Aktion Reinhard

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Aktion Reinhard ou Opération Reinhard en français est un nom de code qui désigne l'extermination systématique des Juifs, des Roms, des Sintis et des Yéniches du Gouvernement général en Pologne pendant la période du Troisième Reich.

C'est dans le cadre de l'Action Reinhard qu'ont été exterminés plus de deux millions de Juifs entre mars 1942[1] et octobre 1943 ainsi que près de 50 000 Roms des cinq districts du Gouvernement général (Varsovie, Lublin, Radom, Cracovie et en Galicie) dans les trois camps d'extermination de Belzec, Sobibor et Treblinka (voir Shoah).

Cette opération a été baptisée « Aktion Reinhard » peu après l'assassinat de Reinhard Heydrich, chef de l'Office de Sécurité du Reich, en charge, jusqu'à sa mort le 27 mai 1942, de la Solution Finale[2].

La place de l'action Reinhard dans la Shoah[modifier | modifier le code]

L'opération Reinhard est la première grande étape de la solution finale de la question juive en Pologne. Elle fait rentrer le génocide juif dans une phase industrielle avec l'ouverture des sites de mise à mort immédiate à grande échelle. La construction des camps d'extermination a été décidé peu de temps après l'ordre de la déportation des juifs allemands, c'est-à-dire mis septembre 1941. L'aktion Reinhard pose aussi la question de la date du commencement de la solution finale[3].

La date à laquelle Odilo Globocnik, chef de l'Aktion Reinhard a reçu de Heinrich Himmler, Reichsführer SS, l'ordre d'extermination des Juifs ne peut être établie qu'indirectement[4] .

« Rejoignez Globocnik. Le Reichsführer lui a donné des instructions explicites. Allez constater où il en est de sa démarche. »

Quartier général SS de l'Aktion Reinhard à Lublin

À Lublin, Eichmann aurait été conduit à un camp où Christian Wirth lui aurait expliqué les dispositifs mis en place pour gazer les Juifs (Wirth était le premier commandant du camp de Belzec ; il sera plus tard l'inspecteur de tous les camps de l'Aktion Reinhard. Auparavant il était chargé du programme d'euthanasie). Ainsi Globocnik aurait été dès l'été 1941 chargé par Himmler de l'extermination des Juifs.

En faveur de cette thèse plaide aussi le fait que, dès la fin de l'été 1941, Wirth a été muté dans un institut d'euthanasie dans le district de Lublin. Quelques semaines après arrivent d'autres experts inemployés du programme d'euthanasie interrompu en août par Hitler. La construction du premier camp de Belzec a commencé le 1er novembre 1941. Au début, ils n'ont pas su précisément comment mettre techniquement et organisationnellement en œuvre l'extermination des Juifs. Les expériences tirées du programme d'euthanasie n'ont pu être que partiellement utilisées car l'ampleur de l'action Reinhard était beaucoup plus grande.

C'est entre le 20 janvier 1942, date de la Conférence de Wannsee et mars 1942, début des déportations vers Belzec que se situe le début de la mission de Globocnik. Le quartier général est installé à Lublin dans l'ancien collège Stefan Batory renommé « Caserne Julius Schreck » du nom du chauffeur d'Hitler jusqu'en 1936[5].

On peut donc considérer que la solution finale de la question juive en Pologne s'est déroulée en trois temps: les débuts de la conquête de l'Est avec les massacres commis par les Einsatzgruppen, le camp de Belzec de mars à juin 1942 et enfin la mise en place des camps de Sobibor et Treblinka entre juillet 1942 et octobre 1943.

Les étapes de l'opération[modifier | modifier le code]

La première étape est la planification du meurtre de masse. Elle trouve son origine dans la conférence de Wannsee même si les préparatifs ont commencé au moins deux mois plus tôt. Les membres de l'opération T4 rejoignent l'opération Reinhard au cours du premier semestre 1942. L'objectif est de mener une opération rapide.

La deuxième étape consiste à convoyer et tuer les juifs polonais. Cette extermination a lieu dans trois centre de mise à mort : Belzec, Sobibor et Treblinka. Les nazis augmentent rapidement les capacités de mise à mort des centres. Par exemple à Belzec on passe d'une capacité d’assassinat de 600 victimes à l'heure, à 2300 à 3800[6]. C'est à Sobibor que commence la mise à mort industrielle. La direction de chemins de fer de l'Est assure sans interruption les mouvements des convois. Ils sont identifiés par des codes spécifiques suivant leur origine géographique.

L'opération Reinhard prend fin en mars 1943 sur l'ordre d'Himmler. Les nazis décident alors d'effacer les traces de leurs crimes en brûlant les corps. En fait les opérations avaient commencé avant. La date officielle de la fin de l'opération Reinhard est le 19 octobre 1943[7].

Effectifs[modifier | modifier le code]

Pour exterminer plus de deux millions de Juifs dans le Gouvernement général de Pologne, les nazis ont en réalité eu recours à un nombre d'hommes assez peu important.

Le personnel allemand[modifier | modifier le code]

Pour le personnel allemand, l'historien Yitzhak Arad en établit le total à 450 hommes, dont[8] :

Les membres du programme T4, environ 92 personnes, furent chargés des postes clés ayant trait à la mise en place des camps et à la conduite des techniques d'extermination dont ils avaient acquis l'expertise auparavant. La participation à l'Aktion Reinhard était « volontaire »[réf. nécessaire]. Franz Stangl a expliqué qu'ayant eu le choix en février 1942 au terme de l'action T4 entre une affectation à Lublin et le retour à son poste initial à Linz, il choisit Lublin mais qu'il ne découvrit de quoi il s'agissait réellement qu'une fois sur place au camp de Sobibor[9].

Incorporés dans la SS, ces hommes étaient placés localement sous les ordres de Globocnik et de son adjoint Hermann Höfle mais dépendaient toujours formellement du programme d'euthanasie et de leur supérieur direct Viktor Brack quant à leur carrière et en matière personnelle (prime de salaire, courrier)[10]. T4 livrait également[réf. nécessaire] des suppléments de nourriture et quelques extras (comme par exemple de grandes quantités d'eau-de-vie qui permettaient de mieux « supporter » le travail meurtrier).

Tous devaient signer dans le bureau de Höfle un engagement de respect du secret[11] stipulant en particulier :

  1. Que je n'ai en aucun cas le droit de transmettre à qui que ce soit, hors du cercle du personnel de l'Einsatz [opération ou plutôt en terme militaire : engagement] Reinhard, le moindre renseignement, par oral ou par écrit, sur l'évolution, sur la procédure ou sur les incidents liés à l'évacuation des Juifs ;
  2. que le processus d'évacuation des Juifs est un sujet classé sous la rubrique « Document secret du Reich », en vertu des règlements sur la censure [...]

Bien qu'il ait été explicitement interdit de prendre des photographies des opérations, plusieurs clichés pris à Treblinka ont été retrouvés dans les années cinquante dans l'album personnel de Kurt Franz[12]. Dans le même ordre d'idée, les consignes quant à la corruption furent fréquemment ignorés et une partie des biens et des valeurs prises aux victimes furent détournées lors des expulsions ou dans les camps[13].

Les auxiliaires[modifier | modifier le code]

Il s'y ajoute environ auxiliaires volontaires des pays baltes et de l’Union soviétique conquise, souvent des prisonniers de guerre soviétiques, les Hilfswillige ou « volontaires », qu’on appelle aussi les « noirs », car ils portent un uniforme de cette couleur, ou Trawnikis[3], qui ont constitué une force employée pour les déportations depuis les ghettos et les exécutions de masse, tels John Demjanjuk. Chaque camp de l'action Reinhard était doté d'une compagnie de 90 à 130 auxiliaires sous les ordres d'une trentaine d'officiers et sous-officiers SS[14].

Les victimes[modifier | modifier le code]

Les Juifs[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Shoah.

Le nombre de Juifs tués s'élève au minimum à 1,7 million. Le Dictionnaire de la Shoah parle, lui, de 2,5 millions de morts sur la totalité de l'opération[15]. Odilo Globocnik a déclaré en mai 1945, alors qu'il était en fuite sur le Wörthersee et qu'il se cachait chez une connaissance antérieure, que deux millions de Juifs avaient été liquidés.

Les Roms[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Porajmos.

Les aspects économiques[modifier | modifier le code]

Depuis Trieste, le 4 novembre 1943, Globocnik rend compte dans une lettre adressée à Himmler qu'il a terminé le 19 octobre 1943 l'Aktion Reinhard menée dans le Gouvernement général de Pologne et dissous tous les camps[16]. Il a également envoyé un rapport conclusif de synthèse.

Dans sa lettre de réponse Himmler a remercié Globocnik et lui a exprimé sa reconnaissance pour les services rendus au peuple allemand.

De fait l'Aktion Reinhard a rapporté d'énormes revenus au Troisième Reich[réf. nécessaire]. Dès l'été 1942 près de 50 000 000 Reichsmarks en billets, devises, pièces et bijoux et aussi environ 1 000 wagons de textiles, dont 300 000 vêtements neufs avaient été collectés.

Ces comptes sont à coup sûr sous-évalués. Il ne comprennent pas en effet les biens, en particulier immobiliers, qui ont été volés aux personnes déportées avant leur déportation.

Globocnik avait ordonné la constitution d'un fichier central pour recenser les biens juifs volés. Mais les gardes prenaient tout ce dont ils pouvaient avoir besoin.

Un décompte final du 5 janvier 1944 a donné les valeurs suivantes:

Synthèse:
Argent collecté RM 73 852 080,74
Métaux précieux "     8 973 651,60
Devises en billets "     4 521 224,13
Devises en pièces d'or "     1 736 554,12
Bijoux et valeurs diverses "     43 662 450,--
Textiles "     46 000 000,--
Total 178 745 960,59 RM

Odilo Globocnik est véritablement celui qui a conduit l'Aktion Reinhard. C'est lui qui a imposé aux intérêts économiques d'autres secteurs du Reich et aussi à la Wehrmacht l'assassinat de Juifs qui travaillaient dans des entreprises pourtant indispensables à l'effort de guerre[réf. nécessaire].

L'Action Erntefest[modifier | modifier le code]

À l'Aktion Reinhard est également rattachée l'Aktion Erntefest qui n'a cependant pas été menée par les mêmes personnes. Début novembre 1943, dans le district de Lublin, presque tous les Juifs encore vivants ont été tués dans les camps en l'espace de deux jours.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. la déportation des Juifs de Lublin le 17 mars 42 vers Belzec marque le début de l'opération Reinhardt
  2. Édouard Husson Heydrich et la solution finale Perrin 2012 p.561 (ISBN 978-2-262-02719-3) - Selon E. Husson il fait peu de doute que c'est en hommage à Reinhard Heydrich et non à Fritz Reinhardt, secrétaire d'état du ministère des finances (E. Husson, op.cit. p.685) ; le camp d'extermination de Belzec, intégré plus tard à l'Aktion Reinhard, a été conçu initialement par Odilo Globocnik dans le cadre de la colonisation allemande dans la région de Lublin (E. Husson op.cit. p.548).
  3. a et b Georges Bensoussan (dir.), Jean-Marc Dreyfus (dir.), Édouard Husson (dir.) et al., Dictionnaire de la Shoah, Paris, Larousse, coll. « À présent »,‎ 2009, 638 p. (ISBN 978-2-035-83781-3), p. 377
  4. certains historiens émettent l'hypothèse que Himmler a donné à Odilo Globocnik un ordre écrit mais que celui-ci aurait été détruit par Himmler en 1943 in les chambres à gaz, secret d'état, Eugen Kogon, Hermann Langbein, Seuil 1987,p.134
  5. Joseph Poprzeczny Odilo Globocnik, Hitler's man in the east éd. McFarland Company 2004 p.200 (ISBN 978-0-7864-1625-7)
  6. Dictionnaire de la Shoah, p. 381.
  7. Dictionnaire de la Shoah, p. 382.
  8. Yitzhak Arad : Belzec, Sobibor, Treblinka: the Operation Reinhard death camps Bloomington: Indiana University Press, 1987, p. 17 et pp. 191-198
  9. Gitta Sereny Au fond des ténèbres : un bourreau parle, Franz Stangl, commandant de Treblinka, pp. 84 et 108-118
  10. Ibid. p. 18 ainsi que La Destruction des Juifs d'Europe, Raul Hilberg, 3e  éd., Gallimard, 2006, pp. 1661-1662. Hilberg note cependant que leur promotion dans la SS se heurta à des réticences de la part du RSHA
  11. Formulaire du 18 juillet 1942 cité dans Himmler et la Solution finale, l'architecte du génocide, Richard Breitman, Calman-Lévy/Mémorial de la Shoh, Paris, 2009, p. 286
  12. In the Name of the People: Perpetrators of Genocide in the Reflection of their Post-war Prosecution in West Germany, Dick de Mildt, Martinus Nijhoff, 1996, p. 256
  13. Yitzhak Arad : Belzec, Sobibor, Treblinka: the Operation Reinhard death camps Bloomington: Indiana University Press, 1987, p. 161-164
  14. Yitzhak Arad : Belzec, Sobibor, Treblinka: the Operation Reinhard death camps Bloomington: Indiana University Press, 1987, pp. 19-22
  15. Dictionnaire de la Shoah, p. 383.
  16. Document original au United States Document center, Berlin

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Uwe Dietrich Adam, « Les chambres à gaz », dans L'Allemagne nazie et le génocide juif, Paris, Gallimard, Le Seuil,‎ 1985, 600 p. (ISBN 2-02-008985-8)
  • Raul Hilberg La Destruction des Juifs d'Europe éditions Fayard, 1988, et Gallimard, « Folio »-histoire, deux vol., 1991 ; troisième édition, trois volumes, Gallimard, « Folio »-histoire, 2006
  • Eugen Kogon, Hermann Langbein, Les chambres à gaz, secret d’état Histoire, Le Seuil, 1987.
  • Gitta Sereny Au fond des ténèbres : un bourreau parle, Franz Stangl, commandant de Treblinka.
  • Christopher Browning Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, traduit de l'anglais par Elie Barnavi, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Les Belles Lettres, Collection Histoire, 1994, 284 pages.
  • (en) Yitzhak Arad : Belzec, Sobibor, Treblinka: the Operation Reinhard death camps Bloomington: Indiana University Press, 1987.