Histoire de la reliure occidentale

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Cet article présente les faits saillants de l'histoire de la reliure occidentale traditionnelle, ainsi que l’évolution de ses matériaux et ses techniques.

Reliure Renaissance, vers 1580.

Le Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Du IVe siècle au Xe siècle : la généralisation du codex en Occident[modifier | modifier le code]

Les tablettes de cire (tenues par le personnage de gauche), considérées comme première forme de reliure.

Le codex, qui apparaît vers l'an 85 de notre ère, est le premier livre plié en « cahiers » et relié, ainsi que le premier support de l'écrit en Occident[1]. Il consiste, à l’origine, en un assemblage des tablettes de cire antiques, maintenues par un lien en cuir[1]. Le codex se généralise au IVe siècle[1],[2], avec l'utilisation du parchemin (pergamenum ; originaire de Pergame), et pour des raisons pratiques, va remplacer totalement le volumen (rouleau de papyrus) au cours du Ve siècle[1]. D'après les recherches de l'historien du livre Pascal Fulacher, les premières « reliures » occidentales, dérivées du codex, dateraient du VIIe siècle[3].

Dans les monastères, seuls lieux de fabrication des reliures[4], les textes religieux sont copiés sur le parchemin de mouton, de veau ou d'âne, en prévision d'un pliage simple ou d'un double-pliage de la feuille pour former un cahier[1]. Le ligator (ancêtre du relieur ; du latin ligare : « lier ») coud ensuite les cahiers les uns aux autres avec du fil de lin ou de chanvre, suivant la technique des monastères byzantins[5],[4]. L'ensemble est protégé et mis en valeur par une « liure » faite de deux planchettes de bois (les « ais ») d'orme, de chêne, de cèdre ou de sapin[1],[6],[Note 1]. C'est à cette époque qu'est produit le premier exemplaire de La Cité de Dieu, ainsi que le Codex Vaticanus (une traduction grecque de la Bible)[1].

Pour plus de solidité dans l'assemblage des cahiers, la technique de couture évolue au cours du VIIIe siècle[8], et les moines latins mettent au point la couture dite sur « nerfs »[4]. Ces nerfs, constitués de véritables nerfs de bœufs dans un premier temps[4], sont fixés à une planchette en passant dans son épaisseur[3] (cette planchette formant le premier plat du livre et servant de base pour la couture). Les cahiers sont cousus autour de ces nerfs perpendiculaires, et les extrémités de nerfs sont fixées au deuxième ais en fin de couture, rendant l'ensemble solidaire[4].

Maquette d'une reliure carolingienne à oreilles (IXe siècle), réalisée à la Bibliothèque nationale de France. À gauche, le passage des septains à l'intérieur des ais ; à droite : le passage des ficelles au contre-plat.

Les nerfs de bœufs sont remplacés peu à peu par des lanières de peau, du parchemin roulé ou, plus tard au IXe siècle, par des doubles septains (ficelle de chanvre tressée à sept brins)[4],[9],[10]. Généralement au nombre de trois à neuf selon le format du volume[4], ces nerfs forment des bourrelets visibles sur le dos[10]. Le terme de « nerf » sera toujours traditionnellement utilisé pour désigner les bourrelets formés (même de manière factice) sur le dos d'une reliure[11].

Reliure d'orfèvrerie (IXe siècle).

Les cuirs sont encore rarement utilisés[12]. Lorsque c'est le cas, la peau couvrant la reliure se trouve clouée à l'intérieur des ais (sans collage) et décorée dans un premier temps par des incisions de motifs[12], essentiellement des entrelacs et lignes diagonales[13]. Il s'agit le plus souvent de décors incrustés à même le bois[12] ou, pour les plus précieux exemplaires, d'incrustations d'ivoire et de pierres précieuses[3] (reliures d'orfèvrerie, aussi nommées reliures d'apparat[14]). Parfois, les plaques d'ivoire ou anciens diptyques sont réemployés et incrustés sur les plats de ces reliures[15],[16].

Bibliothèque du début du Moyen Âge contenant une dizaine de codices (illustration figurant dans le Codex Amiatinus, an 692).

Comme les quelques livres réalisés sont rangés couchés les uns sur les autres, des « oreilles » de cuir peuvent être cousues aux extrémités des cahiers, permettant de les attraper facilement[17]. Des gros clous, appelés « cabochons » et « ombilics », peuvent aussi être placés respectivement aux angles et au centre des plats, permettant de faire circuler l’air entre chaque volume[18],[19], mais aussi de protéger les matériaux de couvrure contre les frottements[19]. De même, des renforts en cuivre, appelés « cornières », sont régulièrement ajoutés aux angles de la reliure[4], et pour contrer l'emprise de l'humidité sur le parchemin, la reliure est régulièrement maintenue fermée par des fermoirs en métal[3].

À l'époque carolingienne, des ateliers de scribes (scriptoria) et des « bibliothèques » prennent naissance au sein des institutions religieuses, permettant de conserver et de transmettre l'héritage grec et latin[20]. Les bibliothèques les plus fournies comptent alors quelques dizaines de reliures[20], qui, jusqu'au XIe siècle environ, sont « liées » presque exclusivement par les moines « lieurs de livres »[4]. La réalisation d'un manuscrit de dimension moyenne, en tenant compte notamment du temps passé à sa copie, son enluminure et sa reliure, demande à cette époque trois à quatre mois de travail[21] (certains nécessitant plusieurs années[21]).

Du XIe siècle au XIIIe siècle : les premiers artisans « lieurs » et le développement des bibliothèques laïques[modifier | modifier le code]

Au XIe siècle, le livre commence à être accessible au monde laïc[22]. Le nombre de manuscrits se multiplie et les formats varient[22]. Les premières universités engendrent bientôt l'ouverture de nouvelles grandes bibliothèques hors des monastères[22], ainsi que l'ouverture en ville, dès le XIIIe siècle[23], des premiers ateliers d'artisans : parcheminiers, copistes, enlumineurs, relieurs et libraires[23]. En royaume de France, les artisans sont cependant tenus, par les chartes du travail en vigueur, de n'exercer qu'une seule profession (en l'occurrence pour le relieur, à uniquement lier et couvrir le livre)[23]. Les « lieurs » de la ville de Paris (au nombre de 17 en 1299[23]) doivent donc faire appel en parallèle aux services de menuisiers pour le façonnage des ais, et d'orfèvres pour leur décor[23].

Au cours des XIIe et XIIIe siècles, le contenu du livre connaît quelques modifications. L'écriture change : la lettre caroline évolue progressivement vers la gothique, généralisée à travers toute l'Europe[22], et dans un souci de clarté, les copistes en viennent à numéroter les feuillets (foliotation), effectuer des paginations et créer les premiers systèmes d'indexation[24].

Les reliures d'orfèvrerie, bien que toujours réalisées, se font plus rares[12] et c’est à cette époque, aux XIIe et XIIIe siècles[12], que les reliures couvertes en cuir se développent davantage ; celles-ci, bien qu'exécutées en nombre dans les ateliers d'artisans de la ville, sont souvent nommées « reliures monastiques » du fait d'avoir été exécutées en premier lieu dans les monastères[25],[8]. Elles sont plus légères, et d'un format plus petit et plus maniable : le livre se destine de plus en plus à la vente[23].

Un cousoir (avant 1915).
Pastiche d'une reliure gothique allemande du XIIIe siècle.
Les nerfs sont passés dans les ais, bloqués par des chevilles en bois.

Leur structure évolue légèrement : les ais s’affinent[12] ; la couture peut désormais être réalisée plus aisément, à l’aide d’un cousoir, inventé par les moines latins autour du XIe siècle[26], et qui permet de maintenir les « nerfs » tendus pendant le processus. Les nerfs peuvent se présenter désormais sous forme de lanières ou rubans de cuir fendus (dédoublés)[9],[26]. Dès lors que le cousoir est utilisé, les ais ne servent plus de support de couture et sont fixés ultérieurement.

Pour la fixation des ais, les nerfs passent d'abord par-dessus la planchette, formant un léger prolongement du bourrelet au niveau des charnières (ou des « mors »). Ils traversent ensuite l'ais grâce à un perçage transversal du bois, et sont bloqués dans les plats par des chevilles[26]. Le dos de la reliure est légèrement bombé : les ais sont parfois chanfreinés au niveau des mors extérieurs, accentuant cet effet arrondi sous la couvrure. Occasionnellement, un bourrelet de cuir tissé peut venir renforcer le volume en coiffes de tête et de queue, et permet aussi de l'attraper facilement[19]. Au XIIe siècle ou XIIIe siècle apparaissent également les « chasses »[27] : les ais sont taillés plus grands que le bloc de cahiers, permettant de protéger davantage les tranches lors des frottements[26]. Ces chasses sont généralement chanfreinées[26], pour plus d'élégance, selon le style des reliures germaniques.

Pour la couvrure, les relieurs utilisent des peaux grossièrement préparées d'animaux d'élevage, comme la peau de mouton (basane), de truie, d'âne, de veau, ou celles d'animaux sauvages comme le cerf ou le daim[25],[27]. Ces cuirs peuvent être ensuite teintés (dès le XIIe siècle[8]) en rouge, vert ou brun[27]. La couvrure étant dorénavant collée à l’ouvrage — une colle à base de farine de blé, gélatine d'os ou de peau[28] —, les nerfs sont plus saillants. Les reliures comportent encore, régulièrement, des coins en métal et des cabochons[19]. Elles peuvent être couvertes d'étoffes à partir du XIIIe siècle[23].

Reliure du XIIe siècle (restaurée) avec décor estampé à froid, comportant des traces d'anciens fermoirs en métal.

Pour la décoration des reliures en cuir, la technique de l'estampage à froid est mise au point dans les Flandres[12], et couramment utilisée en France à partir du XIIe siècle[29] ou XIIIe siècle[12],[Note 2] : il s'agit d'un décor préalablement gravé sur un bloc en bois très dur (poirier ou buis), qui est ensuite pressé longtemps et fortement contre le cuir humide de la reliure pour y imprimer le motif[12],[29],[16]. L'évolution de cette technique va entraîner, du XIIe siècle au XVe siècle environ[30], la gravure en creux des premiers poinçons (fleurons) et plaques de fer à base géométrique (carré, rectangle, losange, cercle) : le motif gravé sur le fer (généralement de thème animalier[13] : loup, oiseau, griffon, etc.) apparait en relief sur la reliure, sur un fond de cuir écrasé et assombri[31],[30]. Certains décors peuvent s'inspirer de l'architecture, avec l'utilisations de filets, de rosaces et de palmettes[30]. Faire chauffer les fers permet d'obtenir rapidement des reliefs plus marqués, voire de noircir le cuir[31],[29],[Note 3].

Reliure à cinq doubles nerfs, ais chanfreinés, décor estampé, fermoirs et belière.

Avec le développement des universités, le nombre de personnes fréquentant les bibliothèques s’accroît, et le nombre de reliures également. En 1290, la bibliothèque de la Sorbonne, l'une des plus importantes d'Occident, contient plus de 1 000 volumes[19]. Les plus consultés sont posés sur des pupitres et comportent généralement un anneau de métal (la « belière »[32]) fixé à l'ais. Une chaîne y est attachée et reliée à une tringle placée en haut du pupitre, afin d'éviter les vols[33].

Certaines reliures de plus petit format, dites « à l'aumonière » (appelées aussi Beutel-buch, « livre-bourse », en Allemagne[23]), sont conçues sous forme de sac : sur la tranche de tête, le cuir dépasse très largement et se rassemble en une attache, permettant au moine de fixer le livre à sa ceinture lors de ses déplacements[33],[23].

Aux XIVe et XVe siècles : premiers papiers et raffinement des reliures[modifier | modifier le code]

La fabrication du papier (gravure de Paul Lacroix, XVIe siècle).

Les moulins à papier font leur apparition en Europe au XIVe siècle, rendant la production des manuscrits dix fois moins chère[34]. Le parchemin reste néanmoins utilisé pour les pages des manuscrits les plus luxueux[34]. Certaines reliures en sont aussi entièrement couvertes, comme celles de Pierre Darvières, « relieur du Roy » Charles VI en 1380[35].

Reliure du XVe siècle réalisée aux Pays-Bas, comportant cabochons, fermoirs et coins en métal, ainsi qu'un décor aux fers, estampé à froid.

Le passage progressif du parchemin au papier entraîne une réduction de la taille des reliures. Les reliures d’orfèvrerie disparaissent complètement au cours du XIVe siècle, et les reliures de cuir côtoient dorénavant les reliures d’étoffes, conçues pour les manuscrits de luxe jusqu'au XVIe siècle environ[36]. Elles sont recouvertes de soie, de brocart, de velours, de damas ou de satin brodé[37],[38],[Note 4]. Il est fait mention de plusieurs « broderesses » françaises ayant exercé au XIVe siècle, comme Catherine la Boursière, qui travaillait sur les livres du roi Charles VI et du duc de Tourraine, ou Emelot de Rubert, « faiseuse de seignaux et de tirans d'or et de soie » pour le duc d'Orléans[39],[40].

L’estampage à froid persiste pour les décors des cuirs, l'utilisation de la feuille d'or ne se développant qu’au siècle suivant. Les tranches sont cependant parfois dorées et peintes en couleur pour certains des manuscrits les plus précieux[41]. Le bronze remplace peu à peu le fer pour la création des plaques et fleurons (confectionnés au préalable par des « dessinateurs de fers »[41]) et la première roulette ornée en métal, montée sur une fourche, est créée à la fin du XVe siècle[31], facilitant le travail d'encadrements. La flore devient par ailleurs un élément essentiel des décors[42]. Quant aux titres, ils sont à présent inscrits sur les plats[43]. Les pièces utiles de la période précédente (cabochons, ombilics, coins en métal et fermoirs) persistent également et certaines reliures d'étoffes sont ornées de pierreries[37].

Une autre technique de décor sur le cuir est la ciselure, utilisée surtout au XVe siècle dans les pays germaniques[29] : le cuir est humidifié, puis gravé à l'aide d'une pointe acérée et chauffée, qui entaille légèrement la peau[29].

Les « incunables » : les premiers livres imprimés[modifier | modifier le code]

Le métier de « lieur » connaît un léger déclin au cours du XVe siècle[44]. Les étudiants ne peuvent plus se procurer les livres ordinaires, devenus trop onéreux, et beaucoup d'entre eux sont amenés à copier eux-mêmes les textes dont ils ont besoin[44]. Il devient nécessaire, pour baisser le prix de ces livres, de trouver un moyen plus rapide de reproduire un texte[44]. Certains libraires ont alors l'idée de faire graver des pages entières de textes sur du bois dur (par la xylographie, ou gravure dite en « taille d'épargne »), qu'ils pourraient ainsi réutiliser[44]. Ce travail de gravure est alors réalisé, à l'envers, par des « tailleurs d'images » (qui se doivent d'éviter les fautes pour ne pas avoir à recommencer toute la plaque[44]). Ces plaques sont ensuite encrées et pressées sur le parchemin ou le papier[44] ; ces premiers livres imprimés sont nommés incunables xylographiques. Le caractère mobile en bois est inventé peu à peu, afin de remédier rapidement aux éventuelles erreurs de gravure. Mais la lettre en bois ne se prête pas idéalement à ce travail[44].

Epistolae de Gasparino Barzizza, premier livre imprimé en France (à Paris) en 1470.

Le métier de technicien et orfèvre exercé par Johann Gutenberg entre 1434 et 1444[45] l'amène à maîtriser les techniques du travail du métal et en particulier du plomb, jusqu'à mettre au point, durant la seconde moitié du XVe siècle, un système de typographie à caractères mobiles fabriqués à partir de cette matière[45]. En s'associant à Johann Fust, qui finance son projet d'imprimerie[45], Gutenberg fabrique à Mayence, à partir de 1448, le « premier grand livre européen » : la Bible à quarante-deux lignes (B42), grâce à la production de caractères en série à l’aide d'une matrice[45]. Le premier livre imprimé en France, tiré à une centaine d'exemplaires, date de 1470[45]. Il s'agit des Epistolae de Gasparino Barzizza[45].

Parmi les dix à quinze millions d'incunables produits, 45% sont imprimés en Italie, 30% en Allemagne et 13% en France[46]. Les détails sont toujours ajoutés à la main comme la pagination[47] ou les enluminures (sur les vélins[48]). Un colophon est placé à la fin du volume, mentionnant la date, le lieu d'impression et le nom de l'imprimeur[49]. Ces informations migrent généralement vers la page de titre au début du XVIe siècle[49]. Pour faciliter le travail du relieur, les signatures (numérotations des cahiers) apparaissent vers la fin des années 1470[49].

Reliure du XVe siècle réalisée en Allemagne, cousue sur six double-nerfs et estampée à froid à l'aide de roulettes ornées.

Après l'invention de Gutenberg, les relieurs ont davantage de travail, puisque chaque livre imprimé est destiné à être relié[50],[51]. À la fin du XVe siècle, il existe plus de deux cents imprimeries en Europe[46], qui disposent à présent, pour les plus importantes d'entre-elles, de leur propre atelier de reliure[50]. Les relieurs des petits ateliers de villes retrouvent également une clientèle plus nombreuse au vu des tarifs plus accessibles[52], et doivent parfois concurrencer certains libraires privilégiés qui, sous l'enseigne d'un seul métier, peuvent réunir plusieurs industries du livre[53].

Sous le cuir, les ais en bois sont peu à peu remplacés par des plats en carton[54]. Ceux-ci sont constitués de plusieurs feuilles de papier (généralement récupérées d'anciens manuscrits) collées les unes aux autres[54]. Certains exemplaires incunables particulièrement luxueux sont encore imprimés sur parchemin[46], notamment les livres d'heures[55]. Cependant, du fait que les reliures tendent généralement à s'amincir, les fermoirs en métal sont amenés à s'affiner, puis à disparaitre progressivement[54],[56].

Les estampages à froid sur les cuirs sont exécutés plus rapidement et de manière plus régulière : à la plaque à l'aide d'une presse à balancier, ou à la roulette ornée[50]. Les motifs de ces décors sont là encore à caractère essentiellement religieux, en cherchant surtout à imiter le style des reliures anciennement décorées aux fleurons[57].

Le livre devient l'instrument privilégié des humanistes italiens à la fin du siècle[58]. Installé dans la « cité des Doges » en 1490[59], l'imprimeur et créateur Alde Manuce, sous la grande influence des byzantins réfugiés en Italie après la prise de Constantinople en 1453[58], fait publier environ cent cinquante éditions de livres en grec[59], apposés de son ancre aldine. Très inspiré par les décorations des reliures persanes et turques des XIVe et XVe siècles, il fait également découvrir à l'Occident l'art de la dorure sur livres[60].

La Renaissance : commandes royales et premiers décors à l'or[modifier | modifier le code]

La société médiévale s'éclipse au profit de l'humanisme. Les créations d'inspiration religieuse sont moins demandées[61] et les commanditaires sont des rois, des reines, des princes, ou de riches bibliophiles (tels que Jean Grolier et Thomas Mahieu[62]), qui souhaitent personnaliser leurs reliures[63].

Tranche moderne de livre, dorée et ciselée.
Le fût à rogner les tranches est inventé au début du XVIe siècle.

Les reliures aux plats de cartons sont encore couvertes d’étoffes (principalement pour Charles V et le duc de Berry[64], jusqu'en 1536[65]) ou de cuir. Certaines reliures de luxe sont à présent recouvertes de parchemin vélin blanc[66],[67], de veau[68],[69] ou, depuis peu, de maroquin[70],[71] : un cuir de chèvre utilisé en Italie, puis en France, qui se prête bien aux décors à l'or[65]. Le maroquin est d'ailleurs le cuir le plus utilisé sur les « reliures aldines », réalisées dans l'atelier d'Alde Manuce[65], mais aussi sur les reliures destinées à François Ier[72]. La feuille d'or se mêle aux estampages à froid, jusqu'à les remplacer totalement[65]. Les tranches des livres sont aussi fréquemment dorées, voire dorées-ciselées[65],[73]. C'est à cette fin que le « rognage » des tranches papier est inventé au début du XVIe siècle, et effectué à l'aide d'une petite presse à main et d'un fût à rogner[74].

Un motif « Alde ».

Durant la Renaissance, la profession d'imprimeur se cumule fréquemment avec celle de libraire, de relieur ou de doreur[61],[75], si bien qu'Alde Manuce influence très fortement les bases des nouveaux décors des livres[76], innovant techniquement par rapport à la base géométrique du Moyen Âge. Il utilise ses propres fers (en forme de feuille lancéolée caractéristique) auxquels il donne son nom. Ces fers sont « azurés » (hachurés), évidés ou pleins[76]. Les décors gagnent ainsi en finesse et en légèreté, en s'inspirant des motifs byzantins[63] chers à l'imprimeur.

L'influence de l'atelier Alde s'exerce également au niveau de la structure de la reliure, puisqu'il met au point, après quelques années d'activité, une nouvelle méthode de couture, dite « à la grecque »[76],[51]. Celle-ci consiste à entailler à la scie les dos des cahiers pour que les ficelles de couture viennent s'y loger[76]. Les nerfs peuvent être plus discrets, voire invisibles après couvrure (dos « lisses »)[76]. Cela permet ensuite une dorure du dos d'un seul tenant, sans la gêne occasionnée par les nerfs qui obligent à la compartimenter[76],[51].

Lyon et Paris[77] fournissent aussi des relieurs-doreurs renommés : notamment Pierre et Étienne Roffet[78] relieurs de François Ier, Louis XII et Anne de Bretagne ; Jean Picard en tant que principal exécutant des commandes de Jean Grolier[79] ; Gomar Estienne[80] et Claude Picques[81] pour Henri II, Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, et la famille Ève (Nicolas Ève, Noëlle Heuqueville et Clovis Ève) pour Henri III[82],[83], Henri IV[84] et Marie de Médicis. La plupart des relieurs parisiens sont alors installés dans le « quartier des relieurs », près de la Sorbonne[85].

Alde Manuce (debout) dans son imprimerie de Venise, en compagnie du bibliophile Jean Grolier (peinture de François Flameng, 1894).

Les commanditaires souhaitent dorénavant personnaliser leurs reliures au niveau des décors, en y faisant figurer leurs propres armoiries, monogrammes ou emblèmes[63],[Note 5]. Les reliures exécutées pour Jean Grolier comportent généralement des entrelacs réhaussés de cire teintée — mélange de gouache, de fiel de bœuf et de miel[90] — et des motifs architecturaux[91],[92]. Certaines reliures à entrelacs et mosaïques de cuir font partie des plus connues de la collection de Grolier[91].

Les reliures dites « à la fanfare[93],[Note 6] », instaurées par Claude Picques[95] et fréquemment réalisées par la famille Ève[96],[97],[98], comportent de nombreux branchages et rinceaux dorés aux petits fers dans un ensemble relativement chargé[99], avec généralement un « cartouche » central (espace vide ovale permettant d'aérer l'ensemble ou d'y placer des armes)[94]. Ce type de reliure, ainsi que les premières reliures dites « à semis » ou « au semé » (avec répétitions d'initiales et de symboles sur les plats) apparaissent entre 1550 et 1560[100], et seront produites jusqu'au premier tiers du XVIIe siècle[101],[102]. Les reliures « à compartiments », apparues à la fin du XVIIe siècle, reprendront certains aspects du style fanfare.

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Les livres sont à présent rangés debout sur la tranche[103]. De ce fait, les cabochons sont amenés à leur tour à disparaitre, bien qu'ils persistent encore sur certaines reliures royales de grand format[103]. Vers 1550[103], certains relieurs français, comme Gomar Estienne et Claude Picques, copient quelques fois sur le modèle grec, en confectionnant des tranchefiles dépassant de la hauteur des plats (« coiffes renforcées à la grecque »)[103]. Cette mode ne dure pas, puisque cela oblige souvent à ajouter des cales compensatrices en bas des plats pour pouvoir ranger les livres debout[103].

Une palette.

Les fleurons sont régulièrement gravés dans du cuivre, et en relief pour que le motif apparaisse en creux sur le cuir (contrairement à la plupart des fers au Moyen Âge, qui étaient gravés en creux pour un motif apparaissant en relief sur le support)[104]. La « palette », un fer orné et emmanché, de forme légèrement convexe, est inventée à la Renaissance pour permettre au relieur-doreur d'ajouter des frises décoratives sur le dos, par un mouvement de balancier[105]. Elles viennent ainsi compléter les roulettes ornées, difficilement utilisables sur une surface arrondie[105].

À l'intérieur des reliures, les feuilles de gardes de couleurs ne sont pas encore utilisées. Les relieurs placent simplement un feuillet de papier blanc en début et en fin de volume, de même nature que celui du corps d'ouvrage[51].

Les premières presses de relieur apparaissent au cours du XVIe siècle, copiées sur le système du pressoir, avec une barre permettant le serrage[51]. La presse est notamment utilisée pour serrer les cahiers parfois déformés, juste avant la couture.

Au XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

Reliure à l'éventail sur étoffe empruntant des éléments du maniérisme et du classicisme.

En royaume de France, les courants contradictoires de la société du XVIIe siècle se traduisent en reliure par la coexistence de deux styles de décoration ː la continuité du maniérisme et l'ordonnancement classique[106]. Ces deux styles, sur des reliures en maroquin rouge et en veau uni souvent de couleur sombre (brun ou olive), vont évoluer en parallèle et être parfois amenés à se fusionner[106]. Les cahiers sont cousus sur nerfs de peau ou septains de chanvre (ficelles à sept brins[107]) simples ou doubles, qui sont ensuite passés dans les cartons pour solidariser le montage. Les titrages du XVIIe siècle sont régulièrement abrégés et exécutés à l'aide de lettres-fleurons (appelées « lettres à tiges »), rendant la ligne de titre parfois « dansante ».

Les relieurs les plus représentatifs de ce siècle sont Clovis Ève sous Henri IV[108] et Louis XIII[109], Le Gascon[110] (dont l'Histoire n'a retenu que le surnom[110]), Florimond Badier[111], ainsi qu'Antoine Ruette[112] et Pierre Rocolet[113] sous Louis XIV.

Reliure à la fanfare, attribuée à Clovis Ève.

Les décors à semis, de fanfare (ces dernières devenant plus fournies et plus élaborées[114]), ainsi que les reliures dites « à compartiments[115] » (rappelant les motifs des jardins à la française) se développent considérablement[106].

Contrairement à la Renaissance, la volonté de personnalisation des reliures s'estompe progressivement pour privilégier l'esthétisme dans l’exécution. Aux feuillages des fanfares, Le Gascon vient ajouter à ses réalisations quelques « tortillons » (spirales) et autres fers pointillés[110] caractéristiques portant son nom. Certains dos de livres sont ornés aux semis ou « à la grotesque »[116], c'est-à-dire décorés d'un seul et même motif (le plus souvent un tortillon Gascon) répété à l'extrême en remplissant tout l'espace, à l'exception du compartiment de titrage. Le maniérisme voit également se développer les décors dits « à l'éventail »[117], se rapprochant des critères du classicisme par leur aspect géométrique, mais qui arborent des courbes et pointillés propres au maniérisme[118]. Ces décors éventails, dont l'invention est également attribuée au Gascon[117], sont caractérisés par un fer en forme de quart d'éventail venant se répéter quatre fois au centre du plat pour former un cercle complet, auquel viennent s'ajouter des quarts de cercle à chacun des angles du plat.

Décor de reliure géométrique à la Duseuil.

En parallèle, l'ordonnance classique recherche quant à elle la discipline et la mesure[119], tendant quelques fois vers une sobriété extrême. Les décors, lorsqu'ils sont existants, sont géométriques et équilibrés[119]. C'est ainsi qu'apparaissent les décors dits « à la Duseuil[120] », (bien que le relieur du même nom ait exercé au siècle suivant) basés sur la géométrie stricte d'un encadrement central rehaussé de quatre fers d'angle identiques et symétriques[120]. Aux triples filets composant certains décors sont ajoutées quelques fois les premières lignes pointillées[121].

Vers la fin du siècle, le relieur Luc-Antoine Boyet repousse les encadrements au bord du plat et intègre des frises par des roulettes[122], créant ainsi les premiers décors « à la dentelle[123] » (rappelant les broderies fines[122]), en conservant les quatre fers d'angle symétriques dirigés vers le centre. Ce motif devient plus élaboré au cours du XVIIIe, accentuant l'effet de dentelle en multipliant l'usage de petits fers.

Les Jansénistes, opposés au pouvoir, traduisent de leur côté leur austérité en refusant de faire figurer sur la reliure le moindre décor qui ne trouverait pas son utilité[122]. Ainsi, les reliures jansénistes se contentent le plus souvent d'un simple titrage doré[124].

Au XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Les premières pièces de titre apparaissent[125],[126]. Il s'agit d'une pièce fine (le plus souvent du cuir de couleur unie, plus rarement du papier), collée sur le dos et sur laquelle est poussé le titre[127]. Elles sont nécessaires lorsque la peau de couvrure de la reliure comporte par exemple des motifs à forts contrastes (comme le motif « raciné ») ou lorsqu'elle est teinte en fauve[128]. Elles permettent ainsi de rendre le titrage plus apparent et plus lisible[127].

Entre les dernières années du règne de Louis XIV et la chute de la monarchie, les décors des reliures se renouvellent en s'inspirant des différents styles qui se succèdent[129]. D'une manière générale, la caractéristique dominante des motifs du XVIIIe siècle est l'intégration du thème floral dans les décors déjà codifiés[130].

Reliure « à la dentelle » réalisée aux petits fers par Dérôme, comportant notamment le motif « aile de chauve-souris » aux angles, ainsi que le « fer à oiseau » qui fit la renommée du relieur.

Sous le règne de Louis XIV (jusqu'en 1715), les fers à dorer traduisent l'éclat et la grandeur royale[129] : les motifs du « soleil », du visage stylisé entouré de rayons, des masques, sont très présents, mais également des motifs inspirés du règne animal ou végétal, comme des coquilles, des têtes de lion, des griffons, des feuilles de chêne ou d'acanthe[129]. Le style Régence (1700-1730) se caractérise davantage par la légèreté, la délicatesse et l'équilibre[129]. Le monde animal s'affirme dans une représentation figurative : ailes de chauves-souris, faunes, oiseaux, singes, dragons et chimères[129]. Les attributs guerriers laissent place aux thèmes évoquant la vie champêtre et bucolique : les jardins, la musique et l'amour[131]. Ces motifs se poursuivent avec plus d'importance et de lourdeur dans le style Louis XV (années 1720-1750). À l'attrait champêtre s'ajoute le goût de l'aventure et de l'exotisme, faisant écho à l'expansion coloniale européenne, notamment en Orient[131]. Les fers au motif « singe » de développent, de même que le motif « Rocaille » (courbes ouvragées inspirées de la nature, en forme de « C » ou de « S »)[131]. Enfin, le style Louis XVI tend vers plus de finesse et de simplicité, avec un regain d'intérêt pour les symboles de l'Antiquité (vases, urnes, aigles, chimères), concordant avec les fouilles récentes d'Herculanum et de Pompéi[131]. La nature est toujours représentée, mais de manière idéalisée[131].

Portrait du relieur Roger Payne en 1800.

Les relieurs font également réaliser des plaques gravées pour la réalisation de reliures en série, comme les almanachs royaux[130].

Selon Pascal Alivon, les reliures dites « à la dentelle », dont l'architecture fut composée au siècle précédent, viennent se confirmer et se populariser au point d'être considérées comme l'archétype du XVIIIe siècle, en y intégrant les thèmes floraux qui lui sont propres[132]. Les relieurs Philippe Padeloup, Le Monnier et Dérôme seront populaires pour ce type de décor[132]. Ce dernier devient célèbre pour sa marque du « fer à oiseau », qu'il intègre dans ses compositions[132].

Luc-Antoine Boyet, Du Seuil, Bisiaux, Bradel, et en Angleterre, Roger Payne, figurent également parmi les relieurs les plus estimés du XVIIIe siècle.

Du XIXe au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Du XIXe siècle, on retiendra notamment en France les reliures de Purgold[133], de Bozerian, de Simier[133], de Thouvenin[133], de Bauzonnet et de Trautz, son gendre, celles de Duru, de Capé et de Marius-Michel[11]. En Angleterre, citons Francis Bedford (en), Charles Hering, Charles Lewis (en) et Robert Rivière (en).

Avec le début du XXe siècle, la reliure devient création artistique à part entière et se répartit entre livres d’artistes (création originale de tout le livre dont la reliure) et livres-objets (création d’une reliure originale). Parmi les relieurs d’art les plus remarquables du XXe siècle, citons notamment Rose Adler[134], Paul Bonet[135], Georges Cretté[136], Pierre Legrain[137], Germaine de Coster[138], Monique Mathieu[139], Pierre-Lucien Martin[140], Sün Evrard[141] et Daniel Knoderer[142].

À la même époque, naît la reliure industrielle qui, grâce à la rationalisation du travail, à l'emploi de machines et la concentration de la main-d’œuvre, permet des séries très importantes. Le relieur Engel et Lenègre en sont les initiateurs en France.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes
  1. D’après les études archéologiques, les ais étaient le plus souvent constitués de bois de chêne car celui-ci résistait relativement bien aux insectes, mais aussi suivant les régions et les époques de bois de hêtre, de peuplier, de châtaignier et de résineux en tous genres. L’expérience réalisée par Catherine Lavier, dendrochronologue et ingénieur au CNRS, dans le cadre du colloque international dédié à la reliure en 2003 [7] montre que sur 1364 reliures ayant fait l’objet d’une étude dendrologique poussée, les spécialistes ont pu déterminer le taxon de chacune d’entre elles, c'est-à-dire le type de bois dont est fait l’ais. Ils ont ainsi pu définir que 47 % des reliures étaient faites avec des ais en chêne, et 37 % avec des ais de hêtre.
  2. Selon l'historien Pascal Fulacher, l'ornementation des reliures par l'estampage à froid est attestée en France dès le milieu du VIIIe siècle[8].
  3. Cette technique de décor en empreinte sera toujours appelée traditionnellement estampage « à froid », même lorsque les fers seront chauffés, pour désigner plus simplement un décor sans apport d'or[29].
  4. Ces couvrures d'étoffe se sont généralement mal conservées[37].
  5. Le porc-épic pour Louis XII[86],[87], le « F » couronné et la salamandre pour François 1er[86],[88], le « H » et les deux « D » entrelacés ou croissants de lune pour Henri II et Diane de Poitiers[86],[89], etc.
  6. Ce type de reliure a été baptisé « à la fanfare » seulement à partir du XIXe siècle (vers 1830), lorsque Charles Nodier a caractérisé ainsi, dans une revue bibliographique de son temps, une reliure du même type exécutée par son relieur Joseph Thouvenin, pour couvrir un ouvrage dont les premiers mots étaient « Les Fanfares… »[94].
Références
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Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

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  • Collectif, Livres en broderies. Reliures françaises du Moyen Âge à nos jours. Exposition, Paris, BnF, Bibliothèque de l’Arsenal, 30 novembre 1995-25 février 1996, Bibliothèque nationale de France (Dollfus Mieg et Cie),

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]