Septième croisade

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Septième croisade
Arrivée de Saint Louis à Nicosie
Arrivée de Saint Louis à Nicosie
Informations générales
Date 1248-1254
Lieu Égypte et Palestine
Casus belli Reprise de Jérusalem par les Kwârizmiens (1244)
Issue pas d'évolution territoriales
Belligérants
Flag of medieval France.svg Royaume de France
Cross-Pattee-red.svg Ordre du Temple
Flag of Ayyubid Dynasty.svg Empire ayyoubide
Mameluke Flag.svg Baharites
Commandants
Flag of medieval France.svg Louis IX, roi de France Malik, sultan d'Égypte
Tûrân Châh, sultan d'Égypte
Al-Muizz Izz ad-Dîn Aybak, sultan de la dynastie des Mamelouks.
Croisades d'Orient
(Ire, IIe, IIIe, IVe, Ve, VIe, 1239, VIIe, VIIIe, IXe).
Batailles
Damiette · Mansourah · Fariskur

La septième croisade est la première des deux croisades entreprises sous la direction du roi Louis IX de France (« Saint Louis »). Décidée par le roi en 1244, elle quitte le royaume de France en 1248 et aborde l’Égypte en 1249. Vaincue par les maladies, l’armée ne retrouve sa liberté qu’en 1250, et le roi de France passe les quatre années suivantes à mettre le royaume de Jérusalem en état de se défendre contre les Mamelouks. La croisade prend fin en 1254 avec le retour du roi en France après la mort de Blanche de Castille, sa mère.

Contexte[modifier | modifier le code]

En 1229, l’empereur Frédéric II, également roi de Jérusalem, avait réussi à obtenir le retour de la ville de Jérusalem au royaume de même nom après des négociations avec l’émir ayyoubide al-Kâmil [1]. Mais son islamophilie et sa politique brutale vis-à-vis de la noblesse d’Orient[réf. souhaitée] avait causé une guerre civile en Terre sainte, entre ses partisans et ses ennemis. Après l’élimination des partisans de l’empereur (1243), l’anarchie féodale prévaut en Palestine[2]. À partir de 1241, des bandes de pillards musulmans, les Kwârizmiens, installés jusque là dans la région d’Edesse et pillant les campagnes syriennes, tant chrétiennes que musulmanes, en sont chassés par les princes ayyoubides de Syrie. Ils sont réduits à piller la Mésopotamie où ils risquent d’être anéantis par les Mongols, lorsque l’émir ayyoubide d’Égypte, menacé par la coalition des Ayyoubides de Syrie, leur offre assistance. Regroupés au nombre de dix mille, ils continuent les pillages et prennent également les villes chrétiennes de Tibériade et de Jérusalem (23 août 1244), puis battent une coalition des armées syriennes, tant franques que musulmanes à la Forbie (17 octobre 1244)[3].

Ayant appris ces nouvelles, le roi Louis IX de France, gravement malade à Pontoise, en décembre 1244, fait le vœu de partir en croisade s’il guérit[4]. Contrairement aux précédentes croisades, cette septième croisade est exclusivement composée de nobles du royaume de France. D’ailleurs cette entreprise n’est pas vue d’un bon œil par d’autres membres de la chrétienté : l’islamophile Frédric II envoie une ambassade secrète pour avertir le sultan d’Égypte, et la république de Venise, important partenaire commercial de l’Égypte, craint qu’un débarquement n’entraîne la rupture des contrats commerciaux[5].

Préparation de la septième croisade[modifier | modifier le code]

La situation politique en France et en Terre Sainte[modifier | modifier le code]

Si la France du début des années 1240 n’est pas ravagée de part en part par des guerres et des conflits internes et externes, il serait erroné d’affirmer que paix et harmonie règnent d’un bout à l’autre du royaume. Quoique le traité de Paris, ratifié en 1229, eut mis fin à la croisade des Albigeois, contraignant le comte de Toulouse à céder une grande partie de son territoire à la couronne, cette décision ne sera effective qu’en 1271, soit une année après la mort de Louis IX. Cet exemple parmi d’autres d’une région jadis indépendante et soudainement placée sous contrôle royal, illustre parfaitement la situation tendue dans laquelle un royaume aux institutions encore fragiles - renforcées par la suite, précisément par Louis IX - pouvait se trouver, bâti sur un territoire aux nombreuses régions à tendance dissidente qui risquaient, de manière durable, de mettre en péril la cohésion interne du royaume, et peut-être même la survie de la dynastie capétienne.

En parallèle à ces tensions internes, la situation en Orient et dans le reste de l’Europe n’était guère plus paisible, loin s’en faut. Rappelons simplement les invasions mongoles qui « ruinèrent » l’Europe orientale, en 1241, ou plus proche de notre sujet, la prise, en 1244, de Jérusalem par les troupes d’Aiyûb, sultan d’Égypte. Ces quelques exemples suffisent à rendre compte de la double complexité politique au moment où Louis IX fit le vœu de croisade. D’une part, contenir les nombreuses tendances à la sécession interne, ainsi que les conflits externes à son royaume. D’autre part trouver, au sein même des régions dissidentes, le soutien matériel, humain et financier nécessaire à la réalisation de la croisade. Nous verrons plus loin comment Louis IX résolut de manière magistrale cette deuxième condition.

Le Pape et l’Empereur[modifier | modifier le code]

Alors que les préparations matérielle, financière ainsi que spirituelle ont été, comme nous le verrons, méticuleusement organisées et ont obtenu un certain succès, la préparation diplomatique fut, selon Jacques Le Goff, un échec. On peut s’étonner qu’au niveau financier la plupart des revenus provinrent de France. Le Goff explique cela de la manière suivante :

« L’Empereur Frédéric II et le Pape Innocent IV feignirent de soutenir le projet de Louis, mais le premier avertit ses amis musulmans en Orient des projets du roi de France et le second détourna contre le seul Frédéric II, en Europe, les mesures de financement de la croisade décidées par le concile de Lyon en 1245. Les rois de Castille et d’Aragon tout absorbés par la Reconquista dans la péninsule ibérique, ne bougeront pas. Seuls quelques contingents anglais se joignent à l’armée de Saint Louis. »

Ainsi, le roi ne pouvait s’attendre à obtenir un grand soutien en Europe occidentale. Quant à l’Europe orientale, Jonathan Riley-Smith nous indique qu’elle était ruinée par l’invasion mongole de 1241. On peut également ajouter que du côté anglais il y avait des tensions entre la dynastie des Capétiens et celle des Plantagenêts et que du côté norvégien le roi du même pays refusait le départ de troupes militaires pour des raisons qui ne sont pas mentionnées ici.

Le règne de Louis IX se situe au cœur d’une lutte permanente entre le pouvoir temporel de l’Empereur et le pouvoir spirituel du pape, qui est d’après Le Goff, très vive surtout entre le XIIe et le XIVe siècle.

Élu pape le 25 juin 1243, Innocent IV doit fuir l’Italie, environ un an plus tard, chassé par Frédéric II, Empereur du Saint-Empire romain germanique. Le conflit entre ce dernier et la papauté s’était, en effet, envenimé à la suite de cette élection. Le caractère coriace du nouveau pape pourrait en être une explication. Le souverain pontife décida, le 27 décembre 1244, d’organiser un concile à Lyon pour le 24 juin 1245, en vue de prononcer un jugement contre l’Empereur. Le but premier de ce concile fut donc de réfléchir aux moyens de réfréner Frédéric II, ainsi que l’avance également Steven Runciman. Cherchant à défendre les intérêts de sa croisade, Louis IX put tout de même obtenir au concile de Lyon deux décrets importants sur lesquels nous reviendrons plus loin. Cependant il faut savoir « qu’en ce milieu du XIIIe siècle, la France était une grande puissance, et que Louis IX était déjà le plus grand et le plus respecté de tous les princes chrétiens. » Son royaume était suffisamment riche pour qu’il se passe de leur aide dans la préparation de la croisade. Il était donc en position de force face à l’empire et la papauté qui s’épuisaient dans des luttes l’un contre l’autre. Il n’a pourtant pas manqué de déférence envers les deux pouvoirs et pratiqué une politique de neutralité. En ne cherchant pas à défendre les intérêts de l’une ou de l’autre partie mais plutôt à les réconcilier ou du moins à ménager les affrontements, Louis IX montra que ce fut par souci de justice qu’il estima défendre tantôt le pape, tantôt l’empereur. Deux événements peuvent illustrer cela : d’une part, d’après l’interprétation qu’Elie Berger fait de Matthieu Paris, le roi de France aurait refusé l’offre du pape, Grégoire IX, de nommer roi des Romains le comte Robert d'Artois, frère de Louis IX, décision qui aurait pu être considérée comme une usurpation du titre d’Empereur vis-à-vis de Frédéric II et, dans ce cas, manifester un manque de respect du roi à l’égard de ce dernier.

D’autre part, un échange de quelques missives dont deux extraits retiendront particulièrement notre attention, nous montre comment le roi a tenu tête à l’Empereur pour défendre les intérêts de son royaume. Le 3 mai 1241, des archevêques français se rendant à un concile convoqué par Grégoire IX sont faits prisonniers sous l’ordre de Frédéric II. Louis IX écrit alors à ce dernier pour lui demander des explications et l’Empereur rétorque, sèchement :

« […] Que votre royale majesté ne s’étonne pas si César retient étroitement et en angoisse ceux qui étaient venus pour mettre César en angoisse. […] »

Louis IX écrit alors une lettre habile qui permettra aux archevêques d’être libérés. Un autre événement nous montre que le roi prit la défense de la papauté pour éviter qu’elle fût renversée par la puissance de l’Empire. En effet, après qu’Innocent IV eut été chassé d’Italie par Frédéric II, en 1244, le pape transporta à Lyon la cour de Rome pour y rester jusqu’à la mort de l‘Empereur, en 1250. Trois années auparavant, ce dernier avait cherché à marcher sur Lyon, mais Louis IX avait envoyé une importante armée pour défendre le pontife qui avait contraint Frédéric II à renoncer à ses projets.

On peut finalement, à la suite de Le Goff, qualifier la préparation diplomatique d’échec car elle ne permit pas de réconciliation entre le Pape et l’Empereur, et surtout parce que très peu de soutien fut obtenu pour la préparation de la septième croisade, ce qui lui confère un « caractère essentiellement français et capétien », singularité relevée par René Grousset. Une singularité que Riley-Smith modère, lorsqu’il déclare :

« Des prédicateurs furent également envoyés en Angleterre, en Allemagne de l’Ouest et en Scandinavie. […] La plupart des croisés étaient français, mais il y avait aussi des Norvégiens, des Allemands, des Italiens, des Écossais, et quelque deux cents Anglais. »

Régence et organisation intérieure[modifier | modifier le code]

Avant de partir, Louis IX confia, en juin 1248, la régence à sa mère, Blanche de Castille avec des conseillers. Il lui accorda plena potestas (en français : pleins pouvoirs). Il a dû aussi organiser la défense du territoire, qui consistait principalement à se prémunir contre les Anglais et les Aragonais.

Les prémisses de la Croisade[modifier | modifier le code]

Lorsque Louis IX décide de se croiser, la situation en Terre Sainte n’est guère à l’avantage des puissances chrétiennes ; Jérusalem est une nouvelle fois tombée aux mains des musulmans, et l’armée franque a été écrasée à la bataille de Forbie. Pourtant, d’autres événements diligentèrent le roi de France à prendre la croix.

Au cours du chapitre qui va suivre, nous nous intéresserons tout particulièrement à l’événement qui, pour plusieurs sources, semble expliquer à lui seul le choix de Louis IX de se croiser. Postulant que ledit événement ne suffit guère à expliquer pareille décision, nous évoquerons la soudaine guérison du roi - victime d’une grave maladie. Passées les explications symboliques, nous nous interrogerons sur des raisons davantage pragmatiques ayant pu pousser Louis IX à organiser cette croisade.

La maladie, la guérison, le vœu.[modifier | modifier le code]

L’historien peu attentif pourrait penser qu’apprenant les événements politiques et militaires se produisant en Terre sainte, Louis IX décida de se croiser pour reprendre la ville de Jérusalem aux mains des musulmans. Certes, les attaques musulmanes contre les colonies chrétiennes implantées dans la ville datent d’avant décembre 1244 - période communément admise comme étant celle durant laquelle Louis IX fit son vœu de croisade - mais celui qui penserait voir corrélation entre les événements en Terre Sainte et la décision de Louis IX de se croiser ferait un grave anachronisme concernant la rapidité avec laquelle un événement pouvait être rapporté d’un bout à l’autre de la Méditerranée, au XIIIe siècle. De fait, Louis IX prit connaissance des événements d’Orient plusieurs mois après avoir exprimé son désir de partir en Croisade.

L’événement qui, de par la multiplicité des sources, mais aussi des livres scientifiques qui en parlent, semble avoir eu une importance prépondérante - pour ne pas dire fondamentale - dans le choix de Louis IX d’organiser un pèlerinage armé fut la grave maladie qui frappa le souverain à la fin de l’année 1244. Quoique contenant quelques fois des différences sur les détails, les sources de Jean de Joinville, Matthieu Paris, Guillaume de Saint-Pathus et Guillaume de Nangis nous permettent, une fois comparées, de reconstituer la trame des événements.

En décembre 1244, Louis IX, gravement malade - souffrant probablement de dysenterie - semblait à l’article de la mort et promit de prendre la croix s’il se remettait de sa maladie. Sa guérison, quelques semaines plus tard fut perçue comme un miracle et renforça le roi dans sa décision de partir en croisade. De fait, « [il […] renouvela [son vœu] une fois guéri.]» Matthieu Paris affirme que ce n’était pas Louis IX mais sa mère qui, voyant son fils inconscient, aurait fait, en son nom, le vœu de croisade. Les récits de Joinville et de Saint-Pathus, ainsi que l’analyse de Jonathan Riley-Smith et de William Chester Jordan - qui affirment que Blanche de Castille tenta, au contraire, de dissuader son fils de participer à la Croisade - tendent à nous convaincre qu’il y a une erreur ou tout du moins une sur-interprétation des événements par le chroniqueur anglais.

Les motivations de Louis IX[modifier | modifier le code]

Nous l’avons dit, Louis IX fit son vœu de croisade avant même de connaître les événements qui eurent lieu à Jérusalem - « […] [sa] prise par les Khorezmiens et […] la défaite des colons latins à la bataille de Harbiyah (La Forbie) […]» - ne l’apprenant que plusieurs semaines, voire plusieurs mois postérieurement à sa décision. Dès lors, une question simple se pose : pour quelles raisons Louis IX décida-t-il de se croiser ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette décision. Jordan et Riley-Smith voient dans cette décision, une manière de s’affranchir une fois pour toutes de l’autorité maternelle, en affirmant son indépendance, à l’image de sa sœur, Isabelle, qui avait refusé d’épouser l’héritier de l’Empereur pour choisir - après s’être elle aussi remise d’une grave maladie - de se « […] voue[r] à la virginité perpétuelle. »

Loin d’affirmer que Smith et Jordan postulent des inepties historiques, nous ne pouvons-nous empêcher d’avoir des doutes quant à la pertinence d’une assertion psychologique impossible à vérifier, et qui paraît être en contradiction avec la suite des événements tels que Louis IX les organisa. En effet, si partir en croisade était pour lui une manière d’éloigner sa mère, pourquoi l’avoir précisément choisie pour régente ? Aussi, l’on nous pardonnera d’avoir les plus grandes réserves en ce qui concerne ce point de vue relevant davantage de la psychologie, voire de la psychanalyse que de l’analyse historique.

Il en va différemment de l’aspect « héréditaire », si l’on peut dire, de la Croisade. À bien des égards, en effet, Louis IX était, dans une certaine mesure, destiné à partir en Croisade. Comme le fait remarquer Riley-Smith :

« […] depuis 1095 presque chaque génération [de Capétiens] avait donné son croisé. Le frère de son arrière-arrière-arrière-grand-père avait pris part à la Première Croisade; son arrière-grand-père et son grand-père avaient respectivement été des chefs des Seconde et Troisième Croisades; son père était mort en revenant de l’Expédition albigeoise […] À cette époque, le poids des traditions familiales concernant les croisades pesait lourd sur un grand nombre d’épaules; il n’en était pas moindre sur celle de Louis […]. »

En clair, c’est bien dans la tradition familiale que se fonde cette décision, motivée également, dans une mesure plus difficile à vérifier, par une volonté d’affranchissement vis-à-vis de Blanche de Castille, la reine-mère.

Ainsi, tant le contexte politique, que la foi chrétienne du roi et que son héritage familial peuvent expliquer la décision de Louis IX de se croiser, et de réaffirmer son vœu quelque temps après son rétablissement. À la suite de sa décision, il s’engagea, durant plus de trois ans, corps et âme, dans la préparation qui fut l’une des plus minutieuses qu’il fut jamais donné de voir. Les chapitres suivant traiteront particulièrement de cette préparation, en détaillant les aspects, économiques, matériels et religieux d’une telle entreprise.

Les apports financiers et logistiques[modifier | modifier le code]

S’il est difficile de remettre en question l’engagement religieux de Louis IX dans la préparation de la Septième Croisade, ainsi que la suite du texte nous l’enseignera, il serait erroné de penser que le roi négligea le côté davantage pragmatique de la préparation, c’est-à-dire le financement ainsi que les moyens de transports, essentiels si l’on entend transborder des milliers de soldats jusqu’en Égypte.

Dans le chapitre suivant, nous présenterons les différents moyens financiers et logistiques sur lesquels Louis IX put compter, fournis par sa famille, ses amis, ses alliés, mais aussi parfois par ses anciens ennemis. Nous nous intéresserons plus particulièrement aux apports financiers et humains, dans un premier temps. Par la suite, nous focaliserons notre attention sur l’obtention des bateaux, seuls moyens de transport envisageables lors d’une telle entreprise. Enfin, nous nous arrêterons sur la fondation du port d’Aigues-Mortes, ville de départ de Louis IX lors de ses deux croisades, et tenterons d’expliquer les raisons qui motivèrent le roi à fonder ce port, en place d’en choisir un existant déjà.

Les apports financiers[modifier | modifier le code]

Tout comme Jordan l’a fait remarquer dans un livre vanté par Jacques Le Goff :

« Louis IX n’avait ni matériel pour envahir l’Orient, ni même la possibilité de s’y rendre. À cela, il faut ajouter les problèmes logistiques de bases, comme l’approvisionnement en nourriture des participants à la croisade, ainsi que la possibilité d’être soignés sur place, en Égypte. »

Toutefois, avant de considérer ces problèmes, Louis IX devait régler celui de l’apport humain. L’équipement du croisé, comme celui de n’importe quel soldat, étant le plus souvent - pour ne pas dire tout le temps - à la charge de l’intéressé, seules des personnes possédant une certaine fortune personnelle, ou subventionnées par un riche seigneur - en qualité, le plus souvent, de vassaux - pouvaient espérer participer à ce que l’histoire appellera « Septième Croisade. »

D’après Jordan, les voix de Joinville, de Mauvoisin ainsi que celle de Sarrasin convergent pour nous indiquer que l’armée formée pour la Croisade du roi comprenait - ces chiffres restent approximatifs - entre deux mille cinq cent et deux mille huit cents chevaliers, dix mille soldats de grade inférieur, mais à l’équipement complet, cinq mille archers entre cinq mille et cinq mille six cent sergents montés. Jordan relève que la majeure partie de ces combattants furent fournies par Louis IX lui-même, et le reste par ces vassaux, eux-mêmes seigneurs à un niveau moindre que le sien.

L’un des trois frères de Louis IX, Alphonse de Poitiers, se doit de retenir notre attention, eu égard au rôle qu’il joua dans la préparation de la Croisade. Non qu’elle fut plus engagée par rapport à Robert Ier d'Artois et Charles Ier de Sicile, les deux autres frères du roi, mais parce que nous pouvons attacher l’effort de guerre d’Alphonse à des sources davantage documentées. Ainsi, l’on s’est aperçu que durant l’année 1250 - du 2 février jusqu’à Noël, pour être précis - il dépensa près de cinq mille livres pour la Croisade. Quand bien même celle-ci était partie depuis longtemps, cela démontre que le roi devait pouvoir compter, avant de quitter la France, à ce que les soutiens financiers se poursuivraient après son départ.

On peut également relever l’apport financier de la sœur du roi, Isabelle, qui utilisa l’argent de son héritage paternel pour payer dix chevaliers supplémentaires. De son côté, Jean de Joinville ainsi que son cousin, le Comte de Saarbrücken et son frère Gobert VII d'Apremont[6] participèrent également au financement de vingt autres chevaliers.

Si la famille de Louis IX joua un rôle important dans la croisade, du point de vue du soutien moral, mais aussi du soutien matériel, elle n’en eut pas le monopole. Ainsi, le comté de Champagne fournit environ mille hommes, comprenant un nombre important de chevaliers.

En marge de ces généreuses contributions, l’on peut également considérer celles fournies par les Burgondes, les Flamands et les Bretons. Il parait clair que les deux premiers nommés ont participé de manière non anecdotique à l’envoi de nouvelles troupes pour le roi. Il semble que l’apport breton, au niveau humain, fut également important: le duc Pierre Ier de Bretagne, qui fut mortellement blessé en 1250, avait en effet convoqué le ban et l'arrière-ban des chevaliers bretons.

Comme nous l’avions annoncé plus haut, les aides financières ou logistiques ne provinrent pas uniquement des alliés de Louis IX; ses anciens rivaux et dissidents du sud de la France participèrent également à la préparation de la Croisade. Raymond VII de Toulouse, Hugues X de Lusignan et dans une moindre mesure quelques autres seigneurs fournirent également leur part au roi. Les raisons de ces donations ne résultent évidemment pas d’une soudaine amitié entre le roi et ces anciens ennemis, mais bien d’une obligation souveraine, résultante de la victoire de Louis IX sur ces seigneurs et sur lesquelles nous ne nous attarderons pas, limités que nous sommes par notre sujet.

Un aspect problématique, qui aujourd’hui pourrait faire sourire mais qui dut, dans certaines circonstances, enrayer la machine si bien huilée de Louis IX, fut que, trop souvent, les barons du roi qui avaient fait, librement ou contraints, le vœu de croisade, mouraient avant même le départ, ou peu de temps après. Tel fut le cas, entre autres de Raymond VII de Toulouse, ainsi que d’Hugues de Lusignan. Le problème soulevé par la mort d’individus comme eux orbitent autour du fait que les pensions régulièrement versées par ces personnes au profit de la Croisade, avant et pendant son accomplissement, n’étaient plus assurées. Elles pouvaient ainsi forcer le roi à des réorganisations financières urgentes. Ces nombreux décès, conduisirent le Concile de Lyon à pousser les postulants à la croisade à prendre des dispositions en faveur de celle-ci - sur le plan financier - en cas de mort.

Jordan relève l’importance de mentionner le fait qu’il ne faut en aucun cas croire que les seigneurs, mais néanmoins vassaux du roi, durent se débrouiller pour financer les apports qu’ils fournirent à la Croisade. Cela ne fut vrai qu’au début, mais après, le roi se dut d’aider financièrement ses fournisseurs, ce qu’il fit avec un zèle particulièrement marqué envers ses anciens ennemis, afin d’éviter une soudaine rébellion qui eut pu tout gâcher. Ainsi, sa mère, Blanche de Castille, versa plus de vingt mille livres au comte de Toulouse, Raymond VII, et l’on estime que les dépenses personnelles de Louis IX, pour la seule armée, allèrent entre cinq cents mille et un million de livres, pour les deux premières années du conflit.

La location des bateaux[modifier | modifier le code]

Une nef vénitienne louée par Saint-Louis (Dessin du début du XXe siècle).

Après avoir réglé la problématique financière, ou plus exactement, après avoir explicité la manière dont cette problématique fut réglée par Louis IX, nous sommes immédiatement confronté à une autre problématique : celle du moyen de transport. Bien sûr, des routes commerciales reliant la France à l’entier du pourtour méditerranéen existent d’ores et déjà - utilisées par des marchands venus de tous les horizons - mais transborder plus de quinze mille personnes, auxquelles il faut ajouter le matériel de guerre, la nourriture, les animaux, etc., est sans commune mesure avec le simple commerce d‘époque. Et quoique roi, Louis IX ne pouvait fournir à lui seul suffisamment de bateaux pour permettre un embarquement de toutes les troupes. Les périodes fastes des conflits navals de la Grèce antique étant depuis fort longtemps révolues, et les batailles du XVIe siècle, symbolisées par l’Invincible Armada, défaite par la flotte anglaise, restant un fait historique d’avenir que jamais Louis IX ne put connaitre, il n’est guère étonnant de voir que le roi de France n’avait, au XIIIe siècle, qu’un potentiel naval très restreint, pour ne pas dire inexistant.

C’est donc dans la location, mais également dans le prêt et la donation que Louis IX trouva les moyens de rassembler le nombre de bateaux nécessaires aux transports. Il parvint en moins de deux ans, à obtenir la location de trente-six navires en provenance de Venise, de Marseille et de Gênes. De leur côté, les alliés - volontaires ou contraints - du roi, contribuèrent à cette tâche dans la mesure de leurs moyens. Joinville et son cousin louèrent un navire à leurs frais, tandis que le Comte de Toulouse négocia avec succès des contrats de locations avec Marseille, contrats qui furent vraisemblablement annulés à la suite de son décès, en 1249. Pourtant, une nouvelle fois, Jordan met en évidence le fait que Louis IX dut verser, non seulement à son frère Alphonse de Poitiers - qui en plus des donations dont il a été fait mention précédemment, investit plus de six mille livres en locations de navires et payement de salaires des marins - mais encore à d’autres de ses barons, des sommes non négligeables.

Aigues-Mortes[modifier | modifier le code]

Parallèlement aux problématiques dont nous venons de faire l’écho, s’en inscrit une troisième, davantage politique pour Louis IX, le choix du lieu à partir duquel les bateaux prendraient la mer. Choisir un port existant déjà nous semblerait, de nos jours, la solution la plus envisageable. Ce serait pourtant faire fi du contexte politico-militaire de l’époque, notamment au niveau des dissidences internes au royaume, encore manifestes dans certaines régions, en particulier celles englobant dans leur territoire, des villes comme Montpellier, Marseille ou Narbonne. Peu désireux de devoir démarcher, ou faire des concessions, Louis IX choisit de fonder, ou plus exactement d’agrandir et de renforcer, le port d’Aigues-Mortes afin d’éviter, à lui-même et à ses descendants capétiens, d’être forcés de discuter avec l’ennemi.

Cette volonté de s’affranchir des bâtons que les seigneurs des régions dissidentes auraient pu vouloir lui mettre dans les roues ne s’accomplit pas sans mal pour le roi. Rapidement, le problème de l’approvisionnement d’Aigues-Mortes se pose. En effet, le nouveau port n’est sur aucune route commerciale, et subit la concurrence de villes proches comme Nîmes et Montpellier. Le problème de Nîmes fut réglé de manière rapide par le roi qui au mépris de quelque loi, obligea des personnes de la région à lui vendre, ou simplement à lui céder certaines portions de leurs territoires afin de permettre à Louis IX de détourner les voies commerciales de la ville de Nîmes en direction d’Aigues-Mortes. Il en fut tout autre en ce qui concerne Montpellier, ville sous domination aragonaise, et davantage prédisposée à résister par la force aux méthodes coercitives de Louis IX. Aussi, ce dernier usa-t-il de méthodes diplomatiques, offrant protection aux grands de la ville, contre un possible empiètement de la couronne aragonaise dans les affaires des Montpelliérains.

Ainsi, en moins de quatre ans, fut construit ce que Jordan considère comme un imposant symbole de l’autorité des rois capétiens.

La préparation spirituelle; prédication et humilité[modifier | modifier le code]

Les sixièmes et septièmes croisades furent menées par un pouvoir séculier, ce qui n’entre pas dans la ligne traditionnelle des croisades précédentes, dites pontificales. Celle que nous abordons n’est pourtant pas dénuée de sens spirituel. Bien au contraire, l’image de piété que le roi renvoie à ses contemporains nous semble symbolique de sa préparation.

Les prédications de la Croisade[modifier | modifier le code]

À la fin de l’année 1244, Louis IX prit la croix et se lança rapidement dans les préparatifs. Il devient un croisé, appelé cruce signatus selon les termes de l’époque. Il n’attendit pas que le Pape Innocent IV déclarât la guerre, ainsi que l’usage l’aurait voulu, et, de fait, obtint relativement peu de soutien de la part de la papauté. Par ailleurs, d’après Le Goff, en ce milieu du XIIIe siècle, la croisade envisagée par Louis IX s’ancrait dans une ligne traditionnelle qui n’était plus en vogue. L’Espagne et l’Italie avaient une politique d’expansion économique et territoriale en Méditerranée qui n’avait pas de projet religieux et les guerres saintes pontificales étaient uniquement orientées vers les hérétiques internes à la Chrétienté.

Il faut se rendre compte tout d’abord que la croisade prise de façon générale a constitué un regroupement prodigieux d’hommes et qu’il a été déployé des forces exceptionnelles pour l’époque. À ce sujet, Michel Villey déclare :

« La croisade en Orient connut les plus vastes rassemblements de troupes, les armes les plus coûteuses, les châteaux-forts les plus puissants, de l’histoire militaire du Moyen Âge. »

Jacques Le Goff qualifie de « chiffres considérables pour l’époque » l’estimation des vingt-cinq mille soldats qui auraient été rassemblés dans l’armée de la Septième Croisade et précise même que, selon Matthieu Paris, « il n’y avait pas assez de bateaux pour embarquer tous les soldats », ce qui dénoterait une surabondance d’hommes prêts à partir en Orient. Comment a-t-il été possible de regrouper tant d’hommes ? La prédication est le moyen direct par lequel l’appel est fait au peuple.

La finalité de la prédication était de convaincre le soldat potentiel de prendre la croix. Pour ce faire, on l’informait sur les avantages tant spirituels que matériels que lui apporterait une prise de la croix. En particulier, le XVIIe canon du Premier concile de Lyon contient une liste précise de ces avantages et d’autre part de la politique de Louis IX en matière de préparation spirituelle. Un des éléments relevés de ce concile est l’interdiction des tournois, dont Jacques Le Goff fait mention dans deux de ses ouvrages. Il relève que l’interdiction des tournois avait déjà été déclarée au quatrième concile de Latran de 1215 mais qu’elle n’avait pu être réellement appliquée. Nous nous permettons de supposer que Louis IX la réitéra entre 1245 et 1248, si l’on admet que le décret du Concile de Lyon fut directement appliqué. On peut s’étonner que les tournois de chevaliers fussent interdits pour trois ans dans le contexte de préparation d’une guerre. Quel est le motif de cette répréhension de la violence? Dans L’imaginaire médiéval, recueil de différents essais écrits par Jacques Le Goff, le médiéviste se fonde sur un exemplum de Jacques de Vitry, datant du début du XIIIe siècle, pour affirmer que l’Église voyait les tournois comme menant aux sept péchés capitaux. On comprend mieux leur interdiction; ceux-ci étant considérés comme moralement répréhensibles: ils entravaient la préparation spirituelle du royaume. Il ajoute, sur la base d’autres sources littéraires, deux raisons pratiques à leur interdiction. D’une part un trafic de monnaie se faisait autour de ces jeux qui entrait en concurrence avec l’aumône et d’autre part les jeunes chevaliers en quête d’exercice se défoulaient dans les tournois alors que c’est à la croisade qu’on les destinait.

C’est au cours de l’année 1245, après que le concile de Lyon se fut réuni en juin et que Louis IX eut demandé au Pape, selon la tradition, de choisir un légat pontifical pour diriger la prédication, que celle-ci commença. Le choix du légat se porta sur Eudes de Châteauroux qui fut désigné à cet effet, comme l’a écrit Guillaume de Nangis, pour l’année 1245 des Chroniques capétiennes.

Au concile de Lyon, Louis IX exhorta, à la suite du Quatrième concile du Latran, les nobles et les riches à la modestie dans le vêtement et la nourriture. Prônant la sobriété, il a lui-même cherché à l’incarner, allant bien au-delà de ce que prescrivait l’Église. À l’image de sa conception de la croisade, Louis IX fait figure de pèlerin. Le chroniqueur Salimbene de Adam de Parme, membre de l’ordre franciscain, fournit, à ce propos, de très bonnes descriptions physiques du roi, puisqu’il fut un témoin oculaire du séjour de Louis IX à Sens, celui-ci y étant pour assister au chapitre général des Franciscains, alors qu’il se rendait à Aigues-Mortes, embarquer pour Chypre. Dans son texte, Salimbene paraît mettre en évidence une similitude entre le comportement idéal de pauvreté et d’humilité que le Christ embrassa, et le renoncement de Louis IX aux fastes vestimentaires pour vivre à la manière d’un humble pèlerin, ou tout du moins, en donner l’impression à ses contemporains.

Un autre aspect de la préparation spirituelle que l’on relève, dans ce texte, est la campagne de prières, qui révèle le caractère pieu du roi, voyant une nécessité de la prière des clercs pour la réussite de son entreprise.

Au-delà de la source de Salimbene de Parme, l’on voit que le roi avait des liens étroits avec d’autres ordres, tant cisterciens que mendiants. Ceux-ci le soutenaient spirituellement, en échange de quoi il leur octroyait aumônes et privilèges.

Le Goff nous enseigne que la plupart des biographes de Louis IX reconnaissent dans cette volonté d’humilité un tournant dans la vie du roi. Selon cet historien, ce tournant serait apparu dès 1248, presque parallèlement à la grande enquête de 1247 allant dans le sens de la politique dite « pénitentielle », de recueil des plaintes dues à d’éventuelles exactions commises par les officiers du roi dont parle également Michel Balard. Louis IX a ainsi cherché à montrer l’exemple pour que tout le royaume participe à un effort de sanctification dans le but que Dieu bénisse la croisade. C’est donc dans le contexte de préparation à la croisade que le roi décida de donner une nouvelle orientation à sa vie spirituelle et à sa politique.

Déroulement[modifier | modifier le code]

Embarquement à Aigues-Mortes et hivernage à Chypre[modifier | modifier le code]

La septième croisade

Dès 1247, Louis IX envoie à Chypre une équipe de fournisseurs chargés d’organiser l’intendance et le ravitaillement de la future expédition. Afin de disposer d’un port situé sur le domaine royal, Louis IX ordonne la construction du port d’Aigues-Mortes. C’est de ce port qu’il embarque le 25 août 1248, avec une grande partie de la noblesse française. La flotte débarque à Limassol le 17 septembre 1248 où elle est reçue par le roi Henri Ier et s’apprête à hiverner dans l’île. Cet hivernage va permettre aux chefs de la croisade de préparer leur stratégie en vue de cette expédition. Une précédente croisade, celle de Thibaut IV de Champagne en 1239, avait montré qu’il n’était pas envisageable de marcher directement sur Jérusalem, aussi les croisés décident de débarquer en Égypte pour y prendre des villes et les échanger contre Jérusalem[7].

L’époque est favorable pour les croisés. L’empire ayyoubide de Saladin est divisé entre le sultan d’Égypte, l’émir de Damas et celui d’Alep, qui se font la guerre. Malik al-Salih Ayyoub, sultan d’Égypte assiège Alep, et les émirs syriens, cherchent à négocier l’alliance des croisés contre leur cousin. Mais le roi de France, pas encore au fait de la politique d’Orient, ne veut pas s’allier à des musulmans et les éconduit[8].

Au printemps 1249, la ville de Saint-Jean-d’Acre, qui doit livrer les navires pour transporter l’armée en Égypte, est déchirée entre les Pisans et les Génois qui se livrent à des combats de rue. Louis IX doit intervenir pour négocier la paix. L’escadre arrive enfin à Limassol, mais peu après le départ pour l'Égypte, une tempête la disperse. Les premiers navires arrivent en vue de Damiette le 4 juin[9].

Arrivée de la flotte croisée à Damiette

La campagne en Égypte[modifier | modifier le code]

Les huit mois d’hivernage à Chypre avaient permis au sultan Malik al-Salih Ayyoub de se préparer à l’invasion, mais il se trouve au mois de mai à Damas, ne sachant pas si le débarquement doit se faire en Égypte ou en Syrie. Gravement malade, il rentre en Égypte et confie l’armée à l’émir Fakhr al-Dîn Ibn al-Sheikh qu’il envoie à Damiette pour s’opposer au débarquement. Le 5 juin 1249, les croisés débarquent sous les charges successives des soldats musulmans, et réussissent à mettre le pied sur le rivage, puis à repousser l’armée ayyoubide. Plusieurs émirs sont tués et Fakhr al-Din décide d’abandonner la plage. Il se replie sur Damiette, mais n’ose pas y rester et se réfugie à Ashmûn-Tannâh, plus au sud. Pris de panique, les habitants de Damiette évacuent leur ville pour fuir dans le delta du Nil. Avec prudence car ils craignent un piège, le 6 juin, les croisés peuvent entrer dans Damiette, et s’en emparer[10].

L’armée se met alors à attendre l’arrivée du reste de la flotte, dispersée par la tempête. Lorsqu’elle est enfin réunie, il est trop tard pour marcher sur Mansourah et Le Caire. En effet, la crue du Nil a commencé et les croisés doivent attendre qu'elle se termine en octobre 1249. Ce délai laisse le temps aux Égyptiens de se ressaisir en pratiquant une guérilla contre les Francs[11]. Alphonse de France, comte de Poitiers et frère du roi arrive le 24 octobre 1249, en même temps que la décrue du Nil. Le conseil du roi se met alors à choisir entre Alexandrie et Le Caire comme prochain objectif. Une majorité de nobles se prononcent pour Alexandrie, qui présente l’avantage d’être un port et de renforcer les liaisons avec l’Occident. Mais Robert Ier, comte d’Artois et frère du roi, les convainc de marcher sur le Caire et fait échouer les négociations avec le sultan qui propose d’échanger Damiette contre les villes d’Ascalon, de Jérusalem et de Tibériade[12].

Le sultan Malik al-Salih Ayyoub, au dernier stade de la maladie, meurt le 23 novembre 1249. Sa veuve, Shajar al-Durr, mère de l’héritier al-Mu’azzam Tûrân-shâh, prend le pouvoir et fait tenir secrète la nouvelle de sa mort, craignant que les Francs n’en profitent ou que les Mamelouks ne se révoltent[13].

Le delta oriental du Nil.

L’armée prend le chemin du Caire le 20 novembre 1249. L’émir Fakhr al-Dîn organise de nombreuses escarmouches pour harceler les croisés. Le 7 décembre 1249, six cents cavaliers musulmans attaquent les Francs entre Fâriskûr et Sharimsâh. Ils sont repoussés, mais malgré l’interdiction de Louis IX de se lancer à la poursuite des soldats qui battent en retraite, les Templiers voulant venger l’un des leurs le font et tuent la moitié des assaillants. Le 21 décembre, l’armée arrive à proximité de Mansura et installe un camp, régulièrement attaqué par les musulmans. Pour attaquer la ville, il faut franchir un bras du Nil, le Bahr al-Saghîr, mais Fakhr al-Dîn tient fermement l’autre rive. Ayant appris d’un déserteur Bédouin l’existence d’un gué à Salamûn, quelques kilomètres en aval, Louis IX et son armée traversent le Bahr al-Saghîr le 8 février 1250. Le comte d’Artois est l’un des premiers à mettre le pied sur l’autre rive et, malgré les conseils de prudence des Templiers, se met à charger le camp musulman, suivi par les Templiers qui ne peuvent l’abandonner. Le camp est investit, Fakhr al-Dîn tué et l’armée en déroute. Mais, au lieu de faire acte de sagesse et d’attendre l’arrivée du reste de l’armée royale, Robert d’Artois se met en tête d’investir Mansura. Il s’engage dans la ville et se rue vers la forteresse, toujours suivi des Templiers qui avaient tenté de le raisonner ; malheureusement pour eux, les musulmans s’étaient regroupés autour d’un chef mamelouk, un certain Baybars, qui organise la contre attaque. Toute l’avant-garde est massacrée ce jour là[14].

Les Mamelouks, ayant défait l’avant-garde, chargent maintenant l’armée croisée qui achève la traversée du gué. Le régiment d’arbalétriers, seul capable de s’opposer aux archers, et l’infanterie n’ont pas encore traversé la rivière qui est malgré tout profonde pour ses soldats à pied. Pour éviter l’anéantissement de sa cavalerie, Louis IX lui ordonne de charger les Mamelouks. Il reprend pour peu de temps l’avantage, mais subit de nouveau les assauts musulmans. Heureusement, ce délai permet aux arbalétriers de jeter un pont de fortune, de franchir le gué, et de repousser la cavalerie mamelouk[15].

Louis IX fait doubler le pont, et l’infanterie traverse à son tour le Bahr al-Saghîr. Le 11 février, l’armée musulmane attaque de nouveau l’armée franque et est repoussée après une bataille très rude. Mais le vent tourne pour les croisés. L'accumulation des morts entraîne des épidémies, et le nouveau sultan, Tûrân Châh, qui se trouvait en Mésopotamie à la mort de son père, arrive à Mansura le 28 février et organise la défense. Il fait venir des bateaux qui repoussent la flotte croisée sur le Nil. En plus des épidémies, c'est la disette qui frappe l'armée croisée, et Louis IX se résout à battre en retraite le 5 avril[16].

L’avant-garde de l’armée arrive à Fâriskûr, son arrière garde est à Shâramsâh avec le roi, lequel est gravement malade et doit se réfugier dans une maison de la bourgade, défendue par Gaucher de Châtillon[17], lequel trouvera la mort à Munyat Abu Abdallah le 6 avril 1251. Les barons syriens, avec Philippe de Montfort à leur tête, décident de parlementer avec les chefs musulmans pour négocier l’échange de Damiette contre la vie sauve des soldats croisés, mais un sergent du nom de Marcel, circonvenu par des émirs, trahit : il se présente auprès des barons syriens comme un envoyé de Louis IX et les incite à se rendre au nom du roi (6 avril 1250). Embarrassé par le nombre de prisonniers, les musulmans massacrent les blessés, mais un accord est conclu entre Tûrân Shah et Louis IX, échangeant la vie sauve et la liberté de l’armée croisée contre Damiette et une rançon de 500 000 livres tournois[18].

C’est alors qu’un évènement vient remettre en cause ces accords : le précédent sultan était peu apprécié de son peuple et de ses soldats mamelouks et son fils, peu connu, passe pour être incapable. La colère gronde et les officiers mamelouks tuent Tûrân Châh le 2 mai 1250 après l’avoir poursuivi toute la journée et prennent le pouvoir en Égypte. Après avoir hésité à égorger tous les prisonniers, les Mamelouks décident de reprendre à leur compte l’accord de libération des prisonniers. Fort heureusement, et malgré la venue au monde de Jean Tristan, la reine Marguerite de Provence réussit à conserver Damiette (jusqu'au 6 mai 1250) Pour la rançon, Louis IX demande une avance aux Templiers, et devant le refus de ces derniers, doit envoyer le sénéchal de Joinville sur les nefs templières pour prendre l’argent de force. Libéré, Louis IX quitte l’Égypte le 8 mai et aborde à Saint-Jean-d’Acre le 13[19].

Louis IX en Terre sainte[modifier | modifier le code]

Malgré son échec, Louis IX est reçu allègrement par les chrétiens d’Orient surtout les maronites libanais qui viennent à Saint-Jean d'Acre par milliers pour le saluer. Il est vrai qu’il se soucie du sort du royaume et ne compte pas rentrer en Europe aussitôt après avoir rempli l’obligation de combattre contre les musulmans. Sans sa présence, les chrétiens du Levant ne peuvent compter que sur la protection de leur roi Conrad II, fils de l’empereur Frédéric II, qui reste au loin en Germanie et qui est ouvertement islamophile et allié de l’Égypte. La présence de Louis IX représente un espoir non négligeable face aux Mamelouks, beaucoup plus fanatiques que leurs prédécesseurs Ayyoubides[20].

Aussi, malgré la demande de la régente Blanche de Castille, qui souhaite revoir son fils et lui rendre les destinées du royaume de France, malgré le conseil de nombreux barons qui veulent rentrer, Louis IX décide d’entamer en Syrie un séjour qui va durer quatre ans. Bien que les droits à la couronne du royaume de Jérusalem soient détenus par les Hohenstaufen, Louis IX est considéré comme le souverain du royaume pendant son séjour[21].

Fortifications d'Acre

Le royaume de Jérusalem se trouve momentanément en paix, car Al-Nasir Yusuf, émir ayyoubide d’Alep, n’acceptant pas la prise de pouvoir des Mamelouks en Égypte, s’empare de Damas qui rejette la domination mamelouk, puis de Gaza et revendique le sultanat d’Égypte. Il envahit l’Égypte, mais est battu à El’Abbâsa le 2 février 1251. Pour le roi Louis IX, la question se pose de savoir à qui s’allier. Les Ayyoubides lui envoient une ambassade qui se montre très intéressante, car avec Damas ils ont repris le contrôle de Jérusalem qu’il propose de céder, mais le roi ne peut pas conclure ouvertement une alliance, car les Mamelouks retiennent encore de nombreux prisonniers croisés qui pourraient alors être exécutés. La situation permet au roi d’envoyer un ultimatum à l’Égypte et d’obtenir la libération des prisonniers sur la simple promesse de ne pas s’allier aux Ayyoubides. Finalement, entre l’Ayyoubide qui tient Jérusalem et qui commence à faire preuve d’incapacité[22] et les Mamelouks qui promettent la rétrocession de Jérusalem quand ils auraient reconquis l’émirat de Damas, Louis IX choisit de s’allier aux Mamelouks en mars 1252. Mais la guerre entre les Mamelouks et les Ayyoubides inquiètent les dirigeants musulmans qui craignent un affaiblissement des leurs en Syrie face aux Francs, et Al-Musta'sim, calife de Bagdad, intervient et impose la paix entre les deux ennemis, réduisant à néant les espoirs de Louis IX de récupérer Jérusalem[23].

Mais l’œuvre de Louis IX en Terre sainte ne s’arrête pas à cette politique extérieure. Dès son arrivée, il décide de renforcer les défenses de ce qui reste du royaume de Jérusalem. Il renforce les fortifications de Jaffa, Saint-Jean-d'Acre, Césarée, Sidon. Ces actions montrent rapidement leur bien-fondé car peu après la paix entre les Mamelouks et les Ayyoubides, une troupe de Bédouins en garnison à Gaza pour le comte de l’émir de Damas évacuent la ville conformément aux traités et repartent vers le nord en passant à côté de Jaffa. Quelques escarmouches les opposent aux arbalétriers chrétiens, mais si le bourg n’avait pas été fortifié, il aurait probablement été pillé et saccagé, car ils pillèrent quelques villages avant d’assiéger en vain Saint-Jean-d’Acre, puis de piller la ville basse de Sidon dont les fortifications n’étaient pas achevées. En représailles, les chrétiens tentent de prendre Panéas, mais échouent[24].

Après avoir confirmé Bohémond VI comme prince régnant d’Antioche, Louis IX lui octroie le droit d'écarteler son écu avec les lys de France

Louis IX doit cependant renforcer l’autorité royale dans un royaume qui a appris à se passer d’un roi depuis vingt ans et met au pas les ordres militaires (Temple et Saint-Jean de l’Hospital) qui se considèrent comme quasiment indépendants. Il intervient également dans les affaires de la principauté d'Antioche et écarte Lucienne de Segni qui ne veut pas mettre fin à la régence. Il confirme Bohémond VI comme prince, et négocie un traité qui met fin entre l'antagonisme entre la Petite-Arménie et Antioche[25].

Pour contrer la paix et l’alliance entre les Mamelouks et les Ayyoubides, il amorce un rapprochement avec les Ismaëliens et envoie une ambassade auprès du khan mongol de Perse. Cette action n’aboutit pas, car Louis IX est déjà reparti en France au retour de l’ambassade, mais cette démarche est à la base de l’alliance entre les khans mongols, le royaume de Petite-Arménie et la principauté d’Antioche dans la décennie qui suit[26].

Retour[modifier | modifier le code]

Sa mère Blanche de Castille, à qui Louis IX avait confié le royaume avant de partir en croisade, meurt le 27 novembre 1252. Il ne peut différer son départ, car son royaume se retrouve sans régence, et embarque à Saint-Jean-d’Acre le 24 avril 1254. Il laisse derrière lui Geoffroy de Sargines, nommé sénéchal du royaume, assisté d’une centaine de chevaliers et d’une centaine de sergents[27]..

De retour en France, il se préoccupe du sort des chevaliers blessés, en particulier des aveugles, pour qui il fonde, à Paris, un hôpital spécialisé : l’hôpital des Quinze-Vingts.

Bilan de la croisade[modifier | modifier le code]

Même si la septième croisade n’a pas atteint le résultat escompté, elle n’est pas sans conséquence pour les États latins d’Orient, ni sans importance. L’échec de la campagne d’Égypte est à imputer à l’inexpérience des croisés en matière de politique orientale. L’action de Louis IX en Terre sainte a été déterminante pour la survie du royaume. Il a apporté une stabilité à ce royaume qui se passait de roi depuis vingt ans et était déchiré par l’anarchie féodale. Face au nouveau danger mamelouk, il a renforcé les défenses des places fortes chrétiennes et a amorcé une politique d’alliance, qui aurait pu porter ses fruits si elle avait été suivie.

Mais, bien qu’il ait laissé un représentant derrière lui après son départ, le royaume retombe rapidement dans l’anarchie, et le conseil des barons est incapable de s’entendre pour négocier une alliance avec les Mongols, lors de leur invasion de 1260[28]. L’anarchie sera telle que lors de l’extinction de la dynastie des Hohenstaufen, le nouveau roi Hugues III de Chypre ne parviendra pas à s’imposer dans le royaume[29].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Grousset 1936, p. 328-9.
  2. Grousset 1936, p. 345-364.
  3. Grousset 1936, p. 415-428.
  4. Grousset 1936, p. 436
  5. Grousset 1936, p. 437-8
  6. Jean Joseph François Poujoulat, Nouvelle collection des mémoires pour servir à l'histoire de France, 1836, [lire en ligne]
  7. Grousset 1936, p. 440-2
  8. Grousset 1936, p. 442-5
  9. Grousset 1936, p. 445-7
  10. Grousset 1936, p. 447-453
  11. Louis IX avait installé les femmes et les blessés dans la ville, mais la chevalerie s’y trouvant trop à l’étroit, celle-ci avait été installée dans un camp sur l’autre rive
  12. Grousset 1936, p. 453-456.
  13. Grousset 1936, p. 457
  14. Grousset 1936, p. 458-472
  15. Grousset 1936, p. 472-9
  16. Grousset 1936, p. 479-486
  17. Généalogie de Gaucher de Châtillon sur le site Medieval Lands
  18. Grousset 1936, p. 484-490
  19. Grousset 1936, p. 490-7.
  20. Grousset 1936, p. 498-9.
  21. Grousset 1936, p. 499-501.
  22. C’est sa lâcheté qui a provoqué la défaite d’El’Abbâsa, alors que les soldats ayyoubides dominaient au début de la bataille
  23. Grousset 1936, p. 502-509.
  24. Grousset 1936, p. 509-513.
  25. Grousset 1936, p. 513-9.
  26. Grousset 1936, p. 519-528.
  27. Grousset 1936, p. 534-5.
  28. Grousset 1936, p. 531-3.
  29. Grousset 1936, p. 638-652.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]


Les participants de la croisade[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]