid, altitude, sans oublier les côtes pacifiques. Au premier rang de ces contraintes, on conçoit la difficulté des communications au sein d'un empire si étiré constitué la plupart du temps par des guerres de conquête, et donc du contrôle des régions excentrées, celui-ci s'exerçant sur des ethnies nombreuses et bien différentes.

Cette nécessité a donné lieu à l'agrandissement et à l'intensification d'un réseau routier exceptionnel, le Qhapaq Ñan ("Chemin royal" ou Chemin de l'Inca), construit dans les conditions extrêmes d'un environnement de très hautes montagnes, ainsi qu'à la mise sur pied d'un quadrillage administratif systématique et remarquablement efficace[3]. Celui-ci était fondé sur l'éthique de la réciprocité[4], du travail communautaire (tribut sous la forme d'un système de corvée, la mita), du partage et de la propriété collective des terres qui prévalait déjà dans les antiques cultures andines pré-incaïques.

La fondation du Cuzco et l'origine des Incas[modifier | modifier le code]

Cuzco (du quechua Qosqo ou Qusqu ː le « nombril du monde ») est aujourd'hui une ville d'altitude (environ 3 400 m), d'une taille modérée, avec environ 300 000 habitants.

Mais elle était la cité d'origine de la Confédération de tribus dont firent partie les Incas, et dont ils prirent bientôt le contrôle ; elle devint par la suite la capitale de l'Empire d'où rayonnaient toutes ses routes principales, et aussi les lignes imaginaires rituelles des « Ceques (es) »[N 1].

Origine légendaire[modifier | modifier le code]

Illustration de 1752, extraite du Voyage historique de l’Amerique Meridionale : fait par ordre du Roi d'Espagne / par Don Georges Juan, et par Don Antoine de Ulloa et qui contient une Histoire des Yncas du Perou et les Observations Astronomiques et Physiques, faites pour déterminer la figure et la Grandeur de la Terre. - tome second. - Transcription de la légende manuscrite ː « Le premier Ynca Manco Capac et la Reine Coya Mama Ocllo Huaco son Epouse tous deux Enfans ou Soleil rassemblent les sauvages. »
Manco Cápac, le premier Sapa Inca, Brooklyn Museum, Tableau du XVIIIe siècle. Traduction de la légende ː « Aiarmango Capac, Premier Roi du Cuzco ». La symbolique qui l'environne ici appartient semble-t-il plus au XVIIIe siècle qu'à l'époque incaïque véritable.

Selon la légende recueillie par l’Inca Garcilaso de la Vega[N 2], Manco Cápac (premier Inca mythique) et Mama Ocllo (sa sœur-épouse) migrèrent depuis le Lac Titicaca[N 3] selon le souhait de leur père le Dieu-Soleil Inti. Ils lancèrent une javeline d’or (ou une crosse, ou une baguette, selon les sources), cherchant un endroit où elle s’enfoncerait jusqu’à la garde, indiquant que la terre y était suffisamment meuble, épaisse et donc fertile ; ce serait somme toute un geste agricole assez courant, venu du plus profond de la révolution néolithique, que décrit bien Alfred Métraux ː « [...] là où une baguette d'or, qu'il lançait de temps à autre pour connaître la nature du sol, s'enfonça profondément dans la terre[5] » ; cette terre d'élection, ce fut donc près de la montagne Huanacauri (es)[N 4], aujourd'hui site archéologique péruvien important du district de San Sebastian[6] ; ils fondèrent là leur ville à l’endroit choisi par le dieu et la nommèrent El Qusqu (le Cuzco), ayant par ailleurs reçu de lui une mission civilisatrice (notamment pour des innovations agricoles dont la culture du maïs, et artisanales ː voir la section Légende de Manco Cápac et Mama Ocllo de l'article dédié à Manco Cápac). On trouvera une forme développée de cette légende, avec des alternatives, à la section "Inca" de l'article dédié aux récits originels.

Interprétations de la légende[modifier | modifier le code]

En-deçà de l’horizon légendaire, qui exprime souvent sous forme allégorique une part de vérité, on a bien sûr étudié le véritable processus d’occupation de la vallée du Cuzco, à partir des données archéologiques et anthropologiques. Un relatif consensus se dégage pour établir que l’effondrement du royaume de Tiwanaku[N 5] au XIIe siècle, à cause des rivalités entre ethnies autour du Lac Titicaca (Uros, Aymaras, etc.) et l’invasion des Aymaras dans l'Altiplano andin[7], donnant naissance aux royaumes aymaras des Kollas et des Lupacas, a engendré des déplacements de populations importants. Entre autres, les quelques centaines de membres de l’ethnie Taipicala-Tiahuanaco, après une période semi-nomade, se seraient établis peu à peu dans la vallée fertile du fleuve Huatanay, processus qui culmine avec la fondation du Cuzco. L’éventuel personnage historique à l’origine de ce mythe du premier Sapa Inca, Manco Cápac, aurait été le fils du chef (nommé Apu Tambo) de cette ethnie. Ce chef aurait dirigé l’exode de son peuple depuis la province du Collao (au sud-ouest du Titicaca, département de Puno, Pérou) jusqu’à Tampu tocco[N 6] une grotte à Pacaritambo[N 7] (province de Paruro), juste au sud de Cuzco. Manco Cápac serait né au cours de cet exode au XIIIe siècle, dans le village de Maucallaqta dont on retrouve des ruines dans le district de Paccaritambo à 50 km au sud de Cuzco[8].

Cette hypothèse sur l'origine de l'ethnie Inca est donc celle de la migration progressive depuis le lac Titicaca et les restes de la civilisation Tiwanaku. C'est l'hypothèse la plus communément admise. À l'appui de cette thèse on peut trouver l'une des cosmogonies incas présentant la création du monde comme le surgissement hors des eaux du lac Titicaca du dieu Con Tiqui Viracocha qui créa Inti le soleil à qui il commanda de se lever derrière une roche noire, l'île du soleil qui émergeait en même temps du lac Titicaca (voir la section Inca de l'article Récit originel et l'article Viracocha). De même on peut noter que la langue officielle et sacrée de l'Empire inca, selon Rodolfo Cerrón-Palomino (es) (linguiste péruvien spécialiste des langues andines), sera l'Aymara, la langue parlée justement au sud du lac Titicaca, alors que le Quechua sera la lingua franca (ou langue véhiculaire) de l'Empire, et la plus répandue.

Mais il existe une hypothèse alternative à cette origine "lacustre", qui propose une origine amazonienne à l'ethnie inca, dans les controverses qui entourent la datation du site archéologique de Mameria (en)[9], une antique cité agricole inca découverte en 1979 dans la région péruvienne de Madre de Dios, département du sud-est du Pérou entièrement recouvert par la haute forêt amazonienne. Toute la question est de savoir si ce site, dont la marge d'erreur dans sa datation s'établit dans une fourchette entre le début du XIIIe siècle et la fin du XIVe siècle, est antérieur ou postérieur à la migration de l'ethnie inca dans la vallée du Cuzco [Voir "Hypothèse amazonienne" de la section Origines de l'ethnie inca de l'article dédié à la Civilisation inca].

Fondation[modifier | modifier le code]

Représentation des quatre régions de l’Empire Inca (ou Tahuantinsuyu), à partir du Cuzco sa capitale en forme de Puma.
Quadripartition du Cuzco et de l'Empire Inca ː plan de la cité au temps des Incas. On peut y distinguer la forme du Puma qu’elle était censée présenter alors, et les quartiers de Hanan Qosqo et Hurin Qosqo (haut et bas Cuzco).
Schéma précisant la répartition des quartiers du Cuzco au temps des Incas.

On ne connaît pas avec certitude la date, même approximative, de la fondation du Cuzco, mais grâce aux vestiges archéologiques, on s’accorde généralement pour dire que l’emplacement où se situe la cité était déjà habité il y a 3000 ans. Mais même en ne prenant en compte que la ville historique en tant que capitale de l’Empire Inca (deuxième moitié du XIIIe siècle), le Cuzco apparaît comme l’une des villes les plus anciennes de toute l’Amérique.

De même on pense que la restructuration du plan de la cité est l’œuvre du Sapa Inca IX Pachacútec. Le plan du Cuzco antique avait schématiquement la forme d’un puma (un des trois archétypes animaux sacrés des Incas avec le condor et le serpent géant[10]) : la place centrale Haucaypata comme poitrail du félin, sa tête se situant sur la colline où était solidement établie la forteresse de Sacsayhuamán gardant la cité.

Des chroniques anciennes comme celles de Pedro Sarmiento de Gamboa (1530-1592) affirment l’existence de groupes ethniques dans la vallée du Cuzco avant l’arrivée des Incas et l’avènement de l’Empire Inca. Il mentionne les Guallas, les Sahuasiray et les Antasayas comme les peuples les plus anciens, puis les Alcavistas, les Copalimaytas et les Culunchimas considérés comme des peuplements plus récents[11]. De même on doit noter que les Ayarmacas (es) (n’oublions pas que le premier nom de Manco Cápac était Ayar Manco[N 8]) habitaient eux aussi la région[12] [voir la section Légende des frères Ayar de l'article dédié à Manco Cápac] ; ils étaient au XIIIe siècle une survivance de l'Empire préincaïque Huari, et ils furent les seuls à n’être pas soumis par les Incas, devenant un temps leur principaux rivaux pour la domination de la contrée[13].

Cuzco fut la capitale et le siège du gouvernement de la Confédération cuzquénienne des tribus de la vallée puis du premier Royaume Inca (quand les incas prirent le contrôle de la Confédération), et elle l’est restée à l’époque impériale, devenant la ville la plus importante des Andes et de toute l’Amérique du Sud. Le centralisme de l’Empire, convergeant sur la personne de l’Inca suprême dont elle était le séjour majoritaire, a contribué à donner une aura à la Cité qui l’a amenée à son apogée et en a fait le principal foyer culturel et le grand axe, le carrefour du culte religieux, comme le cœur de la machine administrative de l’Empire.

Un empire et quatre régions[modifier | modifier le code]

Les provinces du Tawantinsuyu

Cet empire était partagé en quatre régions, supervisées par un apu (gouverneur) membre de la famille royale. À chacune de ces régions était associé un étendard[14] de 49 carrés qui s'appelait l'achank'ara, une couleur et une hauteur (haute ou basse). Il y avait ainsi :

  • deux régions hautes ("hanan"):
    • le Chinchay Suyu situé au nord et associé à la couleur rouge ;
    • le Qulla Suyu situé au sud et associé à la couleur bleue ;
  • deux régions basses ("uris"):
    • l'Anti Suyu situé à l'est et associé à la couleur verte ;
    • le Kunti Suyu situé à l'ouest et associé à la couleur jaune.

Ces suyus étaient à leur tour divisées en groupe d'humains (sous-unités administratives) qui correspondaient souvent à d'anciens royaumes. À leur tour, les huammanis étaient divisées en groupe d'humains sauvages, qui eux-mêmes étaient divisés en ayllus (familles ou feux).

Zones de production[modifier | modifier le code]

Capitales provinciales[modifier | modifier le code]

Histoire[modifier | modifier le code]

Contexte de formation de l'empire[modifier | modifier le code]

À leur arrivée dans la région de Cuzco, les Incas ne sont qu'une tribu parmi d'autres[Favre 1]. Ces petites puissances régionales s'affrontent dans des guerres locales. Les Incas participent à une confédération avec d'autres groupes en occupant dans un premier temps un rang subordonné et non dominateur[Favre 1]. Ils adoptent la langue quechua, qui devient la lingua franca du plateau andin — ils la propageront ensuite sur tout le territoire[15].

La confédération repose sur deux moitiés : le hanan, la moitié du haut, formée par les peuples originaires de l'endroit et le hurin, la moitié du bas dont font partie les Incas. Le hanan détient les pouvoirs politiques et religieux et le hurin les pouvoirs militaires. Cette répartition des pouvoirs explique en partie la montée en puissance par les armes du groupe inca[Favre 2].

Premiers souverains incas[modifier | modifier le code]

Sous Sinchi Roca, puis Lloque Yupanqui, Mayta Capac et Capac Yupanqui, ils renforcent leur position dans le bassin de Cuzco. Pour avoir pillé les villages aux alentours et repoussé les attaques adverses, on leur reconnaît un rôle prépondérant dans la confédération. Ainsi, à la mort de Capac Yupanqui, Inca Roca s'empare du contrôle de la confédération, et les Incas imposent leurs lois à toutes les tribus[Favre 3].

Son successeur, Yahuar Huacac, n'est pas aussi brillant et une conspiration met fin à son règne. Mais vers 1400, les Incas reprennent leur expansion avec Viracocha Inca. Malgré tout, leur territoire ne dépasse pas un rayon de 40 kilomètres autour de Cuzco[Favre 3].

Expansion de l'empire et règne de Pachacutec[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Pachacutec.

Avec Viracocha, l'empire inca conforte sa domination sur la région et étend son territoire. Mais vers la fin de son règne, les Chancas, ethnie de tradition nazca, menacent l'empire. En 1438, ils envahissent les terres fertiles autour d'Abancay et marchent vers Cuzco[Favre 3]. Viracocha abandonne la ville et se réfugie avec son fils héritier Urqu dans la citadelle de Calca. Mais un autre de ses fils, Pachacutec, reste dans la cité et organise sa défense. Après l'échec d'un premier assaut, Pachacutec poursuit les Chancas, et, aidé par quelques tribus alliées, les met définitivement en déroute. Cette victoire amorce la véritable extension de l'empire inca, qui comprend désormais plus que les seuls territoires voisins de leurs localisation originelle[Favre 4].

Pachacutec, désormais empereur, reprend une à une les villes conquises par les Chancas. De 1445 à 1450, Pachacutec étend son territoire jusqu’au lac Titicaca[Favre 5].

Apogée de l'Empire[modifier | modifier le code]

Règne de Tupac Yupanqui[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Tupac Yupanqui.

En 1463, Pachacutec lève une armée qu’il confie à son fils Tupac Yupanqui afin de soumettre à l’autorité des Incas les immenses territoires séparant Cajamarca de Cuzco. Après les Anqara, les Huancas et les Wayla, les Chimús tombent à leur tour (vers 1470), sans opposer de résistance significative.

Les succès militaires s’expliquent par l’existence d’une caste de jeunes nobles très entraînés et par la constitution d’une armée permanente qui peut atteindre rapidement toutes les parties de l’empire en cas de troubles. Les populations hostiles sont déplacées à l’intérieur du pays et remplacées par des sujets loyaux envoyés en mitimaes (colons).

Les Incas intègrent les techniques chimú de métallurgie, de tissage et de céramique de masse. Ils bâtissent de nouvelles villes dans les territoires conquis pour régler les affaires économiques et militaires. Les administrateurs de l’Inca prélèvent environ 66 % de taxes sur les produits agricoles et manufacturés (tissus et bière de maïs par exemple) et exigent la corvée d’État (mit’a) pour l’exécution de grands travaux (routes, irrigation, drainage, terrassement agricole, carrières, mines, construction des forteresses et des villes nouvelles).

Tupac Yupanki meurt assassiné en 1493 au terme de complots incessants. Son fils Huayna Capac lui succède[Favre 6].

Règne de Huayna Capac[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Huayna Capac.

Huayna Capac continue les conquêtes vers le Nord et il soumet en 1523 les Kara, une des dernières tribus à s’opposer aux Incas[Favre 6]. Rien ne peut arrêter l’expansion de l’empire qui s'étend jusqu’au sud de l’actuelle Colombie.

À son apogée, l'empire inca s'étend sur le Pérou (berceau originel), la Bolivie, l'Équateur et une partie de la Colombie, de l'Argentine et du Chili, soit plus de 950 000 km². Des objets incas sont retrouvés dans une grande partie de l'Amérique du Sud, jusqu'à la côte atlantique du Brésil[Favre 7].

Conquête espagnole, déclin et chute de l'empire[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Huascar et Atahualpa.

Premiers contacts avec les Espagnols[modifier | modifier le code]

Les premiers contacts entre l'empire inca et les conquistadors espagnols menés par Francisco Pizarro et Diego de Almagro ont lieu en 1527 près de Tumbes, sur la côte Nord de l'empire. Mais Pizarro et ses hommes ne restent pas, et ce n'est qu'en 1532, après être retourné en Espagne, que Pizzaro pénètre véritablement sur le territoire inca[Favre 8].

Guerre de succession[modifier | modifier le code]

Dès 1527, la variole apportée par les colonisateurs fait de nombreuses victimes. L'empereur Huayna Capac y succombe et meurt sans avoir choisi de successeur. Ses deux fils se disputent alors la succession et l'empire se divise en deux : Atahualpa au Nord et Huascar au Sud. La guerre civile fait rage et c'est finalement Atahualpa qui prendra le dessus[16].

Retour des Espagnols et capture d'Atahualpa[modifier | modifier le code]

Francisco Pizarro est de retour en 1532 à la tête de 180 Espagnols. Mais ils ne sont alors pas perçus comme une menace, au contraire : selon une légende inca, le dieu Viracocha devait revenir sur terre pour rétablir paix et prospérité dans l'empire. Pizarro est assimilé à ce personnage mythique et est accueilli sans crainte.

Le , à l'issue de la prise de Cajamarca par les troupes de Pizarro, Atahualpa est capturé par les Espagnols[17]. Dès lors, les Incas n'osent pas les attaquer de peur de mettre en danger la vie de leur empereur-dieu. Alors que Atahualpa est aux mains des Espagnols, ses armées prennent enfin le contrôle de tout le territoire et réunifient l'empire[Favre 9]. Mais Pizarro alimente les querelles et encourage la rébellion des peuples dominés par les Incas : l'empire se morcelle. Toutefois, les Incas espèrent encore et souhaitent retrouver leur empereur. Pizarro propose une rançon : la pièce où est enfermé Atahualpa doit être remplie d'or. Les Incas obéissent mais Pizarro ne tient pas sa promesse et fait exécuter l'empereur déchu le [Favre 10].

Dernières résistances[modifier | modifier le code]

Les Espagnols se lancent alors à la conquête de tout le territoire, soutenus par les peuples rebelles. Arrivés à Cuzco le , ils pillent la ville et mettent sur le trône le demi-frère de Huascar, Manco Inca. Celui-ci, à la solde des Espagnols, est totalement impuissant face à la dislocation de l'Empire inca[18]. Il essaye tout de même de lancer une insurrection en 1536, reprend une partie du pays, mais échoue à reprendre Cuzco puis Lima. La guerre dure jusqu'en 1545, date à laquelle Manco Inca est assassiné[Favre 11].

Rois de Vilcabamba[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Vilcabamba (Pérou).

Les Incas se replient alors sur Vilcabamba, une ville protégée de par sa position géographique dans la montagne. Un noyau de résistance inca y subsistera jusqu'en 1572, dirigé par Tisoc, Manco Inca, Sayry Túpac, Tito Cusi et Túpac Amaru successivement. Partout ailleurs, l'hégémonie espagnole est totale[Favre 12].

La résistance aura un sursaut aux XVIIe et XVIIIe siècles, le plus important épisode sera celui de Túpac Amaru II en 1780, toujours avec l’objectif avorté de restaurer l’antique empire du Tahuantisuyu.

Conséquences humaines sociales de la conquête[modifier | modifier le code]

La conquête espagnole s'accompagne de pillages, d'apport de maladies qui déciment les populations, de la famine (ce que les Incas, un peuple prospère, n'avaient jamais connu du fait de l'utilisation de silos pour faire face aux mauvaises années), de l'asservissement des Indiens et de l'évangélisation de la population. Celle-ci va se faire essentiellement en langue quechua et des peuples jusqu'alors insoumis aux Incas devront eux aussi apprendre cette langue qui est aujourd'hui encore parlée par sept millions de personnes en Amérique du Sud.

La démographie indigène durant la colonisation est la suivante :

  • 1525 : 12 000 000 habitants à 20 000 000 habitants ;
  • 1553 (après la première phase de la conquête) : 8 200 000 habitants ;
  • 1575 (gouvernement du vice-roi Francisco de Toledo) : 8 000 000 habitants ;
  • 1586 : 1 800 000 habitants ;
  • 1754 : 615 000 habitants.

La terrible chute de population, enregistrée à partir de 1575, correspond à la « pacification » définitive du Pérou et à la généralisation du travail forcé dans les encomiendas et les mines, où près de cinq millions d'Indiens périrent en moins de vingt ans.

Organisation politique et administrative[modifier | modifier le code]

Gouvernement et administration[modifier | modifier le code]

L'empire est divisé en quatre régions, Chinchasuyu, Antisuyu, Cuntisuyu et Collasuyu, de la même manière que la ville de Cuzco est divisée en quatre « districts ». D'après les chroniques, ces grandes zones sont elles-mêmes subdivisées en unités de 10 000 familles, subdivisées à leur tour en unités de 1000, de 100 puis de 10 familles. Mais les historiens modernes estiment que cette division était d'abord comptable, la véritable structuration étant celle des chefferies et des ayllus[Favre 13].

L'empereur est conseillé par quatre apu, représentant les quatre régions de l'empire. Au-dessous des apu se trouvent les gouverneurs de province, les tukriquq, représentant l'empereur localement. Ils sont entourés de kipukamayoq qui procèdent au recensement de la population à l'aide des quipus[19], des cordelettes de couleur dont les nœuds fondent un système de calcul. Le recensement revêt en effet un rôle particulièrement important dans un état où les seuls tributs versés le sont sous forme de corvées[Favre 14].

Les chefs locaux dirigeant les chefferies s'inscrivaient en parallèle de cette organisation de l'administration impériale, même si les Incas essayèrent de les y intégrer. Ils étaient soumis à l'empereur dans un rapport plus personnel[Favre 15].

Relations politiques[modifier | modifier le code]

Relations politiques entre la caste inca et ses sujets[modifier | modifier le code]

Relations politiques au sein de la caste inca[modifier | modifier le code]

Organisation militaire[modifier | modifier le code]

Volonté de conquête permanente[modifier | modifier le code]

Les Incas justifiaient leurs conquêtes en invoquant une mission civilisatrice, comme les Espagnols le feront ensuite avec eux. Ils affirmaient apporter aux « tribus barbares » les bonnes mœurs, des techniques agricoles et la pacification[Favre 16]. Toutefois, les Incas ne semblent pas avoir été particulièrement belliqueux. Des historiens[Favre 17] estiment que c'est plus un concours de circonstance qui engendra l'impérialisme inca : leur victoire inattendue sur les Chankas perturba l'équilibre militaire local. Les Incas montant en puissance, les tribus voisines s'en inquiétèrent, furent défaites à leur tour, et l'empire Inca grandit ainsi, les conquêtes provoquant les guerres qui engendraient à leur tour de nouvelles conquêtes[Favre 17].

Le maintien d'expéditions de conquête au-delà des frontières joua par ailleurs un rôle de cohésion sociale fondamental dans l'empire. Ces guerres répétées facilitèrent l'intégration et unirent tous les peuples soumis par les Incas dans une même entreprise commune[Favre 18].

Infrastructures impériales[modifier | modifier le code]

Voies de communication[modifier | modifier le code]

Réseau routier[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Chemins incas et Qhapaq Ñan.
Le maillage du réseau routier des Incas, le Qhapaq Ñan ou chemin royal, aujourd'hui "Chemin de l'Inca" .

Les Incas améliorèrent le réseau laissé par la civilisation Huari, qui leur permit de sillonner l'ensemble de l'empire rapidement malgré le terrain accidenté. Le plus célèbre exemple de ces routes est le « Qhapaq Ñan » : c'était l’axe principal du projet économique et politique de l’empire inca, long de plus de 6 000 kilomètres. Son tracé principal joint les villes de Pasto en Colombie, Quito et Cuenca en Équateur, Cajamarca et Cuzco au Pérou, l’Aconcagua en Argentine et Santiago du Chili.

Chasqui ou messager de l'empereur avec sa trompe d'alerte en coquillage et tenant à la main les quipus (ou écheveau de cordelettes à nœuds) qui portent le message chiffré du courrier.

C'était un élément majeur pour le contrôle de l'empire et les déplacements militaires. Des auberges (tambos) tous les 20 ou 25 km, des postes de garde et des ponts se trouvaient le long de ces routes, larges parfois de 7 m et parfois pavées. Un réseau secondaire de routes transversales, long de plus de 45 000 kilomètres, reliait le Qhapaq ñan à la côte et au bassin amazonien.

Système de messagers[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Chaski.

Les incas avaient installé, le long de ces voies de communication, des tambos ou caravansérails, prêts à accueillir à tout moment les voyageurs. Grâce à un système de « coureurs à relais », les chasquis, ils envoyaient des messages avec une rapidité étonnante aux points les plus éloignés de l'empire. On estime ainsi qu'il fallait moins d'une semaine à un message pour aller de Cuzco à la frontière nord de l'empire, distante de plus de 2 000 km[Favre 19].

Ouvrages militaires[modifier | modifier le code]

Symboles et devise[modifier | modifier le code]

La devise de l'empire était : ama sua, ama quella, ama llulla signifiant « ne pas voler, ne pas paresser, ne pas mentir »[20]. Le Wiphala ou Huipala, drapeau arc-en-ciel à sept bandes, est considéré comme le symbole de l'empire Inca ; il est au XXIe siècle utilisé comme symbole d'identification nationale et culturelle par les peuples andins d'origine indigène.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Les Ceques étaient des alignements géographiques et topologiques délibérés (ou fortuits et reconstitués a posteriori) de sites sacrés, de sanctuaires, de tombeaux (artefacts donc) ou de "huacas" (es) ː les huacas (du quechua wak'a) sont un concept religieux andin original qui renvoie à de nombreux objets comme les momies des ancêtres ou des éléments naturels particuliers comme des roches singulières, des sources, des montagnes et jusqu'aux astres comme le soleil et la lune ; ces objets sont investis d'une dimension ancestrale (cosmogonique) et spirituelle sacrée, dans une perspective aux confins de l'animisme et du fétichisme.
  2. Voir le chapitre XVI, intitulé Fundación del Cozco ciudad imperial [Fondation du Cuzco, cité impériale], de son grand’oeuvre : Comentarios Reales de los Incas [Commentaires royaux sur le Pérou des Incas], traduction de René L. F. Durand, Paris, La Découverte, coll. « Poche », 2000 ( (ISBN 2-7071-3270-5)). Réédition de la traduction parue chez Maspero en 1982.
  3. (ils étaient nés de son écume)
  4. Le mont Huanacauri ou Wanakawri, 4.089 mètres, tout proche de Cuzco au sud-est, était une des huacas (site ou objet sacré) parmi les plus importantes des Incas.
  5. (grandeur passée et respectée par les Incas, dont témoigne le centre cérémoniel, haut-lieu archéologique bolivien proche du Lac Titicaca, justement, avec la célèbre Porte du Soleil, Inti Punku en quechua, et le temple de Kalasasaya)
  6. (« l'auberge aux fenêtres » en quechua)
  7. (ou Paqariq tampu, en quechua, « le lieu de l’aube »)
  8. (d'ailleurs, il est probable, comme l'affirme l'article de Wikipédia en espagnol "Ayarmaca" à partir des ouvrages de María Rostworowski, qu'Ayar Auca, frère d'Ayar Manco dans Légende des frères Ayar, était le chef de la tribu des Ayarmacas)

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Favre 1984, p. 14.
  2. Favre 1984, p. 16-17.
  3. a b et c Favre 1984, p. 18.
  4. Favre 1984, p. 20.
  5. Favre 1984, p. 21-22.
  6. a et b Favre 1984, p. 26.
  7. Favre 1984, p. 5 et 27.
  8. Favre 1984, p. 107-108.
  9. Favre 1984, p. 111.
  10. Favre 1984, p. 112-113.
  11. Favre 1984, p. 121-122.
  12. Favre 1984, p. 124 à 126.
  13. Favre 1984, p. 51.
  14. Favre 1984, p. 70-71.
  15. Favre 1984, p. 75-76.
  16. Favre 1984, p. 28.
  17. a et b Favre 1984, p. 29.
  18. Favre 1984, p. 31.
  19. Favre 1984, p. 55.
  • Autres références :
  1. La graphie « Tahuantinsuyo » est la graphie traditionnelle hispanisante ; « Tawantin Suyu » est une graphie proche du quechua. Tawa signifie quatre et l'infixe -ntin- exprime la totalité, l'intégralité. Pour lui donner du relief, le terme est traduit par le chroniqueur Garcilaso de la Vega comme « les quatre parties du monde ». Tahuantinsuyu est traduit généralement en français par « l'empire des quatre quartiers ».
  2. Francis McEwan 2006, page 3.
  3. Sur l'organisation de l'Empire, voir notamment : Alfred Métraux, Les Incas, Seuil, coll. « Points Histoire », (ISBN 978-2020064736), pp. 79 à 105.
  4. Sur le système d'échange dans les Andes précolombiennes et sur le détournement du régime de la mita à leur profit par les colons espagnols, voir notamment ː Carmen Bernand, Les Incas, peuple du soleil, Gallimard, coll. « Découvertes », (ISBN 9782070530601).
  5. Alfred Métraux, Les Incas, Editions du Seuil, coll. « Points Histoire », 1961 et 1983 (ISBN 978-2020064736), p. 37
  6. (es) Dirección Desconcentrada de Cultura de Cusco [Direction décentralisée de la Culture à Cuzco], « IMPORTANCIA REFERIDA - DISTRITO DE SAN SEBASTIAN - Sitio Arqueológico de Wanakauri » [« Le site archéologique du Wanakauri dans le district de San Sebastian »], sur Ministère de la Culture du Pérou, (consulté le 24 novembre 2018).
  7. Waldemar Espinoza, Los Incas, chez Amaru Editores, troisième édition 1997, Lima, p. 36.
  8. (es) Arturo Gómez Alarcón et Freddy Gómez, « HISTORIA DE LOS INCAS, MANCO CÁPAC » [« Histoire des Incas, Manco Cápac »], sur RESUMEN DE HISTORIA.COM (consulté le 25 novembre 2018)
  9. (en) Gregory Deyermenjian, Chairman, New England Chapter, « Athena Review, Vol.3, no.4: Mameria: an Incan Site Complex in the High-Altitude Jungles of Southeast Peru » [« Mameria, site d'un complexe incaïque dans la jungle d'altitude du sud-est péruvien »], sur Athena Review, Athena Publications, Inc. (consulté le 28 novembre 2018)
  10. « Religion et cosmogonie inca », sur Perú Excepción (consulté le 22 novembre 2018)
  11. (es) Ouvrage collectif, Historia del Perú [« Histoire du Pérou »], Lexus (Barcelona), (ISBN 9972625354), p. 239
  12. (es) María Rostworowski, Ensayos de historia andina [« Essais d'histoire andine »], INSTITUTO DE ESTUDIOS PERUANOS, 1993 et 2011 (ISBN 9972511537)
  13. (es) Ouvrage collectif, Historia del Perú [« Histoire du Pérou »], Lexus (Barcelona), (ISBN 978-9972625350), p. 241
  14. Cet étendard était une sorte de représentation du calendrier agricole semi-lunaire.
  15. Francis McEwan 2006, p. 180.
  16. Shadows of empire: the Indian nobility of Cusco, 1750-1825, David T. Garrett, Cambridge University Press, 2005, p. 20
  17. 100 Decisive battles: from ancient times to the present, Paul K. Davis, Oxford University Press, 2001, pp. 190-94
  18. The Cambridge history of the native peoples of the Americas, Cambridge University Press, 2000, pp. 911-12
  19. Houdaille Jacques. « La population du Pérou depuis le XVIe siècle », in Population, 29ᵉ année, n°2, 1974, pp. 359-362. DOI : 10.2307/1530816. [lire en ligne]
  20. La indianidad: the indigenous world before Latin Americans Par Hernán Horna, page 61

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]