Affaire Marković

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L'affaire Markovic est une affaire criminelle sur laquelle certains milieux parisiens tentèrent de greffer un scandale visant Georges Pompidou.

Historique[modifier | modifier le code]

L'affaire criminelle[modifier | modifier le code]

Le 1er octobre 1968, le corps décomposé d'un homme, enveloppé dans une housse de matelas, est retrouvé dans un lieu de décharge à Élancourt (Yvelines). Il est rapidement identifié grâce à ses empreintes digitales connues de la police car il a été fiché en raison d'un certain nombre d'interpellations[1] : il s'agit de Stevan Markovic.

Markovic, citoyen yougoslave né à Belgrade le 18 mai 1937, a été pendant deux ans "l'homme à tout faire"[2] d’Alain Delon et Nathalie Delon[3]. Réfugié politique depuis 1958, il a été plusieurs fois emprisonné pour vols, violences et infraction à la législation sur les étrangers[4]. Peu de temps auparavant, l'acteur s'est séparé de lui en raison de diverses indélicatesses et de l'aveu d'une aventure survenue avec son épouse Nathalie. Cependant Markovic habite toujours l'ancien hôtel particulier de Delon, avenue de Messine.

Une première autopsie indique que la victime a succombé à des coups portés à la tête et à la nuque par un objet contondant. De nombreuses plaies et ecchymoses sont relevées sur le visage. La mort remonte à la nuit du 22 au 23 septembre. Les enquêteurs sont conduits à penser qu'il s'agit d'une bagarre qui a mal tourné. Un ami de la victime, Uros Milisevic, explique qu'il a vu pour la dernière fois Markovic le 22 septembre à 19 heures. Celui-ci est monté dans un taxi avenue de Messine. Un homme d'une cinquantaine d'années se trouvait déjà dans le taxi.

Le 3 octobre, deux inspecteurs se rendent à St Tropez pour interroger Alain Delon qui y tourne La Piscine. L'acteur donne des explications sur ses relations avec Markovic. Il confirme "la personnalité envahissante et le comportement devenu inacceptable" du jeune Yougoslave et explique "l'avoir rejeté de sa vie" et "ne plus vouloir avoir de rapport avec lui."

Le 5 octobre, le frère de la victime Alexander Markovic se présente au 125 rue St Honoré, siège du Service régional de police judiciaire territorialement compétent. Se disant capitaine de la marine yougoslave, il remet au commissaire Jean Samson, chargé de l'enquête, trois lettres que lui a adressées Stevan. La dernière a été postée le 25 septembre. Elle est écrite en serbo-croate et contient des "passages verbeux et terriblement confus"[4]. Elle mentionne notamment : "Quoi qu'il advienne, et pour tous les ennuis qui pourraient m'être causés, adressez-vous à Alain Delon, à sa femme et à son associé, "François Marc Antony", un Corse, vrai gangster, demeurant 42, boulevard des Gobelins[5]." Il s'agit de François Marcantoni. Celui-ci réside en fait 42 boulevard Gouvion-St Cyr. Il est âgé de 49 ans au moment des faits. C'est un ancien malfaiteur qui est passé "de la résistance au grand banditisme"[4]. Proche des milieux du show-business, c'est un personnage pittoresque, "très truand d'après-guerre". C'est un ami d'Alain Delon. Il est cousin de Jean-Charles Marchiani, membre des services français d'espionnage (SDECE).

Le 12 octobre, Alain et Nathalie Delon sont longuement interrogés par les enquêteurs. François Marcantoni est lui aussi entendu. Aucune charge n'est retenue contre eux. Marcantoni évoquera ses rapports avec Markovic devant la presse :"Pour moi, c'était un raté. Chez Delon, il ne m'a jamais été présenté, je l'ai vu comme un valet. Je ne m'occupais pas de lui, je n'ai eu aucune affaire avec lui. aucune altercation, jamais."[6]

Le 28 octobre, une nouvelle autopsie du corps de Markovic est réalisée. Elle fait apparaître que la victime a été tuée d'une balle de 9 mm tirée dans la nuque. Les enquêteurs abandonnent alors l'hypothèse d'une rixe pour s'orienter vers celle d'un règlement de comptes[7].

Les rumeurs[modifier | modifier le code]

L'hypothèse d'un chantage[modifier | modifier le code]

Dès la mi-octobre, les quotidiens commencent à évoquer avec insistance le carnet d'adresses de Markovic. Le Figaro décrit ainsi la victime : « Repris de justice, Markovic avait cependant réussi à se faire de nombreuses relations dans les milieux de la politique, du spectacle et de la chanson. C'est ainsi que l'on évoque les noms de plusieurs actrices, de chanteuses, celui de la femme d'un ancien membre du gouvernement et ceux d'un député, de deux hauts fonctionnaires et de plusieurs vedettes[8]». Le Monde parle de « la promesse d'un scandale en raison des relations que la victime avait pu nouer dans les milieux du spectacle, des rencontres qu'elle avait pu faire dans le monde de la politique comme de ses liaisons avec de " mauvais garçons "[5]». L'hypothèse d'un chantage organisé par la victime est abondamment citée. Quelques jours plus tard, Le Figaro est plus précis en citant les possibles mobiles du crime : « escroquerie, chantage, trafic d'influence ou peut-être réglement de comptes "politique"[9]».

La mise en cause de Claude et Georges Pompidou[modifier | modifier le code]

La presse évoque des rumeurs, suscitées par le mutisme des enquêteurs. Celles-ci vont bon train. Le « Tout-Paris » parle de l’affaire Markovic. Michel Jobert, ancien ministre des affaires étrangères et proche collaborateur de Georges Pompidou, évoque quelques jours après la découverte du corps de Markovic, « deux professionnels de l'information » chuchotant dans un cocktail : « Ce sont les Pompidou qui vont trinquer[10] ! » Des photos circulant sous le manteau montreraient des personnalités de la politique, des médias, du spectacle et autres en train de se livrer à des « partouzes »; sur certaines photos, on peut, toujours selon la rumeur, reconnaître Claude Pompidou, l’épouse de Georges Pompidou alors ancien premier ministre, remercié quelques mois plus tôt par le général de Gaulle. Le journal Minute daté du 17 octobre consacre une couverture et plusieurs pages à l'affaire[11]. On y lit notamment que « le ministre de l'intérieur Raymond Marcellin se fait tenir heure par heure au courant de l'enquête.» Incidemment, le journal indique qu'Alain Delon vient d'assister à la première de Phèdre, à l'Opéra, « comme Mme Pompidou en robe-bermuda rose ». Sans citer celle-ci, Le Figaro du 25 octobre explique « Stevan Markovic recrutait des jeunes femmes pour les "festivités" auxquelles participaient certaines personnalités du spectacle et de la politique. C'est au cours de ces réunions que le Yougoslave réussissait à prendre des clichés compromettants qu'il monnayait ensuite au prix fort[12]».

Le 30 octobre, après la deuxième autopsie, les journalistes évoquent une piste liée au trafic de drogue. Selon Claudie Hoss et Uros Milisevic, deux amis de la victime, Markovic aurait revendu plusieurs kilos d'amidon (selon les versions, il aurait pu également s'agir de talc ou de bicarbonate) à des trafiquants en faisant passer ce produit pour de l'héroïne. Cette hypothèse ne sera jamais jugée sérieuse par le juge Patard. Un mobile plus mystérieux est également cité, lié à la mort aux Etats-Unis du précédent secrétaire d'Alain Delon : Milos Milosevic, yougoslave lui aussi, a été retrouvé sans vie le 31 janvier 1966 au côté du corps de sa maîtresse, l'ex-femme de l'acteur Mickey Rooney. Cependant la vengeance d'une victime d'un chantage photographique de Markovic est toujours mise en avant avec insistance[7][13]. Une information passée quasiment inaperçue mentionne parallèlement que le fameux carnet d'adresses retrouvé avenue de Messine et présenté comme celui de Stevan Markovic appartient en fait à Nathalie Delon[13].

L'intervention du SDECE[modifier | modifier le code]

Le 21 octobre, Jean-Charles Marchiani, qui fait partie de la base Paris du SDECE (dite base "Bison"), rencontre l'une de ses informatrices, Madame Kamenka. Il s'agit d'une journaliste qui a travaillé pour les services français à Alger et qui, à son retour à Paris, a repris contact avec son ancien officier traitant afin d'être réembauchée. Elle entretient des liens avec une personne soupçonnée de faire partie du KGB. Du reste la DST a prévu de l'appréhender, mais le général Guibaud, patron du SDECE est intervenu pour qu'elle ne soit pas inquiétée[14].

Connue sous le nom de code "Karamel", cette source douteuse a été confiée à Marchiani en septembre 1968. Celui fait partie du service 6 de la base "Bison", chargé de traiter les "honorables correspondants". Karamel fait état de photographies compromettantes prises au cours de soirées libertines auxquelles participait Markovic et qui risquaient d'être mises en circulation. On y reconnaitrait diverses personnalités parisiennes ainsi que la femme de l'ancien Premier ministre. Les services yougoslaves, selon elle, s'y intéresseraient beaucoup[4][15].

Pour Marchiani, Karamel ne fait que rapporter les ragots qui circulent dans Paris. Il transmet une note à la direction du SDECE en commentant de manière défavorable la crédibilité de l'information. Quelques jours plus tard, il décide de prévenir Anne-Marie Dupuy, qui fut chef de cabinet de Georges Pompidou et qui gère toujours certains dossiers de l'ancien Premier ministre. Elle le reçoit avec méfiance, prend une copie de sa note mais ne juge pas opportun de rapporter les faits à Pompidou[4].

Les allégations d'Akov[modifier | modifier le code]

Fin octobre, le juge d'instruction René Patard reçoit une lettre adressée à Alain Delon par un Yougoslave détenu à la prison de Fresnes. L'auteur se nomme Boriboj Akov (Akow). Âgé de 25 ans, il est emprisonné pour vol, recel et détention d'armes. Sa lettre, datée du 10 octobre, a été interceptée par les services pénitentiaires. Elle est rédigée en français, alors que, selon Georges Pompidou, Akov n'est qu'un "petit voyou illettré", indicateur de police par surcroît[16]. Akov s'exprime comme un ami de la famille Delon, indique avoir appris le décès de Markovic et déclare "compatir à l'émotion" que doit ressentir Alain Delon[4]. Le 30 octobre, l'inspecteur Georges Manceau se rend à Fresnes pour interroger Akov. Celui-ci livre, sur le comportement de Markovic, un témoignage qui correspond aux rumeurs qui agitent le Tout-Paris. Markovic photographierait ses conquêtes féminines dans des poses lascives, afin de les faire chanter. Les deux Yougoslaves auraient participé à des "parties fines" en compagnie de femmes de la haute bourgeoisie. Akov va plus loin : il aurait accompagné Markovic à une "partouze" organisée dans une villa de Montfort-L'Amaury, à laquelle participait également "la femme du premier ministre."[4]

Ces allégations sont tellement énormes que le policier invite Akov à la prudence et lui demande de fournir des preuves de ce qu'il avance. Akov se ravise alors et se contente de déclarations anodines sur procès-verbal. Manceau rend compte de l'entretien au commissaire Samson puis prend quelques jours de congé. À son retour, il constate que son bureau a été forcé et que les notes qu'il a prises - hors procès-verbal - au cours de l'entretien ont disparu. Le commissaire Samson lui explique que c'est lui qui les a subtilisées afin de les transmettre en urgence au ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin[17]. Celui-ci a donc été informé dès le 30 octobre des "révélations" d'Akov. Il s'en entretient par téléphone avec René Capitant, ministre de la Justice, lequel déteste Pompidou. Selon Marcellin, Capitant s'esclaffe en apprenant la mise en cause de Madame Pompidou[16]. Le premier ministre Maurice Couve de Murville est informé et le secrétaire général de la présidence Bernard Tricot se déplace en hélicoptère le 1er novembre à Colombey pour mettre le général de Gaulle au courant. Selon Alain de Boissieu, gendre du général, celui-ci accueille la nouvelle plutôt fraîchement, regrettant qu'on le dérange pour "des ragots"[18]. Au lendemain de la Toussaint, de Gaulle réunit Marcellin, Couve et Capitant à l'Elysée pour évoquer l'affaire. Il prend la décision de laisser au seul Premier ministre Maurice Couve de Murville le soin d'informer Pompidou. Il est également décidé de laisser la justice suivre son cours.

Les atermoiements de Couve de Murville[modifier | modifier le code]

Le Premier ministre n'a pas le courage de mettre au courant son prédécesseur des prétendues révélations d'Akov[19] et de l'enquête en cours. Le lundi 4 novembre, Bernard Tricot informe Jacques Foccart de la situation et lui fait part de son embarras devant l'inertie de Couve de Murville[20]. Celui-ci, en accord avec Capitant et de Gaulle, a finalement décidé de charger Pierre Somveille, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, d'informer Pompidou[19]. Somveille, très embarrassé, remettra le rendez-vous à deux reprises.

Georges Pompidou a bien évidemment entendu parler de l'affaire par la presse. « Je connaissais un peu Delon, mais pas assez pour me passionner pour son sort, loin de là. J'avais bien noté l'allusion à la femme d'un ancien ministre. Je m'étais même posé la question, essayant de savoir à qui cela pouvait s'appliquer, évoquant un ou deux noms... Comme je n'ai aucun goût pour les ragots et, pour principe, de me mêler que de ce qui me regarde, j'oubliai toutes ces histoires dont personne ne me parlait d'ailleurs, pour m'occuper de mes propres affaires[16]. »

Le même jour, il interpelle goguenard Jean-Luc Javal, un de ses anciens collaborateurs présent dans ses bureaux, boulevard de Latour-Maubourg : « Dites-moi, Javal, vous qui êtes toujours au courant de tout, qui est cet homme politique important, dont parle la presse et qui serait mêlé à l'affaire Markovitch ?[10] » Javal a été mandaté par Pierre Juillet pour faire part à Georges Pompidou des rumeurs qui courent au sujet de son épouse[21]. «Il faut que vous sachiez quelque chose que personne n'ose vous dire, » répond-il, « la femme d'un ancien ministre dont tout le monde parle à propos de l'affaire Markovitch, c'est votre femme et ce que je puis vous assurer, c'est que dans les dîners en ville, dans les salles de rédaction, il n'est question que de cela[16] ».

La réaction de Pompidou[modifier | modifier le code]

Georges Pompidou est profondément affecté par l'annonce de l'implication de son épouse dans le dossier Markovic. Il en veut beaucoup à tous ceux qui ne l'ont pas informé de la situation. Il écrira dans ses mémoires : « J'étais indigné. Ainsi Couve n'avait même pas eu le courage de me prévenir ! Ainsi ces hommes, dont plusieurs connaissaient bien mon ménage, avaient plus ou moins cru à la véracité des faits puisqu'ils jugeaient que l'enquête pouvait se poursuivre dans cette voie ! Ainsi le Général lui-même, qui connaissait ma femme depuis si longtemps, n'avait pas tout balayé d'un revers de main[16] ! » Le 6 novembre, il fait de vifs reproches aux "barons" du gaullisme avec qui il déjeune : Jacques Chaban-Delmas, Roger Frey, Olivier Guichard, Henry Rey et Jacques Foccart. « C'est une affaire que je ne laisserai pas passer comme cela. (...) Notre honneur est en jeu, c'est ce que nous avons de plus sacré. Je tiens à dire que si c'est nécessaire, c'est mois qui vengerai l'honneur de ma femme[20]». Il reçoit le lendemain Pierre Somveille, qui, très mal à l'aise, lui fait part du témoignage d'Akov[22].

Pompidou organise sa riposte. À sa demande il est reçu le 8 novembre par le Général de Gaulle et exprime son indignation. De Gaulle explique qu'il n'a jamais cru à ces rumeurs et qu'il a demandé à le faire prévenir. Après l'entretien, Pompidou résume à Jacques Foccart la réaction de de Gaulle : « Le général semblait peiné de tout cela, conscient que son Premier ministre et d'une façon générale un peu tout le monde, n'avaient pas fait tout ce qu'il fallait vis-à-vis de moi[20]. » Avec le concours actif de son entourage (Michel Jobert, Edouard Balladur, Marie-France Garaud, Anne-Marie Dupuy et Simonne Servais) Pompidou s'attaque à tous les aspects du dossier : police, justice, politique et presse. Méthodiquement, il rencontre un grand nombre de journalistes à qui il explique les détails et les invraisemblances du dossier. Il les laisse libres de leur appréciation en précisant qu'ils ne pourront pas prétendre avoir mal été informés par lui[22]. Il prend contact avec Raymond Marcellin qui lui jure qu'il ne croit "pas un mot de ces infamies" et prend l'engagement de l'aider "au maximum"[16]. Michel Jobert suit les développements politiques de l'affaire et Marie-France Garaud, grâce à ses contacts dans la magistrature, recueille tous les éléments relatifs à la procédure judiciaire.

Les suites de l'enquête[modifier | modifier le code]

Le 5 novembre, le juge Patard entend Akov à Fresnes. Celui-ci maintient avoir participé pendant l'été 1966 à une soirée dans une villa de Montfort-l'Amaury. Il déclare cependant n'y avoir rien vu d'anormal et nie avoir évoqué "la femme du Premier ministre." Ce procès-verbal d'audition, qui réduit à néant les précédentes déclarations d'Akov, n'aura aucune publicité médiatique. La villa de Montfort-l'Amaury où aurait eu lieu la soirée est identifiée comme étant celle de l'industriel Ambroise Roux. Celui-ci démontre que la description des lieux faite par Akov n'a aucun rapport avec la réalité et indique ne pas connaître Madame Pompidou[4].

La police procède à de multiples auditions parmi les milieux yougoslaves de Paris. Les enquêteurs ont identifié et entendu le chauffeur de taxi qui a embarqué Markovic avenue de Messine le 22 septembre. Celui-ci a indiqué avoir déposé ses deux passagers vers 19 heures 30, à l'angle de l'avenue de la Grande-Armée et de la rue de Presbourg[23]. Il aurait identifié sur photo son deuxième passager qui aurait pu être François Marcantoni[24], cependant cette information mérite d'être confirmée.

Alexander Markovic, frère de la victime, se constitue partie civile. L'avocat Roland Dumas s'est rendu à Belgrade pour se faire désigner comme avocat de la famille[17].

La démonstration de Pompidou[modifier | modifier le code]

Début décembre, Georges Pompidou rencontre à nouveau le Général de Gaulle pour lui faire part des informations en sa possession. Bernard Tricot a été convoqué, à la demande de Pompidou qui n'a pas apprécié le comportement de celui-ci depuis le début de l'affaire.

L'ancien Premier ministre démonte "le mécanisme de l'opération policière et judiciaire"[16]. Il met en évidence les invraisemblances et les contradictions des déclarations d'Akov. Il explique que celui-ci a rencontré, peu avant l'envoi de sa lettre à Alain Delon, le policier dont il est l'indicateur. Il indique que le commissaire Samson a mentionné l'existence de cette lettre bien avant qu'elle ne soit reçue par le juge Patard. Il évoque "l'orientation singulière des interrogatoires, menés comme s'il n'y avait pas à rechercher un assassin mais la preuve du dévergondage des Pompidou[16]". Il fait part également du curieux comportement de Jacques Aubert, secrétaire général pour la Police au ministère de l'Intérieur. Celui-ci a selon lui colporté des ragots auprès des journalistes. De Gaulle, apparemment impressionné, demande à Tricot de convoquer René Capitant. Celui-ci sera fermement prié de réorienter l'enquête vers la recherche des assassins de Markovic. En quittant Pompidou, de Gaulle lui conseille de "traiter ces racontars par le mépris"[16].

L'intervention de Jean-Marcel Jeanneney[modifier | modifier le code]

Le 6 décembre, Jean-Marcel Jeanneney est nommé ministre de la Justice par intérim à la suite de l'hospitalisation de René Capitant, victime d'un infarctus. Il prend connaissance du dossier Markovic et le communique à Pompidou. Celui-ci y découvre de nombreuses notes anonymes concernant son propre couple, ses relations, les lieux qu'il fréquente, des enquêtes de voisinage. Il y trouve également la confirmation des informations qu'il a reçues de Pierre Arpaillange, directeur de cabinet de René Capitant, par l'intermédiaire de Marie-France Garaud : Akov a envoyé sa lettre à Delon immédiatement après avoir reçu la visite du policier dont il est l'indicateur, et celle de son avocat Maître Jean Hug, présumé proche de l'avocat gaulliste Pierre Lemarchand. Selon ce dernier, Maître Hug est surtout l'ami de Marcel Ceccaldi. Cet avocat proche de l'extrême-droite, qui est par ailleurs le défenseur de Marcantoni aurait utilisé son collègue pour nuire à Pompidou[17]. Le dossier transmis par Jeanneney permet à Pompidou de voir clair dans le montage mis en place contre lui[20]. Cependant les rumeurs continuent de courir et des photographies grossièrement truquées, mettant prétendûment en scène Claude Pompidou circulent dans Paris.

Le 3 janvier, Georges Pompidou adresse ses voeux au Général de Gaulle. Il lui fait part de son amertume face à la campagne de dénigrement dont il fait l'objet et répète : "Comment fut-il possible que des hommes qui ont été ministres à mes côtés, qui connaissaient mon ménage depuis des années et des années, aient pu réagir aussi faiblement, aussi honteusement, j'ose le dire, en présence des calomnies scandaleuses, invraisemblables, exprimées dans les conditions les plus anormales par des indicateurs de police de bas étage et évidemment inspirés ? (...) " De Gaulle répond : "(...) Mais je voudrais beaucoup que vous ne vous laissiez pas impressionner par les ragots, même s'ils sont grotesques et infâmes, que l'on a dirigés contre vous. (...)"

Les déclarations d'Alexander Markovic et l'arrestation de Marcantoni[modifier | modifier le code]

Le 9 janvier, le frère de la victime assisté de son avocat Me Roland Dumas est entendu par le juge Patard. Il lui explique qu'en 1967, accompagné de Stevan, il avait participé à un dîner chez les Delon, en compagnie des Pompidou. Un septième convive, qui aurait pu être François Marcantoni, était également présent. Le dîner se serait tenu dans la cuisine des Delon. En dépit du caractère manifestement fantaisiste de cette déposition, le nom des Pompidou figure désormais dans la procédure judiciaire.

Georges Pompidou expliquera aux journalistes qu'il n'a rencontré Alain Delon qu'à deux reprises, toujours en présence de dizaines d'autres personnes : chez Pierre Lazareff à Louveciennes et lors de la réception donnée à l'occasion de la sortie du film Paris brûle-t-il ?[25]

Le 16 janvier, le juge Patard lance un mandat d'arrêt contre Marcantoni. Celui-ci est arrêté à Cannes, transféré par avion militaire à Villacoublay puis, sous bonne escorte, est conduit à Versailles où il est inculpé de complicité d'assassinat par le juge puis écroué. Le 22 janvier, Patard convoque Alain Delon qui sera entendu le lendemain, placé en garde à vue et longuement interrogé, ainsi que plusieurs membres de son entourage. Il sera libéré le 25 janvier après 35 heures de garde à vue. Dans les semaines qui suivent, Marcantoni sera confronté sans résultat probant à divers témoins et à des relations de Markovic.

Pompidou est persuadé qu'il s'agit d'un complot destiné à briser ses ambitions politiques, mené par Louis Vallon, un de ses ennemis les plus tenaces, et René Capitant, un de ses ennemis les plus anciens, qu'il avait connu au cabinet du général de Gaulle en 1944-1945. Il est également convaincu de l'implication de certains services du SDECE. La presse de l'époque partage cette analyse. Pierre Viansson-Ponté écrit dans Le Monde : « L'ennemi est là, tout près, tapi dans l'ombre… », laissant ainsi entendre que les comploteurs ont le soutien implicite de cercles proches du pouvoir.

Suite à cette affaire, Pompidou se considère délié de tout devoir envers de Gaulle. Le soutien de l'opinion, qui voyait en Pompidou le successeur du Général, l'absence de faits probants, ainsi que la démission de de Gaulle suite au référendum du 27 avril 1969, firent avorter la conjuration.

La police effectue un travail de fourmi, notamment sur la housse de matelas où a été retrouvé Markovic. En partant de plus de 800 acquéreurs de matelas Treca, ils parviennent à sept noms, sept suspects, dont François Marcantoni, ami d'Alain Delon. Celui-ci, seul suspect arrêté, passera onze mois derrière les barreaux, mais en 1976, son avocat Jacques Isorni, malgré un sérieux faisceau de présomptions, obtient un non-lieu.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Devenu président de la République, Georges Pompidou nommera Alexandre de Marenches à la tête du SDECE afin de le réformer profondément. Assisté de Michel Roussin, son directeur de cabinet, Alexandre de Marenches en expulsera les « barbouzes » et quelques éléments turbulents, comme Jean-Charles Marchiani.

Références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Claude Clément, La vérité sur l'affaire Markovitch, Paris, éditions Fernand Lanore,‎ 1976, 252 p.
  2. L'ordonnance de renvoi du juge Ferré en date du 29.08.1975 évoque un "familier dont les occupations allaient de la conduite occasionnelle d'une voiture à celle de doublure dans certains films" (citée par Jean-Pax Méfret, La sale affaire Markovic, Paris, Pygmalion, 2007); Alain Delon parle de sa "doublure-lumière".
  3. Cf. par ex. Jean-Baptiste de Montvalon, « Depuis 1969, à chaque élection présidentielle son "coup fourré" », Le Monde, no 29 avril,‎ 2006 (lire en ligne)
  4. a, b, c, d, e, f, g et h Jean-Pax Méfret, La sale affaire Markovic, Paris, Pygmalion,‎ 2007, 233 p. (ISBN 978-2-7564-0442-4)
  5. a et b « Une lettre révèle que la victime se savait menacée », Le Monde,‎ 17 octobre 1968 (lire en ligne)
  6. « Je ne connais personne dans cette affaire déclare M. Marcantoni », Le Monde,‎ 5 novembre 1968 (lire en ligne)
  7. a et b article non signé, « La nouvelle autopsie révèle que le jeune Yougoslave a été assassiné d'une balle de pistolet de fort calibre », Le Monde,‎ 30 octobre 1968
  8. Jean-Louis Meteye, « Un ami intime de Markovic recherché par les enquêteurs », Le Figaro, no 7504,‎ 14 octobre 1968
  9. Jean-Louis Meteye, « Treize suspects, mais les mobiles du meurtre ne sont pas élucidés », Le Figaro, no 7509,‎ 21 octobre 1968
  10. a et b Michel Jobert, Mémoires d'avenir, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle,‎ 1974, 310 p. (ISBN 2-246-00149-8)
  11. article non signé, « Révélations sur le scandale du gorille d'Alain Delon », Minute, no 340,‎ 17-23 octobre 1968
  12. article non signé, « Je vous garantis que Stevan sera vengé, déclare le frère de la victime à un journal italien », Le Figaro, no 7513,‎ 25 octobre 1968
  13. a et b Jean-Louis Meteye, « Le meurtre de Stevan Markovic, un roman policier dont les rebondissements ne dissipent hélas aucun mystère », Le Figaro, no 7517,‎ 30 octobre 1968
  14. Jean Rochet, 5 ans à la tête de la DST 1967-1972 - La mission impossile, Paris, Plon,‎ 1985, 341 p. (ISBN 2-259-01271-X)
  15. Michel Legris et Kosta Kristitch, « Une ténébreuse affaire », Le Monde,‎ 11 mars 1972
  16. a, b, c, d, e, f, g, h et i Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Paris, Flammarion,‎ 1982, 298 p.
  17. a, b et c Pierre Lemarchand, "Barbouze" du Général, Paris, Le Cherche midi,‎ 2005, 226 p. (ISBN 2-74910-413-0)
  18. Alain Frerejean, C'était Georges Pompidou, Paris, Fayard,‎ 2011
  19. a et b Georges Suffert, « interview de Maurice Couve de Murville du 28 juillet 1972 », Le Point,‎ 26 septembre 1975
  20. a, b, c et d Jacques Foccart, Le Général en mai - Journal de l'Elysée II, Paris, Fayard / Jeune Afrique,‎ 1998, 791 p. (ISBN 2-213-60057-0)
  21. Jacques Chirac, Chaque pas doit être un but, Paris, NiL Éditions,‎ 2009, 503 p. (ISBN 978-2-84111-393-4)
  22. a et b Eric Roussel, Georges Pompidou, Paris, Perrin,‎ 2004, 686 p. (ISBN 2-262-02168-6)
  23. « L'information reprend mercredi », Le Monde,‎ 10 septembre 1969 (lire en ligne)
  24. « Les enquêteurs vont procéder à de nouvelles auditions », Le Monde,‎ 20 novembre 1968 (lire en ligne)
  25. Pierre Viansson-Ponté, « Georges Pompidou et l' "affaire" », Le Monde,‎ 30 septembre 1975

Bibliographie[modifier | modifier le code]