Frontière linguistique bretonne

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En couleur, la répartition des différents dialectes de la langue bretonne. En gris, zone actuelle de langue gallèse. Mais le français est la langue majoritaire des habitants dans les deux zones

La frontière linguistique bretonne est la frontière linguistique entre la Bretagne de langue bretonne et la Bretagne de langue gallèse. L'existence de cette frontière linguistique a conduit à différencier la Basse-Bretagne bretonnante de la Haute-Bretagne romane.

L'extension orientale de la Bretagne de langue bretonne, au IXe siècle, est située aux portes de Nantes et de Rennes. Le breton a reculé inexorablement au profit du gallo, se déplaçant progressivement vers l'Ouest le long d'une ligne Binic-Guérande. La frontière peut actuellement être tracée le long d'une ligne allant de Plouha à Rhuys. L'unification linguistique de la France, achevée au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, a rendu quelque peu caduc l'aspect linguistique de la distinction entre Haute et Basse-Bretagne, bien que de nombreuses personnes la considèrent encore valide sur le plan culturel plus général.

Frontière entre Haute et Basse-Bretagne[modifier | modifier le code]

L'existence de deux Bretagne linguistiquement distinctes est attestée de bonne heure. Au XVe siècle, la chancellerie pontificale, qui demandait au clergé de parler la langue de ses ouailles, distingue la Brittania gallicana et la Brittannia britonizans[1]. La limite est régulière et frappe les observateurs par la netteté de son traçé : pour Gilbert Villeneuve qui parle de la Basse-Bretagne, « il n'y a absolument aucune nuance : on parle bas-breton, ou on ne le parle pas, point d'intermédiaire »[2]. Quant à l'historien Pitre-Chevalier, il n'hésitait pas en 1845 à qualifier cette frontière de « Grande Muraille de Chine » de l'idiome breton[2]. Cette frontière n'était toutefois pas aussi nettement tranchée puisqu'il y avait quelques enclaves francophones à l'Ouest et de tout aussi rares enclaves bretonnantes à l'Est[3]. Par ailleurs, les villes de Bretagne occidentale étaient déjà partiellement francisées au XIXe siècle, voire presque entièrement étrangères au breton comme Brest[4].

Cette frontière entre Basse et Haute-Bretagne distinguait deux régions étrangères l'une à l'autre que tout semblait séparer[5]. Pour Alfred de Courcy, en 1840 : « il y a tant de radicales différences entre la haute et la basse Bretagne qu'il faut des mots divers pour les désigner (…). La langue constitue la plus notable différence; une ligne tracée de l'embouchure de la Vilaine à Châtel-Audren séparerait assez bien les deux parties de la province : en deçà de cette ligne, on n'entend parler que le français ou un patois bâtard; mais le paysan de Basse-Bretagne a conservé l'antique idiome des Celtes »[2]. Courcy précise toutefois que seule la paysannerie a conservé le parler celtique, les citadins sont bilingues et les riches paysans prennent l'habitude de placer leurs enfants dans des pensionnats pour y apprendre le français[2]. En 1913, André Siegfried écrit dans Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République : « Pour trouver la vraie Bretagne, la seule qui soit vraiment digne de ce nom, il faut arriver à la Bretagne bretonnante ou Basse-Bretagne »[6].

Jusqu'en 1945 les habitants de la Haute-Bretagne francophone disaient se rendre « en pays Berton » (breton) lorsqu'ils traversaient la frontière linguistique, là où vivaient les « Bertons ». En gallo, on parle de Bertons et de Bertèayne[7]. De leur côté, les bretonnants désignaient les habitants de Haute-Bretagne par le terme Gallaoued, ce qui signifie « francophones » en breton[7]. Cependant, depuis que le français est devenu la langue majoritaire et commune de l'ensemble de la Bretagne, il n'y a plus d'obstacle à l'intercompréhension entre l'Est et l'Ouest de la région, ou avec le reste de la France.

Aujourd'hui, la frontière linguistique bretonne sert encore de référence pour marquer le passage d'une zone romane à une zone bretonnante où la toponymie, les traditions et la culture sont différentes[5]. L'historien Hervé Abalain note cependant que la zone bretonnante est bilingue français-breton depuis longtemps et que le breton y est même minoritaire depuis 1960, ce qui remet en question la pertinence de l'idée de frontière linguistique[8]. Cette perception de la Bretagne comme profondément duale est cependant toujours répandue : pour Yves Le Gallo, la Basse-Bretagne et la Haute-Bretagne vivent « plus juxtaposées qu'associées »[9]. Quant au géographe Pierre Flatrès, il affirme en 1998 que « les vrais Bretons se trouvent en Basse-Bretagne »[10]. Pour Fañch Broudic, cette frontière linguistique n'est plus qu'une frontière évanescente, mais elle reste ressentie comme une véritable frontière par les Bretons[4].

Étapes du glissement de la frontière[modifier | modifier le code]

Évolution du glissement vers l'Ouest de la frontière linguistique entre l'an 900 et le XXe siècle.

Cette limite linguistique qui définit toujours la frontière entre basse et haute-Bretagne a fluctué depuis l'émigration bretonne en Armorique au profit du gallo, puis du français[5].

Au IXe siècle, la limite du breton allait jusqu'à Dol-de-Bretagne, Montfort-sur-Meu, Blain et Donges[11], laissant notamment Rennes et Nantes en zone romane.

Au XIIe siècle, le breton a reculé jusqu'à Dinan au Nord et Pornichet au Sud[12].

En 1545, Jean Fonteneau, dans sa Cosmographie, décrit la frontière de Basse-Bretagne partant de Saint-Brieuc pour rejoindre Le Croisic : « De Croisil à Saint-Brieuc, la Basse Bretagne est nation de gens sur soy et n'ont d'amitié à autres nulles nations. Sont gens de grand penne et travail. »

En 1588, le breton accuse déjà un recul considérable, l'historien Bertrand d'Argentré fait partir la frontière des environs de Binic au nord pour rejoindre Guérande au sud avec Loudéac, Josselin et Malestroit pour frontière occidentale[11].

En 1806, Napoléon avait ordonné une enquête sur ce sujet qui fut menée par Charles Coquebert de Montbret. La limite linguistique était alors plus à l’ouest : on parlait breton à Saint-Caradec, Questembert, Pénestin, Férel, Péaule, Bourg-de-Batz (Batz-sur-Mer) et dans une partie non définie de la presqu'île guérandaise à partir des « salines d’Herbignac », soit probablement dans la partie occidentale des communes d’Assérac et de Saint-Molf (l’étude ne portait pas sur le département de Loire-Inférieure).

En 1886 Paul Sébillot trace une ligne relativement identique partant de Plouha pour atteindre Batz-sur-Mer, reculant ainsi de quelques kilomètres seulement depuis les données d'Argentré[5].

En 1952, Francis Gourvil situait cette frontière le long d'une ligne allant de Plouha (Côtes-du-Nord, à l'époque) à l'embouchure de la rivière de Pénerf (Morbihan)[13].

Définie en 1980, la limite linguistique actuelle se dessine comme tel : Elle part à l'ouest de Plouha et au sud de Paimpol, dans les Côtes-d'Armor, elle passe ensuite par Châtelaudren, Corlay, Locminé et se termine dans la presqu'île de Rhuys, dans le Morbihan[7]. Sa frontière la plus orientale serait la commune de Sulniac, où quelques locuteurs naturels âgés sont encore en vie.

La rupture entre villes, côtes et campagne[modifier | modifier le code]

Il est également important de noter que le breton n'est guère plus employé naturellement dans les grands centres urbains depuis plus de 150 ans. Si l'exode rural a toujours apporté des bretonnants dans les villes ou leurs proches banlieues, la "langue de la ville" est résolument le français. Dans son livre Le Cheval d'orgueil, Pierre-Jakez Hélias décrit bien cette rupture entre ville et campagnes.

La paysannerie parle breton au quotidien et reste majoritairement monolingue jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale. La langue transmise aux enfants reste le breton jusqu'à la fin des années 1950, voire plus tardivement dans certaines zones plus isolées et agricoles. En revanche, la bourgeoisie et les citadins des grandes villes parlent français et comprennent de moins en moins le breton. Cela est d'autant plus vrai dans les villes de garnisons, tels que Brest ou Lorient.

Au fur et à mesure du XXe siècle, le phénomène de recul de la langue bretonne est double : la frontière linguistique avance vers l'Ouest et le français gagne du terrain aux abords des grands centres urbains. Il passe ensuite progressivement aux villes moyennes, puis aux bourgs pour finir par les campagnes où désormais tous les bretonnants maîtrisent et parlent français. Certaines "pays" ont cependant gardés plus longtemps la langue bretonne en tant que langue de communication, en raison de leurs isolements, de l'absence de grands pôles urbains ou d'une économie agricole - le breton restant la langue première de la paysannerie jusqu'aux années 1980. C'est par exemple le cas du Trégor, du Pays Pourlet, de la Haute-Cornouaille ou encore de l'Île de Sein.

Les côtes ont également subi un passage plus rapide à la langue française, notamment près des stations balnéaires ou dans les communes où les résidences secondaires ont remplacé les résidences permanentes au cours des années 1960. Des exceptions existent pour les paroisses restées tournées vers l'agriculture, tel que Plougastel-Daoulas. La langue des pêcheurs est également resté le breton jusqu'aux années 1980.

Explications du glissement de la frontière[modifier | modifier le code]

Distribution relative des brittophones par Pays, d'après le diagnostic de l'état de la langue bretonne mené par l'Office de la langue bretonne en 2004.

À la fin de l’Empire romain, les Bretons insulaires, fuyant les invasions irlandaise et anglo-saxonne de l’île de Bretagne, s’installent dans l’Ouest de l’Armorique où ils importent une langue celtique.

À la suite de la bataille de Jengland-Beslé (851), Nominoë ajoute à son domaine la première Marche de Bretagne, zone comprenant notamment Rennes et Nantes. C’est à partir de cette zone, majoritairement romane à Rennes, que le processus de francisation de la Bretagne démarre.

Carrefour de voies romaines, Rennes influence les villes bretonnantes de l'Ouest qui francisent à leur tour, les campagnes avoisinantes[5]. Le recul est d'ailleurs plus rapide dans le Nord de la Bretagne, vers Saint-Brieuc, que dans le Sud, vers Vannes[12].

L’installation de la cour des ducs de Bretagne à Nantes facilite la francisation des élites. Dès la fin du XIIIe siècle et bien avant la réunion du Duché de Bretagne au Royaume de France, l'administration ducale abandonna le latin au profit du français, sans passer par le breton. Jusqu'au XIIIe siècle, les actes administratifs et juridiques sont rédigés en latin, puis le français concurrence le latin dans les actes de la chancellerie avant de le remplacer définitivement[n. 1],[14]. L'historien Jean Kerhervé affirme n'avoir jamais retrouvé, au cours de ses dépouillements d'archives, un quelconque document financier en breton[15].

On ne sait si les derniers ducs connaissaient au moins des rudiments de la langue bretonne. Leurs efforts de centralisation s'appuyèrent sur l'utilisation du français[15]. Ainsi, Charles de Blois (1341-1364) devait-il recourir aux services d'un interprète lorsqu'il devait s'adresser à ses sujets de Basse-Bretagne[15].

Toute l’attention des ducs de Bretagne est d’ailleurs tournée vers l’Anjou et le Maine où ils cherchent à étendre leur domaine, plutôt que vers l’Ouest. De sorte qu’au XVIe siècle, le recul du breton en faveur du gallo et du français est déjà bien établi le long d’une ligne allant de Binic à Guérande[5].

Ce recul multiséculaire du breton se poursuivra très progressivement jusqu’au basculement de la Basse-Bretagne vers le français dans les années 1950-1960.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Un seul passage rédigé en vieux breton a été relevé parmi les textes anciens, dans un acte du Cartulaire de Redon, les contractants fixent les clauses du contrat en latin mais détaillent les limites du bien-fonds en breton.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Prigent 1992, p. 61-62
  2. a, b, c et d Broudic 1997
  3. Williams 1988, p. 109
  4. a et b Broudic 1997, p. 85
  5. a, b, c, d, e et f Abalain 2000, p. 31
  6. André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, p.77 [1]
  7. a, b et c Chevalier 2008
  8. Abalain 2007, p. 274-276
  9. Balcou et Le Gallo (1987), p. 143.
  10. Le Coadic 1998, p. 312
  11. a et b http://www.genealogie22.org/09_documentation/breton/breton.html
  12. a et b Abalain 1998, p. 109
  13. Gourvil (1952), p. 105.5
  14. Abalain 2000, p. 26
  15. a, b et c Prigent 1992, p. 63

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Documentation[modifier | modifier le code]

  • Hervé Abalain, Histoire des langues celtiques, Éditions Jean-Paul Gisserot, (lire en ligne)
  • Hervé Abalain, Histoire de la langue bretonne, Éditions Jean-Paul Gisserot, (lire en ligne)
  • Hervé Abalain, Le français et les langues historiques de la France, Éditions Jean-Paul Gisserot,
  • Jean Balcou et Yves Le Gallo (dir.), Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, vol. 2, Paris-Genève, Champion-Slatkine,
  • Fañch Broudic, À la recherche de la frontière. La limite linguistique entre Haute et Basse-Bretagne aux XIXe et XXe siècles, Brest, Ar Skol Vrezoneg, (lire en ligne)
  • Gwendal Chevalier, « Breton et Gallo, complémentarité ou concurrence ? », dans Les Cahiers de sociolinguistique no 12, université de Lyon, (lire en ligne)
  • Ronan Le Coadic, L'Identité bretonne, Rennes, Presses universitaires de Rennes et Terre de Brume,
  • Francis Gourvil, Langue et littérature bretonnes, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? »,
  • Christiane Prigent, Pouvoir ducal, religion et production artistique en Basse-Bretagne de 1350 à 1575, Maisonneuve et Larose, (lire en ligne)
  • (en) Colin H. Williams, Language in geographic context, Multilingual Matters, (lire en ligne)