Devisement du monde

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Une page du Livre des merveilles du monde de Marco Polo
Débarquement dans un port chinois

Le Devisement du monde, que l'on trouve aussi sous d'autres dénominations comme Il Milione ou Le Livre des merveilles, retrace les aventures de l’explorateur marchand vénitien Marco Polo qui a vécu à la cour du grand Kubilai Khan. Il est écrit en 1298.

Voyages de Marco Polo[modifier | modifier le code]

Son œuvre importante est un récit poétique qui témoigne de l’âge des premières explorations géographiques. Il décrit de façon émerveillée, voire emphatique, les richesses et les enchantements des traditions et coutumes asiatiques. Un passage célèbre consacré à la description enchanteresse de la résidence d’été du grand khan à Ciandu (maintenant Shang-tu) est un bon exemple. D'ailleurs ses récits au sujet de la richesse du Cathay (la Chine) sont accueillis avec scepticisme par les Vénitiens, qui par dérision le surnommèrent Il Milione (l'homme aux millions), d'où l'autre titre donné à son œuvre.

Marco Polo à la cour du grand Khan

L'Œuvre[modifier | modifier le code]

Paru en 1298, le livre qui a rendu Marco Polo mondialement célèbre est l'un des premiers ouvrages importants en prose européenne moderne, et est certainement le plus ancien qui fasse encore partie de la culture populaire[1].

Langue[modifier | modifier le code]

Le livre a été rédigé sous la dictée de Marco Polo par Rustichello de Pise, auteur célébré en Angleterre pour ses compilations de romans courtois. Il fut donc le premier éditeur du livre de Marco Polo. Le comte Baldelli Boni a démontré en 1827 que ce texte avait été rédigé en français[2], en fait une sorte de sabir, du pisan déguisé en français, avec une orthographe étrange. La mise en français correct est faite en 1307 à Venise par de Cepoy (envoyé par Charles de Valois, frère de Philippe le Bel). Cette version qui est la plus sobre incorpore de nombreuses corrections de l'auteur. Il semble plus probable que la langue vulgaire utilisée soit un dialecte picard-champenois typique des marchands des foires de Champagne[3].

Entre-temps, le manuscrit sorti de la prison de Gênes avait été transcrit dans tous les dialectes italiens et en latin. Ce fut une sorte d'édition sauvage, « en quelques mois, toute l'Italie en fut pleine »[4]. Chaque copiste le mettait dans son dialecte, en interpolant parfois des additions de source orale plus ou moins sûre. Plus de 120 copies anciennes ont été conservées : une dans le sabir de Rustichello, 16 en français de Cepoy, 18 en vénitien, 17 en toscan et plus de 70 en latin.

L'exemple des poules noires du ch. 154 montre comment le sabir de Rustichello se calque sur l'italien, et ce que fit ensuite Cepoy pour en faire du français correct :

« Galine che non ano pena ma ano pello chome le gate et sono tute negre » (vénitien).
« Galine qe ne ont pennes mes ont peaus come gate et sont toute noire » (Rustichello, 1298).
« Gelines qui n'ont nulles plumes mais ont poil et sont toutes noires » (Cepoy, 1307).

Contenu du livre[modifier | modifier le code]

Detail Fr.2810 Tav, 1r [1].

Le Livre de Marco Polo pourrait s'intituler le Livre de Kūbilaï Khān car il décrit, non l'histoire de Marco, mais l'empire de son patron, le plus puissant empereur de l'Histoire du monde. Quand le livre évoque la Russie, l'Asie centrale, l'Iran, l'Afghanistan, c'est que Kūbilaï était le suzerain de ces terres. Quand il parle du Japon (qu'il dénomme Cypango), du Viêt Nam, de la Birmanie, c'est que Kūbilaï Khān y envoyait des armées. Quand il raconte le Sri Lanka, l'Inde du sud et jusqu'à Madagascar, c'est que Kūbilaï Khān y dépêchait des émissaires pour obtenir leur soumission. Quand il décrit les côtes de l'Océan Indien, de l'Inde, de l'Arabie et de l'Afrique, c'est que les marchandises de la Chine y parvenaient.

Kūbilaï Khān est le sujet, le centre et l'unité du livre. Tout ce que M. Polo relate n'a de sens que par lui. Son livre est aussi un condensé des histoires qu'il lui racontait, car il avait su le séduire par ses talents d'observateur et de narrateur[5]. Certains historiens ont voulu y voir une encyclopédie, une géographie, d'autres une chronique du grand khaân, un miroir des princes, un livre de marchand[6],[7], mais il correspond plus exactement à un reportage[8].

Le livre comporte un prologue et quatre parties. Le prologue raconte le premier voyage de Nicolo et Matteo Polo, ses père et oncle (1255-1269), puis le voyage qu'ils accomplirent ensemble (1271-1295).

  • La première partie décrit l'Orient jusqu'à la Chine : la Turquie, l'Arménie, la Géorgie (ch. 19-22) ; l'Irak et Iran (ch. 23-42) ; l'Afghanistan, le Cachemire, l'Himalaya et le Turkestan (ch. 43-51) ; l'ouest de la Chine et le désert de Gobi (ch. 52-61) ; la Mongolie et histoire des Mongols (ch. 62-74).
  • La seconde partie décrit Kūbilaï Khān, son gouvernement et Pékin (ch. 75-103) ; l'itinéraire de Pékin à la Thaïlande, au Tibet, au Yunnan, à la Birmanie, au Tonkin (ch. 104-129) ; enfin la Chine du sud, l'empire Song, Hangzhou (ch. 130-156). À la fin, une analyse des immenses recettes fiscales de Kūbilaï Khān fait comprendre la base de sa puissance (ch. 152).
  • La troisième partie décrit la mer de Chine et l'Océan Indien : Japon, Sumatra, Indonésie (ch. 157-166) ; Ceylan et Inde (ch. 167-182) ; Océan Indien jusqu'à Madagascar (ch. 183-192).
  • La quatrième partie comporte des fragments historiques, qui racontent surtout les guerres fratricides entre Mongols et font comprendre l'origine de leur chute (ch. 193-200).

Chapitres saillants[modifier | modifier le code]

Le livre se présente comme un recueil de belles histoires et de « merveilles » (au sens ancien : étonnant, surprenant, voire effrayant). Mais sa trame est une base continue d'informations précises, beaucoup plus nombreuses, exactes et savantes que la légèreté des récits et sa langue simple ne le laissent supposer :

  • Xiangfan (ch. 145), qui révèle le rôle des parents Polo dans l'introduction des pierrières qui livrèrent l'empire Song aux Mongols, et suggère que Kūbilaï ait pu vouloir faire carrière à leur fils.
  • Évaluation des recettes fiscales de la province de Hangzhou (ch. 152). Ce chiffre, le plus astronomique du livre (23 tonnes d'or annuellement pour le seul sel), est exactement vérifié par les annales et démontre que M. Polo n'affabule pas[9].
  • Chapitre posthume[4] racontant l'histoire de l'assassinat du premier ministre en 1282. Il prouve que M. Polo eut connaissance des détails, tenus ultra secrets, d'un des évènements les plus graves du règne de Kūbilaï. Les historiens chinois créditent Po-lo d'avoir su informer Kūbilaï de façon à ce qu'il réhabilite les assassins chinois d'Achmat.
  • Chapitres décrivant l'économie : intervention sur le marché des grains (ch. 102) et fonds sociaux (ch. 98 et 103) ; appareil de production proche de l'industrie à Hangzhou (ch. 151) ; introduction du papier-monnaie, rendu obligatoire sous peine de mort (ch. 95), que Polo considère comme un formidable détournement de l'économie au profit de l'État[10] ; bateaux et commerce naval (ch. 156, 157, 177).
  • Relais de chevaux, routes et rapidité des transports (ch. 97 et 99).
  • Tyrannie : massacre de dizaines de milliers de personnes à l'enterrement de chaque grand khaân avant Kūbilaï Khān (ch. 68, confirmé par D'Ohsson et Pétis de la Croix) ; répression terribles (ch. 133 et 149) ; appareil militaro-policier omniprésent dans les villes et couvre-feu permanent à Pékin (ch. 84, 85), soldats sur chacun des 12 000 ponts de Hangzhou (151).
  • Histoire des ismaéliens assassins (ch. 40-42). En Iran aussi, pillages des Karaonas, qui attaquent même les Polo et la princesse mongole (ch. 35 et 18).

Récits de voyages médiévaux[modifier | modifier le code]

Un autre livre, le Livre des merveilles du monde, a été écrit par l'explorateur Jean de Mandeville entre 1355 et 1357.

Le livre des merveilles du monde est également un livre enluminé, datant de 1410-1412, cadeau de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, à son oncle le duc Jean de Berry, pour le nouvel an 1413. Ce manuscrit français[11] est richement illustré. De là peuvent venir de nombreuses critiques sur le contenu du texte de Marco Polo. Celui-ci, par exemple, ne confond pas la licorne des légendes européennes, avec le rhinocéros-unicorne-licorne du sud-est asiatique, mais l'illustrateur "améliore" parfois le texte. Cet ouvrage contient six textes différents, de

suivis de lettres du Grand Khan au pape Benoît XII, et de la description de l'empire moghol par l'archevêque Jean de Cor.

L'expression Livre des Merveilles vient probablement d'un ouvrage de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, grand voyageur, qui écrivit le Livre des merveilles de Dieu.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ouvrages importants avant M. Polo : Villehardouin, La conquête de Constantinople, 1213 ; Latini, Le livre du trésor, 1265. Mais la Vie de saint Louis de Joinville, 1309, est postérieure, comme les Chroniques de Froissart, 1380. La Grande Chronique de France tenue à l'abbaye de Saint-Denis n'est traduite en français qu'à partir de 1274 et restera rédigée en latin jusqu'en 1340. Quant aux « romans » courtois, c'étaient des épopées en vers et non en prose.
  2. Présence de nombreux gallicismes dans les plus anciens manuscrits italiens et latins. Le françois ou dialecte d'Île-de-France est le premier à remplacer le latin en Europe. Latini, florentin, écrivait en français.
  3. Pierre Racine, Marco Polo et ses voyages, Perrin,‎ 2012 (ISBN 9782262031329), p. 117
  4. a et b Ramusio, Navigazioni e viaggi, 1559, première édition imprimée à Venise, qui rend publique la narration du coup d'État de Chinois contre les Mongols en 1282.
  5. M. Polo « savait que l'empereur, qui envoyait ses messagers en différentes parties du monde, voyant qu'au retour ils ne savaient rien lui raconter d'autre que ce pourquoi ils étaient partis, les tenait tous pour légers et incapables. Il leur disait : "J'aimerais mieux entendre des nouvelles et les coutumes des diverses régions, que l'objet de ta mission". Car il se complaisait beaucoup à écouter les choses étranges. Aussi, pour cela, à l'aller comme au retour, Marco Polo mit toute son attention à apprendre les diverses choses, selon les régions, afin de pouvoir à son retour les dire au grand khaân » (ch. 15).
  6. U. Tucci, Venezia e l'Oriente, Firenze, 1987, p. 323-337
  7. F. Borlandi, Studi in onore dei Amintore Fanfani, Milan, 1962, p. 107-142
  8. Pierre Racine, « Marco Polo, marchand ou reporter ? », Le Moyen Age, vol. CXVII, no 2,‎ 2011, p. 315-344
  9. Entre 1281 et 1286 le Yuan sse (94/14) évalue l'impôt en sel à Hangzhou entre 218 000 et 450 000 yin, moyenne 339 521 yin valant 763 922 onces chinoises d'or (1 yin = 2 sacs = 2 x 9 onces d'argent / 8 = 2,25 onces d'or). M. Polo dit 5 600 000 saggio d'or, valant 933 333 onces vénitiennes (1 saggio = 1/6 once). En Chine l'once faisait 35 g, à Venise 25 g (12 dans la livre sottile, pour les précieux, de 301 g). Ce qui fait côté chinois une moyenne de 28,3 tonnes or, contre 23,3 tonnes or selon M. Polo. Son chiffre est 17 % inférieur à la moyenne chinoise. Même en faisant varier les paramètres de conversion, on ne sort pas de la fourchette des annales mongoles.
  10. Grâce à ce papier d'écorce « qui ne lui coûte rien… l'empereur achète tant chaque année que c'est sans fin son trésor… il a de cette façon tout le trésor de ses terres… la manière et la raison pourquoi il doit avoir et a plus de trésor que tous ceux du monde ».
  11. Au format 420x298 mm, en 297 folios, numéro 2810, de la Bibliothèque Nationale de France, à Paris

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Le grand livre des explorateurs et des explorations, édition France Loisirs
  • Alias Marco Polo (http://www.livres-s.com/)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]