Incipit

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Le mot incipit (du latin incipio, is, ere : « commencer », pron. ɛ̃.si.pit) désigne les premiers mots d'un texte, religieux ou non, chanté ou non. Selon la tradition des Hébreux reprise dans le christianisme, l'incipit donne son titre au document.

Usage religieux, musical et sonore[modifier | modifier le code]

Religion[modifier | modifier le code]

  • En hébreu, les livres de la Bible sont désignés par leur incipit. Par exemple le premier livre du Pentateuque s'appelle Bereshit (« Au-commencement »), qui est le tout premier mot de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre... »

Les bulles pontificales et les encycliques sont aussi nommées d'après leur incipit, par exemple Pacem in Terris (« Paix sur la terre », 1963) en latin, ou en d'autres langues, comme Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude », 1937), en allemand, dans laquelle le pape Pie XI condamne le nazisme.

Musique[modifier | modifier le code]

  • Dans le domaine musical, un grand nombre d'œuvres polyphoniques d'inspiration religieuse débutent par un incipit grégorien. Un exemple célèbre est le Deus in adjutorium (Deus in adjutorium meum intende : « Dieu, viens à mon aide ») qui ouvre les Vêpres à la Vierge de Claudio Monteverdi (Venise, basilique Saint-Marc, 1610). Dès cet invitatoire (entonné par une voix seule), on perçoit que l'œuvre, qui présentera des moments d'intense recueillement ou d'exubérance, ne fait pas la différence entre esprit profane et religieux (ce qui cause une réelle difficulté d'interprétation). Sans que Monteverdi ait rien changé au motif musical d'origine, on comprend immédiatement qu'il a voulu mêler, dans la phrase d'intonation, l'appel chanté sur une simple corde récitative grégorienne et une rhétorique déclamatoire inspirée de l'antique. Le chœur et l'ensemble instrumental prennent ensuite le relais, et amplifient cette dynamique.

Plus souvent, l'incipit n'a pas besoin d'être noté par les compositeurs, car l'intonation, par un chantre soliste, de cette courte formule mélodique rattache la partition à une liturgie connue à l'avance.

Actuellement, cet incipit peut ne pas être chanté, lorsque l'interprétation choisit de mettre l'accent sur l'aspect purement musical de l'œuvre, en gommant sa signification liturgique.

  • Autre incipit, profane cette fois : Lasciatemi morire (« Laissez-moi mourir »), chanté deux fois mais constituant une seule phrase musicale, par lequel débute le célèbre Lamento d'Arianna de Monteverdi (1608, 1614). Ariane chante son désespoir d'avoir été abandonnée par Thésée.
  • L'incipit « Requiem æternam » du Requiem de Mozart (1791) est intégré à la polyphonie.
  • Le début de chaque mouvement de la Symphonie nº 9 de Beethoven est formé des notes de l'arpège descendant de ré mineur (ré la fa ré) donnant son unité aux éléments thématiques de l'ensemble de l'œuvre. Descentes rythmées et scandées dans le premier mouvement, entrecoupées de silence dans le deuxième, en fanfare de croches doublées et arpèges brisés dans la ritournelle du quatrième, Beethoven fait le tour de force, dans le troisième, sur une seule octave, de mettre en relief les quatre notes dans la tonalité pourtant bien affirmée de si♭ majeur gardant cette tonique en note centrale.
L'arpège descendant de ré mineur (ré la fa ré),
incipit de chaque mouvement de la Symphonie nº 9 de Beethoven.
  • Dans la chanson, l'incipit n'est pas systématiquement utilisé comme titre ; dans le catalogage des œuvres, il sert plutôt à identifier avec précision une chanson car des œuvres multiples portent des titres identiques.

Son[modifier | modifier le code]

  • L'incipit peut aussi être un court extrait sonore, utilisé par les sociologues comme Emmanuel Ethis lors de la réalisation d'enquête sur les publics.

L'incipit dans le roman[modifier | modifier le code]

Dans le seul domaine du roman, on désigna tout d'abord par ce terme la première phrase du texte, aussi nommée « phrase-seuil ». Par élargissement du sens, il désigne aujourd'hui le plus souvent le début de l'ouvrage, de longueur variable selon les nécessités de composition ou d’étude scolaire qui le découpent. Il peut ne durer que quelques phrases, mais peut aussi concerner plusieurs pages. Dans le cas d’un article (d’encyclopédie ou de journal), d’un descriptif ou encore d’une note technique, on parle souvent de « chapeau » pour désigner l’incipit destiné à « accrocher » l’attention du lecteur.

Par opposition à l’incipit, l'explicit (dénommé parfois à tort excipit) est la fin d’un chapitre, d’un ouvrage. Là aussi la longueur varie : les derniers paragraphes, les dernières phrases…

À noter que dans le milieu universitaire français, lorsqu'il s'agit d'une utilisation dans la littérature, c'est la prononciation latine « restituée » qui est systématiquement employée : [inkipit]. Lorsqu'il s'agit d'un incipit placé au début d'une partition on prononce à la française (en faisant malgré tout entendre le « t » final) : c'est donc la prononciation gallicane du latin qui est retenue.

Rôle de l’incipit[modifier | modifier le code]

L’incipit d'un roman répond généralement à trois caractéristiques : il informe, intéresse et noue le pacte de lecture.

Il informe en mettant en place les lieux, les personnages et la temporalité du récit. Il peut même, comme chez Diderot dans Jacques le fataliste ou comme Balzac par exemple dans Le Père Goriot, apostropher le lecteur et signer un contrat explicite avec lui : « Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m'amuser. »

L'incipit intéresse par divers procédés techniques, par exemple l’utilisation de figures de style ou encore en une entrée in medias res (le récit débute dans le feu de l’action).

Il noue aussi ce qu’on pourrait appeler un « contrat de genre » en indiquant au lecteur le code qu’il doit utiliser dans le cadre de sa lecture. Différents signes annonciateurs du genre littéraire apparaissent ainsi, comme dans le conte bien sûr avec le célèbre « Il était une fois », mais aussi le roman policier. Il fait souvent l’objet d’un travail d’écriture particulier, particulièrement poétique, surprenant et rythmé, comme le prouvent les exemples qui suivent.

Incipit célèbres[modifier | modifier le code]

Dans le roman[modifier | modifier le code]

Certains incipits sont insolites (par exemple les déroutantes premières pages de Jacques le Fataliste et son maître de Denis Diderot), et désarçonnent le lecteur en jouant avec les conventions du roman ; d’autres, par leur concision, leur force ou leur humour, l'utilisation inédite des conjugaisons, ont marqué les esprits et ont su rester dans les mémoires.

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

« Je ne sais pas trop par où commencer. »

« Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. »

« Je cherchais un endroit tranquille où mourir. »

« Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. »

« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. »

« L'œil, d'abord, glisserait sur la moquette grise d'un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. »

« Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? »

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c'est où je suis né,et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d'enfance, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j'ai pas envie de raconter ça et tout. »

« Colin terminait sa toilette. Il s'était enveloppé, au sortir du bain, d'une ample serviette de tissu bouclé dont seuls ses jambes et son torse dépassaient. Il prit à l'étagère de verre, le vaporisateur et pulvérisa l'huile fluide et odorante sur ses cheveux clairs. Son peigne d'ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l'aide d'une fourchette dans de la confiture d'abricots. »

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

« J'ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. »

« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. »

« Je suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers »

« Dans un trou vivait un hobbit. »

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

« Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. »

« Appelez-moi Ismaël. Il y a quelques années de cela — peu importe combien exactement — comme j’avais la bourse vide, ou presque, et que rien d’intéressant ne me retenait à terre, l’idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin. » (traduction de Philippe Jaworski)

« C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit avoir envie de se marier. »

« J’aimais éperdument la comtesse de *** ; j’avais vingt ans, et j’étais ingénu ; elle me trompa, je me fâchai, elle me quitta. J’étais ingénu, je la regrettai ; j’avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j’avais vingt ans, que j’étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. »

« Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses. Encaissé dans mes phrases, je glisse, fantôme, dans les eaux névrosées du fleuve et je découvre, dans ma dérive, le dessous des surfaces et l'image renversées des Alpes. »

« C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure couché sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. »

« Adreas Schaltzmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait. »

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

« Je ne suis qu'un pauvre orphelin mais jusqu'à huit ans j'ai cru avoir une mère »

« Je hais les voyages et les explorateurs »

« Ça a débuté comme ça »

« Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. »

« Abandonne tout espoir, toi qui pénètres ici peut-on lire, barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank,presque au coin de la Onzième Rue et de la Première Avenue, en caractères assez grands pour être lisibles du fond du taxi qui se faufile dans la circulation au sortir de Wall Street, et à l'instant où Timothy Price remarque l'inscription un bus s'arrête et l'affiche des Misérables collée à son flanc lui bouche la vue mais cela ne semble pas contrarier Price, qui a vingt-six ans et travaille chez Pierce & Pierce, car il promet cinq dollars au chauffeur s'il monte le son de la radio qui passe Be my baby sur WYNN, et le chauffeur, un Noir, un étranger, obtempère. »

Autres[modifier | modifier le code]

« Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. »

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France… Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. »

Incipits latins profanes[modifier | modifier le code]

Incipit de l’Oratio prima in L[ucium] Catilinam (appelée : « Première catilinaire ») (littéralement : « Premier discours contre Lucius Catilina »)[1], de Cicéron :

Ou encore (incipit du chap. 2) :

On peut lire cette exclamation dans un album de la série Astérix le Gaulois (Astérix en Corse). Elle y est prononcée par un des pirates qui viennent de faire naufrage (Triple-Patte, le vieil unijambiste).

De nombreuses expressions latines (qui ne sont pas toujours des incipits) apparaissent dans d'autres albums de cette série, à chaque fois dans une intention humoristique qui les détourne de leur destination première.

Depuis sa naissance en 1905, le dictionnaire appelé Le Petit Larousse rassemble ces formules latines dans ses « pages roses ».

Références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Andrea Del Lungo, "Pour une poétique de l'incipit", Poétique, 94, avril 1993, p. 131-152
  • Amos Oz, L'histoire commence, essai, Calmann-Lévy, 1996
  • Andrea Del Lungo, L'Incipit romanesque, Le Seuil, coll. "Poétique", 2003
  • Christine Pérès (éd.), Au commencement du récit, éditions Lansman, 2005
  • Pierre Simonet, Incipit, Anthologie des premières phrases, Edition du Temps, 2009, ISBN 978-2-84274-470-0

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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