Bouddhisme au Laos

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Le bouddhisme Theravāda est la plus grande religion du Laos, pratiquée par 66% de la population[1]. Le bouddhisme laotien reprend les croyances animistes et celle des esprits ancestraux, en particulier dans les zones rurales.[2]

Cependant, le bouddhisme n'exerce pas de monopole au Laos. Des groupes non-bouddhistes pratiquent l'"animisme", terme général. Leurs croyances et pratiques chevauchent le bouddhisme et incluent des éléments bouddhistes. Les études cherchant à établir un pourcentage de bouddhistes au Laos n'obtiennent pas les mêmes résultats. D'après le CIA World Factbook, 65% de la population totale s'identifie comme bouddhiste[3]. Bien que ce nombre global soit vraisemblablement exact, il varie selon la province. Les provinces à minorité ethnique comme Sekong comptent environ 20% de bouddhistes en 2005, tandis que les provinces majoritairement peuplées par l'ethnie Lao, comme Champassak, atteignent 92% la même année[4]. Il existe également des bouddhistes Mahayana chinois ou vietnamiens, principalement dans les centres urbains.

Histoire[modifier | modifier le code]

Apparition du bouddhisme au Laos et histoire primitive[modifier | modifier le code]

On situe l'apparition du bouddhisme theravada au Laos au 7e ou au 8e siècle de notre ère. Il s'est sûrement diffusé par le royaume de Dvaravati[2]. Pendant le 7ème siècle, le bouddhisme tantrique est introduit au Laos depuis le royaume de Nan-chao, royaume dominé par l'ethnie Tai et dont le centre se trouve dans le Yunnan moderne, en Chine. Le royaume Nan-chao fait probablement du bouddhisme une religion d’État, introduisant un lien politique entre souverain et bouddhisme dans l'Asie du Sud-Est. Peu d'informations sur la transmission du bouddhisme sur l'actuel Laos sont connues. Néanmoins, les recherches récentes suggèrent que le bouddhisme fut introduit en plusieurs temps. Selon le chercheur Michel Lorrillard, « les conditions de cette pénétration restent très imprécises, du fait de la longue durée de ce processus».[5] La recherche sur l'histoire primitive du bouddhisme au Laos progresse, malgré sa lenteur.[6]

Au cours des 11e et 12e siècles, les dirigeants prennent le contrôle de Muang Sua, région historique du royaume de Luang Prabang, dans le nord du Laos. Pendant cette période, le bouddhisme Mahayana remplace le bouddhisme Theravada comme religion dominante des classes dirigeantes.[2] D'après des sources épigraphiques, les premiers signes clairs de bouddhisme chez les souverains laotiens datent du milieu du XVe siècle. Les rois sont alors désignés comme cakkavatti (en pali, `` retourneur de la roue du dhamma bouddhiste '' ).[7]

L'Histoire de l'État du Laos commence en 1353 de notre ère avec le couronnement de Fa Ngum à Luang Prabang[8]. Selon des historiens locaux, Fa Ngum règne avec l'aide de son professeur khmer theravada, moine nommé Phrhama Pasaman, devenu conseiller et prêtre en chef. Il introduit le culte de Boudda sous le nom de Phra Bang, homonyme de la ville de Luang Prabang et symbole du royaume du Laos. Cependant, Michel Lorrillard affirme le «caractère complètement artificiel de ce récit» et critique la valeur historique de l'histoire de Fa Ngum.[9] D'après lui, le bouddhisme au Laos provient de la ville de Chiang Mai. Les alliances ultérieures avec la Birmanie et la Thaïlande contribuent à consolider la primauté du bouddhisme Theravada dans le royaume laotien. Comme l'attestent les inscriptions, le roi Photisarath (1501-1547) tente de supprimer le culte des esprits afin d'imposer davantage le bouddhisme à la population. Cependant, les éléments «animistes» résistent aux tentatives de purifications et demeurent, encore de nos jours, un élément du bouddhisme au Laos.[10] Les cultes et rituels spirituels locaux associés aux idées indigènes de «substance de l'âme» ( khwan ) s'intègrent au bouddhisme. Ces deux éléments ne sont pas perçus comme contradictoire par les bouddhistes. Le royaume du Laos subissant une géographie isolante et l'absence d'un pouvoir centré fort, il est unifié par le bouddhisme[11]. L'importance des lois régissant l'ordre monastiques, dans le Laos pré-moderne comme colonial, l'attestent[12].

Bouddhisme au Laos et éducation monastique sous le colonialisme français[modifier | modifier le code]

Dès 1893, le régime colonial français parraine le bouddhisme et ses établissements d'enseignement. Ce soutien se caractérise par la mise en place de nouveaux programmes, la rénovation de plusieurs monastères[13] et l'adaptation du système éducatif des moines aux demandes coloniales.[14],[15] Pendant les années 1920, l'administration du bouddhisme au Laos est réorganisée par le prince Phetsarath et le régime colonial français.[2] Les Français veulent alors limiter la domination de l'éducation monastique thaïlandaise, afin de gagner un meilleur contrôle colonial par le bouddhisme khmer et laotien. Ils créent donc des instituts pour la formation des moines bouddhistes, sous les auspices de l' École française d'Extrême-Orient (EFEO). Le 24 novembre 1914, l' Ecole de Pali est fondée par décret royal à Phnom Penh et rebaptisée Ecole Supérieure de Pali en 1922. Durant cette même année, deux moines cambodgiens sont envoyés à l'EFEO Hanoi, afin d'améliorer l'enseignement du bouddhisme, du pali et du sanskrit.

Les moines laotiens se rendent d'abord à Phnom Penh pour étudier à l'Institut bouddhiste. En 1931, des branches laotiennes ouvrent, ce qui reflète la position périphérique du Laos dans le projet colonial. Les Français introduisent de nouveaux programmes fondés sur l'étude de textes sélectionnés et appropriés, décernent aux moines des certificats et des livres bouddhistes imprimés.[16] Gregory Kourilsky et Soren Ivarsson explorent cette restructuration de l'éducation bouddhiste sous le colonialisme français.[17],[18] Selon eux, les intentions des colonisateurs sont les mêmes au Laos et au Cambodge. Afin de construire un bouddhisme national dans le contexte de l'Indochine, l'influence siamoise doit être réduite. Au lieu de Bangkok, les branches khmère et laotienne de l'Institut bouddhiste deviennent des instituts d'enseignement supérieur pour moines. Ce parrainage et ce contrôle du bouddhisme sont mis en place pour éviter que le bouddhisme ne provoque de résistance anticoloniale : pendant la première phase du colonialisme français, les mouvements millénaires bouddhistes causent des troubles majeurs pour le régime français,[19],[20],[21] et certaines parties des Khmers. Le bouddhisme s'oppose aussi à l'influence française. Dans le domaine de l'éducation monastique, l'effet de ces réformes est quelque peu neutralisée par les luttes politiques croissantes des années 1950, et finalement la révolution socialiste en 1975. Cependant, pendant les premières années d'indépendance jusqu'en 1975, des signes de sécularisation apparaissent également dans le domaine de l'éducation monastique : alors qu'un système scolaire public se répand, l'éducation monastique devient un sous-domaine de plus en plus spécialisé.[22],[23]

Luttes politiques et avènement de la révolution: le bouddhisme et le Pathet Lao[modifier | modifier le code]

Bhaddanta Lokaratthi, titre officiel Samdach Phrabuddhajinros Sakalamahāsangha Pāmokkha, le Sangharājā du Laos lit un discours à l'ouverture de la session Laos-Cambodge du Conseil bouddhiste ( Chaṭṭa Sangāyanā ), le 28 avril 1955.

Le traitement de la religion au Laos diffère de celui des autres pays communistes. Au lieu de réprimer ou d'interdire la religion, les communistes du Laos utilisent la communauté bouddhiste comme moyen d'atteindre des objectifs politiques pendant la guerre froide. A partir des années 1950, le bouddhisme et les institutions monastiques deviennent objet de surveillance clandestine, par le gouvernement royal comme par les hommes politiques de gauche. Les partisans de la social-démocratie comme Boun Souvannavong obtiennent le soutien de moines de Vientiane[24] mais se marginalisent progressivement avec l'augmentation des polarisations politiques.[25] Officiellement, la théorie marxiste rejette la religion parce qu'elle est considérée comme un outil utilisé par les classes dirigeantes pour induire en erreur les classes opprimées et les maintenir asservies. Même si le Pathet Lao estime que marxisme et bouddhisme sont antithétiques, il réconcilie des aspects du bouddhisme avec le marxisme.[26],[27] Le Pathet Lao analyse qu'ils sont en conflit sur les points suivants : le marxisme rejette toute religion. En outre, le conflit entre matérialisme marxisme et spiritualisme bouddhiste, la divergence d'opinion sur le monde matériel (vain selon le bouddhisme, mais fondement de l'utopie marxiste), sur le conflit (alors que le bouddhisme est en quête d'harmonie, le marxisme se fonde sur la lutte des classes) sont sources de contradiction. Enfin, la différence de conception de la violence (condamnée par le bouddhisme, à utiliser si nécessaire pour le marxisme) est facteur d'opposition[26],[28].

Le Pathet Lao réinterprète le bouddhisme, affirmant que l'enseignement de Bouddha Gautama ne contredit pas les buts révolutionnaires[29], se fondant sur la biographie de Bouddha. Le Pathet Lao considère son rejet du statut royal et son choix de devenir mendiant comme révolutionnaires car il rejetait les pièges de la richesse et le privilège de l'élite dirigeante. Les bouddhistes n'obtiennent pas de statut selon la caste et la richesse, la seule condition étant d'accepter le Dhamma. De plus, Bouddha envisagea une société sans classes en raison de son rejet de la distinction de classe. Le Pathet Lao souligne aussi que le bouddhisme envisage la justice sociale car le Bouddha Gautama s'intéressait au bien-être matériel du peuple et voulait soulager le sort des pauvres.[30] La pauvreté était considérée comme racine du mal et cause de crime. Un niveau minimal de bien-être matériel était nécessaire pour pratiquer le dhamma. La redistribution des richesses prévue par le Pathet Lao ressemble aux points évoqués ci-dessus. Le Pathet Lao signale que bouddhisme et marxisme ont pour fin le bonheur du peuple et visent tous deux à l'aider à chasser la souffrance. La seule différence réside dans la méthode pour atteindre le bonheur.[31],[26],[30] Bouddhisme et marxisme rejettent le système capitaliste.[32]

Selon le Pathet Lao, cette différence est due à la société dans laquelle ils s'étaient développés : préindustrielle pour le bouddhisme, industrielle pour le marxisme. Purgé des pratiques superstitieuses accumulées avec le temps, le bouddhisme peut être un objet révolutionnaire.[26]

Politisation des bouddhistes

Le choix du Pathet Lao de coopter le bouddhisme dans sa lutte révolutionnaire est historiquement fondé. Traditionnellement, la monarchie et le bouddhisme sont en bons termes.[33] Le droit du roi de régner se fonde sur sa soumission au Dhamma. Il règne par le pouvoir des trois joyaux du bouddhisme : Bouddha, le Dhamma et le Sangha. En échange du soutien de le Sangha et de la légitimation de son règne, le roi devait soutenir le Sangha et promouvoir le Dhamma dans le royaume. C'était une relation d'avantages mutuels[34],[35] Le roi a pour rôle de diriger les affaires séculières du pays alors que le Sangha s'éloigne des affaires mondaines.[36]

La domination coloniale française entraîne la marginalisation de la Sangha. C'est pendant l'occupation japonaise de l'Indochine française qu'un mouvement nationaliste laotien naissant s'intéresse à la culture traditionnelle du Laos. Le mouvement nationaliste se concentre sur le rôle du bouddhisme dans la société laotienne et sur le Sangha en tant que dépositaire des valeurs traditionnelles laotiennes.[37] Plusieurs jeunes moines s'impliquent dans cette résurgence du nationalisme, qui implique un changement de rôle du bouddhisme, désormais entré dans le domaine séculier[23]. Avec l'exil du gouvernement Lao Issara en Thaïlande après la reprise du contrôle français en 1946, le bouddhisme joue un rôle dans la propagation du sentiment nationaliste au Laos. Il fournit aussi un soutien financier en utilisant les festivals bouddhistes comme levées de fonds.[38] En 1950, le mouvement Lao Issara se scinde en deux factions. La faction modérée soutient l'indépendance au sein de l' Union française tandis que la faction radicale encourage la lutte armée du Việt Minh. Certains moines rejoignent le Pathet Lao, d'autres utilisent les enseignements bouddhistes pour renforcer la lutte de libération.[38] La grande influence exercée par le bouddhisme sur la population rend ces luttes efficaces.[39],[40] En conséquence, le gouvernement de Vientiane et le Pathet Lao se servent du bouddhisme à des fins politiques.[38],[41]

Dans le premier gouvernement de coalition de 1957, le Pathet Lao est doté d'un portefeuille religieux. Le ministre des Affaires religieuses, Phoumi Vongvichit, est communiste. La raison tactique de ce portefeuille[42] est que le ministère des Affaires religieuses supervise directement le Sangha, fonction héritée de son prédécesseur colonial. Les informations et les instructions peuvent donc être transmises par les rangs de le Sangha sans recours à l'administration civile. Ainsi, les communistes contrôlent désormais un réseau de communication qui s'étend de Vientiane vers les villages les plus inaccessibles.[43] Les fonds du ministère fianancent les réunions monastiques où des idées pro-communistes peuvent être promulguées. Même si le gouvernement de coalition s'est effondré en quelques mois, de nombreux moines gagnent le Pathet Lao.[38] La propagande communiste s'incorpore dans les sermons du bouddhisme : les forces de droite s'assimilent au mal et les communistes, au bien.[42]

Tentative de cooptation du Sangha par la droite

Le succès du Pathet Lao dans l'utilisation du Sangha pour leurs objectifs politiques conduit le gouvernement de Vientiane et ses partisans américains à contrôler le bouddhisme. Le 25 mai 1959, le gouvernement de droite de Phoui Sananikone, tente de contrôler le bouddhisme en adoptant une législation sous la forme de l'ordonnance royale numéro 160[44],[45], qui définit le contrôle gouvernemental des affaires intérieures du Sangha. Les représentants du gouvernement poeuvent opposer leur veto aux élections des abbés et des anciens. Les candidats à des postes plus élevés dans le Sangha nécessitent l'accord du Cabinet. La correspondance entre les différentes divisions administratives de le Sangha doit passer par l'administration civile, tentative de transformer le Sangha en une branche de l’exécutif. Elle entraîne des tensions entre le Sangha et le gouvernement et cause des troubles dans le Sangha.[44],[46] Ces tensions sont exploitées par le Pathet Lao. Les Américains forment certains moines, qui prêchent contre les communistes. Des moines de langue lao de Thaïlande sont envoyés au Laos pour se joindre à la bataille idéologique contre les communistes.[44],[46] Ces moines sont issus de la secte Thammanyut-nikay, fondée en Thaïlande et minoritaire au Laos, par opposition à la secte majoritaire Maha-nikay.Ces actions sont sources de tensions entre gouvernement et sangha[46], exploitées par le Pathet Lao.[44] Deux mouvements clandestins, soutenus par le Pathet Lao, sont fondés pour lutter contre l'influence américaine et gouvernementale dans les affaires de le Sangha : le «Mouvement des jeunes moines contre les moines thammanyout» et le «Mouvement des novices pour réclamer leurs droits».[47]

De plus, de nombreux membres du Sangha sont prédisposés à la propagande anti-gouvernementale des communistes en raison de la «structure de classe inverse» du Sangha :[47],[46] sous l'administration française, l'élite laotienne est éduquée dans des écoles laïques et les pauvres, dans des monastères. Des emplois au gouvernement sont offerts à l'élite formée en français; ceux qui sont éduqués dans les monastères se voient refuser un emploi au gouvernement car l'éducation religieuse ne convient pas à ces postes. Ainsi, les étudiants restés moines nourrissaient des rancunes contre le gouvernement.[47],[46] Le fait que de nombreux membres du Sangha, en particulier ceux des zones rurales, reçoivent une éducation rudimentaire et sont peu disciplinés renforce cette rancune. Connaissant peu le Dhamma, ils sont sensibles au discours qui mêle marxisme et bouddhisme.[48],[42],[49]

Le Sangha, organe de propagande

Pendant la guerre civile laotienne, le Pathet Lao fait participer des membres du Sangha dans leur campagne de propagande.[50],[39] Par exemple, un document de Pathet Lao saisi daté du 14 janvier 1968 rapporte comment le Pathet Lao envoie trente-trois moines «pour prêcher l'éthique révolutionnaire... Pour protéger le bouddhisme, pour raviver la vraie moralité, pour expliquer les tâches révolutionnaires au peuple et de résister à la guerre psychologique des impérialistes américains et de leurs laquais réactionnaires».[50] Selon le Pathet Lao, les membres du Sangha peuvent se transformer en révolutionnaires[43],parce qu'un moine renonce aux possessions matérielles, n'est pas motivé par des intérêts personnels égoïstes et cherche l'amélioration de l'humanité. Ainsi, un moine ne peut permettre l'oppression des gens ordinaires, à moins de trahir le bouddhisme. Le Pathet Lao accepte officiellement le bouddhisme dans les zones sous leur contrôle.[41],[51]

Avec la proclamation de la République démocratique populaire lao le 2 décembre 1975, le Pathet Lao doit établir sa légitimité pour gouverner, en particulier dans les zones autrefois contrôlées par la droite. Il promeut un programme politique en dix-huit points avec le slogan «Laos: pacifique, indépendant, neutre, démocratique, uni et prospère».[52] Le ton démocratique libéral du document a séduit la majorité de la population. Celui-ci comprend l'unité et l'égalité de tous les ressortissants lao de tous les groupes ethniques, des élections libres, la liberté d'expression et le droit à la libre entreprise et à la propriété. Le cinquième point comprenait un appel au respect et à la protection de toutes les religions, en particulier le bouddhisme. Ces dix-huit points sont soutenus par le Sangha.[53],[39], dont les moines les prêchent dans les zones rurales.[52],[54] Le message Pathet Lao bénéficie de la confiance du peuple envers les moines qui le transmettent. Des cadres armés du Pathet lao accompagnent les moines, la justification officielle étant la protection. Leurs sermons sont également enregistrés pour s'assurer qu'ils respectaient la ligne officielle du parti.[55] Ceux qui ne la respectent pas sont critiqués.[56]

Le Sangharaja ou Patriarche suprême du bouddhisme au Laos exhorte les moines à travailler avec les révolutionnaires pour le bien de la nation. Une brochure intitulée «Plan d'action pour le Lao Sangha» est préparée. L'importance du Sangha, médiateur de la société laotienne, y est inscrite. Ainsi, le Pathet Lao a l'intention d'utiliser le pouvoir ecclésiastique du Sangha pour régler les différends auxquels il pourrait être confronté dans leur transition vers le pouvoir. Les moines servent de canal de communication entre le Parti et le peuple.[52]

Le Sangha sous le régime communiste (1975-1979)[modifier | modifier le code]

Les moines sont les premiers à assister aux séminaires politiques du Pathet Lao. Au début, ils y assistent volontairement, mais, ces séminaires devenant de longues classes de rééducation, les moines sont ensuite forcés d'y assister. Dans ces séminaires, les moines ont apprennent l'interprétation marxiste-léniniste du bouddhisme, émise par le Pathet Lao[57][58],[59]. Le marxisme et le bouddhisme enseignent l'égalité de toute l'humanité. Le Sangha, en tant que communauté d'hommes qui vivent et travaillent ensemble sans propriété privée des moyens de production, ressemble à un collectif marxiste. Le marxisme et le bouddhisme visent à libérer l'humanité de la souffrance et à atteindre le bonheur. Les éléments suivant du bouddhisme sont rejetés par le Pathet Lao : la croyance en l'existence de démons, ou de la vie après la mort dans l'un des cieux ou enfers bouddhistes, jugés supersticieux. L'accumulation de mérite est minimisée ; le karma est dénoncé comme conduisant au fatalisme et au pacifisme.[60]

Tout en proclamant que bouddhisme et marxisme sont compatibles, le Pathet Lao cherche activement à remplacer le Dhamma par le marxisme-léninisme, et à décourager le mérite.[61],[62] Pour le Pathet Lao, la religion est encore en conflit avec la formation d'un état marxiste-léniniste orthodoxe. Pourtant, l'attaque du Pathet Lao contre les aspects populaires de la pratique bouddhiste laotienne (par exemple, le culte des esprits et l'utilisation d'amulettes spéciales) peut avoir conduit à une orthodoxie accrue dans le bouddhisme lao, alors qu'il se rapproche des enseignements originaux de Bouddha.[58],[63] Les adeptes thaïlandais de Buddhadasa pensent que le bouddhisme lao s'est libéré des fausses croyances et des accrétions locales. Ils soulignent que le culte des esprits et la bénédiction des amulettes, qui ne faisaient pas partie des enseignements de Bouddha, sont interdits.[63]

Le Sangha reste une voie alternative au progrès social en dehors du Parti révolutionnaire du peuple lao ou LPRP, l'aile politique du Pathet Lao. Le Pathet Lao cherche à instrumentaliser politiquement le Sangha. Etant une des rares organisations à avoir atteint chaque village laotien, le Sangha représente un enjeu primordial.[64] Les divisions sectaires entre Maha-nikay et Thammanyut-nikay sont abolies et le Sangha est restructuré en tant qu'Association bouddhiste unie lao[55],[65],[66],[56], placée sous les auspices du Département des Affaires Religieuses du Ministère de l'Éducation.[67] La hiérarchie traditionnelle du Sangha, y compris le Sangharaja, est abolie et leurs éventails, symboles des haut rangs, brisés. Les postes de direction de l'Association des bouddhistes unis lao sont occupés par des personnes nommées par le Parti.[55],[65] Tous les moines de haut rang doivent assister à des cours de propagande politique d'un mois, ainsi qu'à une récitation bimensuelle du patimokha (227 versets de la discipline monastique, en Pali). Ces réunions servent à critiquer les moines s'éloignant de la ligne du parti. Les moines quittent le Sangha ou fuient vers la Thaïlande.[55],[56]

Au début de 1976, des attaques sont lancées contre le bouddhisme. L'enseignement de la religion et de la morale bouddhiste devient interdit dans les écoles primaires. Les moines bouddhistes sont harcelés par des cadres locaux.[67] Ces attaques conduisant à une opposition publique, et les moines pouvant encore soutenir le Pathet Lao, elles ne durent pas.[68] À la fin de 1976, ces pressions sur le Sangha cessent.[68] Pendant ce temps, le Pathet Lao réorganise le Sangha. Les moines sont toujours invités à assister à toutes les occasions d'État laïques, telles que la fête nationale.[65],[33] Les délégations officielles du gouvernement assistent aux grands festivals bouddhistes, tels que le festival de That Luang.[69] (Trankell 2000, p. 198). Bien que les moines ne soient pas harcelés, ils doivent utiliser leurs sermons pour encourager le peuple à soutenir le Parti et ses politiques.[70],[71] Le prestige du Shanga fut alors réduit pour les laïcs,[72] son autorité morale initiale se fondant sur son éloignement des affaires politiques.[69]

Des moines réfugiés laotiens et des informateurs anticommunistes signalent que la situation au Laos est grave.[73] Entre 1976 et 1979, les pressions contre le Shanga augmentent. D'après un moine qui quitte Vientane en 1976, la pression est subtile et indirecte. Les moines qui ne suivaient pas la ligne du parti ont été sanctionnés par le Sangha et envoyés en cours de rééducation, mais aucune exécution n'a lieu.[74] En 1979, 1 000 moines sont confinés dans des camps de rééducation.[75] Un autre moine qui fuit le sud du Laos en mai 1978 rapporte des méthodes plus sévères. Selon des rapports non vérifiés, des moines sont arrêtés et fusillés.[74] En mars 1979, le Sangharaja du Laos, âgé de quatre-vingt-sept ans, ayant le titre de Vénérable Thammayano, s'enfuit en Thaïlande, sur le Mékong, sur un radeau de chambres à air gonflées. Confiné dans son monastère, il n'avait pas le droit de prêcher (Zago 1978). D'après lui, les jeunes sont dissuadés de rejoindre la Sangha et les enseignements monastiques doivent adhérer aux directives du gouvernement.[74],[65] Dans le Sangha, le nombre de moine diminue sérieusement durant cette période.[75],[49] Certains moines quittent la Sangha, beaucoup fuient et certains sont envoyés dans des camps de travail. Les jeunes novices sont persuadés par le gouvernement de quitter la Sangha avec des offres de formation et d'éducation laïques. Des écoles professionnelles sont spécialement créées pour eux.[74] Alors considéré comme un outil de la politique gouvernementale, le Shanga perd de son prestige[72]. Le nombre significatif de moines qui s'échappent en Thaïlande et qui ont aident les insurgés anticommunistes démontre que la réussite du régime de coopter le Shanga n'est que partielle.[76]

Le bouddhisme après 1979[modifier | modifier le code]

A la fin des années 1980, la position officielle envers le bouddhisme se libéralise[69]. Le Sangha élargit ses rôles traditionnels. Auparavant, il se concentrait sur l'enseignement du bouddhisme. Désormais, il participe à des programme d'alphabétisation des adultes, enseigne la langue lao et d'autres matières dans des endroits où l'enseignement n'est pas accessible. Il joue ainsi un rôle dans l'éducation, notamment périscolaire[31]. Dans les déserts médicaux, ses membres peuvent être guérisseurs. Cependant, il leur est interdit de délivrer des cures de nature spirite. Ils peuvent dispenser des remèdes traditionnels avec des plantes et des médicaments occidentaux.[77],[78] En ce sens, le shanga se réinvente en axant son rôle sur ce qui est utile à la société.[77],[79] Le Sangha est considéré comme un conservateur de la culture nationale, particulièrement dans l'entretien des wats et des monastères.[78] La place centrale du bouddhisme dans l'identité culturelle laotienne permet la conservation de celui-ci.[80]

Fin du 20e et 21e siècle[modifier | modifier le code]

Au début des années 1990, le bouddhisme est résurgence. Le wat demeure un lieu de la vie sociale. Les lignées de moines peuvent accepter les offrandes du matin des fidèles sans interférence et la participation aux cérémonies bouddhistes augmente à nouveau. Lors du festival annuel de Pha That Luang, la plupart des membres du Politburo font des offrandes aux moines[69] (Trenkell 2000, p. 198). Désormais, les responsables du parti réaffirment la relation entre le bouddhisme et l’État - une caractéristique de longue date du bouddhisme, de sa cosmologie et de la sphère politique.[81] De plus, en 2003 et 2010, le ministère de l'Information et de la Culture inaugure les statues des rois Fa Ngum et Anouvong . Afin d'être reconnu, le gouvernement valorise des pratiques bouddhistes du passé (culte des reliques, des statues[81] ).Cependant, de nombreux rituels d'État sont repensés depuis 1975.

Alors que la politique gouvernementale envers la religion se libéralise, le Sangha reste sous le contrôle du Parti et les moines doivent étudier la politique gouvernementale officielle.[82] Depuis les années 1990, le Sangha reprend son rôle principalement religieux[83] Les institutions bouddhistes étant intégrées dans l'État, bouddhisme, langue, valeurs morales et modes de vie qui lui sont associés sont à nouveau promus comme "culture nationale". Vatthana Pholsena y voit «une image sécularisée du bouddhisme afin de réconcilier l'idéologie officielle et la religion».[84] Un processus de bouddhification de la sphère politique, mais aussi de la culture quotidienne s' observe, surtout dans les régions à forte proportion d'ethnie lao.[85] Bien que la conversion ethnique et religieuse des minorités ethniques animistes ait toujours eu lieu[86], elle semble accélérée par la portée croissante de l'État-nation. «Laotification» et «bouddhification» s'associent, au moins dans certaines régions du sud du Laos où les minorités mon-khmères et la souche lao vivent à proximité les unes des autres. Comme par le passé, le bouddhisme offre une mobilité sociale ascendante aux segments les plus pauvres de la société et aux minorités ethniques.[87]

Les instituts bouddhistes pour la formation des moines se consacrent à l'enseignement des disciplines religieuses telles que la fondation du Dhamma, le code disciplinaire, le Pali, la vie du Bouddha et le canon bouddhiste.[66] Les moines donnent des conférences à la télévision et à la radio, dans les écoles et les hôpitaux.[66] Un bouddhisme socialement engagé se développe. Les moines sont désormais actifs dans les programmes de prévention du VIH et de la drogue. Ils agissent dans les domaines du travail social, de la protection de l'environnement et de l'éducation.[88] Le statut de patrimoine mondial de l'UNESCO de Luang Prabang conduit à des engagements plus globaux de ses institutions bouddhistes. Ainsi, le moine le plus haut gradé de Luang Prabang, Maha Khamchan Virachitto (1920–2007), conserve ses réseaux internationaux, même pendant la période du socialisme actif. Ses actes ont des conséquences sur la résurgence du bouddhisme au Laos (Boulyaphonh 2014, Sengsoulin 2014). Après sa mort, il laisse un grand nombre de photographies. Celles-ci, avec celles de d'autres moines, sont des archives qui permettent de documenter la culture religieuse de cette ville.

Le bouddhisme dans la culture laotienne[modifier | modifier le code]

Au Laos, la population bouddhiste est pratiquante. Dans le passé, presque tous les hommes laotiens rejoignent un monastère ou un temple, au moins pendant une courte période. Certains hommes deviennent également moines durant toute leur vie. Cette pratique subit des changements de nos jours, provoqués par la vie moderne. Certaines personnes donnent de la nourriture aux moines pour gagner du mérite et améliorer leur karma. Les temples du Laos étaient autrefois considérés comme des «universités» pour les moines. Les moines laotien sont très respectés et vénérés dans leur communauté. D'après le bouddhisme laotien, les femmes apprennent qu'elles ne peuvent atteindre le nirvana qu'après une renaissance masculine.

Art et architecture[modifier | modifier le code]

Une statue de Bouddha datant du XVIIIe siècle dans la posture de "l'appel à la pluie" à Haw Phra Kaew

Le Laos compte des bâtiments bouddhistes, comme le Pha That Luang, le Vat Sisakhet, le Vat Xieng Thong et le That Dam. Le bouddhisme laotien est également célèbre pour les images du Bouddha exécutant uniquement des mudras laotiens, ou des gestes, tels que l'appel à la pluie. Dans l'iconographie, le Bouddha prend des poses que l'on voit uniquement dans la culture laotiennes. Par exemple, il est parfois représenté couché, attendant la mort avant d'atteindre le nirvana. À l'époque coloniale, l'archéologue Henri Parmentier entreprend une vaste enquête sur les arts et l'architecture laotiens qui, avant la destruction qui a eu lieu dans les années 1960 et 1970, est une bonne source de documentation (Parmentier 1988).

Littérature[modifier | modifier le code]

Dans le Phra Lak Phra Ram, version du Ramayana en langue lao, Rama est une incarnation du Bouddha, et non de Vishnou. Plusieurs versions des Contes de Jataka sont écrites au Laos. Les études de Sahai (1973) et Ladwig (2016) détaillent les récits et leurs rituels associés. L'étude de Peltier (1987) offre un aperçu de la tradition littéraire du Laos. Le vaste survol des manuscrits bouddhistes lao de Louis Finot est daté, mais conserve un intérêt (Finot 1917).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. [1]Pew Research Center 2015
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