Bataille du Champ du Sang

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Bataille du Champ du Sang
Battle-of-Ager-Sanguinis.jpg
Informations générales
Date 28 juin 1119
Lieu proximité de Sarmada
Issue Victoire turque
Belligérants
Principauté d'Antioche Alep
Commandants
Roger de Salerne, régent d'Antioche Il Ghazi ibn Ortoq
Forces en présence
environ 3 700 hommes inc

40 000? (d'après Grousset)

Pertes
environ 2 000 à 3 000 hommes inc
Croisades en Terre Sainte
Batailles
Nicée · Dorylée · Antioche · Jérusalem · Ascalon · Tripoli · Ramla · Harran · Dyrrachium · Sidon · Champ du Sang · Ba'rin (en) · Édesse · Bosra (en) · Dorylée · Damas · Inab · Aintab (en) · Ascalon · Lac Huleh (en) · Al-Buqaia (en) · Harim · Montgisard · Marj Ayoun · Gué de Jacob · Belvoir · Al-Fule · Kerak (en) · Cresson (en) · Hattin · Jérusalem · Iconium · Tyr (en) · Saint-Jean-d'Acre · Arsouf · Jaffa (en) · Jérusalem · Damiette · Damiette · Mansourah · Fariskur · Tunis
Coordonnées 36° 10′ 44″ N 36° 43′ 10″ E / 36.178888888889, 36.71944444444436° 10′ 44″ Nord 36° 43′ 10″ Est / 36.178888888889, 36.719444444444  

Nommée en latin Ager sanguinis, la bataille du champ du sang[1] opposa le 28 juin 1119 les Croisés d'Antioche contre les Alépins dans la plaine de Sarmada, à mi-chemin entre les deux villes.

Présentation[modifier | modifier le code]

La bataille de l'Ager Sanguinis, ou Champ du Sang, ou bataille de Sarmada, ou bataille de Balat, opposa la principauté croisée d'Antioche et le gouverneur Ortogide d'Alep en 1119.

Le Turc Ortogide Il-Ghazi se rend maître d’Alep et défait l’armée d’Antioche près d’Artah. Roger de Salerne est tué et le nombre des morts est si grand que le lieu de la bataille prend le nom d’ager sanguinis, Le «Champ du Sang» dans le latin des chroniqueurs de l'époque.

Situation générale[modifier | modifier le code]

Antioche et les autres États latins d'Orient étaient constamment en guerre contre les états musulmans du nord de la Syrie et de l'Irak, notamment Alep et Mossoul. La mort de Ridwan d'Alep en 1113 donna quelques années de calme à la région. Mais le Normand Roger de Salerne, régent d'Antioche pour le compte de Bohémond II, ne sut pas profiter de la mort de Ridwan.

En 1117, l'Ortogide Il-Ghâzi devint Atabeg (gouverneur) d'Alep. En 1118 Roger captura Azaz, qui était sorti d'Alep pour attaquer les chrétiens. Il-Ghâzi riposta en envahissant la principauté en 1119. Roger de Salerne fit alors appel au roi de Jérusalem Baudouin II et au comte Pons de Tripoli. L'expérience avait montré que le regroupement de toutes les forces franques( Jérusalem, Antioche, Tripoli et Edesse) permettait de repousser toutes les invasions musulmanes, et que les défaites précédentes étaient dues au fait qu'un des princes francs avaient voulu faire campagne contre les Musulmans tout seul.

Roger de Salerne se dirigea vers le pont de Fer, sur l'Oronte, tout près de la citadelle d'Artah. Cette citadelle permettait, si l'on s'y installer, de surveiller Antioche et ses environs, et d'attendre l'arrivée du roi Baudouin II et de ses renforts. Mais les châtelains d'outre-Oronte, dont les bandes turcomanes dévastaient les terres, persuadèrent Roger d'entrer en campagne seul.

Roger sortit donc d'Artah, malgré les supplications de Bernard de Valence, le patriarche latin d'Antioche, de rester à Artah et d'attendre l'arrivée de Baudouin II et de ses renforts. Mais Roger ne voulut pas attendre leur arrivée.

Entrée en campagne[modifier | modifier le code]

Roger et ses forces passèrent l'Oronte le 20 Juin, pour s'installer à mi-chemin entre Antioche et Alep dans une plaine appelée Ager Sanguinis (le champ du sang), tout près du défilé de Sarmadda. Il-Ghâzi, pressé par ses émirs, marcha sur le château d'El-Atharib le vendredi 27 au matin. Un petit détachement commandé par Robert du Vieux-Pont voulut rompre l'investissement. Alors Il-Ghâzi fit semblant de battre en retraite, stratagème turc habituel qui marcha une fois de plus. Les gens de Robert s'élancèrent à sa poursuite, quittèrent le château et tombèrent dans l'embuscade.

La bataille[modifier | modifier le code]

Il-Ghâzi attendait aussi des renforts de Tughtekin, l'émir bouride de Damas, mais lui aussi se trouva fatigué d'attendre, aussi encercla-t-il le camp de Roger dans la nuit du 27-28 juin 1119. L'armée de Roger était forte d'environ 3 700 hommes d'après Guillaume de Tyr (700 chevaliers et 3 000 fantassins, dont des turcopoles[2] formant 3 «batailles»[3] commandées par Roger, Geoffroy le Moine et Guy Fresnel. Dès que les musulmans (dont le nombre n'est précisé par aucun chroniqueur mais possédant certainement une nette supériorité, situation habituelle lors des Croisades, peut-être autour de 40 000) arrivèrent, le cadi Abou El-Fadl Ibn El-Khachab, portant le turban de sa dignité mais brandissant une lance, caracola devant les combattants. Ils commencèrent par être stupéfaits d'être harangués par un lettré mais à la fin de sa prédication passionnée sur les devoirs et mérites des combattants de la guerre sainte, si l'on en croit Kamal Ed-Din, le chroniqueur contemporain d'Alep, ces massacreurs professionnels éclatèrent en larmes et coururent au combat. Le matin du 28 juin, l'armée normande engagea le combat avec avantage mais les Turcs reprirent vite le dessus. Robert de Saint-Lô et les turcopoles furent rejetés sur la ligne de Roger, qui fut disloquée. Durant la mêlée, Roger fut tué d'un coup d'épée en plein visage au pied de la grande croix ornée de pierres précieuses qui lui servait d'étendard. Le reste de l'armée fut complètement taillé en pièces: deux chevaliers seulement survécurent... L'un d'eux, Renaud Mazoir, se réfugia dans le château de Sarmada pour attendre le roi Baudouin mais fut plus tard pris par Il-Ghâzi. Parmi les autres prisonniers figura apparemment Guillaume le Chancelier, qui plus tard raconta la bataille. Tel fut le massacre que plus tard on appela cette défaite Ager Sanguinis, en latin «le Champ du Sang».

Conséquences[modifier | modifier le code]

Les Alépins triomphent. Pourtant, Il-Ghâzi n'avance pas jusqu'à Antioche, qui, l'ignorant, se prépare à soutenir un siège et où le patriarche Bernard organise la défense tant bien que mal. Les Francs, qui se méfient des chrétiens syriens, arméniens et grecs habitant la ville, les désarment et leur interdisent de quitter leurs maisons. Mais Il-Ghâzi, occupé à célébrer sa victoire, ne songe pas à profiter de son avantage. Il tombe malade pendant vingt jours, sans doute à la suite de ses excès de boisson.

L’armée de Baudouin II de Jérusalem arrive alors à Antioche, écartant le danger. Il-Ghâzi est repoussé par Baudouin II et Pons le 14 août 1119 et Baudouin s'attribue la régence d'Antioche. La défaite du Champ du Sang affaiblit considérablement Antioche qui subit de nombreuses attaques sarrasines durant la décennie suivante. Finalement, la principauté doit accepter la suzeraineté de l'Empire byzantin.

Les Latins rétablissent quelque peu leur situation face aux Musulmans de Syrie par leur victoire d'Azaz en 1125, 6 ans plus tard.

Le nom de «Champ du Sang» est peut-être une référence biblique faisant allusion au lopin acheté par Judas avec les 30 deniers gagnés en livrant le Christ. Les Actes des Apôtres racontent que Judas s'y pendit et qu'on nomma le lieu «acheldemach» en araméen, ce qui donne «ager sanguinis» dans la Vulgate latine.

Considérations générales stratégiques et tactiques[modifier | modifier le code]

Cette bataille fut la première défaite importante des Latins installés en Orient et montra aux musulmans qu'ils pouvaient battre les Croisés sans l'aide des Turcs Seldjoukides, jusqu'alors jugée indispensable.

En fait, les défaites des musulmans lors de la Première Croisade étaient dues au style de guerre des Occidentaux, très différent de celui des Byzantins auquel étaient habitués Turcs et Arabes. Alors que les Byzantins faisaient tout leur possible pour éviter les grandes batailles, préférant les manœuvres complexes pour épuiser l'adversaire et l'attaquer du fort au faible pour l'obliger à reculer (=stratégie indirecte, elle passe pour plus économique et moins risquée), les Occidentaux, au contraire, recherchent la bataille frappant du fort au fort pour l'anéantir (stratégie directe, elle donne de plus grand résultats quand elle réussit).

Par ailleurs, s'ils disposent d'une infanterie lourde comme les Byzantins (lourde parce que dotée de cuirasses ou cottes de mailles) alors que les Orientaux n'eurent jamais que de l'infanterie légère (c'était déjà vrai du temps des guerres médiques et d'Alexandre le Grand), l'arme principale des barons d'Europe de l'Ouest est la cavalerie lourde (=avec armures) combattant par le choc (=chargeant à fond avec la lance) alors que les cavaleries orientales sont légères (=sans armures) et préfèrent combattre par le tir (=à l'arc). Si les chefs Croisés sont assez habiles pour amener l'ennemi à prendre position sur un terrain plat et dégagé, leur cavalerie lourde peut s'engager dans les conditions les plus favorables : elle culbute et défonce infanterie et cavalerie légères qui lui font face, même en cas de grosse supériorité numérique de ces dernières ; mais la poursuite est en général impossible par suite de la différence de mobilité. À partir de l'Ager Sanguinis, Turcs et Arabes éviteront les combats en plaine chaque fois qu'ils le pourront, ce qui ne sera pas trop difficile vu la nature du terrain en ces régions. Cette tactique du harcèlement et de la retraite simulée leur confèreront de grandes victoires par la suite (Hâttin, 1187).

Les Croisés n'ont que deux autres avantages en Orient :

  1. Leur incontestable supériorité poliorcétique (=fortifications et sièges, la féodalité occidentale leur ayant donné tout le savoir-faire nécessaire).
  2. Leur non moins incontestable supériorité navale, qui leur permit d'envoyer des renforts vers la Méditerranée orientale durant 2 siècles, élément indispensable pour compenser leur énorme infériorité numérique locale, tant en combattants qu'en civils pour les entretenir.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pour les Arabes : maʿraka sāḥa ad-dam, معركة ساحة الدم, la bataille qui a fait couler le sang
  2. Mercenaires au service des Croisés, en général des archers.
  3. Ainsi appelle t-on au Moyen Âge une troupe massée pour agir ensemble durant le combat. Le terme «bataillon» en dérive.

Bibliographie[modifier | modifier le code]