Anarchisme individualiste

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Le drapeau noir : le symbole de l'anarchisme individualiste.

L’anarchisme individualiste ou individualisme libertaire est un courant de l'anarchisme qui prône la liberté des choix de l'individu face à ceux, généralement imposés, d'un groupe social.

Principes[modifier | modifier le code]

Cette philosophie politique voit dans toute forme de pouvoir telle que l'État, la Religion, mais aussi dans toutes sortes d'organismes ou organisations collectives hiérarchiques, une autorité illégitime et oppressive et donc l'ennemi par excellence de la liberté individuelle, donc de l'individu.

Les anarchistes individualistes considèrent la libre association entre individus comme étant la seule forme légitime d'organisation collective dans la mesure où chacun de ses membres reste libre au sein de l'association, ne subissant pas en particulier l'autorité d'une minorité au sein de celle-ci suivant le principe de l'autogestion.

Les anarchistes individualistes refusent la conception de propriété, qu'elle soit privée ou collective, mais reconnaissent la notion de possession telle que définie par Proudhon. Ils ne s'opposent donc qu'à ce qu'ils qualifient de nue-propriété (ce dernier terme n'étant pas à comprendre au sens du Code civil français), et donc à tout revenu de prêt — tels que les bénéfices ou les loyers — tout en reconnaissant à chacun le droit de posséder son logement ou de travailler sa terre. C'est en ce sens l'usage seul qui fonde et légitime la possession.

Cette conception de l'organisation et de la possession oppose singulièrement les anarchistes individualistes aux différentes formes d'anarchisme de type collectiviste. Elle soulève également la question de la légitimité des liens existants avec un autre courant individualiste qui lui intègre pleinement la notion de propriété privée, l'anarcho-capitalisme.

Définition[modifier | modifier le code]

Tenter de définir l'anarchisme individualiste est malaisé car, comme l'a justement écrit Émile Armand, « On ne trouve guère deux anarchistes individualistes défendant les mêmes théories ». Au sein de l'anarchisme, l'individualisme s'oppose franchement aux courants liés à la gauche politique et sociale, principalement le socialisme libertaire, le communisme libertaire et l'anarcho-syndicalisme.

Cela ne signifie pas que l'individualisme anarchiste soit associé à la droite ou au conservatisme (si on exclut évidemment l'anarcho-capitalisme qui est en réalité davantage une forme de libéralisme radical qu'un courant anarchiste). Les individualistes s'opposent pour la plupart radicalement au capitalisme et se placent par delà le binôme « gauche/droite » hérité de la Révolution française.

L'individu[modifier | modifier le code]

Les anarchistes individualistes considèrent l'individu comme seule réalité et comme principe de toute évaluation. Mais contrairement aux individualistes libéraux, les anarchistes individualistes comprennent l'individu comme l'Unique, l'individu réel, existant, effectif, différent de tous les autres par son existence, et non comme un concept, une idée générale. Cet individu est son propre principe directeur et ne demande pas à être reconnu comme « Homme ». L'individu, l'Unique existe en-soi et par soi, et ne saurait être réduit à aucun concept. Toute tentative de réduction de l'individu à un concept, aussi séduisant soit-il, constitue pour l'individu une coercition inacceptable, une tentative de négation de ce qu'il est. Par exemple, la pression à « être quelqu'un de bien » n'est qu'une tentative de restreindre la richesse de l'Unique à un cadre moralisateur.

Ainsi, l'individualisme anarchiste est foncièrement anti-humaniste. Ne voir en l'individu que l'Homme ou la Personne, ne respecter que l'Homme en lui, c'est ne voir que ce qu'il a de commun avec les autres. C'est ne voir que ses ressemblances avec les autres et tenter de fabriquer une identité fictive à partir de la description de ces ressemblances. Bref, « l'homme » est un concept froid, abstrait, un « fantôme » dans le vocabulaire stirnérien, alors que l'individu, lui, est ce qui existe réellement.

L'association[modifier | modifier le code]

La plupart des individualistes anarchistes font une nette distinction entre la Société et l'association entre individus. Pour eux, la libre association est un instrument de l'individu, alors que la Société est un de ses oppresseurs. La Société veut passer pour sacrée, elle se sert des individus. L'association, au contraire, est à leur service. Une association d'égoïstes est donc pensable si elle reste un moyen pour eux de satisfaire leurs intérêts communs en unissant leurs forces. Mais elle ne doit jamais rester une instance autonome, obligatoire, permanente, supérieure à l'individu au sens où elle poursuit ses propres fins au détriment de l'individu. L'association doit donc être petite, limitée, informelle, ouverte et temporaire.

Moyens d'action[modifier | modifier le code]

L'individualisme anarchiste s'oppose généralement à l'idée révolutionnaire, les rêves de Grand Soir étant jugés potentiellement répressifs. Les anarchistes individualistes croient généralement que les mouvements d'insurrection sombrent fatalement dans une organisation militarisée aux antipodes de l'intérêt de l'individu. C'est donc à l’individu lui-même de se libérer en rejetant la société dominatrice. Pour beaucoup d’individualistes, être anarchiste signifie être un « en dehors » et vivre selon ses propres principes, en refusant de collaborer aux institutions oppressives et en refusant toute forme d'embrigadement qui pervertit l'idéal libertaire sous prétexte de le servir.

Concrètement, les anarchistes individualistes proposent deux grands types de moyens d'action : d'une part, l'objection de conscience généralisée et la mise en pratique de modes de vie en rupture avec les principes autoritaires, et de l'autre la pédagogie libertaire. La conjonction de ces deux stratégies a été qualifiée par Gaetano Manfredonia de « modèle éducationniste-réalisateur ».

Stratégies expérimentales[modifier | modifier le code]

La première des stratégies proposées par les individualistes anarchistes est basée sur l'insoumission, l'objection de conscience et la mise en pratique immédiate de modes de vie anti-autoritaires. Ainsi, l'individualiste n'obéit que par nécessité, que lorsque sa propre préservation est en cause. Mais lorsque l'État présente comme des devoirs civiques certaines actions (comme le vote), il refuse de répondre à son appel. L'individualiste anarchiste refuse de participer à ce qu'il désapprouve et remet fortement en cause, par ce refus et par ces gestes quotidiens, la légitimité de l'État.

De plus, les anarchistes individualistes préconisent la mise en application immédiate des principes libertaires de la libre association. Selon eux, il est non seulement utopique de croire, à l'instar de Bakounine, que nous ne pouvons être libres tant que tous les individus ne le seront pas, mais une telle croyance condamne également l'individu au sacrifice de soi à une cause extérieure à lui-même, ce qui est inacceptable. Il importe donc de créer immédiatement des zones de liberté expérimentale dans les espaces négligés par l'État, des expériences anarchistes dont le caractère temporaire et insaisissable garantit l'authenticité.

L'expérience immédiate de la liberté passe, pour les anarchistes individualistes, par l'exploration de modes de vie et de valeurs anti-autoritaires, que ce soit par le végétarisme, la création de milieux libres, ou de Zone autonome temporaire, et par des pratiques transgressives, l'amour libre, le naturisme, etc.

Stratégies éducationnistes[modifier | modifier le code]

D'autres anarchistes individualistes pensent que le préalable à la libération sociale est le changement, non imposé, des individus. Selon eux, on ne peut concevoir une société libre sans la formation d'individus nouveaux, ayant bénéficié d'une éducation spécifique. Ils proposent donc l'éducation intégrale des enfants au moyen d’institutions indépendantes de l’École, de l’Église et de l’État.

Les deux traditions de l'individualisme anarchiste[modifier | modifier le code]

Max Stirner est considéré comme le fondateur et le premier théoricien de l'individualisme anarchiste, même s'il se défend dans L'Unique et sa propriété d'être anarchiste. En fait, l'individualisme stirnérien a eu peu d'impact sur le développement de l'anarchisme au XIXe siècle. Ce n'est qu'avec la parution des ouvrages de John Henry Mackay que l'individualisme stirnérien est redécouvert, vulgarisé et adapté aux revendications anarchistes. Mackay peut ainsi être considéré comme l'un des principaux initiateurs de la tendance anarcho-individualiste.

Les théories unicistes de Stirner ont été lues, commentées et assimilées principalement en France et aux États-Unis, où elles ont donné naissance à deux types distincts d'individualisme anarchiste.

L'école américaine[modifier | modifier le code]

N'ayant été que très peu exposée aux théories holistes radicales portées par le mouvement ouvrier européen, la pensée individualiste américaine évolue, au cours du XIXe siècle, d'un libéralisme influencé par John Stuart Mill et Spencer vers une position ultra-libérale, anti-étatiste et anti-autoritaire. S'appuyant sur des expériences pratiques de libre entreprise privée (comme c'est le cas pour Josiah Warren), de vie en autarcie (comme l'a expérimenté Thoreau à Walden pond) ou d'actions juridiques antiétatistes (comme celles de Lysander Spooner), ce courant ultra-libéral, exposé à l'individualisme stirnérien et au mutualisme proudhonien, se mue en une forme d'anarchisme original et spécifiquement américain.

Deux penseurs font figures d'inspirateurs, Josiah Warren et James L. Walker, qui posent dès les années 1860 les bases d'une philosophie faisant de l'égoïsme l'unique base de toutes les actions humaines. Les thèses anarchistes de Warren et de Walker sont ensuite reprises par Lysander Spooner et surtout Benjamin Tucker qui, bien avant Mackay, a redécouvert et vulgarisé l'égoïsme stirnérien.

De façon générale, les anarchistes individualistes américains préconisent la libre association et rejettent les révolutions violentes. Ils optent plutôt pour la résistance passive et le refus d'obéissance comme moyen de faire advenir l'anarchie. Par exemple, Tucker préconise le refus de payer l'impôt ainsi que la création de coopératives indépendantes, pratiquant le libre-échange commercial et même la fondation d'un système bancaire dégagé de l'emprise de l'État. Les anarchistes individualistes américains ne sont donc pas opposés par principe à la propriété privée mais en critiquent l'utilisation qu'en font les institutions de domination sociale que sont la grande entreprise et l'État. Reconnaissant pour l'essentiel la notion de possession telle que définie par Proudhon, ils ne s'opposent en réalité qu'à la nue-propriété, et donc à tout revenu de prêt - tels que les bénéfices ou les loyers et le salariat - tout en reconnaissent à chacun le droit de posséder son logement ou de travailler sa terre. C'est, selon les anarchistes individualistes, en ce sens l'usage seul qui fonde et légitime la propriété individuelle.

Après la Seconde Guerre mondiale, les principaux thèmes de la pensée individualiste anarchiste américaine ont été repris par Ayn Rand qu'on peut considérer comme la fondatrice du libertarianisme et de l'anarcho-capitalisme. Ses disciples, dont Murray Rothbard est le plus brillant représentant, proposent à partir des années soixante une forme radicale de libéralisme économique préconisant le remplacement du gouvernement par une simple agence rétribuée, chargée de protéger les individus, et un capitalisme libéré de toute ingérence étatique. Les héritiers de l'individualisme anarchiste américain sont actuellement divisés entre les minarchistes du parti libertarien et anarcho-capitalistes qui souhaitent la dissolution de l'État dans le marché par la prise en main de ses pouvoirs par l'entreprise privée.

L'école française[modifier | modifier le code]

En France, la philosophie de Stirner se développe dans un terreau riche d'une longue tradition de luttes sociales. Alors que l'individualisme stirnérien se greffe aux États-Unis sur un support libéral et capitaliste, ce même individualisme se greffe en France sur un support plus révolutionnaire et résolument anticapitaliste. L'individualisme anarchiste français conserve donc des préoccupations sociales et égalitaires qui n'apparaissent pas chez les individualistes anarcho-capitalistes américains. Certains anarchistes comme Charles-Auguste Bontemps vont jusqu'à parler d'individualisme social, en considérant le Marché et la Propriété comme des fantômes stirnériens, des idées oppressives qui exigent le sacrifice de l'individu.

Actuellement[modifier | modifier le code]

Ce double héritage fait que certains anarchistes américains, collaborateurs de la revue Anarchy, a Journal of Desire Armed (comme Jason McQuinn, Hakim Bey ou Bob Black) refusent l'étiquette individualiste même si leur pensée rejoint pour l'essentiel celle des individualistes anarchistes français, principalement par souci de se démarquer des libertariens et des anarcho-capitalistes qui ont usurpé l'étiquette anarchiste individualiste aux États-Unis dans l'après-guerre. Ils se disent alors partisans de l'anarchie post-gauchiste (Post-Left Anarchy) ou de l'anarchie, tout simplement.

Critique de l'anarchisme individualiste[modifier | modifier le code]

Dans Social Anarchism or Lifestyle Anarchism, Murray Bookchin analyse l’anarchisme individualiste dans son incarnation la plus moderne, le « lifestyle anarchism » (« anarchisme comme mode de vie »), apparu au cours des années 1980 et 1990, période de reflux des mouvements révolutionnaires, aux États-Unis comme ailleurs.

Selon Bookchin, l’anarchisme peut être « contaminé » par le contexte et l’environnement bourgeois qu’il combat. Les travers de l’introspection et du narcissisme de la génération des baby-boomers alimentent l’émergence d’un anarchisme plus proche de la psychothérapie que de la révolution : un aventurisme inconscient fait d’aversion pour la théorie, une cé­lé­bration de l’incohérence théorique sous couvert de plura­lisme, un engagement apolitique et anti-organisationnel dans une recherche de la joie de vivre intensément orientée vers soi-même.

Cette subordination du collectif à l’ego et de la société à l’individu est courante dans l’anarchisme comme mode de vie, qui tend à la privatisation des angoisses communes et à la sanctification du soi comme refuge au ma­laise social.

Cette vision a des conséquences sur le mou­vement libertaire, notamment une exaltation du consensus (la majorité est illégitime même contre l’opinion d’un seul individu) et de la spontanéité individuelle aux dépends de l’orga­nisation démocratique, plus à même d’établir des institutions autogérées ayant du pouvoir contre la domination capitaliste et les institutions hiérarchisées[1].

Quelques libertaires individualistes[modifier | modifier le code]

Portrait de Max Stirner par Félix Valloton (1900)

Quelques journaux libertaires individualistes[modifier | modifier le code]

Liberty (1881-1908) publié aux États-Unis par l’anarchiste individualiste Benjamin Tucker

Citations[modifier | modifier le code]

  • « Nous sommes tous les deux, l'État et moi, des ennemis... Tout État est une tyrannie. » - Max Stirner, L'Unique et sa propriété.
  • « Si tu es individualiste, toute association ne peut être pour toi qu'un pis-aller puisqu'en t'associant tu perds tant soit peu de ton indépendance. Un pis-aller - pour un temps déterminé, avec des individus déterminés, pour une besogne déterminée - sans lequel la besogne qui te tient au cœur ne pourrait être accomplie. » - Émile Armand, L'initiation individualiste-anarchiste

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  • Étienne Géhin. Arvon Henri, Les libertariens américains. De l'anarchisme individualiste à l'anarcho-capitalisme, Revue française de sociologie, 1985, vol. 26, no 3, p. 529-531, lire en ligne.
  • Hervieu-Léger Danièle. Creagh (Ronald) Laboratoires de l'Utopie. Les Communautés libertaires aux États-Unis et Arvon (Henri) Les Libertariens américains. De l'anarchisme individualiste à l'anarcho-capitalisme, Archives des sciences sociales des religions, 1984, vol. 57, no 2, p. 223-224, lire en ligne.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Claude Rioux, Dérives, in Relations, Actualité de l’anarchisme, n°682, février 2003, texte intégral.