Le Tasse

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Torquato Tasso

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Portrait du Tasse, daté de 1577 (Fürstlich Thurn und Taxissches Schlossmuseum, Ratisbonne, Allemagne)

Nom de naissance Torquato Tasso
Autres noms Le Tasse
Activités courtisan
Naissance 11 mars 1544
Sorrente
Décès 25 avril 1595 (à 51 ans)
Rome
Langue d'écriture italien
Mouvement Humanisme
Genres épopée, éclogue, élégie
Distinctions poète lauréat

Œuvres principales

Torquato Tasso, connu en français sous l'appellation le Tasse (en italien, il Tasso), est un poète italien, né le 11 mars 1544 à Sorrente (région de Campanie, Italie), mort le 25 avril 1595 à Rome passé à la postérité pour son épopée, La Gerusalemme liberata (autrefois traduite sous le titre La Jérusalem délivrée, aujourd'hui Jérusalem libérée, 1580), où il dépeint une version très romancée des combats qui opposèrent les chrétiens aux musulmans à la fin de la Première Croisade, au cours du siège de Jérusalem. Atteint vers 30 ans d'une maladie mentale, il mourut alors que le pape allait le couronner « Roi des poètes ». Jusqu'au début du XIXe siècle, Le Tasse fut l'un des poètes les plus lus en Europe : Jean-Jacques Rousseau fut un de ses admirateurs ; il aimait lire et relire Le Tasse, dont il cite un vers dans Les Rêveries du promeneur solitaire[1]. Auguste Comte en fit le représentant de la littérature épique moderne dans son calendrier positiviste, et Simone Weil voyait dans la « Jérusalem délivrée » l'une des plus hautes expressions de l'espérance chrétienne.

Biographie[modifier | modifier le code]

Années de jeunesse[modifier | modifier le code]

Sa maison natale à Sorrente.

Né à Sorrente, il était le fils d’un aristocrate de Bergame, Bernardo Tasso, poète lyrique et épique d’un certain renom, longtemps secrétaire au service du dernier prince de Salerne, Ferrante Sanseverino[2]. Sa mère, Porzia de Rossi[3], était une aristocrate de Toscane étroitement liée aux plus illustres familles napolitaines. Lorsque le prince de Salerne, en conflit ouvert avec le gouverneur espagnol de Naples, fut mis au ban et dépouillé de ses terres, Bernardo Tasso suivit son maître en exil : son fils Torquato et lui-même devinrent dès lors des proscrits comme rebelles à la Couronne, et leur patrimoine fut mis sous séquestre ; Torquato était encore un enfant. En 1552 il vivait à Naples avec sa mère et son unique sœur Cornelia, suivant les leçons des Jésuites, qui venaient d’établir un collège en cette ville. La précocité de l’enfant et sa ferveur religieuse firent l’admiration unanime des pères : à seulement huit ans, il était déjà célèbre.

Il partit vivre avec son père qui vivotait dans la plus grande pauvreté à Rome. En 1556, tous deux apprirent par hasard que Porzia était morte à Naples dans des circonstances suspectes. Son mari était d'ailleurs convaincu qu'elle avait été empoisonnée par son frère, avide d'hériter de ses biens ; et en effet, tandis que le fils de Porzia se trouva spolié, sa fille Cornelia, sous la pression des oncles, dut se marier au-dessous de sa condition.

Bernardo Tasso était un courtisan qui s'adonnait à la poésie : aussi accueillit-il avec empressement l'invitation de la cour d'Urbino en 1557. Quant à Torquato, élégant et brillant jeune homme, il devint le compagnon de récréation et d'études du prince-héritier, François-Marie della Rovere. Urbino était alors le siège d'une société d'hommes lettrés, qui prisait les arts et les belles-lettres. Bernardo Tasso partageait son temps entre la lecture des chants de son Amadis à la duchesse et à ses suivantes, et la discussion avec les secrétaires du duc des mérites comparés d’Homère et de Virgile, et ceux des Modernes : Le Trissin et L'Arioste. Torquato grandit ainsi dans une atmosphère à la fois raffinée et quelque peu blasée, qui laissa une empreinte profonde sur le caractère de l'adolescent.

À Venise, où son père supervisait l’impression de son épopée, L'Amadigi (1560), Torquato retrouva le même climat intellectuel, et y devint la coqueluche d'un cénacle distingué. Mais son père Bernardo, qui toute sa vie avait souffert de ne vivre que de la faveur des Muses et de la noblesse, souhaitait pour son fils une position plus stable et plus lucrative : il l'envoya étudier le droit à Padoue. Mais arrivé dans cette cité, le jeune homme délaissa le droit pour la philosophie et la poésie. L'année 1562 n'était pas encore terminée qu'il avait déjà composé un poème, « Renaud » (Rinaldo[3]), où il combinait la régularité de l’épopée virgilienne aux séductions de l’épopée médiévale[4]. « Renaud » apporta une telle originalité qu'on proclama son auteur le poète le plus prometteur du moment. Son père, flatté, autorisa l'impression du poème de son fils qui, après une nouvelle année d'études à Bologne, put entrer au service du cardinal Luigi d'Este.

Castello degli Estensi, Ferrare.

Entre la cour de France et celle de Ferrare[modifier | modifier le code]

C’est en 1565 que Le Tasse fit son entrée à la cour de Ferrare, où il devait par la suite faire l’expérience de la plus grande gloire mais aussi de la misère morale la plus profonde. Après la publication de Renaud, il avait développé ses principes touchant l’épopée dans des Discours sur l’Art Poétique, où il se démarquait de ses contemporains, et qui lui valurent une reconnaissance accrue comme critique littéraire. L’époque n'était rien tant portée qu’à la critique textuelle ; pourtant, on peut dire que, pour le futur auteur de La Jérusalem, ce fut une maladresse que d’entrer en littérature par un manifeste esthétique : poète instinctif et inspiré par nature, sa production littéraire se trouva désormais piégée au carcan de ses propres principes.

Il semble que les années 1565-1570 furent les plus heureuses de sa vie, malgré le chagrin que la disparition d’un père, en 1569, déclencha chez cette âme infiniment sensible. Jeune homme élégant, rompu à tous les exercices qui font la distinction d’un gentilhomme, familier des beaux-esprits, déjà célèbre pour ses œuvres versifiées et en prose, il s’imposa comme l’idole de la cour la plus brillante d’Italie. Il dédia les deux premiers recueils de ses cinq-cents odes à deux dames de la cour, Lucrezia Bendidio et Laura Peperara, qui excellaient au chant. Les princesses Lucrèce et Éléonore d'Este, toutes deux célibataires et ses aînées d'une dizaine d'années, le prirent sous leur protection et l'admirent dans le cercle de leurs intimes : il fut toute sa vie redevable de la tendresse indéfectible des deux sœurs envers lui.

Il accompagna le cardinal d'Este à Paris en 1570[3]. Mais sa franchise un peu brutale, conjuguée à un manque de tact caractéristique lui perdirent la faveur de son mécène. Il quitta la France l’année suivante, pour entrer au service du duc Alphonse II de Ferrare. Les quatre années suivantes furent marquées par la publication d’Aminta[3] (1573) et l’achèvement de La Jérusalem délivrée[3] en 1574. Aminta est une pastorale de trame très dépouillée, mais d’un charme lyrique exquis[3]. Sa parution coïncide avec le moment où, sous l'impulsion de Palestrina, la musique commença à s'imposer comme le premier des arts en Italie ; or Aminta, avec sa mélodie douce et sa mélancolie sensuelle, se trouvait parfaitement en résonance avec l’esprit du temps : elle marqua de son influence l’opéra et la cantate pour les deux siècles suivants.

La Jérusalem délivrée[modifier | modifier le code]

La Jérusalem délivrée occupe une place à part dans l’histoire de la littérature européenne, et est d'une bien plus grande ampleur ; pourtant, les mérites de cette épopée, qui révélèrent au monde la riche personnalité du Tasse et l'élevèrent au rang d'auteur classique, admiré tout autant du peuple que des élites, ne sont pas sans rapport avec la grâce lyrique d’Aminta.

Le héros en est Godefroi de Bouillon, le chef de la première Croisade ; et l'apogée en est la reconquête de la Ville Sainte.

Elle fut achevée alors que Le Tasse n’avait que 31 ans ; et cependant, alors qu'il en avait fini avec son manuscrit, la période fastueuse de son existence atteignait son terme : son chef d’œuvre était accompli.

Il se trouva immédiatement en proie aux soucis. Plutôt que de suivre son instinct et de publier La Jérusalem délivrée telle qu'il l'avait composée, il fut pris de scrupules sans nombre par crainte de la critique, ce qui constituait l'autre facette de sa personnalité.

Le poème fut adressé sous forme de manuscrit à plusieurs savants critiques, Le Tasse exprimant le désir de connaître leur avis et se promettant de suivre leurs suggestions s'il ne parvenait pas à les convertir à ses vues. Alors il advint que chacun des experts désignés par l'auteur, tout en exprimant son admiration pour l'épopée, émit une petite restriction : l'un trouvait à redire à l’intrigue, pour l'autre c'était le titre, sa morale, le ton en général, le découpage des scènes ou encore l'expression. L’un l’aurait voulue d’une régularité plus classique, l'autre la trouvait trop désincarnée. Un des critiques redoutait que l’Inquisition ne tolère pas l'intervention du surnaturel ; un autre enfin exigea le retrait de certains des plus charmants passages : les amours d’Armide, de Chlorinde et d’Herminie.

À présent, non seulement Le Tasse devait répliquer à toutes ces inepties et faire face à toute cette pédanterie, mais il devait en outre mettre son chef d'œuvre en conformité avec les principes qu'il avait si fièrement énoncés.

Dans La Jérusalem délivrée, comme auparavant dans le Rinaldo, il avait cherché à relever le style épique italien en observant une stricte unité d'action et en rehaussant l'expression poétique de l’italien. Pour cela, il s'était donné Virgile pour modèle, avait adopté la Première croisade comme sujet, infusé toute sa propre ferveur religieuse dans la création de son héros Godefroi de Bouillon ; mais son inclination naturelle le portait à la poésie amoureuse.

En dépit du zèle et de l’ingéniosité du poète, le thème principal aura, comme dans Renaud, moins suscité le génie que les scènes d’amour qui le ponctuent. Godefroi, mélange de piété païenne inspirée d’Énée et de catholicisme tridentin, n'est en effet pas le véritable héros de la Jérusalem. Le farouche et passionné Renaud, le chevalier Roger, l’impulsif et mélancolique Tancrède, tout comme les chevaleresques Sarrasins avec qui ils rivalisent aux armes et en amour, se disputent l’intérêt du lecteur et le détournent de Goffredo.

L’action de l’épopée tourne autour d’Armide, la belle sorcière, dépêchée par le sénat des Enfers pour répandre la discorde dans le camp chrétien. Elle est convertie à la vraie foi par amour pour un paladin en croisade, et quitte la scène avec aux lèvres une phrase de la Vierge Marie. La courageuse Chlorinde prend l’armure comme la Marfisa de Boiardo, combattant en duel contre son amant et recevant le baptême de ses mains au moment où elle meurt ; Herminie cherche refuge dans la hutte des bergers. Ces belles païennes, si touchantes dans la peine, si romantiques dans leurs aventures, aux émotions tellement tendres, rivent l’attention du lecteur, alors que les récits de bataille, de cérémonies religieuses, les conseils de guerre et les plans de campagne peuvent être passés sans grand inconvénient. La grande invention artistique du Tasse est la poésie des sentiments : car c'est l'expression des sentiments, et non le lyrisme du poème, qui fait de la Jérusalem un chef-d'œuvre immortel. Chose nouvelle au XVIe siècle, cette expression se trouvait en phase avec une réhabilitation du rôle de la femme et la faveur croissante de la musique en tant qu'art de cour. Un sentiment amoureux noble, raffiné, au naturel teinté de mélancolie, d'une grâce exquise dans ses aspirations pathétiques, imprègne toutes les scènes de la Jérusalem. La métrique du poème, caractérisée par des rimes douces et une cadence régulière, languissante, souligne le caractère de ces séduisantes héroïnes dont les noms devinrent parfaitement familiers aux familles aristocratiques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Les critiques que Le Tasse s'était choisis n'étaient pas hommes à succomber aux charmes qui enchantaient le plus grand nombre ; il leur semblait qu'un poème grandiose était comme noyé dans une épopée ennuyeuse et peu orthodoxe. Dans leur embarras, ils suggéraient chacun leur propre solution à l'auteur, sauf celle qui aurait dû s'imposer, à savoir publier La Jérusalem délivrée telle quelle.

Le Tasse, dépassé par ses écrits de jeunesse, en proie à l'excitation de la vie de cour et à un travail littéraire surhumain, s'effondra alors devant l'accumulation des difficultés : sa santé devint chancelante. Il se plaignait de maux de tête, souffrait de surcroît de fièvres malariennes, et cherchait à s'éloigner de Ferrare. Il laissa donc son manuscrit de La Jérusalem délivrée sur les étagères, entra en pourparlers avec la cour de Florence pour passer à son service. Ces menées irritèrent le duc de Ferrare : Alphonse ne détestait rien tant que de voir ses protégés le quitter pour une cour rivale.

Scandales à la Cour de Ferrare[modifier | modifier le code]

Alphonse redoutait en outre que le départ du Tasse ne fasse des Médicis les dédicataires de la Jérusalem libérée. C'est pourquoi il endura les sautes d'humeur du poète, afin de ne donner à son protégé aucun prétexte pour quitter la cour de Ferrare.

Mais au cours de ces années 1575-77, la santé du Tasse continuait de se détériorer, et la jalousie poussait les autres courtisans à se moquer de lui et à intriguer à ses dépens. Son caractère orgueilleux, susceptible et irritable, et sa pusillanimité en faisaient une proie facile à la malveillance. Tout au long des années 1570, il se développa chez Le Tasse une manie de persécution qui fit de lui le type du poète maudit, solitaire et à demi-fou.

Il était à présent convaincu que ses domestiques complotaient contre lui, qu'on l'avait dénoncé à l’ Inquisition, et qu'on cherchait à l'empoisonner. L'actualité politique et littéraire de la cour ajoutait à sa détresse mentale.

À l’automne 1576, Le Tasse s'en prit à un gentilhomme de Ferrare, Maddalo, qui avait évoqué un peu légèrement son homosexualité ; la même année, il reprocha à son amant Luca Scalabrino son amour pour un jeune homme de 21 ans, Orazio Ariosto ; un jour de l'été 1577, il menaça d'un poignard un domestique sous les yeux de la duchesse d’Urbino, Lucrezia d'Este. Il fut arrêté, puis le duc le libéra, et l'emmena avec lui dans sa villa Belriguardo.

On ignore ce qui s'y passa au juste : quelques biographes ont avancé qu'on avait découvert une liaison compromettante de Leonora d'Este et que Le Tasse aurait accepté de feindre la folie pour protéger son honneur, mais cette allégation reste sans fondement[5]. Tout ce que l'on sait de source sûre, c'est qu'il quitta Belriguardo pour un monastère franciscain de Ferrare, avec le but avoué de se soigner. C'est là que la peur d'être assassiné par le duc s'empara définitivement de lui. Il s'enfuit du monastère à la fin du mois de juillet déguisé en paysan, et partit à pieds pour Sorrente et trouver refuge auprès de sa sœur. Arrivé à Sorrente, il commença à regretter les charmes et le brillant de la cour de Ferrare ; aussi écrivit-il humblement une lettre au duc pour solliciter son pardon. Alphonse II d'Este accepta qu'il retourne à la cour, à la condition qu'il accepte de se faire soigner pour sa « mélancolie ». La famille ducale accueillit son retour avec joie, mais bientôt les accès de colère suivis de longues phases d'abattement reprirent.

L’asile d’aliénés de Sainte-Anne[modifier | modifier le code]

À l'été 1578 il s'enfuit à nouveau : il gagna Mantoue, puis Padoue, Venise, Urbino, et traversa toute la Lombardie. Au mois de septembre il avait rallié Turin à pieds, et fut reçu courtoisement par le duc Emmanuel-Philibert de Savoie. Vagabond rejeté de toutes parts, il recevait pourtant où qu'il aille les honneurs dus à sa réputation. Les princes étaient heureux de lui ouvrir leurs portes, à la fois par compassion et par admiration pour son génie. Mais assez vite, il lassait ses hôtes et épuisait leur patience par ses soupçons et ses accès de colère. Enfin, il ne pouvait vivre longtemps loin de Ferrare : n'y tenant plus, il écrivit de nouveau au duc d’Este, et retrouvait le château en février 1579.

Le Tasse arriva à Ferrare la veille des noces du duc. Alphonse, en effet, était sur le point de se marier pour la troisième fois, cette fois avec une princesse de la Maison de Mantoue. Il n'avait toujours pas d'enfant, et à moins qu'il n'en ait un désormais, son duché tomberait selon toute probabilité aux mains du Saint Siège (et c'est ce qui advint effectivement). Ce fut une cérémonie triste, le prince n'entreprenant cette union que par nécessité dynastique.

Le Tasse, qui ne pensait, comme toujours, qu'à ses propres soucis, n'eut aucun égard pour ceux de son protecteur. Il se plaignit qu'on lui avait attribué des logements au-dessous de sa condition. Sans faire aucun effort pour ménager les apparences aux yeux de ses vieux amis, il fit preuve d'un comportement indécent, et c'est sans cérémonie qu'on l'expédia à l'hospice Sainte-Anne : c'était au mois de mars 1579 ; il devait y demeurer jusqu'en juillet 1586. La patience du duc Alphonse était à bout : il était fermement convaincu que le poète était devenu fou, et jugeait que l'hospice Sainte-Anne était l'établissement le plus sûr pour lui[3].

« Le Tasse à l’Hôpital Sainte-Anne de Ferrare » par Eugène Delacroix. Le Tasse y fut interné entre 1579 et 1586.

Cette réclusion fut sans doute un calvaire pour un homme amoureux des raffinements et des plaisirs comme l'était Le Tasse. Pourtant au bout de quelques mois, il se voyait octroyer des appartements spacieux, il pouvait recevoir ses amis, sortir lorsqu'il était pris en charge par ses hôtes, et correspondre librement. Les lettres écrites de l'hospice Sainte-Anne aux princes d'Italie, à des admirateurs enthousiastes, et aux plus fameux artistes de son temps, éclairent non seulement sur sa condition mais aussi sur son caractère en général.

Il occupait ses loisirs forcés par de copieuses compositions : l'essentiel de ses dialogues en prose sur des sujets philosophiques et éthiques fut écrit au cours de ces années. À l'exception de quelques odes ou sonnets de circonstance, au ton très rhétorique, mais dont quelques-uns sont inspirés par une souffrance mentale poignante, il s'éloigna de la poésie.

Depuis des années ses écrits étaient mis sous séquestre. Or un beau jour de l'année 1580, il apprit que ses amis Angelo Ingegneri et Febo Bonna venaient de publier la première partie de sa Jérusalem délivrée[3] et l'année suivante, elle parut dans son intégralité. En quelques mois, elle connut six rééditions. Son rival à la cour de Ferrare, Giovanni Battista Guarini, se chargea d'éditer ses autres poésies en 1582 et Le Tasse, de sa cellule, dut se résoudre à voir ses odes, sonnets, pièces lyriques et compliments officiels compilés en recueil sans son consentement.

Quelques années plus tard (1585), deux érudits de l’Accademia della Crusca écrivirent des pamphlets contre la Jérusalem délivrée. Quoique de facture médiocre, Le Tasse se sentit obligé d'y répondre, et il le fit avec une modération et une courtoisie qui révèlent non seulement son comportement de gentilhomme mais aussi la pleine possession de ses moyens. Tout au long de son séjour en asile, il chercha à placer ses deux neveux, fils de sa sœur Cornélie, au service d'une cour princière : l'un d'eux trouva emploi à la cour de Guillaume de Mantoue, l'autre à celle du duc de Parme Octave Farnèse.

L'errance et l'apothéose[modifier | modifier le code]

Statue du Tasse à Sorrente.

En 1586, Le Tasse fut extrait de l'asile Sainte-Anne sur ordre de Vincent Ier de Mantoue[3]. Le poète suivit son jeune libérateur à la ville en longeant la vallée du Mincio, jouissant d'une liberté retrouvée et des plaisirs de la cour ; il reçut un accueil splendide de sa ville de Bergame, et retrouva même l'énergie d’achever une tragédie de son père, Torrismond. Mais il ne s'était pas sitôt écoulé quelques mois que son humeur noire reprit le dessus. Vincent, héritier du trône ducal de Mantoue, avait mille affaires à régler pour reprendre en mains le gouvernement, et Le Tasse crut qu'on le négligeait. À l'automne 1587, il partit pour Rome via Bologne et Notre-Dame de Lorette, où il s'installa chez un vieil ami, Scipione Gonzaga, devenu patriarche de Jérusalem. L'année suivante il repartit pour Naples, où il composa un médiocre poème sur le mont Oliveto. En 1589 il rentra à Rome, logeant toujours chez le patriarche de Jérusalem. Mais les domestiques du prélat le trouvèrent hors de lui, et refusèrent de le laisser entrer. Il tomba malade, et fut conduit dans un hospice. En 1590 le patriarche l'accueillit de nouveau chez lui, mais l'esprit sans repos du Tasse le poussa à partir à Florence. Les Florentins disaient « Actum est de eo » (« C'en est fini de lui »). Rome, Mantoue, Florence, à nouveau Rome, puis Naples, Rome, Naples — telles sont les étapes de son odyssée de maladie, d'indigence et de malheur entre 1590 et 94. Il avait beau voir s'ouvrir pour lui les palais des princes, des cardinaux, des patriarches, voire du pape : nulle part il ne trouvait le repos. Malgré toute la vénération pour les prophètes inspirés (sacer vates), Le Tasse était devenu la risée et la honte de l’Italie.

En même temps que sa santé devenait chancelante, son talent s'émoussait. En 1592, il donna au public sa version révisée de la Jérusalem, Gerusalemme Conquistata. Tout ce qui faisait le charme primesautier du poème original avait été ré-écrit avec de mauvais vers, et les passages importants de l’intrigue étaient ponctués de développements rhétoriques ennuyeux, mais cette version révisée obtint la faveur de certains critiques[3]. La même année, il publia une composition en vers blancs italiens, Le Sette Giornate (« Les Sept Journées de la Création »), qui n'est guère lue de nos jours, et qui est une amplification du premier chapitre de la Genèse.

L'un des traits singuliers de la destinée du Tasse, c'est qu'alors que les atteintes de la maladie mentale, de la déchéance physique et de la perte d'inspiration semblaient devoir le condamner à l'oubli, la roue de la fortune parut tourner à son avantage. Le pape Clément VIII monté sur le trône en 1592, voulut organiser le triomphe du poète. Avec son neveu, le cardinal Aldobrandini de San Giorgio, il l'invita en 1594 à Rome pour qu'il y reçoive la couronne de lauriers sur le Capitole comme Pétrarque avant lui.

Épuisé par la maladie, Le Tasse n'arriva à Rome qu'au mois de novembre. La cérémonie de son couronnement dut être reportée à cause d'une maladie du cardinal Aldobrandini, mais le pape le gratifia cependant d'une pension ; en outre, sous la menace d'un blâme pontifical, le prince Avellino, héritier des oncles maternels du Tasse, dut consentir à verser une rente viagère au grand poète en dédommagement.

Le couvent Sant'Onofrio, où vint mourir Le Tasse.

Depuis son départ de l'hospice Sainte-Anne, jamais la Fortune n'avait tant souri au Tasse ; seulement elle arrivait bien tard : alors qu'il était sur le point de recevoir la couronne de poète lauréat, il monta sous une pluie battante au couvent de Sant'Onofrio le 1er avril 1595. Apercevant une voiture du cardinal montant péniblement le Trastevere, les moines se précipitèrent à la porte pour l'accueillir. De la voiture descendit Le Tasse, disant au prieur qu'il était venu mourir avec lui. Il avait à peine 51 ans, et les vingt dernières années de sa vie avaient été pratiquement stériles sur le plan artistique.

Postérité artistique et esthétique[modifier | modifier le code]

Avec sa réputation d’élégiaque et de polémiste, Le Tasse, de par son triste destin, connut un regain de ferveur auprès des Romantiques.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Œuvres de fiction[modifier | modifier le code]

  • Renaud, 1562
  • Aminta, 1573, publié par Jamet Mettayer traduit par De la Brosse en 1592
  • Gerusalemme liberata (La Jérusalem délivrée ou Jérusalem libérée), 1581, Lire en ligne en italien, en français Tome 1 et Tome 2. Sa version remaniée par l'auteur, la Gerusalemme conquistata, ne parut qu'en 1592.
  • Rime (« Rimes »), est un recueil en neuf livres d'environ 2 000 vers, composé entre 1567 et 1593. On y retrouve l'influence du Canzoniere de Pétrarque : l'auteur y recherche principalement la musicalité et privilégie la richesse de délicates images et la peinture des sentiments subtils.
  • Galealto re di Norvegia, (1573-4), une tragédie inachevée, fut continuée sous un autre titre : Le Roi Torrismonde[7] (Re Torrismondo, 1587). Elle est inspirée des tragédies de Sophocle et de Sénèque, et narre l'histoire de la princesse Alvida de Norvège, mariée contre son gré au roi des Goths Thorismond, alors qu'elle est éprise de roi de Suède Germond, son ami d'enfance.

Essais littéraires et philosophiques[modifier | modifier le code]

  • Discours de l’art poétique (1565-66)
  • Les « Dialogues » (Dialoghi) ont été composés entre 1578 et 1594. Ces 28 textes traitent de sujets variés, des plus abstraits (l'amour, la vertu, la noblesse) aux plus profanes (l'art des masques, le jeu, l'art de faire sa cour et la beauté). Parfois Le Tasse aborde les grands thèmes de son époque : par exemple, le conflit entre religion et liberté d'opinion, ou encore la lutte entre la Chrétienté et l’Islam à Lépante.
  • Les Discours sur le poème héroïque (Discorsi del poema eroico) furent publiés en 1594. Ils constituent le principal accès à l’art poétique du Tasse. Ils furent probablement rédigés au moment des corrections de la Gerusalemme Liberata.

Traductions récentes en français[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. les Notes d'édition par Samuel Silvestre de Sacy du Folio 186 publié chez Gallimard, - v. p. 89 et la note 3 p. 259
  2. D'après Jo Ann Cavallo, The Romance Epics Of Boiardo, Ariosto, and Tasso: from Public Duty to Private Pleasure, University of Toronto Press, coll. « Toronto Italian Studies »,‎ 2004, 300 Pages p. (ISBN 0-80208-915-1), « XIII - Bernardo Tasso, L'Amadigi (1560) »
  3. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j D'après Giuseppe Gallavresi, Catholic Encyclopaedia, New York, Robert Appleton Co.,‎ 1912, « Tasso (Torquato) »
  4. Appréciation de Anthony Esolen, Tasso's Life. Introduction to Torquato Tasso's Jerusalem Delivered, Johns Hopkins University Press,‎ 2000
  5. La passion du Tasse pour Léonora d'Este, et le fait que le duc se serait vengé de cette adultère en emprisonnant le poète, constitue la trame des Lamentations du Tasse de Byron, du Torquato Tasso de Goethe, et de l'opéra de Donizetti (cf. infra) ; elle n'est plus d'aucun crédit de nos jours : Margaret Drabble, The Oxford Companion to English Literature, Oxford University Press,‎ 1985 (ISBN 0-19866-244-0), p. 964-965.
  6. Dans ses Amoretti (d'après Margaret Drabble dans The Oxford Companion to English Literature, art. Tasso) et surtout The Faërie Queene ; cf. à ce sujet M.H. Abrams, Norton Anthology of English Literature, vol. 1, New York, W.W. Norton & Co.,‎ 2000, 7e éd., p. 623.
  7. Exemplaire numérisé en ligne

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre-Louis Guinguené, Histoire littéraire d'Italie, Paris, L.G. Michaud,‎ 1811 (réimpr. 1823, 2e éd.), 9 volumes in-8°.

Liens externes[modifier | modifier le code]