Marthe Richard

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Marthe Richard[1], née Betenfeld le à Blâmont et morte le à Paris, est une prostituée, aviatrice, espionne et femme politique française. La loi de fermeture des maisons closes en France en 1946 porte communément son nom.

Prostituée[modifier | modifier le code]

Issue d'une famille modeste (son père est ouvrier brasseur et sa mère domestique), Marthe Betenfeld est envoyée quelques années dans une institution catholique. Puis elle devient à Nancy apprentie culottière, à quatorze ans. Le métier ne l'enchantant guère, elle fugue de chez ses parents. Elle est interpellée pour racolage en mai 1905 par la Police des mœurs et ramenée chez ses parents. Elle fugue à nouveau à 16 ans et se retrouve à Nancy, ville avec une importante garnison militaire, où elle tombe amoureuse d'un Italien se disant sculpteur mais qui se révèle être un proxénète. Il l'envoie sur le trottoir, puis elle devient prostituée dans les « bordels à soldats » de Nancy. Devant effectuer plus de 50 passes par jour[2], elle tombe rapidement malade et contracte la syphilis. Renvoyée du bordel, dénoncée par un soldat pour lui avoir transmis la syphilis et fichée par la police (où elle est inscrite comme prostituée mineure le 21 août 1905), elle est contrainte de s'enfuir à Paris. Elle rentre dans un « établissement de bains » rue Godot-de-Mauroy (maison close d'un standing supérieur à ses anciennes maisons d'abattage) où elle rencontre, un soir de septembre 1907, Henri Richer, mandataire aux Halles. Le riche industriel a le coup de foudre et l'épouse le 13 avril 1915[3]. Elle fait table rase de son passé et devient une respectable bourgeoise de la Belle Époque dans son hôtel particulier de l'Odéon. Elle demande à être rayée du fichier national de la prostitution, ce qui lui est refusé[4].

Aviatrice[modifier | modifier le code]

Son mari lui achète un avion qui devient alors sa passion. Marthe Richard obtient son brevet de pilote le 23 juin 1913 (no 1369), devenant la sixième Française à obtenir ce diplôme. Elle a, auparavant, fait un peu d'aérostation, et est membre de la Stella, un aéroclub féminin créé en 1908 par l'aéronaute de l'Aéronautique Club de France Marie Surcouf qui regroupe les premières aéronautes sportives puis les premières aviatrices. Par la suite, elle participe à des meetings aériens dont celui de Nantes, de Château-Gontier et de Pornic. La presse, qui la trouve frêle et volontaire, la surnomme « l'Alouette ». Elle se blesse grièvement le 31 août 1913 à La Roche-Bernard en atterrissant sur un terrain non approprié. Elle passe trois semaines dans le coma et en gardera des séquelles à vie.

Elle reprend son entraînement le 5 février 1914 sur son tout nouveau Caudron G.3 pour participer au meeting de Zurich[5].

Elle donne à penser à la presse de l'époque qu'elle a battu le record féminin de distance en volant depuis Le Crotoy, en baie de Somme, jusqu'à Zurich. En fait, elle se fait accompagner par un aviateur dénommé « Poulet » et, suite à des pannes, ils atterrissent dans une prairie d'où, démontant leur avion, ils le convoient par train jusqu'à la campagne zurichoise d'où elle redécolle et s'écrase au sol[6].

En 1914, elle participe à la fondation de l'Union patriotique des aviatrices françaises dans le but de devenir pilote militaire ; c'est un échec.

Espionne[modifier | modifier le code]

En mai 1916 elle se retrouve veuve de guerre, Henri Richer étant tombé sur le front de Verdun. Marthe Richer raconte qu'elle devient, grâce à son amant Jean Violan (jeune anarchiste russe appartenant au Deuxième Bureau), espionne sous les ordres du capitaine Ladoux, chef du service de contre-espionnage SCR (Service de Centralisation des Renseignements) durant la Première Guerre mondiale. Ladoux lui donne un nom de code (L'Alouette), des encres sympathiques, des contacts et différentes missions de juin 1916 à septembre 1917. Pour approcher l'attaché naval de l'ambassade allemande à Madrid, Hans Von Krohn, elle devient sa maîtresse, et par là même une agent double. Elle fréquente dans la capitale espagnole Mata Hari, toutes les deux étant sous le commandement du colonel Denvignes alors sur place. Après qu'elle a été victime d'un accident d'automobile avec Von Krohn, Léon Daudet s'indigne de cette compromission dans le quotidien l'Action Française. Sa carrière d'agent étant révélée par la presse, elle doit rentrer en France où elle découvre que son nom est rayé du service et le capitaine Ladoux arrêté : il est accusé d'espionnage au profit de l'Allemagne à l'instar de son agent Mata Hari.

En avril 1926, fréquentant les immigrés anglais vivant à Paris, elle épouse le Britannique Thomas Crompton, directeur financier de la fondation Rockefeller, mécène de la restauration du Petit Trianon, qui meurt subitement en 1928 d'une crise d'urémie à Genève. Thomas Crompton a pris des dispositions testamentaires pour qu'elle reçoive de la part de la fondation Rockfeller une rente mensuelle de 2 000 francs[7], indexée sur le coût de la vie. Elle mène alors grand train à Bougival et passe ses soirées dans les boîtes à la mode, ce qui lui vaut le surnom de « veuve joyeuse ». Parallèlement, on la suspecte de voler dans des bureaux d'études en aéronautique des plans de fabrication pour l'Intelligence Service[8].

En 1930, le capitaine Ladoux, libéré et rétabli au poste de commandant, publie ses Mémoires romancés. Le volume sur Marthe Richer intitulé « Marthe Richard espionne au service de la France » ne fut, lui, qu'invention. Son héroïne, réclamant la moitié des énormes droits d'auteur qu'il a amassés, reçoit le conseil d'écrire ses propres mémoires... Elle le fera, en affabulant, et publie - reprenant le pseudonyme de Marthe Richard - un best-seller : Ma vie d'espionne au service de la France (qui sera adapté au cinéma en 1937 dans Marthe Richard, au service de la France, avec Edwige Feuillère dans le rôle de l’espionne). Elle devient brusquement une héroïne en racontant comment elle a pu faire arrêter plusieurs agents allemands, comment elle a remis à Ladoux le procédé des encres secrètes de l'ennemi ou les déplacement des sous-marins UB 52. Dès lors, elle donne dans toute la France conférences rémunérées et vols de démonstration à bord du Potez 43 prêté par le ministère de l'Air. Après cinq années à courir les cabinets ministériels, sous la pression médiatique, son amant Édouard Herriot, chef du gouvernement de l'époque, obtient le 17 janvier 1933 la Légion d'honneur pour Mme veuve Crompton dans la catégorie Affaires étrangères, avec la mention « Services signalés rendus aux intérêts français ». Cette mention conforte le mythe de l'espionne alors qu'il s'agit d'honorer à travers elle Thomas Crompton et les dons financiers de la fondation Rockefeller.

Seconde Guerre mondiale et élue de la Résistance[modifier | modifier le code]

Alors que pendant la Seconde Guerre mondiale, tout le monde admire son courage, elle n'est pas inquiétée par l'occupant nazi, pour la simple et bonne raison qu'elle est inconnue des services allemands. Vexée par cette indifférence, elle finit par se rendre dans les locaux de la Gestapo où elle déclare : « Messieurs, je suis Marthe Richard, celle qui vous a fait tant de mal au cours de la dernière guerre ». L'officier lui fait répéter son nom, qui ne lui dit rien, et pour cause, sa vie d'« espionne » durant la Première Guerre n'étant qu'affabulation. Elle se rapproche alors de certains membres de la Gestapo, ainsi que de François Spirito, un mafieux marseillais collaborateur. À l'été 1944, elle se fait intégrer dans les Forces françaises de l'intérieur. Elle se forge ainsi un destin de grande résistante qu'elle racontera dans plusieurs de ses mémoires.

En 1945, héroïne des deux guerres, elle est élue conseillère dans le 4e arrondissement de Paris sur la liste de la Résistance Unifiée (proche du MRP)[9]. Bien que mentionnés sur des documents officiels, ses hauts faits de résistance comportent nombre de contradictions troublantes et ont été accueillis avec beaucoup de scepticisme.

La fermeture des maisons closes[modifier | modifier le code]

Elle dépose le 13 décembre 1945 devant le conseil municipal un projet pour la fermeture des maisons closes. Sa proposition est votée et le préfet Charles Luizet décide de fermer les maisons du département de la Seine dans les 3 mois. Encouragée, Marthe Richard commence une campagne de presse pour le vote d'une loi généralisant ces mesures[10]. Elle ne s’en prend pas tant aux prostituées qu’à la société, responsable selon elle, dans son discours devant le Conseil municipal de Paris du 13 décembre 1945, de la « débauche organisée et patentée » et à la mafia, qui bénéficie de la prostitution réglementarisée ; le propos permet aussi de rappeler que le milieu de la prostitution s'est compromis avec l’Occupant pendant la guerre[11].

Elle est soutenue par le ministre de la Santé publique et de la Population Robert Prigent[11]. Le 9 avril 1946, le député Marcel Roclore présente le rapport de la Commission de la famille, de la population et de la santé publique, et conclut à la nécessité de la fermeture. Le député Pierre Dominjon dépose une proposition de loi dans ce sens.

Votée le 13 avril 1946, le fichier national de la prostitution est détruit et environ 1 400 établissements sont fermés, dont 180 à Paris : les plus connues comme le Chabanais, le Sphinx, La Rue des Moulins, le One-two-two mais aussi les sinistres maisons d’abattage comme le Fourcy et le Charbo… Beaucoup de tenanciers de maisons closes se reconvertirent en propriétaires d'hôtels de passe. La prostitution est alors une activité libre ; seules sont interdites son organisation et son exploitation – le proxénétisme – et ses manifestations visibles.

Ce succès vaut à Marthe Richard le pseudonyme humoristique de « Veuve qui clôt », en référence à la maison de Champagne[12].

Controverses[modifier | modifier le code]

En 1947, l'agent secret Jean Violan (un Russe naturalisé français dont le véritable nom est Joseph Davritschevy) raconte dans la presse les affabulations de Marthe Richard : son insistance à vouloir devenir espionne l'avait en fait rendue suspecte à Ladoux, qui l'avait fait mettre sous la surveillance de l'un de ses subordonnés, Joseph Davritschevy. Celui-ci, tombé amoureux de la suspecte pendant la Première Guerre mondiale, considère que ses mémoires ne sont qu'un tissu de mensonges. D'ailleurs, aucun état de ses hauts faits n'a été retrouvé dans les archives militaires[3].

En 1948, on découvre que Mme Crompton étant anglaise par mariage (sa demande de réintégration fut refusée en 1937, car plusieurs enquêtes sur elle étaient en cours) et que son élection était donc illégale, ainsi que les votes auxquels elle avait participé. L'affaire n'a cependant pas eu de suites.

Après quoi, le directeur du Crapouillot Jean Galtier-Boissière remet en cause les « services à la nation » de Marthe Richard, et l'inspecteur de la Sûreté nationale Jacques Delarue, « spécialiste » des faux héros de guerre, qui enquête pendant deux ans avant de l'accuser d'organisation de malfaiteurs, de vol de bijoux et de recel en juin 1954. Emprisonnée à la Petite-Roquette, elle bénéficie d'un non-lieu en 1955.

Elle fonde un prix de littérature érotique, le prix Tabou, publie des livres dont Appel des sexes en 1951 dans lequel elle revient sur ses positions : considérant qu'elle a été instrumentalisée par Léo Hamon et Pierre Lefaucheux, chefs de son groupe de Résistance, elle n'est plus contre la réouverture des maisons closes.

Elle continue de faire des conférences sur sa « vie d'espionne ». En février 1971, elle est invitée aux Dossiers de l'écran, où l'on remet en question son passé d'aviatrice, d'espionne et de résistante. Pour se justifier, elle publie début 1974 ses derniers Mémoires, Mon destin de femme. Après avoir retrouvé le devant de l'actualité en 1978-1979, lors d'une controverse sur la réouverture des maisons closes où elle tient des propos confus, Marthe Richard meurt quatre ans plus tard, le 9 février 1982 à Paris, âgée de 93 ans, à son domicile. Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise[13],[14].

Décoration[modifier | modifier le code]

Dans les œuvres de fiction[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Il s'agit d'une légère adaptation du nom de son premier mari, Henri Richer. Ce nom apparaît pour la première fois dans les Mémoires du capitaine Ladoux.
  2. La passe est alors tarifée à 3 francs, ce qui correspond à 10 € en 2010.
  3. a et b Nicolas Charbonneau et Laurent Guimier, Le Roman des maisons closes, Éd. du Rocher, 2010.
  4. Les maisons closes émission Deux mille ans d'Histoire sur France Inter le 20 octobre 2010.
  5. Marthe Richard les Actus DN
  6. Charles Chenevier, la Grande Maison, Éd. presses de la Cité, 1976, p.17
  7. Soit 6 600 € en 2010.
  8. Charles Chenevier, op. cit., p. 19.
  9. Par conviction ou par opportunisme, comme s'interroge dans Elisabeth Coquart.
  10. Le 19 décembre 1945, le rédacteur en chef du Canard enchaîné, Pierre Bénard indique dans un article sous le titre de Reprise de Tartuffe « qu'il n'y a pas d'électricité. Il n'y a pas de charbon. Il n'y a pas de vin. Il n'y a pas de pommes de terre et les sinistrés attendent toujours un toit (…). Fuyant ces déprimants débats, les conseillers municipaux parisiens consacrent deux longues séances à discuter de la suppression des maisons closes (177 dans la capitale, autour de 1500 en France). Mme Marthe Richard, l'espionne bien connue a ouvert le débat ! »
  11. a, b et c Yannick Ripa, « 1946 : la fin du French system », in L'Histoire, n°383, janvier 2013, page 50.
  12. Surnommée la Veuve qui clôt par Antoine Blondin.
  13. Marthe Richard : de la petite à la grande vertu d'Elizabeth Coquart, p. 282.
  14. 87e division : columbarium « Richard Marthe (1889-1982) » , sur le site de l'Association des Amis et Passionnés du Père-Lachaise [texte sur www.appl-lachaise.net].

Sources principales[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Natacha Henry, Marthe Richard, l'aventurière des maisons closes, Paris, Punctum, 2006, 250 p. (ISBN 9782351160107)
  • Elizabeth Coquart, Marthe Richard, de la petite à la grande vertu, Paris, Payot, 2006, Petite bibliothèque Payot, 2011, 297 p. (ISBN 9782228900768)
  • Georges Ladoux, Les Chasseurs d'espions Comment j'ai fait arrêter Mata-Hari, Paris, Éditions du Masque, 1932, 254 p., in-16°.
  • Patrick Buisson, 1940-1945 Années érotiques, II - De la grande Prostituée à la revanche des mâles, Paris, Éditions Albin Michel, 2009, Le Livre de Poche, 2012, 734 p. (ISBN 978235160359)