Haketia

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Haketia (fréquemment orthographié Hakitia, Hakétia, Haquetía, Haketiya, Haketiyya, Jaketia, Jaquetilla) est le nom du dialecte judéo-espagnol parlé par les megorachim, les Juifs séfarades installés au Maroc à la suite de l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492.

La haketia, langue vernaculaire juive, tire son nom d'un terme arabe, ħaka حكى, qui signifie « dire » ou « raconter » [1]. La diversité des orthographes rencontrées pour transcrire le nom de ce dialecte procède d'une part de l'oralité de ce langage, et d'autre part de la difficulté à transcrire le phonème /h/ (het hébraïque ou Ḥā arabe) en début de mot[2].

Histoire[modifier | modifier le code]

Le foyer de la haketia se situe sur la côte nord du Maroc, à Tétouan, avec une forte implantation dans les villes de Tanger, Larache, Arcila, Alcazarquivir, Chefchaouen. Du fait des mouvements migratoires des populations juives, la haketia diffuse par la suite en Algérie, essentiellement dans la région d'Oran, et en Amérique latine.

Dans le reste du Maroc les juifs parlent le judéo-marocain, une variante de l'arabe dialectal marocain, avec sa prononciation propre et du vocabulaire emprunté à l'hébreu.

La haketia comporte une forte dimension d'oralité[3]. Les Juifs qui emploient ce parler, et qui sont généralement bilingues, pratiquent souvent l'alternance de code linguistique (code-switching), d'abord au profit de l'arabe lorsqu'il s'agit de s'entendre avec la population arabophone[4], puis au profit du castillan, qui jouit au Maroc d'une considération culturelle et sociale importante à partir du XIXe siècle[5].

Évolution[modifier | modifier le code]

On s'accorde à relever une influence croissante de l'espagnol péninsulaire sur la haketia au fil du temps. Cette « recastillanisation » (Haïm Vidal Séphiha) [6] ou « hispanisation » (Yaakov Bentolila) [7] peut être datée de 1860, date à laquelle une expédition espagnole s'empare de Tétouan[8]. Une telle évolution est favorisée par les contacts étroits qu'entretient le Maroc avec la péninsule Ibérique, contacts renforcés par la colonisation et l'instauration du protectorat espagnol sur le Maroc en 1912[8]. Sur le plan phonétique, cette castillanisation se traduit par l'adoption de sons spécifiquement espagnols comme la jota (j) [9] pourtant absente de la langue judéo-espagnole.

Le linguiste Haïm Vidal Séphiha estime que la transformation et l'abandon progressif d'un dialecte comme la haketia trouverait une explication dans l'image que les locuteurs se font de leur propre dialecte. Parallèlement à la connotation culturelle très favorable dont bénéficie le castillan au tournant du siècle, les élites juives se montrent sensibles aux influences françaises à travers notamment l'œuvre de l'Alliance israélite universelle[10].

Statut actuel[modifier | modifier le code]

La haketia n'est plus considérée comme une langue vivante de nos jours[11]. On relève une reviviscence de ce parler appliqué au registre du burlesque[12], et un maintien dans la langue courante qui doit beaucoup au domaine de la parémiologie [13]. Quelques locuteurs et chercheurs déplorent un délaissement de la haketia au profit d'un judéo-espagnol normalisé dans les publications consacrées au monde séfarade[14].

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Vocabulaire[modifier | modifier le code]

L'une des caractéristiques de la haketia est l'influence que la langue arabe a exercé sur ce parler[4]. Au vocabulaire castillan du XVIe siècle qui forme la base du judéo-espagnol s'ajoutent dans le cas de la haketia de nombreux termes empruntés non seulement à la langue hébraïque biblique, mais aussi à la langue locale, à savoir l'arabe tel qu'il se parle en Afrique du Nord. La Chienne de vie de Juanita Narboni d’Ángel Vázquez Molina est un roman écrit en 1976 où le personnage principal s’exprime essentiellement en jaquetía.

Documentation[modifier | modifier le code]

Les premiers travaux sur la haketia ont été menés par Joshua Benoliel avec la publication d'une série d'articles réunis sous le titre El dialecto judeo-hispano-marroquí o hakitía, dès les années 1920[15]. Le matériel rassemblé par Benoliel (corpus littéraire, corpus de proverbes...) a servi (et continue encore à servir) de base aux travaux de linguistes et philologues tels que Manuel Alvar, Jacob Hassan, Haïm Vidal Séphiha, Raphaël Benazeraf, Alegría Bendayan de Bendelac, ou Yaakov Bentolila.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Sur cette étymologie, voir par exemple (lad) Yaakov Bentolila, « Haketía : El Djudeo-Espagnol de la Afrika del Nord », Los Muestros n°61, décembre 2005, lire en ligne. La plupart des auteurs s'accordent à reconnaître au terme une origine arabe. Une autre étymologie a parfois été avancée : haketia dériverait de Haquito ou Ishaquito, le diminutif du prénom Isaac. José Benoliel examine cette hypothèse dans les années 1920, avant de proposer également une origine arabe au terme haketia. Rapporté par (es) Paul Bénichou, « Sobre la voz Hakitía », Hispanic Review, vol.50, n°4, 1982, pp. 473-478, dans un article sur l'étymologie de ce terme.
  2. Solly Lévy, « La haquetía, langue vernaculaire des Judéo-espagnols du Maroc », Los Muestros n° 57, décembre 2004, lire en ligne.
  3. Solly Lévy, « La haquetía, langue vernaculaire des Judéo-espagnols du Maroc », Los Muestros n° 57, décembre 2004, lire en ligne. Solly Lévy relève à ce sujet que la haketia, langue de tous les jours et de la rue, véhicule une image culturelle et sociale « de bas étage ».
  4. a et b (es) Mohamed El-Madkouri Maataoui, « Los arabismos en el judeo-hispano-marroquí (Hakitía) », Revista electrónica de estudios filológicos, n°8 décembre 2004, lire en ligne.
  5. Yaakov Bentolila, « Le processus d'hispanisation de la hakétia à la lumière de quelques sources littéraires », dans F. Alvarez-Péreyre et J. Baumgarten (dir.), Linguistique des langues juives, Paris, CNRS, 2003.
  6. Haïm Vidal Séphiha, Le Judéo-espagnol, Paris, Entente, 1986.
  7. Yaakov Bentolila, « Le processus d'hispanisation de la hakétia ...», dans Linguistique des langues juives, Paris, CNRS, 2003.
  8. a et b Yaakov Bentolila, « Le processus d'hispanisation de la hakétia ...», op. cit. p.249
  9. Haïm Vidal Séphiha, Le Judéo-espagnol, Paris, Entente, 1986, p.33.
  10. Haïm Vidal Séphiha, Le Judéo-espagnol, Paris, Entente, 1986, pp.26-27 et pp.31-32. Processus également signalé par Bentolila, op. cit. p.249 et suivantes.
  11. (lad) Yaakov Bentolila, « Haketía : El Djudeo-Espagnol de la Afrika del Nord », Los Muestros n°61, décembre 2005, lire en ligne.
  12. Yaakov Bentolila, « Le processus d'hispanisation de la hakétia ...», op. cit. p.250
  13. Yaakov Bentolila, « Le processus d'hispanisation de la hakétia ...», op. cit. p.251
  14. Lire sur cette question, entre autres, l'avis de Solly Lévy, op. cit.
  15. (lad) Yaakov Bentolila, « Haketía: El Djudeo-Espagnol de la Afrika del Nord », Los Muestros n°61, décembre 2005, lire en ligne. Les travaux de José Benoliel ont été réédités récemment (Madrid, 1977).


Reine AKRICHE. Proverbes judéo-espagnols. Refranes y dichos de mi abuela Beïda Lévy. Rouen, L'Instant perpétuel, 1999. ISBN 2-905598-57-3

Reine AKRICHE & Christian NICAISE. Proverbes judéo-espagnols : La thématique. Refranes y dichos de mi abuela Beïda Lévy. Rouen, L'Instant perpétuel, 2005. ISBN 2-905598-87-5

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]