Mégalithisme

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Le site de Callanish sur Lewis, en Écosse, photographié en 2000

Le mégalithisme est un phénomène complexe, présent dans de nombreuses régions du monde, de la fin de la Préhistoire à nos jours. Le terme désigne une forme d'architecture néolithique consistant à ériger des mégalithes (du grec méga = grand ; lithos = pierre, littéralement de grandes pierres), la période au cours de laquelle ces édifices ont été érigés et leur étude scientifique par les archéologues qui tentent d'en comprendre le sens. Le mégalithisme a notamment revêtu une importance particulière en Europe pour les peuples du Néolithique.

L'expression « art mégalithique » est également employée pour faire référence à l'usage de mégalithes, érigés par les groupes préhistoriques à des fins religieuses ou sépulcrales mais aussi comme observatoires astronomiques voire comme médium artistique. L'expression est plus généralement utilisée pour décrire l'art gravé sur des mégalithes.

Extension du mégalithisme préhistorique en Europe et en Afrique du Nord (en marron ) et de la zone de construction de mur cyclopéen (en vert).

Le mégalithisme dans le monde[modifier | modifier le code]

La succession chronologique des différents courants mégalithiques ne sous-entend d'aucune façon un lien de filiation entre eux. Le mégalithisme est un phénomène largement répandu dans le monde, avec des particularités régionales[1],[2] telles que les alignements atlantiques, nordiques ou encore africains, les cercles ou henges anglais, écossais ou des Orcades, les « tombes des géants » et nuraghes sardes, les torres corses, les taulas baléares, les tombes tours d'Arabie et du Sinaï[3], les brochs d'Écosse, les cromlechs gallois, les menhirs ou peulvens, les dolmens sous tumulus ou sous cairn, les allées couvertes, les statues-menhirs, les chen-pin coréens, les kofun japonais, les autels olméques, les mégalithes anthropomorphes colombiens ou bien les moaïs pascuans.

Étude du mégalithisme[modifier | modifier le code]

Deux des quatre morceaux du grand menhir brisé d'Er Grah, à Locmariaquer (Morbihan).
Érection d'un mégalithe.

L'habitat et le mode de vie des bâtisseurs de mégalithes suscitent de nombreuses interrogations, auxquelles les scientifiques essaient de répondre. La compréhension des cultures disparues nécessite l'étude des objets (poteries, outillage lithique ou osseux) et des monuments qui sont parvenus jusqu'à nous, après avoir été parfois réutilisés par d'autres civilisations, pillés, détruits, au fil des siècles.

Le mégalithisme, branche de l'archéologie préhistorique, reste donc une « science de l'imprécis » selon le préhistorien Serge Cassen, reposant sur des hypothèses. Les sépultures, leurs architectures et leurs mobiliers tiennent une place essentielle dans ces recherches. Les méthodes de construction de ces édifices imposants, érigés au moyen d'énormes blocs de pierre, sont mal connues, même si l'archéologie expérimentale a permis des avancées notables. Ces constructions, témoins de la première architecture monumentale dans l'histoire de l'humanité, furent érigées, la plupart du temps pour servir de sépultures, par des sociétés organisées.

Dans un premier temps, la recherche sur le mégalithisme s'attache à définir le milieu naturel dans lequel s'insère l'architecture mégalithique. Ensuite, elle est confrontée au problème de la datation, indispensable pour l'établissement d'une chronologie.

Dès 1944, Pierre-Roland Giot crée, au sein de la Faculté des sciences de Rennes, un laboratoire d'anthropologie préhistorique dans lequel il applique les techniques scientifiques à l'archéologie : pétrographie des haches polies, spectrographie des métaux, étude sédimentologique des gisements paléolithiques entre autres. Il va mener pendant quarante ans les grandes fouilles et les restaurations de monuments mégalithiques et de tumulus et former une équipe de préhistoriens aguerris. Parmi ses élèves, on relève les noms d'Yves Coppens, Jacques Briard et Jean L'Helgouach, rejoints plus tard par Charles-Tanguy Le Roux, Pierre-Louis Gouletquer, Marie-Yvane Daire et Henri Morzadec.

Théories sur le mégalithisme[modifier | modifier le code]

De nombreuses interprétations fantaisistes sont issues de traditions populaires, relayées par des voyageurs, poètes et folkloristes : les alignements mégalithiques sont ainsi des soldats pétrifiés[4], les pierres levées une forêt de phallus, emblèmes de fécondité pancosmique (symbole du pénis du Ciel pénétrant la Terre-femme, ou bien verge d'un mâle tellurique déchargeant sa semence dans le vent)[5]. Les routes mégalithiques seraient des balisages permettant à des extra-terrestres de retrouver les gisements d'uranium présent sur terre[6].

La plupart des théories scientifiques liées au phénomène mégalithique s'attachent à développer la question de la signification de l'érection de ces monuments. Si le mégalithisme a une dimension religieuse (stèles funéraires), nous ne savons rien de cette religion, de ses rites, de ses cérémonies. Il peut également avoir une fonction d'observatoire astronomique qui permet de déterminer les dates importantes de l'année solaire pour des sociétés d'agriculteurs-éleveurs (période des semailles ou de la transhumance des troupeaux). Ainsi, les alignements mégalithiques peuvent servir de visées à ciel ouvert, les enceintes de menhir peuvent jalonner les levers et couchers du soleil aux solstices, les couloirs enterrés conduire à une chambre où le soleil ne pénètre qu'à un moment précis (généralement le lever du solstice d'hiver). Les pierres levées ont dans ce cas un rapport avec le culte du soleil et des astres, et il reste un vestige de cette fonction dans nos traditions populaires avec les feux de la Saint-Jean, à la célébration des moissons[7].

En Europe, certains mégalithes comme Stonehenge sont liés aux routes de l'ambre et de l'étain que les marchands des pays méridionaux allaient chercher[8].

D'après des archéologues tels que Jacques Blot, il est probable que des menhirs isolés soient un antique bornage marquant les voies de transhumance. Jacques Blot remarque qu'au Pays Basque, les menhirs se trouvent sur de grandes voies de circulation : passages des bergers, voies du sel, etc. D'autres fois, le menhir peut aussi commémorer un événement ou un personnage important[9].

La plupart des chercheurs concernés s'accordent aujourd'hui à reconnaître aux mégalithes un rôle multiple, soit, par ordre d'importance, social, culturel (religieux et funéraire), astronomique, astrologique, artistique, agricole, etc. Si toutes ces constructions ne possédaient pas toutes ces fonctions, elles révèlent une société organisée « sous la direction d'élites dirigeantes, princes ou prêtres, sachant organiser et inciter de gré ou de force des populations importantes, peut-être renforcées à l'occasion des cérémonies et des travaux religieux par des éléments exogènes »[10].

Le mégalithisme et les sépultures[modifier | modifier le code]

Au Néolithique en Europe occidentale, le mégalithisme est fréquemment en relation avec les sépultures. Au XIXe siècle, on appelait sépultures mégalithiques les tombes dont l'architecture était basée sur l'empilement de blocs de grandes dimensions, ne pouvant pas être déplacé facilement par un ou deux individus. Par extension, l'expression « sépulture mégalithique » désigne l'ensemble des édifices de grande taille, donc monumentaux, construits en pierre au Néolithique, ayant servi de lieu de sépulture collective ou individuelle, sans pour autant que la structure interne soit constituée des blocs mégalithiques.

Dans le cas des monuments construits à l'aide de blocs massifs, ceux-ci étaient disposés selon deux orientations principales, soit verticalement (orthostats), soit horizontalement (dalles, dallage ou toiture).

Les premières fouilles de grandes structures funéraires carnacéennes ont montré que les sépultures mégalithiques étaient en général recouvertes d'un monticule plus ou moins organisé, appelé cairn s'il était en pierre ou tumulus s'il était en terre.

Les sépultures soulèvent différentes interrogations, notamment concernant l'organisation sociale nécessaire à l'édification de ce type de monuments, la conception de l'espace funéraire, le rapport au divin, la place de l'homme dans son environnement, ainsi que le traitement du corps.

L'art mégalithique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : art néolithique.

Si la fonction première de l'architecture mégalithique n'est le plus souvent probablement pas directement artistique, le mégalithe est parfois le support privilégié de l'art de son époque[11]. Par exemple, les orthostats des dolmens peuvent être ornés de gravures très complexes dont la symbolique nous échappe ; ils peuvent également avoir été sculptés et présenter une forme anthropomorphe, s'apparentant ainsi à de véritables statues préhistoriques, dont certaines sont sexuées (figuration des seins) et présentent des rangs de colliers. De même, les statues-menhirs sont des mégalithes dont les gravures, parfois fort évoluées et nombreuses, sont les témoins de l'activité artistique des hommes de la préhistoire, l'art s'associant au sacré. Cependant, ces données sont souvent faussées car l’art gravé est plus rare sur les menhirs que dans les tombes, en raison de la météorisation des granites qui fait disparaître nombre de tracés[12]. L'altération des représentations peintes est encore plus importante[13], au point que la tradition historiographique a longtemps nié l'existence de l'art pictural néolithique, pourtant bien attesté dans l’art mégalithique ibérique dont la peinture est exécutée à l'ocre rouge essentiellement, avec diverses nuances dans les coloris et un complément de peinture noire au manganèse[14]. De nouvelles méthodologies spécifiques permettant de détecter des motifs picturaux révèlent que cet art pictural symbolique mais aussi décoratif est plus développé que les archéologues ne pensaient, même dans des régions les moins fournies en architectures mégalithiques[15].

Le corpus des signes gravés comprend notamment des motifs en zigzag (ou serpentiformes) pouvant évoquer des tentures, des serpents (théorie de l’ophiolâtrie chère à William Stukeley et Maudet de Penhouët), ou les ondes des vagues à crêtes aiguë ; les motifs corniformes le plus souvent interprétés comme réductions de bucranes ; les motifs scutiformes ; les signes zoomorphes ou anthropomorphes ; les crosses et crosserons ; les haches emmanchées ; les arcs et flèches ; les cartouches ; les cupules ; les arceaux imbriqués[16].

Le mégalithisme aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Le mégalithisme n'a pas complètement disparu. Si les bantous de la province d'Ogoja, au Sud-Est du Nigeria, n'élèvent plus les Akwanshi phalliques depuis une centaine d'années comme les Kelabit du Sarawak, par contre les Malgaches du plateau d'Imerina, les Konsos d'Éthiopie et les Toraja de Sulawesi ou les habitants de Sumba en Indonésie dressent encore aujourd'hui des mégalithes pour honorer leurs morts et valoriser le rang de la famille ou du clan. Cela réclame, comme il y a plusieurs millénaires, d'énormes dépenses physiques et économiques mais aussi un esprit de coopération qui renforce l'unité des groupes ethniques qui pratiquent encore le mégalithisme[1],[17].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b R. Joussaume (2003)
  2. 08) - « Dolmens, menhirs et mégalithisme », Cahiers de Science et vie, n° 103, pp. 8-19.
  3. Steimer-Herbet, T. (2004) - « Classification des sépultures à superstructures lithiques dans le Levant et l’Arabie occidentale (IVe et IIIe millénaires av. J.-C.) », B.A.R. international Séries 1246, Oxford.
  4. Éloïse Mozzani, Légendes et mystères des régions de France, Robert Laffont, , p. 57
  5. Gwenc'hlan Le Scouëzec, Jean-Robert Masson, Bretagne mégalithique, Seuil, , p. 45
  6. Marie Josèphe Daxhelet, Quand les Belges étaient Gaulois, D. Hatier1987, p. 28
  7. Jacques Briard, Loïc Langouët, Yvan Onnée, Les mégalithes du département d'Ille-et-Vilaine, Institut culturel de Bretagne, , p. 9
  8. (en) Pearson, Mike; Cleal, Ros; Marshall, Peter; Needham, Stuart; Pollard, Josh; Richards, Colin; Ruggles, Clive; Sheridan, Alison; Thomas, Julian; Tilley, Chris; Welham, Kate; Chamberlain, Andrew; Chenery, Carolyn; Evans, Jane; Knüsel, Chris, « The Age of Stonehenge », Antiquity, vol. 811, no 313,‎ , p. 617–639
  9. Large, M. (2006) - Les premiers hommes du Sud-Ouest, Préhistoire dans le Pays basque, le Béarn, les Landes, éditions Cairn, préface de Jacques Blot (archéologue).
  10. Jacques Briard, Les mégalithes de l'Europe atlantique : architecture et art funéraire, 5000 à 2000 ans avant J.-C., Errance, , p. 23
  11. (en) Elizabeth Shee Twohig, The megalithic art of Western Europe, Oxford, , 259 p.
  12. D. Sellier, « Analyse morphologique des marques de la météorisation des granites à partir des mégalithes morbihannais. L’exemple de l’alignement de Kerlescan à Carnac », Revue archéologique de l’Ouest, no 8,‎ , p. 83-97
  13. M. Devignes, « Les rapports entre peintures et gravures dans l’art mégalithique ibérique », Revue archéologique de l’Ouest, no (suppl. 8),‎ , p. 9-22
  14. Jacques Briard, Les mégalithes de l'Europe atlantique: architecture et art funéraire, 5000 à 2000 ans avant J.-C., Errance, , p. 187
  15. Alain Beyneix, « Indices d'un art mégalithique en Aquitaine », Bulletin de la Société préhistorique française, vol. 104, no 3,‎ , p. 517-524
  16. Jacques Briard, Les mégalithes de l'Europe atlantique: architecture et art funéraire, 5000 à 2000 ans avant J.-C., Errance, , p. 173
  17. Crooson, L. (2008) - « Les derniers faiseurs de mégalithes : survivances en Asie du Sud-Est », Cahiers de Science et vie, n° 103, pp. 108-114.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Laurent-Jacques Costa, « Mégalithismes insulaires en Méditerranée », Ed. Errance, 2008, (ISBN 978-2-87772-377-0)
  • Jean Guilaine, « Mégalithisme », Ed. Errance, coll. Hesperides, 1999, (ISBN 2-8777-2170-1)
  • Jean Guilaine, « Mégalithisme de l'Atlantique à l'Éthiopie », Séminaire du collège de France, Ed. Errance, 1999.
  • Roger Jousseaume, « Les charpentiers de la pierre, monuments mégalithiques dans le monde », Éd. La maison des roches, Collection Terres Mégalithiques, 2003.
  • Jean-Pierre Mohen, « Les Mégalithes, Pierres de mémoire », Ed. Gallimard, collection Découvertes Gallimard, n° 353, 1998, (ISBN 2-0705-3439-1)
  • Salvatore Piccolo, (2013). Ancient Stones: The Prehistoric Dolmens of Sicily. Abingdon/UK, Brazen Head Publishing. ISBN 978-0-9565106-2-4.
  • Jean-Pierre Mohen, « Le monde des mégalithes », Ed. Casterman, Collection archives du temps, (ISBN 2-203-23202-1)
  • Myriam Philibert, « Mégalithes », éd. Pardès, collection: B.A.-BA, (ISBN 2-86714-214-8)
  • Tara Steimer-Herbet, 1999, « Le mégalithisme au Yémen », Chroniques yéménites, 7, mis en ligne le 31 août 2007, consulté le 29 juin 2011.
  • Tara Steimer-Herbet, « Classification des sépultures à superstructures lithiques dans le Levant et l’Arabie occidentale (IVe et IIIe millénaires av. J.-C.) », B.A.R. international Séries 1246, Oxford, 2004.
  • Tara Steimer-Herbet, « Du Plateau du Jaulan au piémont oriental du Jebel al-Arab, architecture funéraire et cultuelle des périodes protohistoriques », in M. al-Maqdissi, F. Bramer, J.-M. Dentzer (dirs.), Hauran V. La Syrie du Sud du Néolithique à l’Antiquité tardive, recherches récentes, actes du colloque de Damas 2007, Beyrouth, p. 349-358, 2010.
  • Tara Steimer-Herbet, « Open sanctuary and anthropomorphic statuettes at Rawk during the 4th millennium BC (Wadi ‘idim, Yemen) », Antiquity 81, N° 312, 2007.
  • Tara Steimer-Herbet, « Les dolmens en Syrie : bilan des découvertes et perspectives de recherches », Annales archéologiques syriennes, 47-48, p. 35-44, 2004-2005.
  • Tara Steimer-Herbet, « Des milliers de tombes préhistoriques aux portes du désert », Archéologia, 382, octobre, p. 38-47, 2001.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]