Assassinat de Sadi Carnot

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Assassinat de Sadi Carnot
Image illustrative de l’article Assassinat de Sadi Carnot
Une du quotidien Le Petit Journal, où un illustrateur a reconstitué l'assassinat du président Carnot.

Localisation Lyon (France)
Cible Sadi Carnot
Coordonnées 45° 45′ 45″ nord, 4° 50′ 09″ est
Date
Vers 21 h 15
Type Assassinat
Armes Poignard
Morts 1
Auteurs Sante Geronimo Caserio
Mouvance Anarchisme

Géolocalisation sur la carte : France

(Voir situation sur carte : France)
Assassinat de Sadi Carnot

Géolocalisation sur la carte : Lyon

(Voir situation sur carte : Lyon)
Assassinat de Sadi Carnot

L'assassinat de Sadi Carnot, 5e président de la République française, a eu lieu le 24 juin 1894 à Lyon.

Cet attentat, qui constitue un évènement déterminant de l'histoire de l'anarchisme en France, a pour conséquence l'adoption par la Chambre des députés de la dernière et de la plus marquante des « lois scélérates » visant les anarchistes, leur interdisant tout type de propagande. Elle sera abrogée en 1992.

Contexte[modifier | modifier le code]

Dans un contexte d'agitation syndicale et anarchiste caractérisée par la stratégie dite de « propagande par le fait » (une partie des lois relatives à la liberté individuelle et aux délits de presse visant à réprimer cette agitation, qualifiées de lois scélérates par l'opposition socialiste, venaient d'être votées), Sadi Carnot, président de la République depuis 1887, est particulièrement haï dans les rangs anarchistes. Il est l'une des cibles principales du mouvement anarchiste, ayant refusé la grâce de Ravachol, d'Auguste Vaillant, guillotiné le 5 février 1894 pour l'attentat de la Chambre des députés du 9 décembre 1893, et d'Émile Henry[1]. Il a déjà été visé par deux attentats :

  • le 5 mai 1889, alors qu'il se rend à Versailles pour fêter le centenaire des états généraux de 1789, un magasinier de la Marine, Jean-Nicolas Perrin, tire une fois ; Perrin souhaitait protester contre sa mutation au Sénégal (des six cartouches du revolver, trois — dont celle tirée — contenaient de la poudre sans balle, les trois autres des balles mais pas de poudre) ;
  • le 14 juillet 1890, l'inventeur Martial Jacobs, pour protester d'avoir été spolié de certaines de ses inventions, tire en l'air (encore des balles à blanc) au passage du président avenue de Marigny[2].

Sadi Carnot[modifier | modifier le code]

Portrait du président Sadi Carnot (1887).

Sadi Carnot, né le à Limoges, est le fils de Lazare Hippolyte Carnot, le petit-fils de Lazare Carnot (le Grand Carnot), le neveu du physicien Sadi Carnot, le frère de Marie-Adolphe Carnot et le père d'Ernest Carnot. Il est haut fonctionnaire de carrière et a assumé de nombreuses charges politiques et gouvernementales : député de la Côte-d'Or, préfet de la Seine-Inférieure, puis sous-secrétaire d'État aux Travaux, il fut nommé ministre des Travaux publics, puis des Finances. À la suite de la démission de Jules Grévy, mis en cause dans le scandale des décorations, Sadi Carnot devance Jules Ferry au premier tour de l'élection présidentielle de 1887, puis l'emporte au second tour, le , face au général Félix Gustave Saussier.

Sante Geronimo Caserio[modifier | modifier le code]

Sante Geronimo Caserio est né le 8 septembre 1873 à Motta Visconti en Lombardie (Italie), au sein d’une famille rurale très nombreuse. Quand il était encore enfant, son père, batelier, est mort, dans un asile, de la pellagre (une maladie provoquée par la mauvaise alimentation, les paysans et plus généralement le peuple dans cette région à cette époque se nourrissaient à cette époque presque exclusivement de maïs). Ne voulant pas être à la charge de sa mère, qu’il aime beaucoup, il part pour Milan, où il est apprenti boulanger dès l'âge de douze ans. Il doit donc quitter sa famille très tôt, mais tout en restant étroitement en contact avec elle.

Il devient anarchiste à une période où ces idées sont en accroissement en Italie, comme lors du procès de Rome, qui a lieu après l’arrestation de 200 personnes considérées comme anarchistes à la suite de la manifestation du 1er mai 1891. Sante crée même à Milan un petit groupe anarchiste « A pe » (c’est-à-dire Sans rien) avec lequel il distribue aux chômeurs du pain et des brochures devant la bourse du travail. En 1892, il est condamné à huit mois de prison à Milan pour distribution de tracts antimilitaristes lors d’une manifestation. Ses activités politiques lui valent une condamnation puis l’exil d’Italie. En tant que déserteur, il rejoint la Suisse, à Lugano. Ensuite, il vient à Lyon le 21 juillet 1893, où il est portefaix pendant un moment. Puis, il trouve à exercer son métier d’ouvrier boulanger à Vienne, puis à Sète, à la boulangerie Viala. C’est dans cette dernière ville qu’il a l’idée d’accomplir « un grand exploit ». Il n’est donc âgé que de vingt ans lors de son exécution, le 16 août 1894.

Déroulement[modifier | modifier le code]

Attentat[modifier | modifier le code]

Voiture présidentielle dans laquelle Sadi Carnot est poignardé.
Poignard utilisé par Caserio
Assassinat de Sadi Carnot, représenté dans Le Monde illustré.

Le , à l'occasion de l'Exposition universelle, internationale et coloniale qui se déroule au parc de la Tête d'or à Lyon, Sadi Carnot, président de la République française depuis le 3 décembre 1887 participe à un banquet organisé en son honneur par la Chambre de commerce au palais de la Bourse, place des Cordeliers. Lors de son discours, il semble indiquer qu'il ne sera pas candidat à un second mandat lors de l'élection présidentielle prévue à la fin de l'année. Le président doit ensuite assister à une représentation d'Andromaque par la Comédie-Française, au Grand-Théâtre. L'itinéraire prévoit un passage par la rue Sainte-Bonaventure (devenue rue Sadi-Carnot depuis), puis par la rue de la République jusqu'à la place des Terreaux. Vers 21 h, le cortège présidentiel escorté par des cavaliers, quitte le banquet par une issue secondaire pour éviter la foule. Le président Sadi Carnot est assis sur la banquette arrière du côté droit du landau avec le général de brigade Léon Borius, ancien chef de la Maison militaire du président de la République assis à sa gauche, le général Nicolas Joseph Voisin, gouverneur militaire de Lyon en face de lui et enfin le docteur Antoine Gailleton, maire de Lyon, à la droite de ce dernier.

Vers 21 heures 15, alors que Sadi Carnot salue la foule massée de chaque côté de la rue et que la voiture présidentielle, décapotée, s'engage rue de la République, l'anarchiste italien Sante Geronimo Caserio monte sur le marche-pieds et blesse mortellement d'un coup de poignard le président, en le frappant au foie à l'aide d'un couteau au manche bombé présentant une lame damasquinée de 16,5 centimètres[3]. Le président s'effondre en arrière sur le siège, portant la main sur sa blessure et prononçant « Je suis blessé ». Juste après cet acte, alors que l'entourage et l'escorte du chef de l'État mettent quelques instants à comprendre ce qui vient de se produire, l'assassin n'essaie pas de fuir immédiatement, mais court autour de la voiture du moribond en criant « Vive la Révolution » puis « Vive l'anarchie ». Peu après, il est finalement immobilisé et arrêté par les badauds et les gendarmes. Le député Gaston Doumergue, futur président de la République, est témoin de la scène.

Mort du président[modifier | modifier le code]

Procession funéraire de Sadi Carnot (, Paris).

Rapidement après les faits, le cortège fait demi-tour et fonce vers l'hôtel de préfecture du Rhône tandis que les premiers secours sont prodigués par le docteur Gailleton au président agonisant. À la préfecture, la plaie est examinée par de nombreux médecins et chirurgiens qu'on a fait venir de la faculté de médecine de Lyon. Ainsi, l'intervention chirurgicale est conduite par le professeur de médecine opératoire et de clinique chirurgicale Antonin Poncet, entourés des professeurs Jean Lépine et Louis Léopold Ollier, Fabre et Michel Gangolphe. Cependant, les chirurgiens ne peuvent venir à bout de l’hémorragie interne. Le président de la République meurt des suites d'une importante hémorragie interne, peu après minuit (décès constaté à 0 h 40), le 25 juin 1894, dans les locaux de la préfecture du Rhône. L'autopsie révèle une section de la veine porte[4].

Sadi Carnot est le premier président de la République française à mourir en fonction et le premier à avoir été assassiné. Les funérailles nationales en son hommage ont lieu le 1er juillet 1894, à Paris, à la cathédrale Notre-Dame. Il est inhumé le même jour au Panthéon, au côté de son grand-père, Lazare Carnot.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Émeutes anti-italiennes[modifier | modifier le code]

Plaque commémorative de l'assassinat de Sadi Carnot (Palais de la Bourse, Lyon)

Les quatre jours suivant l'attentat sont le théâtre d'exactions contre la communauté italienne de Lyon. Les maisons, magasins et commerces des ressortissants italiens sont incendiés et pillés (les voleurs s'intéressent en particulier aux produits de luxe tels que le chocolat)[5] ; des Italiens sont violentés. L'armée quadrille les rues à partir du 26 juin jusqu'au 5 juillet pour contenir les émeutes, et protège le consulat[5]. 1 300 personnes sont arrêtées, 348 sont jugées en correctionnelle et de nombreuses peines de prison, allant jusqu'à trois mois fermes, sont prononcées[5]. Les dégâts matériels seront mal indemnisés, et ce cinq ans après les faits. Le consulat italien de Grenoble est également mis à sac[5].

Le bilan humain est de trois morts : un policier, deux émeutiers mais aucun Italien. En revanche des milliers d'Italiens quittent la région lyonnaise dès le début des émeutes ; on compte également au moins un suicide d'Italien directement lié aux troubles, un marchand de légumes ruiné par les dégâts subis par son magasin[5].

Vote des lois scélérates[modifier | modifier le code]

L'assassinat qu'il commet entraîne le vote par le Parlement des lois dites « scélérates », dont le but est de compléter l'arsenal répressif contre les menées anarchistes. Ce dispositif est abrogé en 1992.

Procès de Caserio[modifier | modifier le code]

Caserio est jugé en cour d'assises les 2 et 3 août suivants.

Devant le tribunal qui le condamne à mort, il dit entre autres : « Eh bien, si les gouvernements emploient contre nous les fusils, les chaînes, les prisons, est-ce que nous devons, nous les anarchistes, qui défendons notre vie, rester enfermés chez nous ? Non. Au contraire, nous répondons aux gouvernements avec la dynamite, la bombe, le stylet, le poignard. En un mot, nous devons faire notre possible pour détruire la bourgeoisie et les gouvernements. Vous qui êtes les représentants de la société bourgeoise, si vous voulez ma tête, prenez-la. »

Au procès, en effet, il ne tente jamais de renier son geste : « Il n'y a rien de changé en moi, et je referais encore s'il était à refaire l'acte pour lequel je vais être jugé. » Il ne demande pas non plus la pitié du jury. La possibilité lui est offerte de plaider la maladie mentale mais en paiement il aurait dû livrer les noms de quelques complices, il refuse donc (« Caserio est boulanger, pas espion »).

À l'issue du procès, il est condamné à la peine capitale, et guillotiné le 16 août 1894 à la prison Saint-Paul de Lyon. En cellule, pendant qu'il attendait l'exécution, on lui envoie le curé de Motta Visconti pour le confesser, mais il refuse de l'entendre et le chasse. Sur l'échafaud, finalement, un instant avant de mourir, il lance à la foule : « Courage, les amis ! Vive l'anarchie ! ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Romuald Szramkiewicz et Jacques Bouineau, Histoire des institutions, 1750-1914 : droit et société en France de la fin de l'Ancien Régime à la Première guerre mondiale, Paris, Litec, , 4e éd., XVI-693 p. (ISBN 2-7111-2891-1), p. 532.
  2. Karine Salomé, Je prie pour Carnot qui va être assassiné ce soir : Un attentat contre la République, 24 juin 1894, éditions Vendémiaire, , 192 p. (ISBN 978-2-36358-023-8, lire en ligne).
  3. Pierre Vayre, « Assassinat de Marie-François-Sadi Carnot à Lyon, le 24 juin 1894 : défi chirurgical et gageure politique d’un martyre. », Mémoires de l'Académie Nationale de Chirurgie,‎ (www.academie-chirurgie.fr/ememoires/005_2010_9_2_022x031.pdf)
  4. Antonin (1849-1913) Poncet, Blessure, opération, mort de M. le Président de la République française, par M. le Dr A. Poncet,..., (lire en ligne)
  5. a b c d et e Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves : Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Éditions La Découverte, , 995 p. (ISBN 9782355220883), chap. 10 (« Paysans, ouvriers nous sommes »), p. 416

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alexandre Lacassagne, L'Assassinat du président Carnot, Lyon, Storck,
  • Edmond Locard, Le Crime inutile (affaire Caserio), Paris, Éditions de la flamme d'or,
  • Patrick Harismendy, « L'assassinat du président Sadi Carnot à Lyon (24 juin 1894) », dans Benoît Garnot (dir.), Ordre et délinquance de l'Antiquité au XXe siècle, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1993, p. 357-365
  • L'assassinat du président Sadi Carnot et le procès de Santo Ironimo Caserio. Actes du colloque organisé à Lyon le 21 juin 1994, Lyon, Storck,
  • Karelle Vincent, « Le régicide en République. Sadi Carnot, 25 juin 1894-Paul Doumer, 6 mai 1932 », Crime, histoire et sociétés, vol. 3, no 2,‎ , p. 73-93
  • Karine Salomé, Je prie pour Carnot qui va être assassiné ce soir. Un attentat contre la République 24 juin 1894, Paris, Vendémiaire,