Camp d'extermination de Bełżec

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Localisation des camps d'extermination nazis.

Le camp d'extermination de Bełżec a été le premier des trois centres de l'extermination des Juifs d'Europe[1] dans le cadre de l'Aktion Reinhard, avec Sobibor et Treblinka. De mars à décembre 1942, plus de 450 000 personnes y furent gazées. Il se situe à côté de la petite ville de Bełżec en Pologne, dans le département de Lublin, au nord ouest de Lvov.

Contexte[modifier | modifier le code]

Le 20 juillet 1941, Heinrich Himmler se rend à Lublin et y rencontre le SS-Brigadeführer Odilo Globocnik afin de préparer la transformation du district de Lublin en bastion de la police et de la SS, en en évacuant la population polonaise et juive ; lors de cette réunion, il donne l'ordre à Globocnik de construire un nouveau camp à Maidanek. Selon l'historien Richard Breitman, il est vraisemblable que les deux hommes ont évoqué lors de cet entretien la déportation des Juifs vers un système de camps de concentration et d'extermination[2]. En août, Himmler et Philipp Bouhler envisagent de mettre sous les ordres de Globocnik une partie du personnel spécialisé dans les gazages, inactif depuis l'arrêt de l'Aktion T4, afin de l'affecter au massacre de Juifs[3].

Le 13 octobre, Himmler, Globocnik et son supérieur l'Obergruppenführer-SS Friedrich-Wilhelm Krüger se mettent d'accord[4] sur la création d'un camp d'extermination à Bełżec[3]. Avec les deux autres camps d'extermination de l'Action Reinhard, Sobibor et Treblinka, ces centres de mise à mort sont destinés à l'assassinat des quelque 1 500 000 Juifs qui vivent dans le Gouvernement général[5]. Selon la chronologie établie par Édouard Husson, la décision de créer un camp d'extermination à Bełżec précède « l'ordre (ou l'autorisation ou l'indication sans ambiguïté donnée par Hitler que le moment était venu) de passer à un génocide immédiat des Juifs de toute l'Europe », qu'il date de début novembre 1941[6]-[7].

Choix du lieu et construction[modifier | modifier le code]

Comme Sobibor et Treblinka, Bełżec est choisi en raison de son isolement et de la proximité des voies ferrées[8]. Le camp est au cœur du district de Lublin, une région riche en communautés juives[9].

Courant octobre 1941, les autorités SS prennent contact avec l'administration communale de Bełżec pour que 20 travailleurs polonais réquisitionnés soient mis à leur disposition et choisissent l'emplacement précis pour la construction du camp ; les travaux débutent le 1er novembre[10]. Bełżec sert de prototype pour les camps de Sobibor et Treblinka, tous trois construits selon le même modèle « où l'on peut reconnaitre la patte de Christian Wirth ». Mesurant 275 m de long sur 263 m de large[11] et comprenant un quai de chemin de fer, le camp est entouré d'une clôture de barbelés entrelacés avec des branches d'arbres de 3 mètres de haut ; les baraquements des SS sont situés à l'entrée du camp, à l'extérieur du périmètre de celui-ci. Le camp proprement dit est divisé en deux secteurs[11] . Le camp I est lui-même divisé en deux sections[12]: la plus petite regroupe les bâtiments administratifs et les logements des gardes ukrainiens; dans la plus grande partie on trouve le secteur de réception des déportés. les juifs y sont séparés selon leur sexe. Se trouvent aussi les logements et ateliers d'une partie des déportés affectés au Sonderkommando. Dans cette partie avec des hangars pour l'entreposage des bagages et objets de valeur, des salles de déshabillage, on coupe les cheveux des femmes. Elle est reliée par le « boyau », le camp II qui comporte les chambres à gaz, un autre baraquement pour les membres du Sonderkommando, les fosses communes[13] et les bûchers. Le camouflage est un élément essentiel. Il a pour but de convaincre les juifs qu'ils se trouvaient dans un camp de transit avant d'être envoyés dans un camp de travail[12].

Courant novembre ou début décembre, les travaux s'achèvent : 70 prisonniers de guerre soviétiques libérés de captivité pour participer aux activités du camp posent une voie ferrée à écartement étroit et une clôture ; après le renvoi des travailleurs polonais, le site est ceinturé par des miradors en janvier et février 1942[10]. Selon le témoignage de Josef Oberhauser, sur les plans du camp, sont dessinées des installations de gazage[14].

À l'origine, le camp d'extermination est doté de trois chambres à gaz en bois divisées en trois compartiments, pourvues de canalisations au sol et dont les portes d'entrée et de sortie sont munies de joints en caoutchouc[10] ; au cours de l'été 1942, les anciennes installations sont remplacées par un bâtiment[15] contenant six chambres à gaz en pierre, ce qui porte la capacité de gazage simultané à 1 500 personnes[16].

Exécuteurs[modifier | modifier le code]

Dans la deuxième quinzaine du mois de décembre 1941[13], le commandement du camp est confié à Christian Wirth, qui a pris une part active dans l'assassinat des malades mentaux en Allemagne, puis en Pologne ; Wirth dépend hiérarchiquement à la fois de Viktor Brack, l'adjoint de Philipp Bouhler à la chancellerie du Führer et d'Odilo Globocnik[17]. Il est assisté par Josef Oberhauser, un officier de liaison avec Globocknik et chef des gardes SS[11]. Lorsque Wirth est nommé inspecteur des trois camps d'extermination de l'Opération Reinhard en août 1942[13], Gottlieb Hering lui succède.

Une trentaine de participants à l'Aktion T4 est affectée aux opérations d'extermination[18]. Le reste du personnel du camp, environ 120 gardes[11], est constitué de prisonniers de guerre ukrainiens libérés, « ayant conquis leurs galons au camp d'entrainement de Trawniki »[19].

Sonderkommando[modifier | modifier le code]

À l'arrivée des convois, les hommes jeunes et vigoureux sont séparés des autres déportés et affectés au Sonderkommando ; certains sont chargés de couper les cheveux des femmes avant leur assassinat, d'autres d'évacuer les cadavres des chambres à gaz, d'arracher les dents en or ou d'enterrer les corps dans des fosses communes. Ils sont assassinés à intervalles réguliers[13].

Après la dissolution du camp, les survivants du Sonderkommando sont conduits, en avril 1943, à Sobibor où ils sont gazés[20].

Extermination[modifier | modifier le code]

Les premiers gazages sont effectués avec du gaz en bouteille, sans doute du monoxyde de carbone, déjà utilisé lors de l'Aktion T4[N 1] ; courant février 1942, Christian Wirth alterne ce procédé avec l'utilisation des gaz d'échappement d'un moteur de char russe T 34. Cette dernière méthode est finalement retenue et est également utilisée à Sobibor et Treblinka[13]. Les gazages à grande échelle débutent le 16 mars 1942 avec les Juifs de Galicie[21] suivis le lendemain le 17 mars 1942, avec l'arrivée de convois provenant du ghetto et du district de Lublin et de Lemberg ; fin mai, 80 000 Juifs ont été exterminés dans les trois chambres à gaz du camp, au rythme de 150 à 200 victimes par chambre à gaz et par séance[13].

Lors de l'arrivée des convois, les personnes âgées, faibles ou malades, sont séparées des autres déportés et immédiatement conduites aux fosses communes du camp III où elles sont abattues. Après un discours rassurant, les hommes, puis dans un second temps, les femmes et les enfants, sont forcés de se déshabiller et de remettre leurs vêtements et objets de valeur à des membres du Sonderkommando ; ils sont ensuite conduits par le « boyau » vers les chambres à gaz[13].

En août 1942, Hans Günther, l'adjoint d'Eichmann et Kurt Gerstein se rendent à Bełżec, afin de tester l'utilisation du Zyklon B dont ils disposent d'une centaine de kilos : ils y assistent à un gazage qui dure plus de trois heures, en raison d'une panne du moteur produisant le gaz. « confronté à l'incident le plus compromettant de sa carrière, Wirth abandonna toute fierté et demanda à Gerstein de ne pas proposer un autre type de chambre à gaz à Berlin » ; les boites de Zyklon B sont enterrées, sous prétexte que le gaz aurait été abimé[22].

Les opérations d'extermination s'arrêtent à Bełżec fin décembre 1942 ou début janvier 1943, soit avant la visite qu'y effectue Heinrich Himmler, fin février 1943[23].

Sort des cadavres[modifier | modifier le code]

Vestiges d'un bûcher de Bełżec

Les cadavres sont enterrés dans des fosses communes pouvant contenir plusieurs milliers de corps, dont la vision horrifie Franz Stangl qui se rend à Bełżec début avril 1942 avant son affectation à Sobibor[24].

Fin du camp[modifier | modifier le code]

Le premier commandant du camp, Christian Wirth, a été tué en Italie par des partisans près de Trieste à la fin mai 1944. Son successeur Gottlieb Hering a servi après la guerre pendant une courte période en tant que chef de police criminelle de Heilbronn et est mort en automne 1945 dans un hôpital. Lorenz Hackenholt a survécu à la guerre, mais n'a jamais été retrouvé.

Sept anciens membres des Einsatzgruppen de Bełżec ont été accusés à Munich (Allemagne), mais seulement un, Josef Oberhauser, a été déféré aux autorités judiciaires en 1965 et condamné à quatre ans et demi de prison. L'ancien gardien Samuel Kunz (de), qui devait être jugé en 2011, est décédé le 18 novembre 2010[25],[26].

Survivants[modifier | modifier le code]

Le camp de Belzec étant un camp d'extermination, il n'y eut que quelques survivants parmi les centaines de milliers de déportés[27]. Parmi ceux-ci, Haïm Hirszman et Rudolf Reder déposèrent devant la Commission centrale d'investigation des crimes allemands en Pologne en 1946[27]. Haïm Hirszman fut assassiné à Lublin le 20 mars 1946, le lendemain de son premier jour de déposition devant la Commission[28].

Bilan[modifier | modifier le code]

Le télégramme Höfle

Selon un télégramme du SS-Sturmbannführer Hermann Höfle, membre de l'état-major de Globocnik, 434 508 juifs ont été tués à Bełżec[29]. L'historien allemand Uwe Dietrich Adam estime le nombre total des victimes à 600 000 personnes[23].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Raoul Hilberg n'exclut pas l'emploi, lors des premiers gazages, d'acide cyanhydrique, R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1620, hypothèse réfutée par Uwe Dietrich Adam, A 259 note 72

Références[modifier | modifier le code]

  1. il ouvre ses portes en mars 1942, Sobibor en avril et Treblinka en juillet
  2. R. Breitman, Himmler, p. 227-229
  3. a et b E. Husson, Heydrich, p. 424
  4. selon Christopher Browning, c'est Globocnik qui soumet à Himmler un projet de construction d'un camp avec des chambres à gaz à Bełżec, plan approuvé par Himmler, in les origines de la solution finale, Points/Histoire Seuil p. 763
  5. A. J. Mayer, La solution finale, p. 423 et 436
  6. Ian Kershaw, pref., E. Husson, Heydrich, p. 11
  7. Selon Raul Hilberg la décision d'Hitler sur la solution finale date de la fin de l'été, in Raul Hilberg, op.cit. p. 345, selon Christopher Browning, Hitler prend la décision en septembre 1941, in Christopher Browning op.cit. p. 788
  8. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1613
  9. (en) Georges Bensoussan (dir.), Jean-Marc Dreyfus (dir.), Édouard Husson (dir.) et al., Dictionnaire de la Shoah, Paris, Larousse, coll. « À présent »,‎ 2009, 638 p. (ISBN 978-2-035-83781-3), p. 131
  10. a, b et c R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1614
  11. a, b, c et d Dictionnaire de la Shoah, p. 131
  12. a et b Dictionnaire de la Shoah, p. 132
  13. a, b, c, d, e, f et g U. D. Adam, Les chambres à gaz, p. 246-247
  14. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1616
  15. U. D. Adam, Les chambres à gaz, p. 248
  16. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1621
  17. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1658-1659
  18. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1660
  19. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1664
  20. U. D. Adam, Les chambres à gaz, p. 250
  21. Christopher Browning, Les origines de la solution finale l'évolution de la politique antijuive des nazis, septembre 1939-mars 1942, Paris, Les Belles Lettres Ed. du Seuil, coll. « Points/Histoire »,‎ 2009 (ISBN 978-2-757-80970-9), p. 887
  22. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1656
  23. a et b U. D. Adam, Les chambres à gaz, p. 249
  24. Gitta Sereny, Au fond des ténèbres : de l'euthanasie à l'assassinat de masse, un examen de conscience, Paris, Denoël,‎ 1975, 406 p. (ISBN 978-9-999-99999-1, lien OCLC?), p. 118-119
  25. Décès d'un ancien garde de camp, criminel nazi présumé - Monde - MYTF1News
  26. Le vieil homme muré en son passé, Le Monde, 6 octobre 2010
  27. a et b Remember Me! Honoring those who died in Belzec. Holocaust Roll of Remembrance Us www.HolocaustResearchProject.org
  28. http://wnlibrary.org/Portabel%20Documents/H/Holocaust/Holocaust%20Sites%20Of%20Europe.pdf
  29. R. Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, p. 1654

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Documentaire : Guillaume Moscovitz, "Belzec", VLR Production, 2005.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]