Indochine française

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Union indochinoise[note 1]
Liên bang Đông Dương
សហភាពឥណ្ឌូចិន

18871954

Drapeau Blason
Emblème du Gouvernement général de l'Indochine.
Description de cette image, également commentée ci-après

Carte de l'Indochine française : localisations du Tonkin, de l'Annam, de la Cochinchine, du Laos, du Cambodge et (en haut à droite) de Kouang-Tchéou-Wan.

Informations générales
Statut Fédération d'une colonie, de quatre protectorats et d'un territoire à bail, relevant de l'empire colonial français.
À partir de 1946 : fédération d'États associés de l'Union française.
Capitale Saigon (1887-1901)
Hanoi (1902-1953)
Langue français, vietnamien, khmer, lao
Monnaie piastre indochinoise
Superficie
Superficie 1945 ~737 000 km2
Histoire et événements
Création[1]
Ajout du Protectorat du Laos
Ajout de Kouang-Tchéou-Wan
Coup de force des Japonais
Début de la conférence de Fontainebleau
Novembre-décembre 1946 Début de la guerre d'Indochine
Le Cambodge proclame son indépendance
Accords de Genève, fin de la fédération, division du Viêt Nam entre Nord et Sud

Entités précédentes :

Entités suivantes :

L’Indochine française est un territoire de l'ancien empire colonial français. Appelée officiellement Union indochinoise puis Fédération indochinoise, elle est fondée en 1887 et regroupe, jusqu'à sa disparition en 1954, diverses entités possédées ou dominées par la France en Extrême-Orient.

L'Indochine française est créée par l'administration coloniale pour centraliser l'administration de plusieurs territoires aux statuts officiels différents, conquis entre 1862 et 1899 par la France au fur et à mesure de son expansion en Asie du Sud-Est :

L'Indochine française est souvent appelée simplement « Indochine », ce qui crée une confusion avec la notion géographique d'Indochine — ou péninsule indochinoise — qui désigne les territoires situés entre l'Inde et la Chine, soit les pays sus-cités ainsi que la Birmanie, la Thaïlande et la partie continentale de la Malaisie.

Au XXe siècle, l'indépendantisme vietnamien gagne en puissance. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'Indochine est occupée par le Japon ; en mars 1945, craignant un débarquement allié, les Japonais détruisent l'administration coloniale. Le vide du pouvoir à la fin de la guerre permet alors au Việt Minh, mouvement d'orientation communiste, de proclamer l'indépendance du Viêt Nam. La France tente de reprendre le contrôle en réorganisant l'Indochine sous la forme d'une fédération d'États associés à l'Union française, mais l'échec des négociations avec le Việt Minh débouche, fin 1946, sur la guerre d'Indochine.

Le conflit virant à l'impasse politique et militaire, la France doit se résoudre à abandonner l'Indochine. Le Cambodge proclame son indépendance dès . En , après la bataille de Diên Biên Phu, les accords de Genève mettent un terme à la guerre d'Indochine et marquent dans le même temps la fin de l'Union indochinoise en reconnaissant l'indépendance du Viêt Nam, du Laos et du Cambodge. Ils officialisent également la partition du Viêt Nam, germe de la future guerre du Viêt Nam ainsi que des conflits parallèles au Laos et au Cambodge.

Sommaire

Formation[modifier | modifier le code]

Premiers contacts avec la France[modifier | modifier le code]

Carte de la Cochinchine, de l'Annam et du Tonkin, établie au XVIIe siècle par le père Alexandre de Rhodes.

Les premiers missionnaires catholiques — portugais, espagnols, italiens ou français — arrivent dans la péninsule indochinoise au XVIIe siècle. C'est à cette même époque que le jésuite français Alexandre de Rhodes érige la base des transcriptions en alphabet latin de l'écriture vietnamienne, le quốc ngữ. Le missionnaire François Pallu part pour le Tonkin (Nord du Viêt Nam actuel) en 1661 : des efforts d'évangélisation ont lieu entre 1658 et 1700 au Tonkin, en Cochinchine (Sud du Viêt Nam) et au Cambodge. C'est dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, à l'occasion du conflit entre les Nguyễn et les Tây Sơn, que se nouent les premiers contacts importants avec la France : Nguyễn Anh, qui veut reprendre pied dans son fief de Cochinchine dont il a été chassé, reçoit alors le soutien de l'évêque français Mgr Pigneau de Béhaine. Ce dernier voyage jusqu'à Versailles pour demander l'aide de Louis XVI, dont il obtient qu'il s'engage à soutenir Nguyễn Anh en échange de la propriété des îles de Touron (Hoi nan) et Poulo Condor (Côn Đảo) ainsi que d'un droit de commerce et d'établissement[2].

Pigneau de Behaine n'obtient cependant pas de troupes et son projet est bloqué, sur la voie du retour, par la mauvaise volonté des Établissements français de l'Inde. L'évêque parvient à revenir en Asie du Sud-Est en et, grâce à des fonds privés, lève une armée formée d'aventuriers qui lui permet de prêter main-forte à Nguyễn Anh pour la reconquête[2]. Nguyễn Anh, victorieux, devient sous le nom de Gia Long, l'empereur de l'Annam (nom alors utilisé par les Chinois et les Occidentaux pour désigner l'actuel Viêt Nam) qui demeure à l'époque un État vassal de l'empire chinois des Qing[3].

Par la suite, l'Annam de la dynastie Nguyễn se ferme à l'Occident, avec lequel il ne noue des échanges commerciaux que dans quelques ports. Gia Long se méfie en effet à la fois des tendances expansionnistes des Européens, comme de la communauté catholique de plus en plus nombreuse au Viêt Nam. Du fait de sa gratitude envers Pigneau de Behaine, il s'abstient cependant d'expulser les missionnaires. Son successeur, Minh Mạng, se montre plus directement hostile au christianisme et, en 1825, interdit l'entrée du pays aux « prêtres étrangers » ; les missionnaires continuent cependant d'y pénétrer clandestinement[4].

En 1835, le père Joseph Marchand, accusé d'avoir participé à une insurrection de chrétiens, est torturé et exécuté. Les milieux catholiques en appellent alors au roi de France Louis-Philippe pour qu'il agisse contre les persécutions anti-chrétiennes. Outre les pressions des religieux, les militaires et les milieux d'affaires soutiennent eux aussi, pour des raisons qui leur sont propres, un projet d'intervention en Asie du Sud-Est. Le Royaume-Uni s'est en effet implanté en Chine à la faveur de la première guerre de l'opium, prenant de l'avance sur la France. La Marine française — qui y voit par ailleurs une occasion de favoriser son propre développement — souligne notamment l'intérêt stratégique que présenterait la ville côtière de Tourane (actuelle Đà Nẵng) pour s'implanter en Extrême-Orient. Guizot envisage sérieusement de prendre possession de cette ville, au nom des accords naguère conclus par Pigneau de Behaine, mais la monarchie de Juillet recule finalement devant l'idée d'une intervention militaire[4].

Colonisation de la Cochinchine[modifier | modifier le code]

Dans les années qui suivent, une triple pression, à la fois religieuse, militaire et commerciale, s'exerce sur le Gouvernement français pour le pousser à intervenir militairement dans la péninsule indochinoise. Les milieux catholiques continuent, sous le Second Empire, de demander à Napoléon III de porter secours aux missionnaires et aux chrétiens annamites réprimés par l'empereur Tự Đức : le souverain français se montre sensible à leurs arguments car l'appui des catholiques lui est nécessaire sur le plan politique. Les amiraux français, soucieux de développer leur propre influence, continuent de prôner une extension en Asie. Les milieux économiques — notamment l'industrie lyonnaise du textile, qui cherche de nouvelles sources d'approvisionnement en Asie — souhaitent pour leur part rattraper l'important retard pris par la France sur le Royaume-Uni : en effet, alors que les Britanniques possèdent déjà Hong Kong à la suite de la première guerre de l'opium et multiplient les échanges commerciaux en Chine, les Français tardent à s'implanter en Extrême-Orient. Une intervention en Indochine — la conquête étant un préalable à l'investissement économique — pourrait remédier à cette situation, et permettre d'envisager la création d'un « Hong Kong français »[5],[6].

Prise de Saïgon par le corps expéditionnaire franco-espagnol, tableau d'Antoine Léon Morel-Fatio.

L'empire d'Annam — qui porte alors, en vietnamien, le nom officiel de Đại Nam —, ne dispose pour se défendre que d'une armée désuète. Il est en outre affaibli par de nombreux troubles sociaux, diverses catastrophes naturelles ayant aggravé l'état de son économie[7]. Le contexte de l'arrivée des Français en Indochine est en outre indissociable de la révolte des Taiping en Chine, qui affaiblit dramatiquement les Qing et permet aux Occidentaux de poursuivre leur implantation en menant la seconde guerre de l'opium. Du fait de sa situation intérieure, la Chine est hors d'état d'intervenir dans la péninsule indochinoise et de porter secours à son vassal annamite[8].

Charles de Montigny, consul de France à Shanghai en mission diplomatique au Siam, est chargé en 1856 de signaler à l'empereur annamite Tự Đức la désapprobation de la France, face à un nouvel édit de persécution des chrétiens. Un incident éclate avec une corvette que Montigny avait envoyée en reconnaissance à Tourane : se croyant menacé, le capitaine du navire bombarde la ville. Les mandarins locaux se déclarent alors prêts à négocier, mais Montigny n'arrive qu'en pour proposer un traité entre la France et l'Annam. Les tractations traînant en longueur, Montigny s'en va en menaçant l'Annam de représailles si les violences antichrétiennes continuent : Tự Đức réagit en promulguant un nouvel édit de persécution. Montigny soumet alors au ministre français des Affaires étrangères, le comte Walewski, un projet de conquête de la « Basse-Cochinchine » — c'est-à-dire du Viêt Nam méridional — où il assure que les Français seront accueillis en libérateurs par les indigènes. La participation française à la seconde guerre de l'opium retarde les opérations, mais l'expédition de Cochinchine trouve une nouvelle justification au début de 1857 quand Mgr Diaz, évêque espagnol au Tonkin, est décapité sur ordre de l'empereur. Une fois le traité de Tianjin signé avec la Chine et la guerre de l'opium terminée, les Français ont les mains plus libres pour monter, avec l'aide de l'Espagne, une intervention contre le Đại Nam[9].

L'amiral Charles Rigault de Genouilly est envoyé à Tourane, où il arrive en , à la tête d'un corps expéditionnaire franco-espagnol de 2 300 hommes. Le siège de Tourane se déroule dans des conditions difficiles : les Vietnamiens font traîner les pourparlers, le soutien escompté de la part des populations locales ne se matérialise pas et les assiégeants sont décimés par le climat et les maladies. Rigault de Genouilly, ayant fini par conclure que la conquête est une entreprise trop difficile, sollicite son remplacement : son successeur, le contre-amiral Page, quitte à son tour les lieux en , en abandonnant à leur sort les catholiques vietnamiens qui s'étaient mis sous la protection des Français. À Saïgon, cependant, une garnison franco-espagnole de 800 hommes s'accroche et parvient à tenir jusqu'en octobre. C'est après la fin des hostilités en Italie et la signature de la convention de Pékin, qui marque en la fin du conflit avec la Chine, que la France peut s'impliquer davantage en Annam. Des renforts, conduits par l'amiral Charner, sont alors envoyés depuis la Chine. Tự Đức, confronté dans le même temps à un soulèvement mené par un rebelle chrétien, doit se résoudre à négocier avec les Français. Le , le traité de Saigon est signé par les empires français et annamite : la France annexe trois provinces, ainsi que Poulo Condor. Trois ports, dont Tourane, sont offerts au commerce français et espagnol. Les territoires annexés dans ce que les Occidentaux appelaient la Basse-Cochinchine deviennent la colonie de Cochinchine, dont l'amiral Bonard, signataire du traité, devient le premier gouverneur. L'Espagne ne reçoit par contre que des compensations financières. L'empire annamite renonce en outre à sa suzeraineté sur le Cambodge[10],[11].

Protectorat sur le Cambodge[modifier | modifier le code]

Avant l'invasion de la Cochinchine, le Cambodge est un État vassal, à la fois du Siam et de l'Annam ; le roi Norodom a en outre de grandes difficultés à asseoir son autorité. Le souverain cambodgien, qui voit dans l'arrivée des Français une occasion de se libérer de la tutelle siamoise après celle des Vietnamiens, se tourne alors vers les nouveaux colonisateurs. L'amiral de La Grandière prend l'initiative de signer avec lui un traité, le  : le texte transforme la « cosuzeraineté » sur le Cambodge, que la France vient d'obtenir via son traité avec l'Annam, en un protectorat pur et simple. Le Cambodge conserve un temps ses liens avec le Siam, en proclamant sa vassalité à l'égard des deux pays à la fois ; mais l'influence du royaume voisin décline cependant rapidement au profit de celle de la France. Le , le Siam renonce à ses droits sur le Cambodge et reconnaît le protectorat français ; en échange, la France s'engage à ne jamais annexer le Cambodge et reconnaît la souveraineté du Siam sur deux provinces cambodgiennes — celle de Battambang et celle d'Angkor — qu'il dominait jusque-là de facto. La question de ces deux territoires est cependant destinée à ressurgir[12],[11],[13].

Pause dans l'entreprise coloniale[modifier | modifier le code]

La commission d'exploration du Mékong, à Angkor Wat, en 1866 : Garnier, Delaporte, Joubert, Thorel, Carné, Doudart de Lagrée.
Le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, auteur en 1873 d'une première tentative de percée au Tonkin.

La colonie de Cochinchine est, dans ses premières années, une pure création de l'« impérialisme naval » français. Jusqu'en 1879 — date de la nomination du premier gouverneur civil, Charles Le Myre de Vilers — son administration demeure de la compétence exclusive de la marine militaire, qui a joué un rôle essentiel dans sa création : c'est la période dite de la « Cochinchine des amiraux » (ou « des amiraux gouverneurs »)[8],[10].

Les Français ont pour priorité de pacifier le territoire, où ils sont confrontés à une guérilla. L'empereur Tự Đức quant à lui, ne désespère pas de récupérer ses provinces perdues perdues ; il tente d'en négocier le rachat en envoyant en ambassade le mandarin Phan Thanh Giản, qui négocie pour obtenir le passage de la Cochinchine à un régime de protectorat, et propose de céder certaines villes pour récupérer une partie des territoires annamites[11],[14].

Les milieux libéraux, inquiets du coût de l'entreprise en Extrême-Orient, poussent Napoléon III — qui, à titre personnel, n'est pas particulièrement « colonialiste » — à accepter cette offre. Mais divers politiques et militaires de l'entourage de l'empereur — qui représentent le « parti colonial », en voie de formation à l'époque — militent dans un sens contraire. Un traité allant dans le sens des demandes annamites est signé en juillet 1864, mais une campagne, menée à Paris par les coloniaux et l'opposition républicaine, et à Saïgon par la marine et les milieux d'affaires, pousse Napoléon III à revenir sur sa décision : le traité n'est finalement pas ratifié. De surcroît, la paix signée en 1863 n'est que de façade et la Cochinchine fait toujours l'objet d'incursions des troupes annamites. L'une de ces attaques, en juin 1866, pousse l'amiral de La Grandière à procéder à de nouvelles annexions. Après avoir reçu le feu vert de Paris, il s'empare de trois nouvelles provinces annamites, celles de Châu Dôc, Hà Tiên et Vĩnh Long. Phan Thanh Giản, constatant l'échec de son ambassade avec les Français, se suicide[11],[14]}.

De nombreuses terres se trouvant abandonnées à la suite de l'invasion dans les campagnes cochinchinoises, des arrêtés attribuent au gouverneur français, en 1864 et 1867, une part importante des terres communales et surtout les terres encore vierges des provinces de l'Ouest. Les centaines d'hectares dont le gouverneur se trouve désormais propriétaire — en tant qu'héritier de la puissance royale — sont vendues aux enchères par lots, et sont principalement rachetées par des Vietnamiens qui constituent alors de grands domaines agricoles et une nouvelle classe de propriétaires. Les Français se concentrent surtout, à l'époque, sur le commerce et l'exportation du riz plutôt que sur sa production. L'organisation agricole de la Cochinchine fait par la suite de la colonie l'un des principaux moteurs de l'économie indochinoise[15].

Le , un traité franco-siamois confirme le protectorat français sur le Cambodge. Les Français doivent encore affronter plusieurs soulèvements en Cochinchine — dont un mené par les fils de Phan Thanh Giản — et ont initialement des difficultés à gérer le vide administratif causé par le retrait des mandarins annamites. Cependant, leur implantation dans le Sud de la péninsule indochinoise est désormais réussie. L'entreprise coloniale en Extrême-Orient marque cependant une pause pendant plusieurs années : la France est en effet occupée par l'intervention au Mexique puis par de graves troubles intérieurs (la chute de l'empire lors de la guerre de 1870 puis la Commune de Paris). Entretemps, cependant, la mission d'exploration géographique conduite entre 1866 et 1868 par les officiers Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier sur le Mékong, puis sur le Yangzi Jiang en Chine, fait apparaître l'intérêt pour la France d'obtenir un accès privilégié au Tonkin pour poursuivre son expansion économique en Extrême-Orient. Garnier — Doudart de Lagrée meurt de maladie au bout de deux ans d'expédition — revient en effet convaincu que la bonne voie pour créer une artère commerciale vers le Sud de la Chine n'est pas le Mékong mais le fleuve Rouge, dont le delta se trouve au Tonkin. Un lobby est bientôt formé par les milieux d'affaires français en Chine — notamment le négociant Jean Dupuis, qui souhaite établir, via le fleuve Rouge, un flux commercial avec le Yunnan —, les soyeux lyonnais comme Ulysse Pila, les missions catholiques, la marine et l'administration de la Cochinchine, afin de pousser à une nouvelle expédition[16],[17].

L'occasion se présente en 1873 lorsque Jean Dupuis est bloqué à Hanoï par les mandarins annamites. Dupré, gouverneur de la Cochinchine, envoie alors Francis Garnier avec pour mission officielle de secourir Dupuis. Garnier a cependant des objectifs nettement plus ambitieux, Dupré l'ayant chargé d'obtenir — par la négociation ou par la force — l'ouverture du fleuve au commerce français, ainsi que la colonisation de l'Ouest de la Cochinchine, voire un protectorat sur le Tonkin. Garnier n'obtient cependant rien des mandarins, à part l'évacuation de Dupuis ; il choisit alors l'épreuve de force, avec le soutien actif de l'évêque local, Mgr Puginier. En novembre 1873, il proclame la liberté d'exploration sur le fleuve Rouge, puis s'empare de la citadelle de Hanoï et de divers points stratégiques, où il installe des autorités pro-françaises. L'entreprise de conquête de Garnier se déroule avec facilité, jusqu'à ce que le gouverneur de Sontay s'allie avec Liu Yongfu, chef des soldats irréguliers chinois appelés les Pavillons noirs. Les troupes de Garnier sont bientôt harcelées par ces derniers. Garnier repousse une attaque contre Hanoï, mais il est tué le 21 décembre lors d'un affrontement avec les Pavillons noirs. Ses hommes reçoivent ensuite de Dupré l'ordre de se retirer — abandonnant à leur sort leurs auxiliaires annamites — le gouvernement républicain préférant désavouer l'entreprise intempestive de Garnier[18],[19].

Le , le lieutenant de vaisseau Paul Philastre signe avec le gouvernement impérial un traité — dit « traité Philastre » — qui restitue les territoires conquis par Garnier, reconnaît la souveraineté de Tự Đức sur le Tonkin et comporte des accords commerciaux et douaniers. Tự Đức, quant à lui, autorise une nouvelle fois le christianisme et reconnaît la souveraineté française sur la Basse-Cochinchine. Ce traité constitue une sorte de protectorat, présenté dans des termes assez vagues, l'Annam acceptant de conformer sa politique intérieure à celle de la France. Tự Đức et ses ministres ne considèrent cependant le traité que comme un expédient temporaire, destiné à contenir la poussée des Français. Dans le même temps, en effet, le Đại Nam continue de chercher un appui du côté chinois : Liu Yongfu est élevé à la dignité mandarinale et le gouvernement de Pékin vient en aide à son vassal en difficulté en autorisant la présence de troupes régulières en territoire annamite[18],[20].

Entretemps, au Cambodge, les Français imposent en 1877 au roi Norodom une série de réformes visant à rationaliser l'administration, réduire le contrôle de la monarchie sur la propriété foncière et abolir l'esclavage. Les réformes ne sont finalement pas appliquées, mais cet épisode est le signe de la volonté des Français de renforcer leur contrôle sur le Cambodge. L'administration française y reste assurée pour l'essentiel par de jeunes officiers de marine, qui travaillent dans des conditions souvent précaires et périlleuses. Les forces militaires françaises aident le roi Norodom à réprimer diverses révoltes, qui demeurent fréquentes dans les années 1860-1870[21].

Poursuite de la conquête[modifier | modifier le code]

Expédition du Tonkin[modifier | modifier le code]

Jules Ferry, partisan de la conquête du Tonkin.
Régions indochinoises sous domination française ou britannique, avec dates. Pour la partie française : Cochinchine (1864) ; Cambodge (1867, 1907) ; Annam (1874) ; Tonkin (1884) ; Laos (1893).
Expansion territoriale française et britannique dans la péninsule indochinoise
Campagne du Tonkin. Marche des troupes vers Lang-Son avec artillerie, illustration de Dick de Lonlay (1888).

Après l'échec de 1873, l'entreprise de conquête, jugée risquée et coûteuse, marque une nouvelle fois le pas durant quelques années. Dans la deuxième moitié des années 1870, cependant, l'idée coloniale continue de gagner du terrain en France, avec le soutien d'un ensemble de lobbies. Les campagnes des intellectuels se conjuguent à celles de la marine militaire, qui considère l'expansion coloniale comme un outil idéal pour son développement, et à celles des milieux d'affaires. Outre l'idéal d'une mission civilisatrice qui incomberait à l'Occident, le colonialisme est motivé par les difficultés de l'économie française, alors en pleine stagnation industrielle. La situation impose de trouver pour les flux de capitaux de nouveaux débouchés, que les capitalistes français préconisent de chercher dans les colonies : c'est d'ailleurs pendant cette période de ralentissement économique qu'est fondée la Banque de l'Indochine. Les républicains comme Léon Gambetta, Charles de Freycinet et Jules Ferry se rallient à l'idée d'une politique impérialiste offensive hors d'Europe, qui leur paraît la seule manière de sauvegarder le statut de grande puissance de la France[22].

Une campagne d'opinion est lancée afin d'obtenir la révision du traité Philastre et de relancer l'entreprise de conquête en Extrême-Orient. Les congrès de géographie et les chambres de commerce des villes industrielles multiplient les résolutions en faveur de l'annexion du Tonkin, présenté comme une source de nouveaux débouchés, et la clé pour pénétrer le marché chinois, dont le potentiel est alors beaucoup surestimé. Les partisans d'une conquête du Tonkin reçoivent d'ailleurs en France le surnom de « Tonkinois »[22]. À Paris, les amis de Jean Dupuis — qui a fondé une société destinée à exploiter les mines du Tonkin — distribuent aux députés une carte inventoriant les richesses de la région[23]. Jules Ferry, l'un des plus ardents partisans de l'entreprise coloniale, est en pointe dans ce projet d'avancée en Extrême-Orient, dont il fait une affaire personnelle[24].

Un premier budget pour une conquête du Tonkin est préparé dès 1881, sous le premier Cabinet Ferry, mais le courant des Républicains opportunistes hésite jusqu'en 1883. Un projet d'occupation totale est écarté au profit d'une intervention plus prudent, préparé par le cabinet Ferry avec le gouverneur de la Cochinchine, Le Myre de Vilers. En mars 1882, le cabinet Freycinet envoie à Hanoï le commandant Henri Rivière, avec pour mission de faire appliquer le traité de 1874. Sous la pression des commerçants du Tonkin et de Mgr Puginier, Rivière prend d'assaut la citadelle qu'il tient quelques jours avant de la restituer, puis poursuit son avancée[25],[24]. Au fur et à mesure de l'escalade militaire, il obtient la mission d'occuper totalement le Tonkin[23]. Le Đại Nam est alors gravement affaibli par les contrecoups des révoltes internes qui ont secoué la Chine dans les années précédentes, et la cour impériale est divisée quant à l'attitude à adopter face à la France. En janvier 1883, Tự Đức appelle une nouvelle fois à l'aide la Chine, qui intervient pour sauver sa suzeraineté sur l'empire annamite. Rivière, qui entreprend en mars d'occuper les villes du Delta, doit alors affronter à la fois l'armée chinoise et les Pavillons noirs[25],[24].

Rivière est tué le 19 mai ; sa mort permet alors à Jules Ferry — à nouveau président du Conseil depuis le mois de février — d'obtenir à la chambre le vote des crédits nécessaires à une intervention au Tonkin. Placée sous le commandement du général Bouët et du contre-amiral Courbet, cette expédition est officiellement destinée à « organiser le protectorat »[25],[24].

L'empereur Đồng Khánh, mis sur le trône d'Annam par les Français en 1885, pour remplacer son frère Hàm Nghi entré en rébellion.

Les Français entament leurs premières manœuvre en territoire annamite, mais ils sont bientôt soumis à un véritable harcèlement de la part des Pavillons noirs. Courbet mène alors une opération directe contre la capitale vietnamienne ; ses troupes s'emparent le 20 août des forts qui défendent Hué. La cour impériale, en plein désarroi — l'empereur Tự Đức est mort un mois plus tôt — signe un traité promettant de retirer ses troupes du Tonkin, de se soumettre au contrôle français et d'accepter l'annexion de nouveaux territoires à la Cochinchine. Mais les troupes annamites, les Pavillons noirs et les irréguliers chinois continuent de combattre au Nord ; cette prolongation des hostilités, de plus en plus coûteuse, pose des difficultés aux troupes françaises qui manquent de renforts, et réveille les divisions politiques à Paris. Courbet repasse alors à l'offensive et prend en décembre 1883 la ville de Sontay, place-forte des Pavillons noirs. Cette victoire conforte Ferry, qui peut alors obtenir de nouveaux crédits et faire envoyer 7 000 hommes supplémentaires. En mai 1884, Français et Chinois concluent l'accord de Tientsin (dit « convention Li-Fournier »), qui prévoit le retrait des troupes chinoises du Tonkin. Le mois suivant, un nouveau traité de Hué (dit « traité Patenôtre », du nom du diplomate français signataire), confirme le protectorat français sur l'Annam ; le sceau impérial chinois est fondu, mettant symboliquement fin à la vassalité vietnamienne vis-à-vis de Pékin[26].

Quelques semaines plus tard, cependant, une colonne française doit se replier après avoir subi une embuscade chinoise à Lạng Sơn. Le camp belliciste à la cour de Pékin prend le dessus et dénonce l'accord de Tientsin, relançant la guerre franco-chinoise. Courbet réagit en attaquant le port de Fuzhou et en décrétant le blocus de l'île de Taïwan. Les hostilités s'étendent à terre alors que les Chinois lancent une invasion du Haut-Tonkin ; les Français doivent désormais affronter des unités d'élite mandchoues, en plus des Pavillons noirs. Ferry parvient alors à obtenir de nouveaux crédits et renforts[27].

Le général de Négrier prend Lạng Sơn en février 1885, puis vise la frontière chinoise sur instruction de Ferry. Mais il est ensuite blessé dans les combats, et sa colonne décide finalement de rebrousser chemin. La « retraite de Lạng Sơn », fin mars, se traduit principalement par des pertes matérielles. Mais lorsque la nouvelle atteint Paris, la rumeur exagère la gravité de ce revers et le présente comme un véritable désastre militaire ; il en résulte en France une crise politique, appelée l'« affaire du Tonkin ». Des manifestations publiques ont lieu contre « Ferry Tonkin », qui est conspué à l'Assemblée nationale — où la fronde est notamment menée par Clemenceau — pour avoir entraîné la France dans une aventure ruineuse. Mis en minorité, le gouvernement Ferry doit démissionner[27].

L'« honneur national » français étant en jeu, des renforts sont néanmoins envoyés au Tonkin. Le général Brière de l'Isle renforce la défense du delta, tandis que Courbet s'empare des îles Pescadores. Le gouvernement chinois, inquiet des tensions avec le Japon à propos de la Corée et occupé par une insurrection interne, finit par renoncer. Grâce à une médiation britannique, un nouveau traité, signé en juin, met fin à la guerre franco-chinoise ; la Chine évacue ensuite le Tonkin, tout en s'engageant à ne plus intervenir dans les affaires franco-annamites[28].

Après le départ des Chinois, les Français achèvent de conquérir le territoire vietnamien. À la cour de Hué, dans le même temps, le pouvoir est détenu par deux régents, les mandarins Tôn Thất Thuyết et Nguyễn Văn Tường, qui ont destitué ou tué trois empereurs successifs après la mort de Tự Đức : le souverain en titre, Hàm Nghi, est encore adolescent. Le nouveau commandant des troupes françaises, le général de Courcy, marche sur la capitale dont il s'empare le 7 juillet. Nguyễn Văn Tường se soumet, mais Tôn Thất Thuyết s'enfuit avec Hàm Nghi, ce qui marque le début d'un mouvement d'insurrection baptisé le Cần Vương (« soutien au roi »). Les Français mettent alors sur le trône Đồng Khánh, un frère du souverain en fuite, sans pour autant calmer la révolte d'une partie des mandarins : les conquérants doivent désormais affronter à la fois l'« insurrection des lettrés » et la piraterie, qui persiste dans la région en se drapant parfois d'atours patriotiques[29].

Renforcement du contrôle sur le Cambodge[modifier | modifier le code]

Le roi Norodom Ier.

Au Cambodge, les Français, qui jugent le fonctionnement de leur protectorat peu satisfaisant et trop coûteux, décident d'imposer un contrôle plus étroit à la cour de Phnom Penh. En 1884, ils obtiennent du roi Norodom de récupérer les taxes douanières pour payer le coût de leur administration. Charles Thomson, gouverneur de la Cochinchine, entame des négociations secrètes avec Sisowath, demi-frère de Norodom, en vue de remplacer ce dernier s'il se montrait trop rétif. Thomson choisit finalement d'user de menaces directes pour faire plier le monarque cambodgien ; il se rend à Phnom Penh accompagné d'une canonnière qui jette l'ancre en vue du palais royal, où il pénètre le 17 juin accompagné de soldats en armes. Norodom, acculé, accepte pour sauver son trône de signer une convention qui se traduit par une tutelle renforcée de la France sur la monarchie cambodgienne[30].

Les réformes foncières et administratives que veulent imposer les Français — notamment l'abolition de l'esclavage — provoquent cependant une révolte des élites cambodgiennes, moins préoccupées du sort du monarque que des bouleversements sociaux qui risquent de survenir. Dans l'ensemble du pays, des soulèvements éclatent début 1885, que les Français doivent réprimer avec l'aide des troupes vietnamiennes. Après avoir tenu Norodom en défiance, la France finit en juillet 1886 par obtenir son aide pour calmer la révolte, en promettant que les coutumes cambodgiennes seront respectées[30].

Après l'insurrection de 1885-1886, les Français continuent de renforcer progressivement leur contrôle sur le pays, en entourant le roi de conseillers khmers acquis à leur cause, et en repoussant sine die l'application de la plupart des clauses de la convention. Le roi continue de promulguer des lois et de nommer des mandarins, mais l'influence de la France se consolide inexorablement. À partir de 1893, la France gère directement les impôts au Cambodge ; en 1895, elle compte dix résidents généraux dans le pays[30].

Achèvement de la conquête[modifier | modifier le code]

Échec du soulèvement vietnamien[modifier | modifier le code]

Pirates appartenant au groupe du chef rebelle Hoàng Hoa Thám.

Alors que se déroule le soulèvement cambodgien, les Français sont toujours confrontés, au Viêt Nam, à l'insurrection Cần Vương. En Annam, la révolte est générale dès 1885, et les partisans de l'empereur déchu Hàm Nghi et du régent Tôn Thất Thuyết tiennent des provinces au Nord. Les Français et leurs supplétifs vietnamiens ne parviennent jusqu'en 1888 qu'à empêcher la concentration des guérillas. Mais malgré les difficultés que rencontrent les colonisateurs, ils peuvent compter sur le soutien des populations chrétiennes qui sont victimes de massacres commis par les insurgés. Le mouvement est affaibli par le départ de Tôn Thất Thuyết pour la Chine en 1887, puis par la capture de Hàm Nghi en novembre 1888 (l'ex-empereur est alors déporté en Algérie). L'insurrection — toujours menée au nom du souverain captif — continue cependant sous la direction de chefs comme Tống Duy Tân, Phan Đình Phùng, et plus tard Hoàng Hoa Thám dit le Đề Thám. Ce n'est qu'à partir de 1891 que la « pacification » commence à remporter de réels succès en Annam et au Tonkin[31].

Au fil des années, le Cần Vương décline et finit par s'éteindre, victime de la supériorité technologique des Européens, de sa propre absence d'unité, et d'un manque de réel projet politique. L'insurrection se limite en effet à défendre la légitimité du pouvoir impérial, alors même que les Nguyễn ne font plus l'unanimité, et que les Français parviennent progressivement à gagner le soutien du mandarinat. Le retrait des Chinois dès 1885, puis le rapprochement franco-chinois au moment de la guerre sino-japonaise de 1894, privent les insurgés de ravitaillement et de points de repli. La défection de la cour impériale, qui se range aux côtés des Français, achève de priver le mouvement Cần Vương de perspective politique. Ce ralliement de la cour, qui souhaite maintenir coûte que coûte la dynastie, aboutit également sur le long terme à discréditer la monarchie confucéenne, en rompant le lien entre l'empereur — qui semble, aux yeux de la population, avoir perdu le mandat céleste — et la nation vietnamienne. Au Cambodge, à l'inverse, l'identification de la nation à la royauté, qui conserve une forte charge symbolique, s'en trouve renforcée. La dernière campagne militaire contre les insurgés vietnamiens a lieu en 1895-1896, après quoi les Français sont réellement maîtres du terrain[31].

Création de l'Union indochinoise[modifier | modifier le code]

Aux débuts de la colonisation, les Français sont confrontés à une grande incertitude quant au système politique qu'ils entendent construire en Indochine. Il leur est en effet impossible de remplacer les monarchies vietnamienne et khmère, et les systèmes politiques lao : un débat a cependant lieu entre les tenants de la solution du protectorat et ceux de l'administration directe, qui s'appuient sur l'expérience accumulée en Cochinchine. La solution du protectorat, forme de « compromis » permettant de maintenir en place les dynasties, finit cependant par l'emporter tout à fait en 1891[32].

Jusqu'en 1887, deux pouvoirs français différents coexistent dans la péninsule indochinoise : celui du gouverneur de la Cochinchine, subordonné au département des colonies et qui a par ailleurs autorité sur le protectorat du Cambodge, et celui du résident supérieur d'Annam-Tonkin, subordonné au ministère des affaires étrangères. En outre, la Cochinchine, passée à un gouvernement civil en 1879, dispose depuis 1880 d'un Conseil colonial, élu par les Français vivant sur place — qui sont à l'époque environ deux mille colons, négociants, hommes d'affaires et fonctionnaires divers — et par un collège indigène restreint. Les porte-parole du Conseil colonial défendent l'autonomie budgétaire et douanière de la colonie, et font obstacle aux projets de centralisation. La nécessité de soumettre l'Indochine à l'autorité directe du gouvernement, indispensable pour arbitrer entre les divers intérêts, aboutit cependant à la naissance de l'Union indochinoise, créée par les décrets des et . Cette nouvelle entité, placée sous l'autorité d'un gouverneur général, est rattachée, par un nouveau décret du , à l'administration des colonies, alors fief des « opportunistes »[33].

L'unité politique de l'Indochine française reste cependant à créer, de même que son équilibre financier. La pacification de l'Annam et du Tonkin s'avère en effet extrêmement coûteuse, ce qui conduit le gouverneur général intérimaire Bideau à parler en 1891 de « Lang Son financier ». Ce n'est qu'à la fin des années 1890 que le fonctionnement de l'Indochine évolue vers une stabilisation politique et économique. Paul Doumer, nommé gouverneur général en 1897, apporte une cohérence à son édifice administratif, ainsi que l'impulsion politique qui lui manquait jusque-là[34].

Ajout du Laos[modifier | modifier le code]

Auguste Pavie - troisième debout à partir de la droite - en 1893 à Luang Prabang.

L'achèvement de la conquête du Viêt Nam pose en outre le problème de la présence, à l'Ouest, d'un vaste territoire formé de pays laotiens et d'États Shan. Cette zone à la fois multiethnique et faiblement peuplée, sans autorité étatique forte depuis le XVIIIe siècle et la fin du royaume de Lan Xang, est en effet le théâtre des luttes d'influences de la monarchie annamite et du Siam. L'installation des Britanniques en Birmanie met un terme aux velléités françaises de s'étendre dans le pays voisin : la confrontation entre la France, le Royaume-Uni et le Siam se déplace alors dans la zone du Mékong[35], que les Français considèrent comme une voie d'accès au marché chinois[36].

Le Siam, inquiet de la conquête française du Tonkin, envoie des troupes dans la région de Luang Prabang, menaçant de couper le Viêt Nam en deux. Le Français réagissent alors en envoyant sur place un représentant, l'explorateur et diplomate Auguste Pavie qui, arrivé en février 1886, parvient en quelques années à conquérir pacifiquement la région[37]. Nommé vice-consul à Luang Prabang, puis commissaire général au Laos — nom donné à l'ensemble des pays à majorité lao — Pavie dispute le terrain aux Siamois, que la France considère comme l'instrument des Britanniques dans la région. Les Français envisagent d'abord une neutralisation du Siam qui serait transformé en « État-tampon » entre les domaines coloniaux français et britanniques, mais un lobby « laotien » se forme, sous l'impulsion notamment du futur député de Cochinchine François Deloncle et du ministre des affaires étrangères Gabriel Hanotaux. Sous son impulsion et celle du parti colonial conduit par Théophile Delcassé et Eugène Étienne, les Français choisissent de se concentrer sur le Laos, afin de contenir les velléités britanniques d'expansion régionale[35],[36].

En 1888, Pavie obtient de Oun Kham, qui règne alors sur le royaume de Luang Prabang, qu'il demande le protectorat de la France pour se prémunir des invasions en provenance du Siam. Plusieurs régions en pays thaï sont alors occupées par les troupes françaises, qui obtiennent grâce à Pavie le ralliement des familles aristocratiques locales. Théophile Delcassé, chef du parti colonial en métropole, annonce que la France « reprend » la rive gauche du Mékong. Il en résulte, en 1893, une crise diplomatique et un bref conflit militaire entre la France et le Siam. Les Français envisagent de mettre le Siam sous protectorat, mais le risque de tensions avec le Royaume-Uni — la monarchie siamoise est alors sous influence britannique — conduit à l'adoption d'un compromis. Par un traité du 13 octobre 1893, le Siam accepte d'évacuer la rive gauche du Mékong[35].

Ajout de Kouang-Tchéou-Wan[modifier | modifier le code]

Article connexe : Kouang-Tchéou-Wan.
Carte du territoire de Kouang-Tchéou-Wan, située à l'Ouest du Guangdong en Chine.

En 1896, le Royaume-Uni et la France adoptent une déclaration commune destinée à neutraliser le Siam, où il se partagent des zones d'influence[38]. Ils fixent également la frontière entre la Birmanie britannique et l'Indochine française. Enfin, après le départ de Pavie en 1895, les pays lao sont regroupés en deux territoires, le Haut Laos (capitale Luang Prabang) et le Bas Laos. Le , Haut Laos et Bas Laos sont finalement réunis au sein d'une entité unique, le Protectorat du Laos, dont la résidence supérieure est installée à Vientiane. Le Siam doit en outre céder des territoires au Laos et au Cambodge. Le partage de la péninsule indochinoise entre puissances occidentales est alors terminé[35]. C'est finalement au Laos que revient le rôle d'État-tampon entre le reste des possessions françaises en Indochine d'une part, et le Siam d'autre part[38].

Dans le même temps, la France poursuit ses ambitions de pénétration du marché chinois, grâce notamment à des projets de liaison entre les mines d'étain, de cuivre et de fer du Yunnan, et les mines de charbon du Tonkin. Doumer se montre très actif dans la mise en place de ces projets ferroviaires et miniers en Chine du Sud, et fait même campagne pour l'annexion du Yunnan. Le gouvernement chinois finit par céder et, par des accords de 1897 et 1898, concède aux intérêts français les deux lignes de chemin de fer visées. Il accorde également à la France un bail de 99 ans sur la baie de Kouang-Tchéou-Wan (ou Guangzhou Wan), destinée à accueillir une station charbonnière[39].

Le traité de Kouang-Tchéou-Wan, signé le , autorise d'abord l'occupation de la région ; il est suivi d'un accord, le , qui fait de Kouang-Tcheou-Wan un territoire cédé à bail pour 99 ans. Mais, en raison de laborieuses négociations avec la Chine sur la délimitation du territoire, la convention de cession à bail n'est ratifiée que le  ; le territoire est alors rattaché administrativement au Protectorat du Tonkin, pour passer plus tard sous l'autorité directe du gouvernement général de l'Indochine. Les Français imaginent à l'époque pouvoir en faire un équivalent de Hong Kong[40],[41] et nourrissent le projet — finalement abandonné — de mettre également la main sur Hainan pour dominer toute la région du golfe du Tonkin[42].

Dernières modifications territoriales[modifier | modifier le code]

En 1904, la province de Sayaboury et une partie de celle de Champassak — dont sa capitale — sont annexées et rattachées au Laos[38]. Les Français en profitent pour abolir le royaume de Champassak, dont le souverain est ramené au rang de gouverneur indigène[43]. La même année, la France et le Royaume-Uni signent un traité d'Entente cordiale, qui reconnait entre autres leurs zones d'influence respectives en Extrême-Orient. En 1907, un nouveau traité franco-siamois fixe les frontières du Laos[38]. En outre, les clauses territoriales de l'accord de 1867 concernant le Cambodge sont annulées : le Siam perd des territoires supplémentaires, en rétrocédant ceux qu'il occupait depuis le XVIIIe siècle dans les provinces de Siem Reap et de Battambang, ce qui permet au Cambodge de récupérer le site d'Angkor[44].

Structures politiques et administratives[modifier | modifier le code]

Gouvernement[modifier | modifier le code]

Formation progressive du système politique indochinois[modifier | modifier le code]

Paul Bert, premier résident supérieur d'Annam-Tonkin.
Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine française de 1897 à 1902, et véritable créateur de l'édifice administratif indochinois.

La longue formation de l'Indochine française est marquée par de nombreuses hésitations quant au système politique que les colonisateurs entendent bâtir, cette incertitude étant entretenue par les différences de statuts entre les territoires qui la composent. La Cochinchine, qui a le statut de colonie et où la culture confucéenne est moins forte qu'au Nord, est d'emblée soumise à un régime d'administration directe. Après la période de la « Cochinchine des amiraux » (gouvernement militaire), la colonie passe en 1879 à un régime de gouvernorat civil. Le 8 février 1880, un Conseil colonial est formé. Cette assemblée est élue par le colonat — qui compte à l'époque environ deux mille personnes, colons proprement dits, membres des milieux d'affaires ou fonctionnaires — et par un collège indigène restreint[45], en l'occurrence des Annamites désignés par les Chambres de Commerce et d'Agriculture locales. Le vote et l'éligibilité sont réservés aux Français ; seuls quelques rares indigènes reçoivent la citoyenneté française, via une naturalisation accordée de manière très parcimonieuse. Le Conseil colonial, dominé par les petits fonctionnaires et les colons, devient bientôt la principale instance de gouvernement de la Cochinchine, davantage que le gouverneur de la colonie[15] : cette assemblée a, dans une large part, la main sur l'impôt et les dépenses[45].

À partir de juillet 1881, la Cochinchine est représentée par un député à l'Assemblée nationale. Le Code pénal français se substitue en 1880 à celui de l'empire annamite, et le Code civil est en partie promulgué en 1883[45].

Le est créée la résidence supérieure d'Annam-Tonkin, qui englobe l'Annam — Centre du Viêt Nam — et le Tonkin — Nord du Viêt Nam — chacun de ces deux territoires étant administré par un résident général, lui-même subordonné au résident supérieur. Le député Paul Bert devient le premier résident supérieur d'Annam-Tonkin. Durant sa brève mandature — il meurt de maladie en novembre de la même année — Bert tente de s'appuyer sur le « peuple tonkinois » en le séparant des « mandarins annamites » : il vise en effet à détacher le Tonkin de la gestion impériale, tout en appliquant réellement le protectorat sur l'Annam[46]. Bien que sa conception de l'opposition entre Annam et Tonkin soit assez schématique, Paul Bert s'applique à faire « de la nation annamite » l'« obligée » de la France, à nouer des rapports de confiance avec le souverain et les élites, et à introduire des éléments de démocratie au Tonkin. Cette optique le pousse à confier davantage de responsabilités à des mandarins, qui sont notamment chargés d'écraser les soulèvements. Plus largement, les Français s'appuient de manière croissante sur des troupes autochtones pour assurer le maintien de l'ordre[47].

Jusqu'aux années 1890, le gouverneur général, dont le budget a été supprimé dès 1888 sous la pression de la Cochinchine, n'est en réalité que l'administrateur de l'Annam et du Tonkin. Le 21 avril 1891, Jean-Marie de Lanessan, nommé à la tête de l'Union indochinoise, obtient un important décret qui fait du gouverneur général le « dépositaire des pouvoirs de la République dans l'Indochine française » et lui confère une partie du pouvoir législatif ainsi que l'autorité militaire. Dans les faits, cependant, le décret n'est appliqué qu'en Annam et au Tonkin, et la Cochinchine continue d'échapper au contrôle du gouverneur général[34].

C'est la nomination de Paul Doumer, en 1897, qui permet au gouvernement général de prendre réellement corps. Doumer, personnalité importante du Parti radical — formation politique très impliquée dans les affaires indochinoises — et du Grand Orient de France, crée les structures administratives de l'Indochine, véritable État colonial, avec des services généraux et leurs annexes dans les différents « pays » qui la composent[34]. L'Indochine française adopte sous la mandature de Doumer un mode de fonctionnement centraliste très « jacobin »[48]. Le gouverneur général met fin à la confusion des prérogatives et envisage l'Indochine comme une entité cohérente : l'année de son arrivée, il crée une direction unique des Douanes et des régies financières[49]. Le gouverneur général cumule les pouvoirs politique, administratif et militaire. À partir de 1899, il s'appuie sur un Corps des Services civils[48].

En juillet 1898, afin que la colonie ne pèse plus sur les finances de la France, un budget général de l'Indochine est créé : il est alimenté par l'ensemble des impôts indirects, essentiellement par des monopoles (opium, sel, alcool) et par la fiscalité douanière[34]. Doumer assainit les finances de l'Indochine — le budget général est excédentaire dès 1899 — et améliore de manière spectaculaire le système fiscal : la perception des impôts directs est confiée à des agents français. En Annam, le rendement de l'impôt est multiplié par dix entre 1897 et 1903[50]. L'action de Doumer est tout aussi décisive en ce qui concerne les infrastructures urbaines et de transport, auxquelles il apporte une impulsion décisive. C'est également Doumer, par ailleurs, qui décide que la capitale de l'Indochine française sera Hanoï, plutôt que la capitale économique Saïgon ou la capitale impériale Hué[50].

À la toute fin du XIXe siècle, l'Indochine est gouvernée selon un système hiérarchisé, où les résidents des quatre protectorats et le gouverneur (rebaptisé un temps lieutenant-gouverneur) de la Cochinchine sont tous sous l'autorité du gouverneur général[50]. Dans le territoire de Kouang-Tchéou-Wan, la France est représentée par un administrateur en chef (ou administrateur supérieur), lui aussi directement subordonné au gouverneur général de l'Indochine[40],[51].

Achèvement de la mise sous tutelle des monarchies[modifier | modifier le code]

La Villa Blanche, résidence construite pour le gouverneur Paul Doumer au Cap Saint-Jacques (actuel Vũng Tàu).

Le , une ordonnance impériale marque l'une des étapes les plus importantes de la colonisation française : l'empereur d'Annam, qui demeure officiellement le souverain des deux territoires, délègue en effet la totalité de ses pouvoirs au Tonkin à un Commissaire impérial (Kinh luoc su, poste équivalent à celui de Vice-roi). Le Tonkin est dès lors détaché de facto de l'Annam, et les mandarins y sont soumis à un contrôle étroit de l'administration française, représentée par le résident général, quatre résidents et onze vice-résidents[52]. Le , la résidence supérieure d'Annam-Tonkin est supprimée, et remplacée par deux résidences supérieures séparées, l'une pour l'Annam et l'autre pour le Tonkin[45]. L'unité politique et territoriale vietnamienne, que les Français avaient eux-même jadis aidé à rétablir en soutenant les Nguyễn, est rompue pour plus d'un siècle. Déjà amputé de la Cochinchine en 1862, le Viêt Nam est désormais divisé en trois Ky (pays), appelés respectivement en vietnamien Bac Ky (« pays du Nord ») pour le Tonkin, Trung Ky (« pays du Centre ») pour l'Annam et Nam Ky (« pays du Sud ») et pour la Cochinchine. Les nationalistes vietnamiens — dont la terminologie est aujourd'hui en vigueur au Viêt Nam — préfèrent par la suite utiliser le mot Bo (région) plutôt que celui de Ky, et appellent les trois territoires Bac Bo (« région du Nord »), Trung Bo (« région du Centre ») et Nam Bo (« région du Sud »)[53],[54].

Illustration représentant un tirailleur indochinois (1915).

Par ailleurs, les trois principales villes des deux protectorats vietnamiens, Hanoï et Haïphong au Tonkin, et Tourane (Đà Nẵng) en Annam, sont cédées en toute propriété à la France par une ordonnance royale du  : la législation en vigueur en Cochinchine y est appliquée[52].

La tendance poussant à une annexion pure et simple des pays de l'Indochine française — ce qui impliquerait l'abolition des monarchies locales — est prédominante jusqu'en 1889, mais finit ensuite par perdre du terrain. En effet, les distances culturelles, la barrière de la langue et le risque de nouvelles insurrections rendent cette option difficilement réalisable. La France finit par opter pour le maintien d'une politique de protectorat, en conservant les dynasties en place et les structures étatiques indigènes[45]. L'idée de supprimer la monarchie annamite revient à plusieurs reprises, mais les Français ne s'y résolvent jamais, du fait de l'impossibilité de remplacer la structure mandarinale, et parce que le protectorat s'avère le mode de gestion le plus économique[52].

Après le rappel en France, en 1894, de Jean-Marie de Lanessan qui envisageait une politique de « protectorat réel » qui aurait laissé au Viêt Nam et au Cambodge une certaine marge de manœuvre internationale, et surtout à partir de la nomination de Paul Doumer en 1897, la France retire aux dynasties annamite et khmère leurs dernières prérogatives. Les monarchies protégées deviennent de simples appareils-relais des structures coloniales françaises[52].

L'empereur Duy Tân en 1907.

Les protectorats sont désormais privés de personnalité aux yeux du droit international. Le gouverneur général achève de dissocier le protectorat du Tonkin de celui de l'Annam : le , Doumer obtient du jeune empereur Thành Thái la suppression de la fonction de kinh luoc su — qui, bien que soumis au contrôle des Français, avait la prérogative de nommer les mandarins — et le transfert de ses compétences au résident supérieur du Tonkin. Le représentant français devient dès lors le dépositaire du pouvoir impérial. Les mandarins provinciaux sont réduits à de simples fonctions d'apparat, et l'essentiel de l'administration est assurée au Tonkin par des délégués provinciaux, agents du résident. En Annam, une ordonnance impériale du réforme le gouvernement et transforme l'ancien Conseil secret en un Conseil des ministres, que le résident supérieur français préside de droit. Le , une nouvelle ordonnance remet au protectorat la gérance complète des finances de l'Annam, tandis que le souverain reçoit une liste civile et la garantie d'entretien de sa cour. Le pouvoir impérial vietnamien est vidé de sa substance. L'empereur, qui reste théoriquement le souverain des deux protectorats, est réduit au rang d'« idole sacrée », d'ailleurs de moins en moins sacrée au fil du temps tant il apparaît désormais privé du mandat céleste[52],[50].

Au Cambodge, la France est représentée par un résident supérieur. Le , une ordonnance royale crée un Conseil des ministres, présidé par le résident français. Le contreseing de ce dernier devient en outre obligatoire pour toutes les ordonnances prises par le souverain cambodgien. La résidence supérieure du Laos — pays très faiblement étatisé — est organisée selon un modèle dualiste comparable à celui de l'Annam/Tonkin. Le royaume de Luang Prabang connaît un régime de protectorat proche de celui de l'Annam, tandis que le reste du pays est divisé en neuf provinces où l'administration lao est soumise à des résidents français[52]. Le statut de Luang Prabang, où le monarque local continue de gouverner, n'est cependant pas formalisé par un traité de protectorat en bonne et due forme, et demeure imprécis[38].

Dans les premières années du XXe siècle, les Français achèvent de neutraliser les monarchies locales. Au Cambodge, la mort du roi Norodom, en 1904, marque un tournant décisif dans l'emprise française sur le pays. Ce sont en effet les colonisateurs qui choisissent le successeur du monarque défunt, en la personne de son frère Sisowath, qui avait déjà été pressenti vingt ans auparavant pour prendre le trône ; les rois suivants sont également choisis par les Français[55]. L'administration coloniale entretient cependant de bons rapports avec la monarchie cambodgienne, dès lors que le monarque en place sert leurs intérêts. La bienveillance dont les Français font preuve à son égard permet à la figure du souverain cambodgien de conserver un lien fort avec la Nation[12]. Les fonctionnaires cambodgiens de haut rang sont durablement relégués à un rôle cérémoniel, tandis que ceux de rangs moins élevés occupent des situations d'auxiliaires mal payés de l'administration française. Les Français gouvernent le Cambodge avec l'aide de responsables khmers dévoués à leurs intérêts ; les conseillers dont ils entourent le monarque sont pour la plupart recrutés parmi les interprètes formés par leurs soins, au premier rang desquels Chaufea Veang Thiounn, interprète et ministre du roi Sisowath[56],[55].

En Annam, l'empereur Thành Thái monte sur le trône après la mort prématurée de Đồng Khánh. S'étant révélé une personnalité peu maniable, il est taxé de folie puis contraint en 1907 à l'abdication et à l'exil. Son fils Duy Tân, âgé de sept ans, lui succède. En 1916, Duy Tân, encore adolescent, s'échappe du palais impérial pour rejoindre les insurgés qui continuent de s'opposer aux Français. Capturé, il est contraint à l'exil comme son père et remplacé sur le trône par Khải Định, un fils de Đồng Khánh. Le nouveau gouverneur général nommé en 1917, Albert Sarraut, s'emploie à assainir le climat politique ; il applique le protectorat vietnamien de manière plus loyale en réformant l'administration et en élargissant la représentation indigène dans les assemblées locales, ce qui lui permet de gagner l'allégeance d'une partie des élites indigènes[57]. Alors que la monarchie annamite est vidée de sa substance, la personne du souverain cesse progressivement d'être considérée comme un point de référence dans la société vietnamienne[56].

Au Laos, les Français bénéficient de la loyauté du roi de Luang Prabang, Sisavang Vong, monté sur le trône en 1904 et formé à l'École coloniale. La monarchie de Luang Prabang est réorganisée en 1925, lorsque les Français remplacent le Conseil royal par un Conseil des ministres que préside le résident supérieur[56].

Administrations locales[modifier | modifier le code]

Photographie d'une réunion chez l'administrateur colonial René Schneyder, en 1940.

Instances élues[modifier | modifier le code]

Albert Sarraut, gouverneur général de 1911 à 1914 et de 1917 à 1919.

Dans l'ensemble, la vie démocratique est très limitée en Indochine française. Si le Conseil colonial de la Cochinchine possède un réel pouvoir de décision, il n'en est pas de même pour les assemblées indigènes des protectorats, créées beaucoup plus tardivement, élues au suffrage restreint et cantonnées à un rôle purement consultatif[58]. C'est le que le gouverneur général Paul Beau, conscient du regain du nationalisme chez les élites autochtones, crée la Chambre consultative indigène du Tonkin, formée de représentants élus des propriétaires fonciers et des commerçants, et de représentants des communautés montagnardes choisies par le résident. L'assemblée a la possibilité de donner son avis sur les questions administratives, économiques ou fiscales intéressant la communauté indigène[59]. Des assemblées consultatives similaires sont plus tard créées au Cambodge (1913), en Annam (1920), à Kouang-Tchéou-Wan (1922) et au Laos (1923)[60].

Des conseils provinciaux élus par les notables locaux et présidés par les administrateurs des provinces sont créés dès 1882 en Cochinchine, mais ils ne sont que les instruments de la bureaucratie locale. Saïgon, Hanoï et Haïphong bénéficient de conseils municipaux mixtes (Français et Indigènes) mais leur marge de manœuvre est très limitée. À Hanoï et Haïphong, les maires sont désignés par l'administration. Saïgon dispose d'une réelle démocratie locale, du moins jusqu'à la création en 1931 d'une préfecture régionale qui s'arroge l'essentiel des pouvoirs. De manière globale, toutes les instances élues de l'Indochine française sont paralysées dans leur fonctionnement par la tutelle du Gouvernement général[58].

Le renouveau de l'agitation politique en Indochine au début du XXe siècle conduit le gouvernement de Joseph Caillaux à nommer Albert Sarraut, fin 1911, au poste de gouverneur général. Homme neuf en ce qui concerne le système colonial, ce dernier a pour mission d'apporter une nouvelle impulsion à l'Indochine ; il entreprend de réformer l'administration, améliore le système d'enseignement, et impose aux fonctionnaires français la connaissance d'une langue locale[61]. Ses deux mandats(1911-1914 puis 1917-1919) sont notamment marqués par une volonté de transférer davantage d'éléments de démocratie en Indochine, dans le but de « franciser » progressivement les classes aisées vietnamiennes. Sarraut réorganise la Chambre consultative indigène du Tonkin, ainsi que les conseils provinciaux de notables dont il étend l'institution à l'Annam. Au cours de son second mandat, Sarraut, conseillé par son directeur des affaires politiques Louis Marty, pousse plus loin ses audaces : les collèges électoraux sont élargis, afin de renforcer la « collaboration franco-annamite » (en vietnamien, Phap Viet dê huê)[62].

Le , dans un discours retentissant, Sarraut préconise la création d'une « charte, sorte de constitution indochinoise », qui permettrait aux « citoyens indigènes » de bénéficier de davantage de droits politiques, et d'exercer un contrôle partie sur le pouvoir colonial via une représentation élue. Il poursuit son action en tant que ministre des colonies ; son discours se traduit concrètement par la réforme électorale du , qui porte le collège électoral indigène du Conseil colonial de Cochinchine de 1 800 à 20 000 électeurs (sur trois millions d'habitants) et sa représentation à dix sièges sur vingt-huit, au lieu de six[62].

Malgré la portée limitée de cette réforme, l'Indochine n'en est pas moins, au début des années 1920, la seule colonie française à posséder une véritable représentation élue des élites colonisées. La politique de collaboration franco-annamite lancée par Sarraut est poursuivie par ses successeurs, notamment Maurice Long, puis Alexandre Varenne — ce dernier étant nommé par le Cartel des gauches — qui s'attachent à renforcer les liens avec la bourgeoisie vietnamienne. L'évolution du discours colonial amène à ne plus prôner une domination indéfinie, mais une simple tutelle — très prolongée dans le temps — sur les « peuples retardataires », et à travailler avec les élites indigènes au sein d'une forme de partenariat[62]. Les initiatives de Sarraut, Long et Varenne, qui donnent lieu sous leurs mandatures à divers projets — finalement avortés — de nouvelles assemblées élues, ne permettent cependant pas aux classes supérieures colonisées d'accéder à un réel pouvoir politique. Le résultat le plus important est la création, le , d'un Grand conseil des intérêts économiques et financiers, qui n'est qu'une émanation, au rôle purement consultatif, des milieux d'affaires[63].

Administrations indigènes[modifier | modifier le code]

Un chef de canton vietnamien (début du XXe siècle).

Les Français sont peu nombreux en Indochine[64], ce qui se traduit par une présence territoriale très lâche. Dès lors, le système colonial s'appuie largement sur une administration indigène. Les échelons moyens et inférieurs des anciens appareils administratifs sont maintenus, mais incorporés à l'administration coloniale. En 1897 est ouverte au Tonkin une école destinée à la formation des nouveaux mandarins du protectorat, destinés à être les subalternes des fonctionnaires français. Bien que numériquement assez faible, le mandarinat vietnamien demeure très présent dans la population[65].

Au niveau des villages, l'administration coloniale instrumentalise les organisations communautaires locales qui forment les bases des sociétés indigènes, dans un conglomérat de « hameaux » (thon), réunis par groupes de deux à cinq au sein d'une « commune » (xa) administrée par un conseil de notables. En Cochinchine, un arrêté crée en 1904 un statut pour les notables communaux. Les chefs et sous-chefs de cantons vietnamiens, naguère élus, deviennent des fonctionnaires de rang inférieur. Des budgets communaux sont créés en 1909. Au Tonkin et en Annam, la mise sous contrôle des communautés villageoises est plus lente et plus difficile et les budgets communaux ne sont instaurés que dans les années 1920[66]. Les Français créent dans les villages vietnamiens une fonction de responsable indigène, le ly truong, chargé d'exécuter leurs directives et pouvant avoir diverses responsabilité comme la perception et l'exécution des impôts ou le maintien de l'ordre. Le poste de ly truong — plus ou moins équivalent à celui de maire — revient en général à un notable mineur, qui sert en fait de paravent à des notables annamites plus importants, véritables détenteurs de l'autorité morale ou du pouvoir social au sein des communautés indigènes[67].

Au Cambodge, le village, très dispersé, est organisé autour du monastère bouddhiste. Le régime colonial tente de mettre sur pied une forme de communauté villageoise sur le modèle vietnamien, jugé plus facile à contrôler. Une ordonnance crée en 1901 des srok (cantons) dirigé par un mesrok choisi par les habitants. En 1908, une nouvelle ordonnance supprime les srok et les remplace par des communes (khum)[68], dirigées par un mekhum élu, dont la fonction est équivalente à celle du ly truong vietnamien[67] mais cette forme d'organisation ne parvient guère à s'imposer. Les communes cambodgiennes semblent être restées dépourvues de vie propre ; les mehkum remplissent des tâches administratives, mais les autorités traditionnelles restent inchangées, et les paysans khmers ont encore moins de possibilités qu'avant pour exprimer leurs doléances[68].

Au Laos, pays sous-peuplé et ethniquement très hétérogène, historiquement tourné vers le Siam, les Français n'ont pas d'autre choix que de préserver et de composer avec les organisations locales et régionales déjà existantes. Cela permet de maintenir une gestion au moindre coût, les effectifs locaux de l'administration coloniale étant très faibles : en 1914, on ne compte dans le Haut-Laos que 224 fonctionnaires, dont 24 français seulement. Les villages laotiens (ban) sont répartis par cantons (tasseng), qui sont eux-mêmes inclus dans des seigneuries (muong) dirigées par les lignages aristocratiques héréditaires, lesquelles bénéficient des redevances des hommes libres et du travail des populations serviles. Les muong sont à leur tour regroupés au sein des trois « royaumes » traditionnels lao (la monarchie de Luang Prabang et les territoires des anciens royaumes de Champassak et de Vientiane)[69]. La tendance des Français à s'appuyer sur des auxiliaires lao — y compris là où cette ethnie est minoritaire — au détriment des chefs de villages locaux contribue cependant à créer des tensions, notamment avec les communautés montagnardes[70].

Après 1911, les réformes d'Albert Sarraut s'étendent à l'administration : le gouverneur général, non content d'élargir leur représentation élue, donne également aux élites indigènes davantage de possibilités d'accéder au fonctionnariat colonial. Le premier administrateur des services civils vietnamien est promu en 1913[62]. En 1921, Maurice Long officialise l'admission des colonisés dans la fonction publique en créant un « Cadre latéral » des services publics allant au-delà de la justice et des services civils ; le recrutement d'agents indigènes dans la fonction publique française ne se fait cependant qu'au compte-gouttes[63].

Maintien de l'ordre et répression[modifier | modifier le code]

Parallèlement, les Français mettent progressivement sur pied un appareil militaire, policier et judiciaire garantissant leur main-mise sur l'Indochine. De nombreuses prisons sont créées, dont la plus célèbre est le bagne de Poulo Condor, ouvert dès 1862 et qui accueille au fil des décennies de nombreux opposants à la colonisation[71]. Différents régiments de tirailleurs indochinois sont formés à l'époque de l'expédition du Tonkin ; après le pic de 1885, le nombre de militaires français présents en Indochine décroît, jusqu'à descendre à environ 12 000 hommes. Ils sont alors renforcés par quatre régiments de tirailleurs tonkinois, dont les effectifs se montent à 18 000 hommes. En août 1886, un arrêté de Paul Bert institue, sous le nom de Milices, un corps d'infanterie indigène chargé d'épauler les troupes françaises en assurant le maintien de l'ordre dans toute l'Indochine. Les Milices sont par la suite rebaptisées Garde civile indigène, puis Garde indigène (Garde civile en Cochinchine). En 1931, les effectifs des Gardes indigènes, commandées par des officiers et sous-officiers français de réserve, se montent à 5569 au Tonkin (et 165 encadrants français, 5173 en Annam (136 Français), 2388 au Cambodge (42 Français), 1730 au Laos (37 Français) et 360 à Kouang-Tchéou-Wan (8 Français). Les effectifs en Cochinchine sont à peu près équivalents à ceux du Tonkin ; dans la colonie, les gardes civils sont encadrés par la gendarmerie[72]. En 1900, une loi organise officiellement les unités de l'armée coloniale[71]. Le 5e régiment étranger d'infanterie ou régiment du Tonkin, fleuron de la Légion étrangère en Indochine, est créé en 1930[73].

Les tribunaux indigènes sont doublés par des tribunaux français ; à partir de 1896, des juridictions d'exception, les commissions criminelles, sont instituées pour juger les atteintes à la sécurité des protectorats[71]. Enfin, en 1917, notamment en vue de faire face à la résurgence des nationalismes, Sarraut crée la Sûreté générale indochinoise, d'où émerge ensuite un service qui fait fonction de police politique, la Police spéciale de sûreté. Malgré des effectifs réduits — 68 policiers français et 242 vietnamiens en 1934 — la Sûreté se montre d'une efficacité redoutable, grâce notamment à des ramifications en Chine et au Siam, et à un système très bien organisé de recueil et de traitement des informations. La police indochinoise se distingue également par des méthodes très brutales, et pratique couramment la torture dans ses locaux. De nombreuses exécutions sommaires sont commises lors de la répression des troubles : l'Indochine française fonctionne en grande partie comme un État policier[71].

Populations[modifier | modifier le code]

« Européens ou assimilés »[modifier | modifier le code]

Habitation française à Hanoï en 1898.
La rue Paul-Bert à Hanoï avec le théâtre municipal, vers 1905.
Exemple d'architecture coloniale à Hanoï.

Contrairement à l'Algérie française — où vivront en 1954 un million d'Européens contre neuf millions d'indigènes musulmans — l'Indochine n'est pas une colonie de peuplement mais pour l'essentiel une entité vouée à l'exploitation économique des ressources naturelles locales. La présence européenne, qui évolue au fur et à mesure de l'agrandissement et de la consolidation des possessions et des changements économiques, se concentre surtout aux deux extrémités de la péninsule, et se limite à des petites unités dans le reste du territoire. En 1937, on recense 42 345 « Européens ou assimilés » dont environ 30 000 Français (originaires de Métropole ou bien des « anciennes colonies » comme Pondichéry, les Antilles ou La Réunion). En 1940, à son maximum, la population française totale demeure, dans toute l'Indochine, inférieure à 40 000 personnes. En 1913, les Français sont recensés à 23700 sur 16 millions d'habitants ; en 1921, ils sont 24482 sur 20 millions, et en 1940, 34000 sur 22 655 000 habitants[74].

Les territoires de l'Indochine où la présence européenne est la plus forte sont la Cochinchine (16 550 personnes en 1940, plus 17364 sur Saïgon-Cholon) et le Tonkin (toujours en 1940, 12589 personnes, plus 5856 à Hanoï et 2350 à Haïphong). En Annam, les Français sont 1676 en 1913, 2125 en 1321 et 2211 en 1940. Au Cambodge, ils sont 1068 en 1913, 1515 en 1921, et 2023 en 1936. Au Laos, les Français sont 241 en 1913 et 360 en 1921 (chiffres de 1940 non disponibles)[74]. Dans le territoire chinois de Kouang-Tchéou-Wan, le nombre de Français passe d'une centaine[51] à 400 au maximum[41]. La population française est partagée en trois grands groupes, celui des colons proprement dits, celui des fonctionnaires et celui des militaires. Au Tonkin, où se trouve la capitale administrative, Hanoï, la population est surtout formée de fonctionnaires : le recensement de 1937 y relève 18 171 Européens. C'est à Saïgon (Cochinchine), qui fait figure de capitale économique de l'Indochine, que se trouve à la même époque la plus forte densité de population européenne, avec 16 084 personnes, soit 0,35 % des habitants[75],[76].

Les chiffres des années 1930 indiquent que 59 % de la population active française appartient à l'armée et 19 % à l'administration, la minorité restante concernant les colons proprement dits. S'ajoutent à cela environ 600 missionnaires. Dans la population européenne, les citadins sont très majoritaires par rapport aux « broussards » vivant dans les campagnes[77].

La colonisation française s'accompagne par ailleurs très tôt de l'arrivée d'une population indienne, venue de l'Inde française et concentrée pour l'essentiel en Cochinchine. Désignés du nom générique de « Pondychériens » et possédant, au contraire des Indochinois, la nationalité française, les Indiens pèsent d'un poids certain lors des consultations électorales cochinchinoises[75]. Occupant des postes d'encadrement, ils sont souvent mal acceptés par les indigènes, qui vivent difficilement le fait de devoir obéir à d'autres colonisés plutôt que directement aux colonisateurs blancs[78].

Enfin, le métissage, nettement plus fréquent qu'au Maghreb, est l'un des traits particuliers de la colonisation de l'Indochine[79], qui compte une population d'Eurasiens, fruit d'unions — légitimes ou non — d'Européens avec des femmes indigènes. Il arrive souvent que ces enfants soient abandonnés par leurs pères français ; beaucoup rejoignent alors les communautés de leur famille maternelle, au sein desquelles, cependant, ils demeurent fréquemment ostracisés du fait de leur origine. Un certain nombre vit dans la marginalité. À partir de 1907, les orphelins identifiés comme métis sont pris en charge par des associations laïques ou confessionnelles, qui veillent à leur éducation et à leur intégration dans la société coloniale. Les Eurasiens sont fréquemment victimes d'un double racisme, de la part des Français comme celle des indigènes : leur position particulière les amène fréquemment à être eux-mêmes racistes[80]. C'est en 1928 qu'un arrêté du gouverneur général leur accorde automatiquement la nationalité française[81].

Le nombre exact de métis eurasiens en Indochine n'a jamais fait l'objet d'une méthode de comptage fiable, avec pour résultat des chiffres contradictoires. En 1932, le Gouvernement général évoque 18 000 métis indochinois, tandis qu'en 1933, un mémoire de l'école coloniale cite un chiffre de 2 340 personnes recensées. Leur nombre semble néanmoins avoir nettement augmenté au début du XXe siècle, ce qui amène à l'époque certains observateurs à prédire une « créolisation » de la société indochinoise. En 1952, à la toute fin de la période coloniale, une association d'Eurasiens avance un chiffre de 300 000 métis, dont 50 000 détenant la nationalité française[82]. En dehors de certains cas individuels d'ascension sociale, les Eurasiens occupent souvent des postes d'encadrement subalterne, dans l'armée, l'administration ou le secteur privé (contremaîtres de travaux publics, surveillants de plantation…). Tout en tenant un rôle dans la société indochinoise, ils sont cependant trop peu nombreux pour peser durablement sur la démographie locale, et sont amenés à terme à se fondre dans les communautés française ou asiatiques[80].

Asiatiques[modifier | modifier le code]

Rue des Pavillons Noirs à Hanoï.
Deux femmes à Haïphong en 1904, vêtues de la tunique traditionnelle (ao ngu than).

Parmi les indigènes, les peuples Vietmamien (Viêt, appelé à l'époque Annamite), Khmer et Lao sont les plus nombreux. Les minorités (Muong, Tay, Cham, Rhade, Jaraietc.) sont principalement présentes dans les zones montagneuses. Le territoire vietnamien est à lui seul une mosaïque de populations, avec cinquante-quatre groupes ethniques. L'ensemble de l'Indochine compte environ 12 millions d'habitants à la fin du XIXe siècle, puis 16,4 millions en 1913. Plus de 95 % de la population est rurale, ce qui rend les décomptes et recensements difficiles. Le Laos est le pays dont la population est la plus hétérogène : en 1931, pour 485 000 Lao, on dénombre officiellement 459 000 non-Lao[69].

Dans la première moitié du XXe siècle, et principalement dans les années 1920, l'Indochine connaît, du fait notamment des progrès du système de santé, un véritable « boom démographique » : la population totale passe entre 1913 et 1948 de 16 395 000 à 27 580 000 personnes. La population de la Cochinchine passe dans le même temps de 3 165 000 habitants à 5 628 000, celle de l'Annam de 5 millions (recensement de 1913) à 7 183 000 en 1943, celle du Tonkin de six millions en 1913 à 9 851 000 en 1943. La population du Cambodge passe d'environ un million en 1913 à 3 748 000 en 1948, et celle du Laos, dans le même temps, de 630 000 personnes à 1 169 000. S'agissant de la répartition ethnique, la population vietnamienne augmente de près de six millions de personnes entre 1913 et 1943 et celle des Khmers de plus de 600 000[83].

Les Vietnamiens constituent, de loin, le groupe ethnique le plus nombreux. En 1936, dans les trois Ky constituant le territoire du Viêt Nam, on recense 18,9 millions d'habitants (8,7 pour le Tonkin, 5,6 pour l'Annam et 4,6 pour la Cochinchine) ce qui correspond à 82 % de l'ensemble de la population indochinoise. À la même époque, le Cambodge compte trois millions d'habitants et le Laos un million, soit respectivement 13 et 4 % de la population totale. À Kouang-Tchéou-Wan, la population chinoise se monte à environ 200 000 personnes[51].

Le dynamisme démographique dont font preuve les Vietnamiens les pousse à l'expansion dans l'ensemble de l'Indochine. Ils bénéficient en cela du soutien des Français, qui les considèrent, du fait de leurs habitudes industrieuses, comme des auxiliaires efficaces et comme les garants de la bonne marche de l'économie. Au sein de l'appareil colonial, ils fournissent une grande partie de l'effectif des « cols blancs » indigènes[84]. Sous l'effet du surpeuplement mais aussi de la division du travail dans l'économie coloniale, des dizaines de milliers d'habitants du Tonkin et de l'Annam se déplacent à travers l'Indochine et vont peupler les hautes terres du Tonkin ou le centre de l'Annam, s'installant aussi en Cochinchine ou au Cambodge, mais également dans d'autres territoires français comme la Nouvelle-Calédonie ou les Nouvelles-Hébrides. En Cochinchine, la présence de plus en plus forte des Vietnamiens contribue à marginaliser les Khmers Krom — présents depuis plus longtemps, mais déjà devenus minoritaires avant l'arrivée des Français — avec pour résultat des affrontements ethniques dans les années 1920[84].

Les Chinois, que l'on retrouve dans l'ensemble des régions de l'Indochine française et qui sont très présents dans les métiers de commerce, forment une composante non négligeable de cette mosaïque ethnique. Leur population est estimée en 1940 à 326 000 personnes[85]. Du fait de leur rôle économique, les Chinois sont considérés comme faisant partie de la population « privilégiée »[75] ; en majorité citadins, très présents dans l'artisanat et le commerce — mais aussi dans les activités financières, voire dans l'usure — bien intégrés dans les sociétés locales, fréquemment métissés, les Chinois constituent une bonne partie de la bourgeoisie indochinoise[86].

Outre les « Pondychériens », l'Indochine française compte également une population indienne venue des possessions britanniques, dont les ressortissants, très actifs dans le commerce, sont surnommés les « Malabars »[78].

Clivages sociaux[modifier | modifier le code]

Un pousse-pousse à Hanoï, à la fin du XIXe siècle.

La société indochinoise est très inégalitaire, la hiérarchie y étant déterminée par l'appartenance raciale. Les Européens occupent le sommet de l'échelle sociale[87], tandis que les indigènes sont maintenus dans des positions subalternes, aussi bien dans l'administration que dans les structures économiques[75]. Un mandarin de rang élevé est moins bien payé qu'un sous-brigadier des douanes français. Dans les entreprises, les salaires des Annamites sont, à compétences égales, toujours inférieurs à ceux des Français[77].

La société européenne, où les « administratifs » (fonctionnaires) et les « économiques » (colons) forment deux groupes hétérogènes, fonctionne de manière fermée ; l'essentiel des leviers de l'économie est détenue par quelques centaines de colons. Les militaires, moins privilégiés sur le plan financier au point de faire parfois figure de citoyens de seconde zone, sont parmi les Français ceux qui entretiennent les rapports les plus proches avec les indigènes[75].

Les communautés indigènes demeurent quant à elles marquées par les clivages, sociaux ou ethniques, qui existaient avant la colonisation. Les Khmers, les Lao ou les Chams, ainsi que les diverses minorités, sont dominés par les Vietnamiens, et les hiérarchies sociales restent très présentes au sein des sociétés indigènes. Ces clivages, loin d'avoir été effacés par l'arrivée des Français, sont au contraire intégrés par l'organisation coloniale, avec pour conséquence une complexité grandissante des sociétés indochinoises[87].

L'affaiblissement progressif, durant la colonisation, des structures traditionnelles villageoises, contribue à un creusement des inégalités dans les sociétés rurales. Alors que se constitue une classe de propriétaires fonciers indigènes — dont certains sont absentéistes mais dont la plupart s'impliquent dans la communauté et gèrent leurs fermiers de manière paternaliste — les paysans pauvres ont tendance à s'appauvrir encore, et sont particulièrement vulnérables aux accidents climatiques[88]. Les paysans annamites sont en majorité propriétaires, mais la plupart sont de tous petits exploitants ; il existe également, surtout en Cochinchine, une population de journaliers. Les agriculteurs modestes, victimes du climat ou de l'usure[86], basculent facilement dans la misère, ce qui entraîne des phénomènes d'émigration — organisée ou non — vers les mines, les villes, ou bien les plantations d'Indochine ou de Nouvelle-Calédonie. En Cochinchine, dont les sols sont plus fertiles et le climat plus clément, la paysannerie connaît de meilleures conditions de vie, ce qui entraîne une émigration du Nord vers le Sud[88] ; les inégalités sociales n'en sont pas moins fortes, 50% des terres cochinchinoises étant possédées par 2,5% de la population tandis que 57% des familles ne possèdent aucune terre[86].

Des marchandes de fleurs à Hanoï, vers le début du XXe siècle.

Ces déplacements de population entraîne le développement, entre 1915 et 1930, d'un monde ouvrier indochinois — principalement vietnamien — dans les mines et les industries agraires ou manufacturières, auquel s'ajoute le secteur des services. Sauf dans les grandes villes, les travailleurs restent attachés au monde rural, et partagent leur temps entre la rizière, l'usine et la mine, passant de l'une à l'autre en fonction des saisons. Les ouvriers indochinois sont en majorité peu qualifiés, et divisés entre cu nau (manœuvre) et ao xanh (ouvriers spécialisés, ou ayant reçu une formation minimale). Le passage du premier statut au second est très recherché, et nécessite souvent de verser une somme d'argent aux contremaîtres (cai). Outre les différences de statut et de salaire, la position au sein du monde ouvrier est également déterminée par l'appartenance ethnique, certaines entreprises opérant une distinction entre les travailleurs annamites et chinois[88].

Dans le milieu des plantations, une différence existe également entre les travailleurs « libres », engagés pour une brève durée et qui peuvent consacrer du temps à leur lopin personnel, et les « contractuels », engagés pour trois ans. Ces derniers bénéficient d'un pécule de départ, de rations de nourriture et d'un logement, et sont protégés des licenciements et des baisses de salaires. Cependant, leur situation est en réalité moins enviable que celle des « travailleurs libres » ; ils n'ont en effet pas la possibilité de changer d'employeur, sous peine de sanctions judiciaires sévères pour cause de « rupture de contrat »[88].

Dans les villes, les travailleurs perçoivent des salaires généralement très modestes, et doivent fréquemment se contenter d'habitats rudimentaires ou précaires, dans des paillotes voire sur leur lieu de travail. La promiscuité dans les quartiers ouvriers des grandes villes entraîne une situation sanitaire souvent déplorable. À partir de 1937, les autorités tentent de remédier à la situation en lançant un programme de construction de HLM, dont bénéficient quelques dizaines de familles issues des couches supérieures du monde ouvrier, ou des employés des services publics. Les conditions de vie en milieu urbain s'accompagnent de nombreux problèmes sociaux comme la criminalité et la prostitution ; l'alcoolisme et l'opiomanie y sont fréquents[88]. Dans les chantiers du Tonkin, très insalubres, on observe au début du XXe siècle un taux de mortalité d'environ 25% des ouvriers[89].

Les classes supérieures indigènes sont constituées d'une part du mandarinat traditionnel et héréditaire, sur lequel les Français continuent de s'appuyer, malgré la suppression en 1919 des examens traditionnels confucéens et son manque général de dynamisme ; d'autre part, d'une bourgeoisie qui émerge à la faveur du dynamisme économique colonial. Les propriétaires fonciers — principalement présents en Cochinchine — en fournissent la souche, mais une bourgeoisie d'affaires vietnamienne se développe également, bien que la crise économique mondiale des années 1930 vienne en freiner l'élan. Un « tiers état indochinois » se forme lentement, grâce notamment au développement de l'instruction ; ses membres sont cependant frustrés dans leur désir de promotion sociale par les rapports avec les Français, qui continuent fréquemment de les considérer comme des subalternes[90].

Les indigènes, dont il est très rare qu'ils détiennent la nationalité française — 31 naturalisés seulement en 1925, et 300 en 1939[91] — sont dans une situation d'infériorité qui favorise le mépris social, le racisme ou l'arbitraire. Le mot vietnamien nhaquê, qui signifie « campagnard », entre d'ailleurs dans la langue française où il devient un terme raciste désignant les Asiatiques (niaquoué, équivalent de « bougnoule »). L'idée, largement partagée, de la « mission civilisatrice » de la France en Indochine contribue à ces clivages ; les hauts fonctionnaires français se montrent souvent méprisants à l'égard des monarques et aristocrates indigènes. La chronique rapporte de nombreux cas d'abus, de brutalités, voire de crimes commis par des Français à l'encontre d'employés — coolies, paysans — ou de subordonnés vietnamiens, sans que la justice ne châtie ensuite les coupables[92]. Les travailleurs contractuels des plantations sont, dans les faits, prisonniers de leur lieu de travail, ce qui les laisse à la merci d'éventuelles brutalités de la part des contremaîtres ou de leurs supérieurs[88]. La violence et le despotisme ne sont cependant pas systématiques ni généralisés, la situation ne s'y prêtant pas : les colons se voient au contraire conseiller de bien traiter leur main-d'œuvre. Le gouverneur général Alexandre Varenne recommande ainsi de « traiter les Annamites avec des égards » tandis qu'Albert Sarraut, au ministère des colonies, insiste sur la nécessité d'appliquer des décisions de justice équitables et d'éviter les « verdicts de race »[92].

Divers Français entretiennent par ailleurs de bons rapports avec les populations locales : un certain nombre d'entre eux forment des couples avec des femmes indigènes, ce qui fait de la congaï (concubine ou épouse légitime asiatique ; à l'origine, ce mot désigne simplement en vietnamien une personne de sexe féminin) une figure familière de l'Indochine française[92]. Les « épouses » indigènes des Européens constituent souvent — le cas est notamment fréquent chez les militaires — des intermédiaires privilégiées avec les populations locales, dont elles peuvent exposer les problèmes et transmettre les doléances[93]. Ces échanges — sachant en outre que les unions mixtes ne dérogent pas forcément à la logique des rapports coloniaux — n'empêchent pas les clivages socio-culturels de demeurer très présents ; dans leur grande majorité, Français et indigènes vivent à l'écart les uns des autres[92].

Le développement de l'éducation en Indochine, et plus largement la politique de « collaboration franco-annamite », ne parviennent pas à réparer les injustices sociales. Pendant toute l'histoire de l'Indochine française, les disparités de traitement entre Européens et colonisés demeurent considérables, en dépit de l'amélioration du système éducatif au début du XXe siècle : il est en effet coutume de dire que le concierge corse de l'Université de Hanoï est mieux payé qu'un Vietnamien agrégé[94]. Le poids économique et politique des colons contribue en outre à freiner les politiques jugées trop favorables aux indigènes. Albert Sarraut, pour avoir développé l'éducation chez les autochtones, essuie les critiques des colons et de leur presse[95]. Alexandre Varenne, qui considère les classes supérieures indigènes comme « un tiers-état indochinois auquel il faudra donner sa place si nous voulons éviter qu'il ne la réclame »[94], échoue à imposer ses vues face aux colons, qui finissent par obtenir son départ en 1928[96]. Les idées progressistes de certains Français favorisent cependant les échanges et les interactions culturelles avec la bourgeoisie vietnamienne, notamment dans les milieux de la franc-maçonnerie[92].

Économie et infrastructures[modifier | modifier le code]

Agriculture, industrie et développement économique[modifier | modifier le code]

Billet de banque (une piastre) de la Banque de l'Indochine.

L'État français et les entreprises jouent des rôles complémentaires dans l'exploitation économique de l'Indochine[97]. L'économie indochinoise se développe pour l'essentiel autour de quatre secteurs : la riziculture et les autres cultures indigènes destinées à l'exportation ; l'équipement de base et les infrastructures ; les industries et agro-industries ; et enfin, le commerce extérieur. La colonisation économique se déroule cependant sans plan précis, de manière anarchique : elle connaît dans son développement de nombreux échecs et tentatives avortées, comme la culture du ver à soie qui ne parvient jamais à être compétitive par rapport à la soie chinoise[98].

Un marché à Hanoï (début du XXe siècle).

Entre 1860 et les premières années du XXe siècle, le principal support du développement colonial est la culture du riz en Cochinchine. Les rendements figurent alors cependant parmi les plus bas d'Asie. Le développement de l'économie latifundiaire favorise néanmoins la construction des canaux, d'abord permis par le recours à la corvée. À partir de 1893, la mécanisation et les grands programmes quinquennaux ou décennaux permettent d'accélérer leur creusement[99]. Entre 1893 et 1930, 35 000 hectares de terres marécageuses sont mis en culture. En Cochinchine, l'augmentation est de 421 %, passant de 552 000 hectares cultivés au début du siècle à plus de deux millions en 1929[100]. Entre 1869 et 1946, les surfaces cultivables de la Cochinchine sont multipliées par 21. Un grand capitalisme terrien se développe dans le Sud dans l'Indochine, en partie français, mais en majorité vietnamien[101]. Au XXe siècle, 300 000 hectares de rizières sont possédés par des Français qui les confient à des métayers, mais la majorité des nouvelles terres sont achetées par des notables cochinchinois. Se forme alors une bourgeoisie vietnamienne qui vit de la rente foncière[99].

Une mine d'étain au Tonkin.

L'époque de Doumer marque le début d'une véritable mise en valeur économique de l'Indochine, avec notamment l'ordonnance qui autorise l'administration française à percevoir les impôts (1898). Les premières mesures de Doumer, qui portent sur l'adoption d'un programme de travaux publics, nécessitent un emprunt de 200 millions de francs-or émis en métropole, qui vient s'ajouter à un premier emprunt de 80 millions, émis en 1896. Comme escompté, ces emprunts entraînent un afflux d'investissements privés en Indochine[102]. À partir des années 1890, l'économie indochinoise s'industrialise, avec notamment le développement du secteur minier et l'exploitation du bassin houiller du Tonkin, qui bénéficie d'un exceptionnel gisement d'anthracite. Le développement des importations par le Japon et la Chine permet à l'Indochine de devenir, dès le début du XXe siècle, le principal exportateur de charbon en Extrême-Orient, après la Mandchourie. Vers la même époque se développe l'exploitation des minerais de la Haute région du Tonkin, qui entraîne pendant l'entre-deux-guerres une véritable « fièvre de prospection » : les minerais et les métaux prennent une place importante dans les exportations de l'Indochine. Les industries de transformation (textiles, brasseries, cigarettes, distilleries, cimenteries...) se développent également mais, sous la pression des industries de Métropole qui en craignent la concurrence, elles doivent se tourner vers les marchés asiatiques ou sur des secteurs particuliers de l'économie métropolitaine. L'industrie textile — notamment cotonnière — est dynamique : au Tonkin et en Cochinchine, le secteur du coton emploie des dizaines de milliers de personnes. L'urbanisation et la politique d'équipement favorisent la naissance d'industries comme les centrales électriques, les chantiers navals, les verreries ou les manufactures de porcelaines. L'Indochine dispose également d'une industrie de consommation qui produit entre autres de l'alcool, des huiles et des savons[103].

Malgré le développement de l'économie indochinoise et l'importance des efforts fournis pour en améliorer les infrastructures, l'Indochine ne bénéficie pas d'un effort comparable pour améliorer le sort de populations locales. La pression fiscale demeure très importante[104] et les taxes ont même tendance à se multiplier pour soutenir la politique de grands travaux. À cela s'ajoute le recours à la corvée pour les chantiers, qui contribue au mécontentement populaire[105]. En outre, ans les années 1910, malgré l'importance des réalisations de Doumer, l'Indochine française demeure économiquement en retard par rapport aux possessions britanniques et néerlandaises en Asie : Albert Sarraut, lors de sa nomination au gouvernement général en 1911, a pour mission de relancer la colonie sur les plans non seulement politique, mais économique[106].

Photos contemporaines d'une plantation d'hévéas et d'une rizière au Viêt Nam.

C'est dans l'entre-deux-guerres, pendant les années 1920, que l'Indochine connaît sa période la plus faste sur le plan économique, principalement grâce aux secteurs du riz, du caoutchouc et du charbon[107]. Son important développement contribue à son surnom de « perle de l'Empire »[99].

Le secteur des plantations connaît alors un essor particulier, à la faveur notamment d'une politique de concessions agricoles lancée au Tonkin et en Annam par le gouverneur général Jean-Marie de Lanessan. Plus de 400 000 hectares sont mis en valeur entre 1926 et 1937. La culture du café et celle du thé se développent au Tonkin et en Annam[108]. C'est cependant au secteur du caoutchouc que l'économie de plantation indochinoise doit sa plus grande réussite. Les premiers essais d'acclimatation d'hévéa ont lieu en Cochinchine en 1897. Sa culture s'implante progressivement en Indochine et connaît un véritable « boom » entre 1926 et 1930 : les surfaces plantées passent de 18 000 hectares en 1925 à 78 620 en 1929. La grande plantation capitaliste domine le secteur, et 68% de la surface appartient à des société contrôlées par des holdings métropolitaine. En 1944, les groupes Rivaud-Hallet, Michelin et Banque de l'Indochine détiennent les deux tiers des plantations cultivées[108].

Le capitalisme colonial indochinois est marqué par la forte présence des groupes industriels, agro-industriels et financiers français. Outre les entreprises minières comme la Société des charbonnages du Tonkin ou la Compagnie minière et métallurgique de l'Indochine, de nombreux groupes de Métropole ont des filiales et des intérêts en Indochine, à l'image de Michelin, concessionnaire à partir de 1928 de trois plantations d'hévéas. Rivaud-Hallet est l'un des principaux groupes de plantations dans le monde : outre l'Indochine française, il est présent en Malaisie britannique et aux Indes orientales néerlandaises. Les capitaux chinois et indiens sont également présents en Indochine, quoique de manière difficilement quantifiable. Les Chinois — dont l'immigration en Indochine augmente nettement au début du XXe siècle — et les Indiens dominent le prêt foncier, le commerce, et la transformation du maïs et de la soie, ainsi que de nombreux produits de cueillette comme le paddy. Les banquiers indiens, pratiquant l'usure, font d'importants investissements en Indochine dans les années 1930[109].

C'est à la Cochinchine et au Tonkin que l'Indochine doit l'essentiel du dynamisme de son économie. Le Tonkin compte des entreprises forestières, de nombreuses filatures et verreries et usines de ciment, ainsi que des mines d'étain, de plomb, de zinc et de tungstène. La Cochinchine, outre ses rizières et ses plantations de caoutchouc, produit aussi du tabac et du sucre[110]. L'Annam, éloigné des voies commerciales et où les conditions géographiques et climatiques sont difficiles, est le territoire vietnamien le moins développé : la colonisation agricole n'y débute réellement qu'à partir de 1927, et l'économie repose principalement sur le thé et le café[75],[111],[112]. Il s'agit là d'une inversion de la situation économique pré-coloniale, où la région centrale était au contraire la plus dynamique : cette répartition des centres d'activité conduit à la représentation traditionnelle de l'Indochine sous forme de deux sacs de riz, symbolisant la Cochinchine et le Tonkin, reliés par un bâton qui symbolise l'Annam[113].

Un marché à Luang Prabang.

À l'inverse du Viêt Nam colonial, les protectorats du Cambodge et du Laos sont négligés sur le plan économique : ils accusent, par rapport aux hautes terres et aux deltas vietnamiens, un retard de développement nettement plus important que celui de l'Annam. Au Cambodge, l'économie gravite surtout autour du commerce du riz, du maïs, du poisson, du poivre et du bétail. Les colons n'y sont que quelques dizaines avant l'apparition vers 1920 des plantations d'hévéas, et les industries (une filature de soie, une rizerie, une distillerie...) y sont rares. Le Laos compte des mines d'étain et des plantations mais demeure, pour l'essentiel, confiné dans une économie de traite rudimentaire, fondée sur l'échange du bétail et des produits de la cueillette[114]. Les quelques 6000 ouvriers travaillant dans les mines laotiennes — qui représentent l'unique industrie de ce protectorat — sont d'ailleurs vietnamiens[115].

L'économie de Kouang-Tchéou-Wan, dont les Français avaient un temps imaginé faire un nouvel Hong Kong, est également peu développée. Le trafic dans le port de Fort-Bayard est très inférieur à ce qu'en espérait la France, son emplacement étant beaucoup trop excentré par rapport aux grands courants commerciaux maritimes[41]. L'industrie est peu importante dans ce territoire à bail, dont la population vit pour l'essentiel de l'agriculture (riz, patates, canne à sucre...) et de la pêche. Le commerce à Kouang-Tchéou Wan est principalement entre les mains de firmes chinoises, qui s'y installent volontiers en raison de sa tranquillité[116]. Par ailleurs, Kouang-Tchéou-Wan se distingue en étant la principale plaque tournante dans le golfe du Tonkin du commerce illicite de l'opium en direction de la Chine et de Hong Kong[117].

L'Indochine a d'importants échanges extérieurs : la Cochinchine est notamment le principal fournisseur de riz de la Chine du Sud, où elle exporte également de nombreux articles traditionnels (parapluies, faïences, tissus de soie, objets de culte...). Les exportations de produits comme le caoutchouc, le poisson, l'étain, le riz cochinchinois ou le bétail cambodgien vers la Chine, le Japon, les Philippines, Singapour ou les États-Unis permettent à l'Indochine de s'insérer durablement dans le commerce international[109]. Pendant la période faste des années 1920, l'Indochine devient le troisième, et parfois le deuxième exportateur de riz au monde, devant la Birmanie et le Siam[107].

Dans l'ensemble, le dynamisme économique de l'Indochine — grâce entre autres à la faiblesse des salaires locaux — en fait une « terre de profits », génératrice d'une considérable accumulation de capital[109]. Du point de vue industriel, l'Indochine est la première des colonies françaises[118]. La capitalisation boursière des sociétés indochinoises est très élevée et permet de dégager des plus-values considérables. Les excédents commerciaux sont importants, et la balance commerciale de l'Indochine française est constamment bénéficiaire de 1891 à 1945, à l'exception de quelques brèves périodes. Ses rapports économiques avec la Métropole sont cependant particuliers : si les échanges de l'Indochine avec le reste du monde sont bénéficiaires, ceux avec la Métropole sont structurellement déficitaires, le système colonial la plaçant dans une situation d'infériorité systématique. L'Indochine est contrainte d'accorder une place privilégiée à des produits en provenance de France (métaux, tissus, biens d'équipement...) qu'elle pourrait acheter moins cher ailleurs. Principal marché colonial de la France après l'Algérie, l'Indochine est un client important de la Métropole, dont elle absorbe 3,1% des exportations totales et à laquelle elle fournit 4,1% de ses importations. Cela contribue à faire de cette colonie largement bénéficiaire une pièce maîtresse de l'économie française[109].

Malgré ce développement, l'économie indochinoise demeure très inégalitaire : les chef d'entreprises vietnamiens ne possèdent que de petites sociétés, dont aucune n'emploie plus de 200 ouvriers[118]. La situation économique procure du travail aux paysans vietnamiens, mais elle est loin de leur garantir à tous la prospérité ; le fermage demeure le mode d'exploitation le plus répandu[107]. Le gouvernement général — dont une grande partie des ressources est constituée par les droits de douane — taxe lourdement des produits essentiels comme le sel ou l'alcool de riz. Il retire également d'importants bénéfices de la vente d'opium, pourtant interdite en Métropole. Les produits étrangers sont fortement taxés, ce qui entraîne des phénomènes de vie chère[119].

Le rôle de la Banque de l'Indochine[modifier | modifier le code]

L'économie de l'Indochine française est par ailleurs marquée par la situation de quasi-monopole bancaire du grand capitalisme de métropole, qui se coalise au sein de la Banque de l'Indochine (BIC). Cet établissement naît en 1875 de l'initiative de deux grandes banques privées, le Crédit industriel et commercial et le Comptoir d'escompte de Paris, qui cherchent dès le début de la conquête à développer des agences le long des filières commerciales de l'Extrême-Orient. Les deux banques s'allient pour former un établissement financier asiatique pouvant assumer le financement de l'économie coloniale alors en construction ; la Banque de l'Indochine reçoit ensuite des capitaux de Paribas, de la Société générale et du Crédit lyonnais. Tout en demeurant un établissement privé, la Banque de l'Indochine reçoit des fonctions de banque d'émission et de banque centrale, avec des prérogatives inhabituellement larges, dont le monopole de l'émission de la monnaie, le contrôle du taux d'escompte et celui du taux de change. Traitant d'égal à égal avec le gouvernement général, ne devant aucune redevance à l'État, la Banque d'Indochine dispose d'une puissance considérable, grâce notamment à ses appuis dans les milieux politiques. Jusqu'en 1931, l'État n'est représenté dans son conseil d'administration que par un commissaire du gouvernement, qui n'a pas de droit de veto. La Banque de l'Indochine devient l'un des principaux réseaux bancaires française à l'étranger : banque de la Cochinchine et de l'Inde jusqu'en 1887, elle étend ensuite son action à la Nouvelle-Calédonie, puis au reste de l'Indochine, à Hong Kong, à la Chine, au Siam, à Singapour, et jusqu'à Djibouti[120].

Ce n'est que dans les années 1920 que les rapports entre la Banque et l'État français se tendent, à la suite de divers projets interventionnistes du gouvernement. Une convention du , confirmée par une loi du , donne à l'État le contrôle de 20% du capital de la Banque de l'Indochine, le pouvoir de nomination de 30% des administrateurs et du président, ainsi que le droit à une redevance. Dans les faits, les rapports entre la Banque et l'État sont simplement aménagés ; le directeur reste nommé par le conseil et le pouvoir des grands capitalistes français dirigeants de l'établissement demeure intact. La Banque de l'Indochine fonctionne à la manière d'une « organisation oligarchique »où les grandes banques demeurent, dans les faits, toute-puissantes[120].

Avant l'arrivée des Français, les monnaies ayant court au Viêt Nam sont les sapèques chinoises[121] ; le Cambodge utilise la même monnaie que le Siam, le tical. En 1886, la Banque de l'Indochine est autorisée à émettre une piastre française, la piastre de commerce, dont la frappe est subordonnées à l'autorisation du gouvernement général et qui constitue désormais la principale unité monétaire de la colonie. Les sapèques de cuivre et de zinc demeurent cependant en circulation. Par la suite, des tentatives d'importer le franc en Indochine échouent du fait de la spéculation[122].

En 1902, les sapèques sont rattachées à la piastre, toujours émise par la Banque de l'Indochine. Elles sont démonétisées en 1914, mais demeurent cependant utilisées au-delà de 1939 dans les campagnes de l'Annam et du Tonkin. Jusqu'en 1929, le problème consiste à stabiliser le cour de la piastre, du fait des perturbations du régime de l'étalon-argent. La piastre pâtit notamment de la dévaluation du franc en 1928 ; les taux de change-francs de la piastre s'effondrent, ce qui remet à l'ordre du jour la question d'une réforme monétaire en Indochine. Un décret pris le adopte le régime de l'étalon-or, afin de faciliter les échanges avec la métropole ; la piastre est alignée sur le franc, sur une base de 10 francs pour une piastre[122],[121].

Outre son rôle dans l'émission de devises, la Banque de l'Indochine détient des participations dans diverses entreprises, dont la plus importante est la Compagnie française des chemins de fer de l'Indochine et du Yunnan, qu'elle fonde en 1901 avec la Société générale et le CNEP. Son portefeuille titres, longtemps limité à quelques grandes affaires, s'étoffe à partir des années 1920, et notamment après la crise de 1929 qui favorise les restructurations des entreprises indochinoises[109].

Infrastructures, transports et communications[modifier | modifier le code]

Inauguration du train Saïgon-Cholon en 1881.
Le pont Paul-Doumer (aujourd'hui pont Long Biên).

La colonisation de l'Indochine s'accompagne d'une politique de grands travaux, qui se poursuit jusqu'aux années 1930, pour bâtir une infrastructure de transports moderne. La batellerie à vapeur est développée, notamment en Cochinchine. La batellerie traditionnelle n'est cependant pas éliminée : le cabotage indigène continue de représenter, en 1936-1937, le tiers en tonnage du trafic maritime. Des lignes de chaloupes à moteur sont très rapidement ouvertes[123].

Sous la mandature de Paul Doumer, des grands travaux sont lancés pour développer l'équipement ferroviaire, à la fois comme un instrument de pénétration impérialiste en Chine, mais aussi pour désenclaver les économies de l'Indochine. En 1942, l'Indochine compte 2 767 kilomètres de voies ferrées, auxquels s'ajoutent les 464 kilomètres de la ligne du Yunnan. La plupart des lignes sont l’œuvre de la Compagnie des chemins de fer du Yunnan, très généreusement subventionnée par le budget de l'Indochine. Sa principale réalisation est le Transindochinois, ouvert par tronçons successifs entre 1905 et 1936[120]. La première locomotive atteint Yunnanfou en 1910 ; le chantier, laborieux en raison des difficultés du terrain pour parvenir à la Chine, coûte la vie à 12 000 coolies et 80 ingénieurs français[50]. Une fois achevée, cette ligne permet de se rendre en train de Saïgon jusqu'en Chine du Sud, en passant par Hué et Hanoï[124]. Au Cambodge, 500 kilomètres de chemin de fer relient en 1932 Phnom Penh et Battambang[125]. Le Laos est par contre en retard, et ne possède toujours aucune voie ferrée dans les années 1930[115].

Bien qu'incomplet — un projet de ligne entre Saïgon et Pnom Penh, notamment, ne voit jamais le jour —, et financièrement décevant, ce développement du chemin de fer en Indochine renforce la cohésion de l'économie de la colonie, tout en contribuant — car elle est très utilisée par les indigènes — à unifier l'espace national, notamment dans le cas du Viêt Nam[120].

Le pont Trang Tien (anciennement pont Thành Thái, puis pont Clemenceau) à Hué.

En 1911 est lancé un programme routier cohérent, destiné à débloquer le Laos et les hauts plateaux vietnamiens. En 1918, le réseau routier est réorganisé et divisé entre routes locales, à la charge des différents territoires, et routes coloniales (RC), à la charge du budget général. Les principaux éléments de ces voies de communication sont la RC 1, qui relie Hanoï à la frontière du Siam, un réseau très dense de routes et de digues des delta du Fleuve rouge et du Mékong, ainsi que différents axes de pénétration au Nord, en direction du Laos, et au Sud-Annam[123]. Au Cambodge, 9 000 kilomètres de routes asphaltées et de chemins de gravier y sont construits entre 1900 et 1930, grâce aux travaux de corvée[125]. Là aussi, le Laos continue de souffrir d'un certain retard, et ne dispose dans les années 1930 que de 28 kilomètres de route asphaltée ; une route est cependant construite pour le relier à la côte annamite en traversant le Mékong[115]. En 1943, l'Indochine française dispose de l'un des meilleurs routiers d'Extrême-Orient : elle compte alors 32 000 kilomètres empierrés et 5 700 asphaltés, ainsi qu'un parc automobile de 18 000 véhicules, pour un trafic de 40 à 50 millions de voyageurs[123]. Malgré son caractère inégal selon les pays, le développement des routes facilite les déplacements de tous les habitants, qui profitent notamment des transports en autocars[125]. Kouang-Tchéou-Wan dispose dans les années 1920 de 116 kilomètres de routes, dont 64 empierrées ; ses liaisons avec Haïphong, Hong Kong, Macao ou Canton sont assurées par des jonques ou des navires à vapeur[116].

L'Indochine bénéficie en outre du développement de deux grands ports, celui de Haïphong et surtout celui de Saïgon, qui contribuent de manière considérable au dynamisme de son économie. Haïphong est le grand débouché sur le Yunnan : le trafic y est de 1,2 millions de tonnes en 1937. Saïgon tient un rôle important dans le commerce — européen et chinois — en Extrême-Orient, notamment en ce qui concerne la circulation du riz, des poivres et des produits en provenance d'Europe[123].

L'aéronautique se développe également en Indochine : le premier avion arrive en 1910, puis un arrêté de 1917 prescrit la création d'une escadrille d'aviation au Tonkin. Des liaisons aériennes entre Hanoï et Saïgon sont assurées à partir de janvier 1921[126].

Outre les transports, l'administration coloniale s'emploie à moderniser les infrastructures. Peu de « villes nouvelles » sont construites — Haïphong faisant figure d'exception — mais les agglomérations anciennes reçoivent un équipement moderne, en particulier Hanoï et Saïgon. Vers la fin de l'entre-deux-guerres, un effort supplémentaire est fourni pour améliorer les infrastructures afin de relancer l'économie, quitte à endetter l'Indochine[124]. De nombreux ponts sont construits, le plus impressionnant étant sans doute celui sur le Fleuve Rouge, dont les plans sont conçus par Gustave Eiffel, et qui sera plus tard baptisé pont Paul-Doumer : cet ouvrage est l'un des symboles du lancement de la politique de grands travaux du gouverneur général. Doumer inaugure également, en 1902, le pont Thành Thái de Hué, une construction de 400 mètres de long[50].

Le télégraphe sans fil, plus rapide que la télécommunication par câbles sous-marins, fonctionne à partir de 1904[127], et la radioélectricité à partir de 1921[128].

Évolutions sociales et culturelles[modifier | modifier le code]

Santé[modifier | modifier le code]

Rapidement après le début de la colonisation, les Français s'emploient à améliorer les conditions sanitaires. De nombreux hôpitaux, dispensaires et infirmeries sont créés[124], et des campagnes de vaccination massives, qui permettent de réduire radicalement les effets des épidémies. Dès 1871, la vaccination antivariolique est rendue théoriquement obligatoire en Cochinchine pour tous les Asiatiques. La vaccination de masse, prise en charge par les médecins de la Marine, commence en 1878. En 1908, l'obligation de vaccination est étendue au reste de l'Indochine. La pratique médicale moderne, la prophylaxie de masse et les préoccupations hygiénistes sont progressivement introduites. L'Institut Pasteur de Saïgon est fondé en 1891 et celui de Nha Trang quatre ans plus tard. En 1902, une École de médecine est ouverte à Hanoï ; une infrastucture médicale de base se met progressivement en place[129]. Paul Beau, successeur de Doumer, conscient de l'insuffisance des efforts fournis jusque-là en matière sanitaire, fait construire un hôpital indigène à Hanoï et développe la formation des praticiens[104]. En 1939, l'Indochine compte 367 médecins dont 216 indigènes, 3623 infirmiers et sage-femmes, et 760 accoucheuses rurales (ba mu). Ce personnel contribue à enrayer les pandémies et à la lutte contre le paludisme[129].

La peste, qui frappait encore les différents pays indochinois en 1906-1908, est peu à peu circonscrite, et ne frappe plus qu'épisodiquement au Tonkin dans les années 1920. Les progrès de la médecine ne permettent cependant pas d'enrayer toutes les maladies : une partie de la population rurale échappe toujours à la vaccination censément obligatoire contre la variole (41,6% de la population est vaccinée vers 1930), qui continue de sévir. De graves épidémies de choléra continuent par ailleurs de se déclarer, en 1926-1927 au Tonkin et en Annam, et de 1926 à 1931 en Cochinchine et au Cambodge : au moins 55 000 personnes succombent au choléra durant cette période, et la maladie continue de se déclarer sporadiquement malgré d'intenses campagnes de vaccination[129]. Les quartiers ouvriers des villes sont particulièrement insalubres, et les habitants y sont facilement les proies du choléra, de la peste, de la malaria ou de la tuberculose[130].

La mortalité infantile reste très forte, même pendant la période de grande croissance démographique de l'entre-deux-guerres — en 1930, près d'un enfant sur deux meurt avant l'âge de quinze ans au Sud-Annam et à Hanoï — mais l'amélioration des soins parvient à la faire régresser, au moins localement[131]. Les seules statistiques fiables dont on dispose sur ce point concernent les grandes agglomérations : à Saïgon, la mortalité infantile tombe de 44% en 1925 à 19% en 1938[124].

Enseignement[modifier | modifier le code]

En dépit d'un slogan anticolonialiste selon lequel la France avait construit en Indochine « plus de prisons que d'écoles », la présence coloniale s'accompagne d'un effort non négligeable pour répandre l'enseignement. Entre 1860 et 1917, la colonisation s'accompagne cependant d'une incertitude sur le système scolaire qui conviendrait à l'Indochine. Ce n'est que dans les années 1890 que les Français, jusque-là imbus de la « supériorité » de leur propre civilisation, commencent à réfléchir à un enseignement qui tiendrait compte des cultures propres aux différents pays indochinois[132].

Le Collège catholique de jeunes filles construit en 1937 à Hanoï, devenu plus tard le Musée des beaux-arts du Viêt Nam.

La Cochinchine sert de « laboratoire » avec la création, en 1879, de l'enseignement franco-indigène, qui prend modèle sur l'école publique française. Des écoles modernes sont rapidement créées dans les protectorats, mais l'enseignement traditionnel demeure en vigueur en Annam et au Tonkin[132].

Comme pour les services de santé, le gouverneur général Paul Beau apporte une impulsion décisive au développement de l'éducation des indigènes[104]. C'est sous sa mandature que l'enseignement franco-indigène est généralisé : il est créé en 1904 au Tonkin, en 1906 au Cambodge, et en 1906 en Annam et au Laos. Sous l'impulsion des loges maçonniques d'Indochine et de Métropole, Beau crée en 1905 le Conseil de perfectionnement de l'enseignement indigène et, le 31 mai de l'année suivante, promulgue une réforme qui fait du quốc ngữ le support écrit de la langue de l'enseignement vietnamien[133]. Les idéogrammes, relégués au rang d'objet d'études, déclinent rapidement. Des notions élémentaires de français sont introduits à tous les degrés de l'enseignement. En 1907, Beau crée l'Université de Hanoï ; celle-ci n'accueille cependant que peu d'étudiants et est fermée au bout d'un an, en raison des nouveaux soulèvements nationalistes. Ce n'est qu'en 1917 qu'elle est rouverte, une fois réorganisée. L'université indochinoise, où sont enseignés entre autres la médecine, la pharmacie, le commerce, les finances, le droit, l'administration et les beaux-arts s'affirme alors comme un lieu de formation des cadres administratifs indigènes. Les étudiants y sont en majorité vietnamiens et français, avec quelques Khmers et Lao[132].

Le Lycée Marie-Curie de Saïgon (1918).

L'enseignement moderne s'implante avec un certain succès dans les capitales et les villes, mais il a plus de difficultés à pénétrer dans les campagnes, où les écoles communales n'existent parfois que sur les papiers. Les concours littéraires traditionnels, destinés au recrutement des mandarins en fonction de leur connaissance des valeurs confucéennes, subissent la concurrence des nouvelles filières scolaires. Peu à peu dévalorisés en tant que voies de promotion sociale, ils attirent de moins en moins de candidats et finissent par disparaître : le dernier concours triennal est organisé à Hué en 1919. L'adoption du quốc ngữ et la disparition des concours séparent l'élite dirigeante vietnamienne des références d'origine chinoise, et plus largement de la culture confucéenne. Les écoles officielles du gouvernement de l'Annam sont elles aussi supprimées en 1919 et remplacées par les écoles franco-indigènes dépendant du protectorat[132].

Le système scolaire est notamment développé sous l'impulsion du gouverneur général Albert Sarraut, qui se fait pendant ses deux mandats le champion de l'instruction et de la méritocratie républicaine[95]. Le règlement général de l'instruction publique, adopté le , constitue la « charte » de l'enseignement indochinois. L'instruction n'a pas pour base l'école française, qui est rarement accessible aux jeunes colonisés, mais l'enseignement franco-indigène, dont les finalités, clairement exposées dans le règlement général, sont d'apporter jusque dans les villages des savoirs écrits aux contenus contrôlés, de diffuser une éducation populaire moderne minimale, et enfin d'adapter les élites indigènes aux fonctions qui leur reviennent dans le système colonial[134].

Malgré des difficultés persistantes pour faire progresser l'enseignement dans les campagnes, les effectifs scolaires augmentent de façon constante à partir de 1930. La priorité est données à l'enseignement primaire, prolongé par deux filières plus sélectives, le primaire supérieur et le secondaire « local », lequel débouche sur un baccalauréat également « local ». Seule une minorité très réduite d'élèves indigènes accède à l'université. Si le système crée bien une élite moderne en Indochine, celle-ci a des effectifs très minces et est essentiellement issue de l'enseignement primaire ; le développement de la scolarité en Indochine permet notamment de former de nombreux fonctionnaires subalternes. En 1930, 34 371 candidats sont reçus au certificat d'études élémentaires indigènes — dont 16933 avec la mention « français » — et 4379 au certificat d'études primaires franco-indigènes. Ils ne sont cependant, cette année-là, que 648 à obtenir le diplôme d'études primaires supérieures franco-indigènes et 75 le « baccalauréat local ». Le développement de l'enseignement primaire supérieur a cependant un rôle important pour garantir l'ascension sociale des colonisés ; il contribue à créer une petite bourgeoisie indigène — essentiellement vietnamienne — de fonctionnaires et d'employés, mais aussi, dans les années 1930, de « révolutionnaires professionnels ». L'enseignement secondaire joue un rôle analogue et permet l'émergence de professions libérales dans la population locale[134].

Les écoles publiques sont doublées d'établissements privés catholiques ou laïques dont l'existence est antérieure et le nombre plus important. Le nombre d'élèves de l'enseignement public au Viêt Nam dans le primaire s'élève de 126 000 en 1920 à plus de 700 000 en 1943-1944. Dans le secondaire, de 121 en 1919, leur nombre atteint 6 550 en 1943-1944. Au Cambodge, 15 700 enfants sont scolarisés dans le primaire public en 1930 ; ils sont 32 000 en 1945. c'est également au Cambodge que l'instituteur français Louis Manipoud réforme avec succès les écoles de pagodes (bouddhiques) en introduisant des matières modernes dans le cursus traditionnel. Ces écoles rénovées accueillent 38 000 élèves en 1939 et cinquante-trois mille en 1945. Toutefois], les campagnes ne sont pas — sauf en Cochinchine — dotées d'un réseau scolaire serré : en 1942, 731 000 enfants seulement sont scolarisés sur une population totale de 24,6 millions. En 1940, le groupe des diplômés de l'enseignement supérieur ou spécialisé est évalué à 5 000 personnes. L'université indochinoise connaît elle aussi un accroissement d'effectifs (de 457 en 1938-1939, le nombre d'étudiants atteint 1 575 en 1943-1944). On peut y ajouter les fonctionnaires (16 941 en 1941-1942), les enseignants (16 000 en 1941-1942), tous issus de l'enseignement primaire supérieur ou secondaire, ou de l'université indochinoise[135].

L'enseignement se diffuse cependant beaucoup plus vite dans les trois pays vietnamiens qu'au Cambodge et au Laos, surtout en ce qui concerne le secondaire. Ce n'est qu'en 1930 que des étudiants cambodgiens — issus de l'élite, puisqu'il s'agit de deux princes et de quatre futurs ministres — obtiennent leur diplôme d'un lycée français de Saïgon. Il faut attendre 1936 pour que soit ouvert à Pnohm Penh le Lycée Sisowath[136], où les élèves vietnamiens sont en outre aussi nombreux, sinon plus, que les Khmers[137]. Trois ans plus tard, on ne compte encore qu'une demi-douzaine de bacheliers au lycée Sisowath, et une douzaine seulement de Cambodgiens suivent des études universitaires à l'étranger. Cependant, bien que lente et tardive, cette diffusion de l'éducation contribue à faire apparaître un embryon d'élite intellectuelle au Cambodge[136]. Le Laos ne possède, en 1939, qu'un seul établissement secondaire, le collège Pavie de Vientiane, qui scolarise environ 500 élèves dont la moitié seulement sont laotiens[115].

Alexandre Varenne, gouverneur général de 1925 à 1928, s'attache à augmenter les nombre d'écoles et recommande aux enseignants de ne pas enseigner aux indigènes que « la France est leur patrie » et de veiller à ce qu'ils aient « un enseignement asiatique qui leur soit utile dans leur pays »[138]. Dans l'entre-deux-guerres, les limites de l'enseignement en Indochine — l'université de Hanoï ne propose aucun cursus doctoral — pousse un nombre croissant d'étudiants à suivre des études en France. Leur nombre augmente nettement dans les années 1920, et plusieurs dizaines de boursiers — principalement vietnamiens, et en majorité cochinchinois — partent chaque année. Une fois revenus de Métropole, les intellectuels « retour de France » jouissent d'un prestige notable auprès de leurs compatriotes[139].

Les effets positifs de l'enseignement en Indochine y côtoient d'autres plus contestés. Les programmes d'histoire n'échappent pas à « Nos ancêtres les Gaulois » et l'« heure de littérature annamite » est consacrée à l'enseignement de valeurs confucéennes conservatrices. En outre, malgré ces progrès, l'école est très loin de toucher l'ensemble, ou même la majorité, de la population : en 1939, un peu moins de 20% de la jeunesse indochinoise est scolarisée[140]. Le nombre d'analphabètes demeure très élevé[141]. Les inégalités sociales perdurent en milieu universitaire, et les bourses d'études en France bénéficient surtout aux enfants issus des classes supérieures indigènes, notamment à ceux des familles mandarinales[139]. Enfin, le rôle de l'instruction dans la formation d'une élite indigène, est, à terme, générateur de tensions. Chez les colons, qui se méfient des effets de l'instruction sur les colonisés ; chez les indigènes ensuite, qui constatent que leur instruction ne les empêche pas de demeurer confinés à un rang social inférieur tandis que les « petits Blancs » continuent de bénéficier de passe-droits. Les jeunes intellectuels indigènes, y compris ceux ayant étudié en Métropole, s'aigrissent de ne pas pouvoir accéder à des postes de responsabilités en dépit de leurs diplômes[95].

Dans les années 1920 et surtout 1930, du fait de la résistance rencontrée auprès de peuples de cultures anciennes, et aussi de la poussée en Europe de certaines idées subversives, des modifications sont apportées aux programmes d'enseignement[135]. En 1930, le gouverneur général Pasquier exprime ses doutes : « Depuis des milliers d'années, l'Asie possède son éthique personnelle, son art, sa métaphysique, ses rêves. Assimilera-t-elle jamais notre pensée grecque et romaine ? Est-ce possible ? Est-ce désirable ? […] Nous, Gaulois, nous étions des barbares. Et, à défaut de lumières propres, nous nous sommes éclairés, après quelques résistances, à celles qui venaient de Rome. Le liant du christianisme acheva la fusion. Mais en Asie, sans parler des éloignements de race, nous trouvons des âmes et des esprits pétris par la plus vieille civilisation du globe »[132].

Religion[modifier | modifier le code]

Le temple Vat Ong Teu, siège de l'Institut bouddhique de Vientiane.

Dans l'ensemble de l'Indochine, la religion dominante est le bouddhisme, auquel s'ajoute une forte influence du confucianisme chinois. Chaque pays a son association bouddhiste, avec parfois des sections provinciales : les tentatives de fédérer ces structures n'aboutissent pas. En 1937, l'Association bouddhiste du Tonkin revendique deux mille bonzes et bonzesses, auxquels s'ajoutent dix mille adhérents ; celle de l'Annam en revendique trois mille. Les organisations bouddhistes du Viêt Nam n'ont pas davantage d'unité politique : la majorité sont apolitiques, mais certaines, notamment en Cochinchine, sont considérées comme pro-françaises, tandis que d'autres accueillent des bonzes « patriotes »[142]. Au Cambodge et au Laos, le bouddhisme theravāda a un statut de religion officielle : sa forte présence dans la population en fait un facteur de cohésion sociale. Par ailleurs, différents rites existent parmi les populations indochinoises ; le culte des génies se mélange volontiers au bouddhisme[143].

Le grand temple caodaïste de Tây Ninh.

L'Indochine connaît également, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, divers troubles liés à des sectes ou à des sociétés secrètes d'inspiration religieuse, volontiers millénaristes et messianistes, notamment dans le delta du Mékong, souvent guidées par des leaders charismatiques qui mobilisent les paysans à l'aide de pratiques magiques : plusieurs soulèvements de ce type doivent être réprimés dans les pays vietnamiens[144].

Au Laos, les Français s'appuient sur le clergé bouddhiste pour détacher culturellement le pays du Siam : deux instituts bouddhiques sont fondés, à Vientiane et à Luang Prabang, respectivement en 1931 et 1932. L'administration coloniale vise ainsi à susciter une tradition bouddhique propre au Laos, qui serait affranchie de l'influence siamoise. C'est dans cette même logique qu'est entreprise la réhabilitation du temple Vat Sisakhet[145].

Au Cambodge, la vie religieuse connaît la même stabilité que la vie politique : la sangha, protégée par le roi, s'aligne comme la monarchie sur les intérêts des Français[12]. Comme au Laos, l'administration coloniale utilise le biais de la religion pour affaiblir l'influence culturelle et politique du Siam ; c'est notamment pour détourner le clergé cambodgien des stages qu'il effectuait jusque-là au Siam que le gouverneur Pierre Pasquier crée en 1930 l'Institut bouddhique de Phnom Penh[146].

Pendant la période coloniale, le catholicisme continue de s'implanter, notamment au Viêt Nam. Les missions catholiques — notamment les Missions étrangères de Paris, très actives —, obtiennent de nombreuses conversions surtout au Tonkin, touchant environ 10 % de la population indigène. Les Missions étrangères de Paris sont notamment présentes dans le vicariat apostolique de Cochinchine occidentale et le vicariat apostolique du Tonkin. En 1931, on recense 1 300 000 Vietnamiens catholiques, sur 15 millions d'habitants. Le Cambodge compte à la même époque environ 74 000 catholiques, tandis que le Laos, moins touché par l'évangélisation, en compte 18 964. Outre la masse de fidèles, la communauté catholique se distingue par l'importance croissante du clergé indigène, majoritaire par rapport au clergé d'origine européenne (1062 prêtres et 3129 religieuses en 1931). Dans les années 1930, trois Annamites accèdent à la dignité d'évêques, parmi lesquels Ngô Đình Thục, frère du futur président sud-vietnamien Ngô Đình Diệm[142]. Malgré la laïcité de rigueur sous le régime républicain en France, les autorités coloniales s'accommodent très bien de l'influence du clergé catholique car la diffusion du christianisme, en affaiblissant les rites traditionnels, sert l'influence française[147].

Pendant l'entre-deux-guerres, de nouvelles religions apparaissent et connaissent un succès rapide, particulièrement en Cochinchine, région frontalière propice aux acculturations. Il s'agit d'un phénomène qui concerne essentiellement le Viêt Nam, où la dissociation entre la monarchie et la nation a entraîné un véritable bouleversement culturel, facteur de l'apparition de croyances nouvelles. Le Cambodge et le Laos conservent au contraire leur homogénéité religieuse, le bouddhisme demeurant largement dominant[142]. Le plus important parmi ces nouveaux cultes est le caodaïsme, qui naît en 1926 en tant que cercle ésotérique au sein d'une association spiritiste animée par des notables cochinchinois, puis devient une religion syncrétique mélangeant croyances occidentales et asiatiques dans une synthèse parfois à la limite du « bric-à-brac » (des références confucéenne et taoïstes y voisinent avec des influences chrétiennes et avec l'invocation d'esprits « exotiques » comme Jésus-Christ, Jeanne d'Arc, Périclès, Mahomet ou Victor Hugo). Il s'agit à l'origine d'une religion de propriétaires fonciers et de bourgeois fonctionnaires, la classe supérieure indigène trouvant dans cette nouvelle croyance un moyen de s'affirmer culturellement face aux Français. Mais le caodaïsme prône également des relations sociales nouvelles, ce qui lui permet de pénétrer dans le monde paysan ; il compte bientôt des centaines de milliers de fidèles, guidés par son « pape » Pham Cong Tac. Le développement de cette religion suscite bientôt l'inquiétude des autorités coloniales : la répression dont fait l'objet le caodaïsme lui vaut un surcroît de prestige et d'influence dans la population, en même temps qu'elle le pousse à choisir l'indépendantisme et l'alliance avec le Japon. En 1938, le caodaïsme compte environ 300 000 fidèles en Cochichine, où son organisation constitue alors un véritable « État dans l'État »[142],[148],[147].

D'autres « sectes » naissent pendant l'entre-deux-guerres, comme le Binh Xuyen, apparu dans les années 1920 et qui tient plus de l'organisation criminelle, comparable aux triades chinoises, que de la véritable association religieuse. Plus tardive — elle apparaît à la fin des années 1930 — la secte Hòa Hảo naît, comme le caodaïsme, en Cochinchine, où elle est fondée par un jeune thaumaturge, Huỳnh Phú Sổ. Ce dernier, surnommé par les Français le « bonze fou », attire de nombreux fidèles par ses prédictions apocalyptiques, sa doctrine inspirée du bouddhisme et ses appels à la résistance contre la colonisation. Profitant à la fois du contexte politique troublé des années 1930 et de la faiblesse de l'encadrement confucéen dans les campagnes, la religion Hòa Hảo est à la fois un courant mystique et une organisation communautaire vouée au défrichement des terres vierges[149],[142].

Culture[modifier | modifier le code]

Le musée Louis Finot (aujourd'hui musée d'histoire du Viêt Nam) construit par Ernest Hébrard en 1932 à Hanoï.
Affiche sur le thème d'Angkor, par Georges Groslier.

L'administration coloniale fournit au XXe siècle des efforts non négligeables pour étudier les cultures indochinoises, voire pour les revitaliser. C'est en Indochine qu'est fondée en 1900 l'École française d'Extrême-Orient (EFEO), dédiée à l'étude des civilisations asiatiques et dont les équipes tiennent un rôle essentiel dans la réhabilitation d'Angkor. Entre autres réalisations, les archéologues de l'EFEO font revivre les vestiges du Royaume de Champā et découvrent le site d'Óc Eo en Cochinchine[150].

Un bâtiment d'architecture coloniale à Hội An.

Des initiatives, venues aussi bien du gouvernement général que de personnes privées, s'emploient, surtout pendant l'entre-deux-guerres, à soutenir les arts indigènes, notamment au Cambodge où est relancé l'apprentissage des arts qui avait fortement décliné depuis le début de la période coloniale. Une première école est ouverte en 1917 pour restaurer l'art du Cambodge, en voie de disparition. En 1924 est fondée l'École des Beaux-arts de l'Indochine, rebaptisée en 1937 École supérieure des beaux-arts de l'université indochinoise. Trois écoles d'art provinciales sont ouvertes en Cochinchine. Outre la préservation des techniques traditionnelles comme la laque et la peinture sur soie, l'enseignement artistique est modernisé : la peinture à l'huile et la perspective européenne sont enseignées aux élèves des écoles d'art indochinoises[151].

La radio est présente en Indochine à partir de la fin des années 1920, touchant également les milieux indigènes. En Cochinchine, en 1938, 59% des postes sont possédés par des Vietnamiens. Le cinéma arrive également, par le biais de salles ou de projectionnistes ambulants : en 1932, la Cochinchine compte treize salles, le Tonkin vingt-sept, le Cambodge sept et le Laos trois[151].

Carte postale représentant le théâtre municipal de Hanoï, vers 1905

Sur le plan linguistique, le quốc ngữ — qu'Alexandre de Rhodes avait à l'origine conçu comme un outil d'évangélisation — s'impose progressivement comme langue véhiculaire de l'enseignement au Viêt Nam. Après la Première Guerre mondiale alors que la domination française semble bien assise, les intellectuels modernistes tendent de plus en plus à se l'approprier et proposent d'en faire l'écriture nationale. Conscient de l'efficacité de cet alphabet, le gouvernement général subventionne les initiatives pour le promouvoir, et plus largement les cercles culturels et les revues francophiles. Une littérature en quốc ngữ fait son apparition[152].

Les intellectuels autochtones cherchent des formes d'expression et d'affirmation de leur culture. Le Japon impérial semblant fournir, notamment après sa victoire sur la Russie, un exemple de modernisation asiatique, l'intelligentsia annamite connaît d'abord le phénomène du Đông Du (Voyage vers l'Est) qui consiste à s'inspirer des expériences de réformisme en Asie. Mais après des premiers contacts avec les réformateurs japonais et chinois, le Đông Du cède bientôt la place au Tay Du (Voyage vers l'Ouest) qui vise au contraire à maîtriser et à s'approprier les apports occidentaux. Ce nouveau phénomène coïncide avec le ralliement des intellectuels au quốc ngữ. Des mouvements d'éducation populaire, dont le plus important est le Dong Kinh Nghia Tuc (Mouvement de l'enseignement bénévole de Dong Kinh, c'est-à-dire de Hanoï) se font jour au début du XXe siècle, et de nombreuses traduction en quốc ngữ de textes traditionnels sont réalisées. Le gouvernement général, désireux de récupérer à son profit cette volonté de savoir chez les indigènes, favorise ces initiatives culturelles, comme l'édition de livres ou de revues. Au début du XXe siècle, et notamment à partir de 1924, le Viêt Nam connaît une floraison de périodiques d'opinion et d'information, souvent possédés par des Français mais rédigés en quốc ngữ. C'est par ce biais — y compris, paradoxalement, dans des journaux édités par des Français — que la contestation du régime colonial commence à s'exprimer librement. La presse joue un rôle important dans la vulgarisation des idées contemporaines, des sciences, mais aussi des doctrines philosophiques et notamment du marxisme[153].

La floraison de livres, revues et journaux, ainsi que la généralisation du quốc ngữ favorisent le développement d'une intelligentsia indochinoise, essentiellement vietnamienne. Une littérature moderne voit le jour dans les pays vietnamiens. À partir de 1930, l'école littéraire en vogue est celle du Tự Lực văn đoàn (Groupe littéraire autonome) dont les membres, poètes ou écrivains, s'inspirent de la littérature française contemporaine pour utiliser un style concis et clair, débarrassé des influences chinoises. La littérature favorise, dans l'entre-deux-guerres, l'expression du courant indépendantiste. De nouveaux écrivains, comme Nguyễn Công Hoan, représentent un courant littéraire populiste clairement marxisant qui polémique fréquemment avec les auteurs annamites « bourgeois »[137].

Comparé au dynamisme de l'édition annamite, la production écrite est singulièrement sous-développée au Cambodge, dont la littérature moderne et quasi-inexistante et où les marchés au contraire « inondés » de livres vietnamiens. Le premier journal en langue khmère, Nagara Vatta, est fondé en 1936 par Sim Var et Pach Chhoeun — bientôt rejoints par le jeune magistrat Son Ngoc Thanh — et le premier roman en langue khmère paraît deux ans plus tard. Bien que touchant un lectorat relativement réduit de fonctionnaires, Nagara Vatta a une importance non négligeable car cette publication participe d'une forme tardive de « réveil national » cambodgien — l'influence des Vietnamiens y est dénoncée — et permet pour la première fois aux Khmers d'être informés sur le monde extérieur dans leur propre langue[154],[137].

Au Laos, des efforts sont fournis, par le biais des instituts bouddhiques et sous le patronage de la France, pour développer une culture nationale, dans le but notamment de détacher le pays du Siam. Des figures intellectuelles et politiques, parmi lesquelles l'érudit Maha Sila Viravong et le prince Phetsarath Rattanavongsa, participent activement à l'élaboration de cette culture lao. Le premier manuel de grammaire en langue lao est publié en 1935 par Vivarong avec le soutien du prince Phetsarath ; les règles orthographiques de la langue sont simplifiées pour permettre à un plus large public d'accéder aux textes bouddhiques[145].

Sur le plan sociétal, la colonisation s'accompagne au XXe siècle d'importants changements du point de vue des mœurs, au moins en ce qui concerne les classes supérieures annamites. Dans l'entre-deux-guerres, les habitudes de la jeunesse s'occidentalisent, notamment par le biais d'activités sportives et collectives. Le scoutisme masculin apparaît en 1930, et le féminin en 1936. En 1935, on compte huit mille scouts en Indochine, cet engagement donnant aux jeunes Indochinois l'opportunité de se familiariser avec des techniques d'organisation, à pratiquer l'entraide, et à faire connaissance avec la population défavorisée via des activités caritatives. En 1937, la première piscine municipale réservée aux Indochinois ouvre à Saïgon. La place des femmes dans la société évolue également : les premières associations féminines apparaissent dans les années 1920, causant quelque émoi au sein de la bourgeoisie indigène. Les valeurs asiatiques d'obéissance et de piété filiale sont également mises à rude épreuve face à l'occidentalisation des mœurs. Un fossé se creuse parfois entre les jeunes imprégnés de culture française — notamment, mais pas uniquement, ceux qui ont étudié en Métropole — et leurs parents ayant conservé leurs références traditionnelles et ne parlant pas forcément le français[155].

Alors que l'ancienne génération des lettrés s'éteint avec le temps, le développement de l'instruction favorise le développement d'une nouvelle élite annamite, qui compte beaucoup d'avocats, de médecins et d'enseignants. Cette bourgeoisie occidentalisée, gagnée aux idées contemporaines, espère d'autant plus que la France accordera une plus grande autonomie au pays[156],[157].

Agitation politique au début du XXe siècle[modifier | modifier le code]

La résurgence de l'indépendantisme vietnamien[modifier | modifier le code]

Phan Bội Châu (à droite) et le prince Cường Để en 1907.

Après l'échec du Cần Vương et le déclin du principe de mandat céleste, le nationalisme vietnamien s'imprègne des idées et du vocabulaire modernes : les notions de patriotisme et d'État national font leur apparition dans la langue vietnamienne. C'est dans la génération des intellectuels ayant vécu l'insurrection contre les Français qu'apparaissent les personnalités qui portent, au début du XXe siècle, les idées indépendantistes. Phan Bội Châu, issu d'une famille de lettrés, refuse le poste qui lui était destiné pour se consacrer à la lutte patriotique ; en 1905, il s'exile au Japon, pays qui suscite alors les espoirs des nationalistes asiatiques, et noue des contacts avec des mouvements révolutionnaires comme le Tongmenghui chinois de Sun Yat-Sen. Installé à Taïwan — alors possession japonaise —, Phan Bội Châu y est rejoint par un membre de la famille impériale vietnamienne, le prince Cường Để. Ce dernier apporte aux indépendantistes la légitimité monarchique, et fait figure de prétendant au trône. En 1906, les deux hommes créent le Việt Nam Duy Tân Hội (Société pour un nouveau Viêt Nam). Phan Bội Châu publie ensuite divers pamphlets contre la domination française, dont le plus connu, Lettre d'outre-mer écrite avec du sang, a un grand retentissement[158],[59].

En Indochine même, les idées nationalistes profitent de l'essor de la presse pour s'exprimer, notamment dans le journal Luc Tinh Tan Van, que dirige Gilbert Chiếu. Une autre figure du nationalisme annamite, Phan Châu Trinh, anime un courant indépendantiste qui se méfie du militarisme japonais comme du traditionalisme confucéen, et prône au contraire la modernisation du Viêt Nam ; si Phan Bội Châu compte sur l'aide du Japon pour libérer le pays, Phan Châu Trinh est opposé à la violence et veut faire surgir le progrès et la démocratie au sein de la société colonisée, en nouant des alliances avec les éléments libéraux de la colonisation[158],[59]. Il contribue par ailleurs à remettre en usage, pour désigner le pays, le nom ancien de Viêt Nam plutôt que celui d'Annam utilisé par les Chinois puis par les Français[159].

La déposition par les Français de l'empereur Thành Thái, en 1907, donne aux nationalistes l'occasion d'agir. L'année suivante, une série de mouvements insurrectionnels éclatent dans les Centre-Annam, à Hanoï et en Cochinchine. C'est au Tonkin, où le chef rebelle Hoàng Hoa Thám reprend lui aussi les armes, que la situation est la plus sérieuse. Le , les cuisiniers indigènes tentent d'empoisonner la garnison de Hanoï afin de permettre à Hoàng Hoa Thám de prendre la ville. Le complot est éventé, mais provoque un vent de panique : la police multiplie les arrestations de lettrés et de suspects, parmi lesquels Phan Châu Trinh. Cường Để et Phan Bội Châu sont condamnés à mort par contumace. L'Université de Hanoï, que le gouverneur avait ouverte un an plus tôt, est fermée et ne rouvre qu'en 1917. Les insurrections sont finalement écrasées, et les Français obtiennent du Japon qu'il expulse Phan Bội Châu et Cường Để, qui doivent se réfugier en Chine. Quelques années plus tard, la révolution de 1911 incite les leaders nationalistes à reprendre leurs activités : ils créent une nouvelle organisation, la Việt Nam Quang Phục Hội (Association pour la restauration du Viêt Nam) ainsi qu'un gouvernement en exil présidé par Cường Để[160],[59],[161].

Pendant plus de trois ans, des attaques sporadiques et des attentats ont lieu en Indochine, principalement au Tonkin. Hoàng Hoa Thám continue la lutte jusqu'à son assassinat en février 1913. Le gouverneur général Albert Sarraut, nommé pour réformer l'Indochine et qui avait annoncé son intention d'améliorer le sort des indigènes, échappe en avril 1913 à un attentat à la bombe. Les idées nationalistes gagnent jusqu'au jeune empereur annamite Duy Tân qui, en1916, s'échappe du palais pour tenter de rejoindre des insurgés. Repris, il est détrôné et exilé. Avec l'assentiment des Français, les dignitaires de la cour choisissent pour lui succéder Khải Định, fils de Đồng Khánh[160],[61],[161].

Fin août 1917, une insurrection éclate à Thái Nguyên, bourgade située à 70 kilomètres au nord de Hanoï et où se trouve un pénitencier. Bien que la politique y joue un rôle, l'élément déclencheur semble cependant avoir été le comportement des officiers locaux. Ce sont en effet les brimades et les mauvais traitements qui poussent les soldats indigènes à se soulever ; incités à la révolte par des détenus politiques, ils tuent leurs supérieurs français et libèrent les prisonniers. Environ 300 insurgés tiennent la ville pendant cinq jours, jusqu'à l'intervention des troupes. La rébellion est écrasée, mais des groupes de mutins continuent cependant d'agir dans la province jusqu'en janvier 1918[61],[106].

Troubles au Cambodge et au Laos[modifier | modifier le code]

Pendant la Première Guerre mondiale, l'agitation politique gagne également le protectorat du Cambodge, jusque-là très stable. Le conflit en Europe conduit en effet la France à augmenter la fiscalité dans toute l'Indochine. Dès novembre 1915, des délégations de paysans venus de l'Est de Phnom Penh, passant par-dessus l'autorité des administrateurs français, apportent des pétitions au roi Sisowath pour lui demander de baisser les taxes. Début 1916, les protestataires sont plusieurs dizaines de milliers, voire cent mille, à faire le déplacement jusqu'à la capitale. Les manifestants n'obtiennent que de vagues promesses de la part du monarque, avant d'être sommés de retourner dans leurs villages ; des incidents isolés font plusieurs victimes. Si elle ne semble pas avoir eu un tour réellement anti-français, l'affaire de 1916 surprend les autorités coloniales par son caractère massif et bien organisé[162].

Un autre soulèvement éclate début 1918 dans les hautes régions du Laos, cette fois pour des raisons de rivalités ethniques : menées par un jeune sorcier du nom de Batchai, des populations montagnardes hmong se soulèvent contre leurs responsables lao. Au milieu de 1919, une zone montagneuse d'environ 40 000 kilomètres se trouve en état quasi-insurrectionnel. Trois ans d'efforts sont nécessaires aux autorités coloniales pour écraser la révolte[61].

La Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Pendant la guerre de 14-18, une partie des militaires français présents en Indochine sont rapatriés en Europe ; seuls 2600 d'entre eux demeurent sur place. La sécurité de la colonie repose alors essentiellement sur les tirailleurs annamites et la Garde indigène. Les usines de Métropole manquant de main-d'œuvre, il est alors fait appel à des habitants des colonies. En 1915, 4631 Indochinois — Vietnamiens pour l'essentiel — partent travailler en France, suivi de plusieurs dizaines de milliers dans les années qui suivent. Au total, 48 981 d'entre eux partent travailler dans les entreprises de Métropole pendant la guerre ; certains demeurent ensuite sur place, où ils sont les précurseurs de la diaspora vietnamienne[163].

Outre cette main-d'œuvre, les Français ont la possibilité d'utiliser les forces armées indochinoises ; le commandement, notamment Joffre, est cependant rétif à cette idée, car peu convaincu des « vertus guerrières » du peuple annamite. Mais devant la nécessité, des tirailleurs indochinois — en majorité originaires du Tonkin — sont envoyés sur le front européen à partir de 1916 : 43 340 d'entre eux font le voyage. Cependant, la hiérarchie militaire demeurant sceptique, ils sont pour la plupart regroupés en « unités d'étape » chargées d'assurer les travaux et les transports à l'arrière du front. 9000 deviennent infirmiers, et 5000 automobilistes. Plusieurs bataillons de guerre sont cependant formés, et se distinguent à Verdun ou au Chemin des Dames. Environ 1300 tirailleurs annamites sont tués pendant le conflit mondial[163].

L'Indochine elle-même n'est guère touchée directement par le conflit mondial. Elle fait cependant l'objet de tentatives de déstabilisations de la part de l'Empire allemand : Cường Để est reçu à Berlin, et le consul allemand à Hong Kong entretient des relations avec le groupe de Phan Bội Châu. Les Allemands et les exilés annamites s'efforcent de susciter des troubles, mais sans grand succès. Quelques incidents, dus à leur action, éclatent cependant en 1914 — une mutinerie de prisonniers en septembre dans la province de Bắc Kạn au Tonkin et une attaque de pirates en novembre à Sam Neua au Laos — mais ils ne mettent pas la colonie en danger[164].

Nouveaux troubles dans l'entre-deux-guerres[modifier | modifier le code]

Regain du nationalisme[modifier | modifier le code]

Dans les années 1920, une génération de nationalistes annamites cesse le combat. Phan Bội Châu est arrêté en 1925 dans la concession française de Shanghai ; condamné à mort, il est gracié par le gouverneur Varenne et assigné à résidence à Hué. Il finit par se faire l'apôtre de la collaboration franco-annamite. Phan Châu Trinh, après des années de prison puis d'exil en France, est autorisé à rentrer en Indochine en 1925 mais, malade, il meurt l'année suivante[165].

Dans le même temps, cependant, les discours de Sarraut sur la collaboration franco-annamite, et les principes wilsoniens sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes éveillent un espoir au sein de la société civile vietnamienne, qui attend de la France qu'elle accorde au Viêt Nam un statut conforme aux souhaits de ses nouvelles élites[166]. Les élites indigènes expriment désormais leurs doléances par le biais de partis politiques : en 1923 est fondé le Parti constitutionnaliste, une formation nationaliste et légaliste influencée par les idées de Phan Châu Trinh. Expression de la bourgeoisie cochinchinoise, ce parti réclame pour les Annamites davantage de libertés et de place dans la direction du pays[167]. Le théoricien politique Phạm Quỳnh, inspiré de Barrès et Maurras, prône un renouvellement des institutions annamites et une association loyale avec la France : ses idées éveillent la méfiance des colons, qui le considèrent comme un dangereux nationaliste. L'empereur Khải Định, dont les idées sont proches de celles de Phạm Quỳnh, voyage en Métropole en 1922 ; mais cette visite — la première en France d'un souverain annamite — s'avère totalement vaine sur le plan politique[166].

C'est dans ce contexte d'impasse de la collaboration franco-annamite que se développe en Indochine une nouvelle intelligentsia. En 1923, Nguyễn An Ninh, jeune licencié en droit, fait sensation en prononçant une conférence qui dénonce radicalement la colonisation comme les traditions confucéennes. De nombreux journaux apparaissent, comme La Cloche fêlée publié par Nguyễn An Ninh, devenu le maître à penser des nouveaux intellectuels vietnamiens. Des idées nouvelles comme le pacifisme ou le féminisme obtiennent un grand succès. Rapidement, la jeunesse instruite indigène se radicalise. La victoire du Cartel des gauches en Métropole suscite des espoirs, mais les réformes du socialiste Varenne, nommé gouverneur général en 1925, sont jugées trop timides. Phạm Quỳnh n'obtient pas l'autorisation de former un parti politique. L'arrestation de Phan Bội Châu en 1925, celle de Nguyễn An Ninh en mars 1926, puis les obsèques de Phan Châu Trinh le mois suivant, provoquent des heurts entre les jeunes intellectuels et les autorités coloniales. Un mouvement de boycott des écoles est lancé : fin mai, plus d'un millier d'élèves sont renvoyés de leurs établissements. Grèves et incidents se multiplient dans les écoles durant les trois années qui suivent[168].

Apparition du mouvement communiste indochinois[modifier | modifier le code]

Nguyễn Sinh Cung, alias Nguyễn Ái Quốc, futur Hô Chi Minh, en 1921.

Parallèlement, un premier noyau communiste apparaît dans les milieux des militants politiques annamites, d'abord dans les milieux expatriés en France. Nguyễn Sinh Cung — le futur Hô Chi Minh —, fils d'un mandarin révoqué par les Français, fréquente en Métropole le groupe animé par Phan Châu Trinh. Comme d'autres Annamites, il adhère ensuite à la SFIO et à la franc-maçonnerie. En 1920, lors du Congrès de Tours, il fait une intervention remarquée en faveur de l'adhésion à l'Internationale communiste (Komintern). Adoptant à l'époque le pseudonyme de Nguyễn Ái Quốc (Nguyen le patriote), il part en 1924 pour l'Asie afin d'y travailler à plein temps pour le Komintern[169].

Encore très minoritaire, la mouvance communiste annamite gagne progressivement en importance à partir de 1925. En Indochine même, l'engagement communiste est perçu comme une « protestation patriotique ». En Métropole, un noyau militant d'expatriés — qui attire des ouvriers, des tirailleurs ou des étudiants — est fondé en 1926 autour du Việt Nam Độc lập Đảng (Parti pour l'indépendance du Viêt Nam) animé par Nguyễn Thế. Truyền. Installé à Canton où se trouve un noyau d'agents du Komintern chargé à l'époque d'encadrer le Parti communiste chinois, Nguyễn Ái Quốc fonde avec d'autres militants un premier groupe communiste, le Thanh Nien, qui diffuse un bulletin en Indochine. Entre 1925 et 1929, le Thanh Nien accueille en Chine environ 300 Annamites, qui suivent une formation politique et repartent ensuite en Indochine pour y animer des cellules clandestines[169].

Le communisme gagne rapidement en puissance auprès de la jeunesse instruite ; il répond à la fois à une demande des jeunes intellectuelles en fournissant une idéologie adaptée au combat anti-colonial, tout en paraissant apporter une solution à la misère ouvrière et paysanne. Il apparaît également comme une réforme éthique, en greffant les valeurs de l'idéologie soviétique à celles de la morale confucéenne. Un mouvement dit de « prolétarisation » est lancé, qui voit des jeunes intellectuels s'engager comme travailleurs dans les plantations d'hévéas, les usines et les mines, pour se rapprocher du peuple et animer des cellules militantes. À partir de 1928, les militants annamites poussent à la création d'un véritable parti communiste[170].

La mouvance communiste vietnamienne est très rapidement parcourue de divisions : dans le courant de 1929, les militants présents en Métropole scissionnent entre un groupe pro-stalinien et une tendance trotskiste animée notamment par Tạ Thu Thâu. En Indochine, la ligne défendue par Nguyễn Ái Quốc, qui prône une synthèse entre nationalisme et communisme, est provisoirement mise en minorité, au profit d'une tendance plus conforme à la ligne « classe contre classe » du Komintern. En juin 1929, le groupe du Thanh Nien à Hanoï fonde, sous l'impulsion de Ngô Gia Tự, un Parti communiste indochinois. Le Thanh Nien se disloque et, au début de 1930, la mouvance communiste indochinoise se trouve divisée en trois groupes, dont aucun n'a l'aval officiel du Komintern[170].

L'affaire de Yên Bái[modifier | modifier le code]

Article connexe : Mutinerie de Yên Bái.
Premier drapeau utilisé par le VNQDD.

Entretemps, en Indochine, les jeunes militants nationalistes se tournent bientôt vers l'action illégale : ils créent de nouveaux journaux — vite interdits — diffusent des tracts et des manifestes à l'idéologie encore floue, forment des sociétés secrètes. En novembre 1927, un groupe de jeunes Tonkinois, menés par Nguyễn Thái Học, fonde le Việt Nam Quốc Dân Đảng (VNQDD) ou « Parti nationaliste vietnamien », un mouvement inspiré du Kuomintang chinois, dont le nom a simplement été traduit en vietnamien. Très dynamique malgré la surveillance de la Sûreté générale, le VNQDD recrute rapidement des centaines de membres, parmi les intellectuels, les travailleurs ou les femmes, et passe bientôt à l'action violente[171],[172]. Il est en outre, à l'époque, le seul groupe nationaliste à échapper à l'attraction communiste[170].

En février 1929, le VNQDD assassine à Hanoï Alfred Bazin, directeur de l'Office général de la main-d’œuvre et, à ce titre, symbole de l'exploitation coloniale. Dans les mois qui suivent, les autorités multiplient les arrestations dans les milieux nationalistes. Le VNQDD, sérieusement menacé, décide alors de jouer son va-tout et d'organiser un véritable soulèvement. Dans la nuit du 10 au , deux compagnies du 4e régiment de tirailleurs tonkinois, aidés par des agitateurs civils, se mutinent à Yên Bái (Tonkin), tuant plusieurs officiers français. Simultanément, des bombes sont lancées à Hanoï sur des commissariats, des casernes et le bâtiment de la Sûreté, tandis que plusieurs autres tentatives d'insurrection ont lieu. Mais la révolte du 4e Tonkinois, qui devait lancer un soulèvement général, ne s'étend pas. La mutinerie est rapidement écrasée, et le VNQDD décimé par la répression. Nguyễn Thái Học, capturé fin février, est exécuté avec douze de ses camarades, et de nombreux militants sont envoyés au bagne de Poulo Condor. L'affaire de Yên Bái marque beaucoup l'opinion dans la colonie, prise au dépourvu par cette insurrection alors que l'Indochine semblait stabilisée[173],[172],[174].

Les « Soviets » de Nghệ-Tĩnh[modifier | modifier le code]

La région de Nghệ-Tĩnh (provinces de Nghệ An et Hà Tĩnh) lieu de l'insurrection communiste de 1930-1931.

Dans le même temps, la mutinerie de Yên Bái donne également aux communistes l'occasion de passer à l'action. Alors que l'échec de l'insurrection a décapité la mouvance indépendantiste non communiste,Nguyễn Ái Quốc juge le moment propice pour rassembler autour de lui les nationalistes annamites[173],[172]. En février 1930, il fonde à Hong Kong le Parti communiste vietnamien. Le Komintern, qui souhaite que le mouvement puisse séduire l'ensemble des peuples de l'Indochine, lui impose à la fin de l'année de le rebaptiser Parti communiste indochinois (PCI). Cette nouvelle organisation ne compte cependant presque que des Vietnamiens dans ses rangs[175],[173].

Dès le début de février, quelques jours avant Yên Bái, des militants communistes commencent à pousser à la grève les coolies d'une plantation. Ce n'est que le début d'une série de vastes mouvements sociaux, notamment dans le Nord de l'Annam et en Cochichine, alors que l'économie indochinoise commence à décliner dangeureusement. C'est dans la région de Nghệ An, province déshéritée — dont est par ailleurs originaire Nguyễn Ái Quốc — qui connaît alors une situation difficile du fait de mauvaises récoltes, que les communistes trouvent le terreau le plus propice. Le PCI mobilise les masses déshérités pour réclamer du riz aux autorités. Le 1er mai, le mouvement compte ses premiers morts quand plusieurs grévistes sont tués à Vinh par la Garde indigène. Agitations, manifestations et marches de paysans se succèdent pendant tout l'été[173],[174],[176].

Apparemment sans décision préalable du Comité central du PCI — qui s'est transféré entretemps de Hong Kong à Hải Phòng — les responsables communistes de l'Annam commencent à organiser des Soviets (traduit en vietnamien par Xo Viet) ruraux : les conseils de notables sont dispersés et les rizières communales réparties entre les pauvres. Plus d'une vingtaine de Soviets sont organisés entre l'automne 1930 et le début de 1931. La répression de l'appareil colonial est bientôt enclenchée : les Soviets de Nghệ-Tĩnh sont dispersés, plusieurs milliers de personnes sont tuées et environ 10 000 arrêtées. La plupart des membres du Comité central du PCI sont arrêtés et condamnés à mort ou à des peines de prison. De nombreux militants, comme les futurs dirigeants nord-vietnamiens Phạm Văn Đồng, Lê Đức Thọ et Lê Duẩn, sont envoyés à Poulo Condor ou dans d'autres prisons. Nguyễn Ái Quốc lui-même est arrêté à Hong Kong en juin 1931 par la police britannique. Le mouvement communiste indochinois semble alors démantelé[173],[174],[176].

Écroulement de l'économie indochinoise[modifier | modifier le code]

Durant l'entre-deux-guerres, l'Indochine française connaît, après plusieurs années de boom économique, les effets de la dépression économique mondiale consécutive au krach de 1929. L'économie de l'Indochine commence d'ailleurs dès 1928 à perdre de son dynamisme, avec la baisse des cours du caoutchouc. En 1930, les cours du riz commencent à s'effondrer. Les opérations spéculatives à court terme des exportateurs de paddy et des banques viennent encore aggraver la situation, comme d'ailleurs dans le reste de l'Asie du Sud-Est. Les branches motrices de l'économie indochinoise se trouvent surendettées, et les faillites se multiplient : 1348 faillites et liquidations d'entreprises sont prononcées entre 1928 et 1937 ; entre 1927 et 1931, l'indice des valeurs indochinoises tombe de 300 à 34, tandis que le budget général s'effondre de 108 millions de piastres en 1931 à 60,9 millions en 1934. L'expansion de la rizière s'arrête net en Cochinchine : 15% des rizières ont été abandonnées en 1933, et de nombreuses sociétés ferment boutique ou changent de main, au profit d'organismes de crédit, d'usuriers ou de grandes sociétés. La Banque de l'Indochine, qui avait multiplié les prêts à court terme, s'engage avec l'accord du gouvernement général dans une récupération inflexible des créances hypothécaires : un conflit violent éclate alors entre la Banque et les milieux d'affaires français et vietnamien de Cochinchine, qui l'accusent de vouloir faire « main basse sur toutes les bonnes affaires du pays »[177].

Pour sortir de la crise, le gouvernement général prend une série de mesures, destinées notamment à assainir le tissu des entreprises après des années de spéculation et à rationaliser la production. Un décret du 26 avril 1932 crée le Service des prêts fonciers, qui accorde des crédits à long terme et à faible taux garantis par le budget général aux agriculteurs : 99,6 millions de francs sont prêtés aux riziculteurs entre 1933 et 1942. La principale mesure pour la sauvegarde du capitalisme indochinois est la stabilisation de la piastre, rattachée à l'étalon-or par un décret du 31 mai 1931. Cette réévaluation de la monnaie indochinoise permet d'échapper à la baisse durable des cours du métal-argent, et élimine le risque de dépréciation des placements en Indochine ; elle a cependant pour conséquence de surévaluer les dettes des colons et des propriétaires terriens, qui auraient au contraire souhaité une dévaluation pour alléger la dette du secteur rizicole et relancer les exportations vers l'Extrême-Orient[178].

En dotant l'Indochine d'une monnaie forte parmi des pays asiatiques aux monnaies affaiblies, cette mesure a pour conséquence de désorganiser temporairement les flux commerciaux en direction de l'Asie et de resserrer les liens commerciaux entre la colonie et la France métropolitaine. La part des exportations indochinoises vers la Métropole et le reste de l'Empire devient prépondérante : elle se monte à 50,5% en 1933 et 53,% en 1938. Ce phénomène à pour conséquence de rendre l'Indochine plus dépendante de la Métropole, qui se trouve quant à elle menacée de devoir assumer les déficits, devenus préoccupants, de sa colonie[179].

De manière générale, les effets de la dépression économique mondiale créent les conditions d'une « sécession morale » entre les élites indochinoises et les classes populaires. Ils se conjuguent en outre avec une grave crise de l'économie paysanne dans les deltas de l'Annam et du Tonkin qui, après des années de forte croissance démographique, sont désormais surpeuplés. La crise économique et le sous-emploi massif dans les villes ont en outre provoqué un retour massif des habitants vers les campagnes. À Haïphong, la moitié de la population chinoise regagne la Chine entre 1931 et 1935, tandis que les deux tiers de la population vietnamienne reflue vers les campagnes. L'Indochine connaît une dévalorisation générale de la terre et une chute vertigineuse des salaires agricoles. L'Indochine entre dans une spirale de sous-développement ; la situation des paysans dans le delta du Fleuve rouge est particulièrement critique, et la région est plus que jamais dépendante des arrivages de nourriture en provenance du Sud. Une majorité de familles paysannes pauvres connaissent une situation proche de la disette. Dans ce contexte, l'organisation traditionnelle de la société indigène — hiérarchisée de façon rigide, où les élites locales s'opposent à toute reforme, où une forte proportion des terres appartiennent à des grandes familles et où les paysans endettes subissent une quasi-servitude — génère de profondes tensions, auxquelles l'administration coloniale se montre incapable de trouver une solution[180].

Pour relancer l'économie agricole, le gouvernement général mise sur une « politique du paysannat », qui consiste à aider la propriété, à favoriser la transmigration des paysans depuis les terres surpeuplées du Nord vers celles, « vacantes », du delta du Mékong, et surtout à lancer un important programme hydraulique pour aménager les deltas et y systématiser la double récolte. Environ 42 millions de piastres sont investis entre 1931 et 1940 dans les grands travaux hydrauliques[181].

Échecs des réformistes et progrès des révolutionnaires avant le second conflit mondial[modifier | modifier le code]

Espoirs déçus au début du règne de Bảo Đại[modifier | modifier le code]

L'empereur d'Annam Bảo Đại en habit de cour traditionnel.

Au début des années 1930, l'Indochine fait encore l'objet, comme le reste de l'Empire colonial, d'une forme d'« engouement » dans l'opinion publique française. Les pavillons des pays indochinois sont particulièrement appréciés lors de l'exposition coloniale de 1931[182]. Dans le courant de la décennie, cependant, de nombreuses publications jettent une lueur moins clémente sur l'administration coloniale française. Outre la rhétorique anticolonialiste du PCF — qui lance après 1930 une campagne contre la répression en Indochine, et crée en 1933 un Comité d'amnistie aux Indochinois — les ouvrages critiques sur l'Indochine se multiplient : les livres des journalistes Louis Roubaud (Viet-Nam, la tragédie indochinoise, 1931) et Andrée Viollis (Indochine S.O.S, 1935), notamment, ont un retentissement important[183].

En Indochine même, les réformistes placent des espoirs dans la personne de l'empereur Bảo Đại. Ce dernier, qui a succédé en 1925, à l'âge de douze ans, à son père Khải Định mort prématurément, a suivi pendant plusieurs années de scolarité en France. Revenu au pays en septembre 1932, le jeune souverain semble vouloir renouveler la monarchie : dès le 10 septembre, il annonce dans sa première ordonnance son intention de gouverner « avec le concours du peuple » en instaurant une monarchie constitutionnelle. Sur les conseils du gouvernement général, il fait entrer dans son cabinet Phạm Quỳnh — en qui les Français ont désormais confiance — avec le rang de ministre. Bảo Đại donne une image moderne en s'habillant fréquemment à l'européenne et en circulant en automobile. Le 2 mai 1933, une ordonnance dispose que l'empereur prend personnellement la direction des affaires du pays. La plupart des ministres sont remplacés par des mandarins plus jeunes. Une mesure supprime cependant la fonction de Premier ministre du Protectorat d'Annam, ce qui donne toute latitude au Résident supérieur français pour présider seul les séances du Conseil impérial. Bảo Đại compense cette reculade devant les Français en nommant ministre de l'Intérieur le jeune mandarin catholique Ngô Đình Diệm, étoile montante de la politique annamite, connu pour ses idées nationalistes. Mais les milieux traditionalistes et l'administration du protectorat s'opposent conjointement à ces désirs de réformes. Se jugeant insuffisamment soutenu par le souverain, Ngô Đình Diệm démissionne au bout de quatre mois, tandis que Phạm Quỳnh demeure à son poste par fidélité monarchique, ce qui lui coûte une grande partie de son prestige : les espoirs nés au début du règne de Bảo Đại sont très rapidement déçus. Dans la première moitié des années 1930, alors que la Troisième République est confrontée à de nombreuses crises — notamment lors du 6 février 1934 — l'heure est au maintien de l'ordre colonial et pas aux réformes[184],[185],[186].

Les mouvements révolutionnaires[modifier | modifier le code]

Après son échec de 1930, l'appareil du VNQDD est exilé en Chine, où il survit, éclaté cependant en plusieurs tendances rivales, grâce au soutien du Kuomintang. Les caodaïstes et les partisans du prince Cường Để comptent, quant à eux, sur le soutien du Japon[187]. Le mouvement communiste, au contraire, reconstitue ses forces en Indochine. Les militants trotskistes annamites se montrent très dynamiques : Tạ Thu Thâu et d'autres intellectuels créent en avril 1933 l'hebdomadaire La Lutte et le groupe homonyme, tout en formant un « front unique pour l'action ouvrière » avec les restes du Parti communiste indochinois. Entre 1933 et 1935, six trotskistes parviennent à se faire élire au conseil municipal de Saïgon. Entretemps, les cellules clandestines du PCI se reforment progressivement, grâce au soutien décisif du Komintern qui renvoie notamment en Indochine une vingtaine de cadres formés à Moscou. La résilience des communistes face à la répression de l'appareil colonial leur permet de prendre un ascendant décisif dans les rangs indépendantistes et au sein de l'intelligentsia locale[188].

La période du Front populaire et ses suites[modifier | modifier le code]

La victoire du Front populaire lors des élections de 1936 suscite en Indochine un immense espoir, notamment avec la nomination du socialiste Marius Moutet — ancien avocat de Phan Châu Trinh et opposant à la répression après Yên Bái — au poste de ministre des colonies. Le chef du gouvernement, Léon Blum, s'est lui aussi opposé aux excès de la répression coloniale. Dès lors, les Indochinois voient dans l'arrivée au pouvoir du Front populaire la possibilité, non pas de l'indépendance, mais du transfert en Indochine de la démocratie politique et de la législation sociale françaises. Le Parti communiste indochinois adopte lui aussi la consigne de front populaire du Komintern et s'allie avec les nationalistes de droite, la gauche française, les trotskistes et une partie des constitutionnalistes. Les trotskistes de La Lutte lancent, dès la fin du mois de mai, le mouvement pour la réunion d'un « Congrès indochinois ». Si le mouvement échoue à prendre son envol en Annam et au Tonkin, l'agitation est très forte en Cochinchine. Inquiet, le gouvernement général obtient le 9 septembre de Marius Moutet qu'il interdise le Congrès. Mais entretemps, dès le mois de juin, un vaste mouvement de grèves — motivée notamment par la flambée des prix avec la reprise économique de 1936, alors que les travailleurs ont subi plusieurs années de baisses de salaires — s'est déclenché en Indochine, concernant la quasi-totalité dus salariat vietnamien et chinois : entre juin 1936 et août 1937, plus de 300 mouvements de grève sont recensés, mobilisant entre 500 000 et 1 000 000 de travailleurs. Les grèves ouvrières ont un immense retentissement dans les campagnes : les plantations sont également paralysées, et les paysans se mobilisent contre les taxes[189],[190].

L'administration coloniale et le gouvernement français prennent vite conscience de la gravité de la situation et de l'urgence des réformes. Sur le plan politique, une loi d'amnistie est promulguée : 450 détenus politiques sur 550 sont libérés. Le gouverneur général Eugène Robin, considéré comme un symbole de la répression, est remplacé par Jules Brévié. Sur le plan social, les grévistes obtiennent des augmentations de salaires de 7 à 15%. Le 30 décembre, Moutet signe un décret équivalant à un code du travail indochinois, et fait promulguer en Indochine une partie des lois sociales de 1936. La durée du travail journalier est limitée, et le travail de nuit des femmes et des enfants interdit ; les libertés de parole et d'association sont reconnues. Des syndicats de toutes nuances peuvent être formés[189],[190]. De nouveaux partis politiques apparaissent : à partir de 1937, le Parti constitutionnaliste est concurrencé par le Parti démocrate, qui émane lui aussi de la bourgeoisie cochinchinoise. Cette nouvelle formation affiche des revendications modérées et qui prône l'évolution du pays vers un statut comparable à celui des Dominions de l'Empire britannique[167],[191].

Si les avancées sociales sont réelles, la période du Front populaire est pour les Indochinois l'occasion d'une nouvelle déception : alors que la tension politique monte en Europe, le gouvernement français ne souhaite pas pousser plus loin le changement politique dans les colonies. Moutet, et plus largement les leaders de la SFIO, sont en outre soumis à la pression des radicaux : les socialistes renoncent à leur revendication du self-government des colonies, tandis que le PCF met son anticolonialisme en sourdine[189],[190].

Entretemps, le Parti communiste indochinois bénéficie des mesures de libéralisation : si le mouvement communiste demeure interdit dans les protectorats, il parvient à constituer des groupes légaux en Cochinchine, où il utilise le paravent d'un Front démocratique indochinois dirigé par Phạm Văn Đồng et Võ Nguyên Giáp. L'alliance entre communistes et trotskistes vietnamiens est cependant rompue dès juin 1937, laissant place à une guerre idéologique féroce entre les deux courants. Alors que les communistes continuent de renforcer leur influence, les nouvelles tentatives de réforme ne remportent aucun succès. En 1938, l'empereur Bảo Đại voyage en Métropole où il tente d'obtenir davantage d'autonomie politique pour les protectorats, et le retour du Tonkin sous l'égide effective du gouvernement de l'Annam. Mais le ministre des colonies Georges Mandel, successeur de Moutet, l'en dissuade : du fait des risques de guerre en Europe, une réforme du système colonial semble moins que jamais à l'ordre du jour. Bảo Đại, déçu, se résigne à son rôle de souverain d'apparat et se consacre à ses loisirs[189],[190],[192],[185].

Le décret du 26 septembre 1939, pris à la suite du pacte germano-soviétique, interdit à nouveau toute les organisations communistes et trotskistes, en Métropole comme dans les colonies. Des centaines d'arrestations sont effectuées en Indochine. Le Parti communiste indochinois est à nouveau réduit à la clandestinité, de même que les autres organisations nationalistes, mais il maintient son influence sur l'« Indochine souterraine » opposée à l'appareil colonial[189]. Alors que la quasi-totalité des dirigeants trotskistes vietnamiens ont été emprisonnés entre l'automne 1939 et janvier 1940, le Parti communiste conserve suffisamment de cadres en liberté pour que son appareil clandestin continue de fonctionner[193]. Phạm Văn Đồng et Võ Nguyên Giáp, notamment, parviennent à s'échapper et rejoignent ensuite Nguyễn Ái Quốc qui se trouve alors en Chine[194].

Seconde Guerre mondiale (1939-1945)[modifier | modifier le code]

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Contexte en 1939-1940[modifier | modifier le code]

Avant même le début de la Seconde Guerre mondiale, l'Indochine française est impliquée par la guerre sino-japonaise, commencée en juillet 1937. La colonie française est en effet, via le chemin de fer du Yunnan et comme la Birmanie britannique, un des poumons du gouvernement nationaliste chinois de Tchang Kaï-chek, replié à l'époque à Chongqing : c'est par ce biais que la République de Chine peut continuer à être ravitaillée et à recevoir du matériel militaire[195],[196]. Il est dès lors impératif pour l'Empire du Japon de couper la route indochinoise. Début 1939, le général Tsuchihashi est envoyé à Hanoï pour demander au gouvernement général la limitation, voire l'arrêt, des ravitaillements en direction de la Chine, mais il essuie un refus[195].

Le rapprochement du Japon avec l'Allemagne nazie fait cependant craindre que la situation en Europe n'ait des répercussions sur celle de l'Indochine, alors que le Japon se montre de plus en plus hostile envers les empires coloniaux occidentaux[195]. Les Japonais présentent en effet leur projet de main-mise sur les richesses naturelles de l'Asie du Sud-Est comme une volonté d'émancipation des peuples asiatiques du joug colonial : outre leurs relations avec le prince Cường Để, ils entretiennent des contacts avec divers groupes nationalistes, dont la secte caodaïste[196].

Invasion de 1940 et occupation japonaise[modifier | modifier le code]

Entrée des troupes japonaises à Saïgon.

Le Japon profite de la défaite française en Europe () pour adresser un ultimatum aux Français. Il entend occuper la frontière nord de l'Indochine et couper la voie ferrée de Haïphong au Yunnan, une des voies de ravitaillement de Tchang Kaï-chek. Le gouverneur Catroux accepte, faute de moyens pour s'y opposer. Démis de ses fonctions le , il rejoint la France libre. L'amiral Decoux, qui lui succède le , est chargé d'appliquer à partir du l'accord passé le avec le Quartier-général impérial. Cet accord autorise la présence de 6 000 soldats japonais au Tonkin ainsi que l'utilisation d'aérodromes. En échange, le Japon reconnaît l'intégrité territoriale et la souveraineté française de principe en Indochine. Cet accord ne peut toutefois empêcher la violente occupation de Lang Son et le bombardement de Haïphong.

Le , dans le cadre des accords Darlan-Kato, le Quartier général impérial impose le stationnement de 75 000 hommes dans le sud de l'Indochine, l'utilisation de plusieurs ports et aéroports, ainsi qu'une coopération économique, conditions auxquelles se plie l'amiral Jean Decoux. Ce dernier applique par ailleurs sans état d'âme à l'Indochine les principes de la Révolution nationale du maréchal Pétain. Les lois de Vichy contre les Juifs, les francs-maçons, les gaullistes sont appliquées. En secret, les Japonais arment des éléments nationalistes et exacerbent les sentiments anti-français.

La période vichyste[modifier | modifier le code]

L'Indochine reste sous l'autorité nominale de Vichy jusqu'en 1945. L'Indochine fidèle au régime de Vichy sous l'autorité de son amiral gouverneur, applique les mesures de la métropole : lois anti-juives, anti-franc maçonne, traque des opposants (indochinois mais aussi français) et s'engage dans un modus-vivendi avec le Japon. En fait celui-ci n'intervient pas du tout dans les affaires coloniales, avant de virer totalement de cap par son coup de force du . La barque indochinoise est fort éloignée de la France de Vichy par la distance et le gouverneur Decoux est laissé presque seul. Il met en place une politique identitaire indochinoise destinée à vanter les races indochinoises face aux influences japonaises et thaïlandaises. Cette politique creuse un fossé envers le colonisateur et prépare les futures révoltes d'après 1945[197].

Hô Chi Minh, communiste indépendantiste vietnamien parfaitement francophone et adversaire implacable de la France, crée en 1941 le Viêt-Minh par la fusion du Parti communiste indochinois (fondé en 1930) et de groupes nationalistes. Il jette les bases d'une résistance d'abord antifrançaise et ensuite antijaponaise (les militaires japonais avaient une attitude conciliante à l'égard du Viêt Minh au début).

La guerre contre la Thaïlande[modifier | modifier le code]

Article connexe : Guerre franco-thaïlandaise.

Fin 1940, la guerre franco-thaïlandaise est déclenchée par la Thaïlande qui, armée par le Japon, profite de l'affaiblissement de la France depuis sa défaite face à l'Allemagne pour attaquer l'Indochine française. Le but est de récupérer les territoires situés au Laos et au Cambodge qui lui avaient été ravis par la France en 1893, 1902, 1904 et 1907 et de reconstituer le royaume d'Ayutthaya. Le , à Phum Préav, se déroule une contre-offensive française lancée par le 5e régiment étranger d'infanterie qui, malgré une infériorité en hommes et en matériel du côté français, fait subir de lourdes pertes aux forces thaïlandaises. Le lendemain, le , la flottille de la Marine nationale en Indochine coule la flotte thaïe lors de la Bataille de Koh Chang. Mais, sous la « médiation » nipponne, le , la France est contrainte de signer un traité de paix, par lequel elle abandonne à la Thaïlande les provinces de Battambang et de Siem Reap, enlevées au Cambodge, et celles de Champasak et Sayaburi, prises au Laos. Ces provinces seront restituées à l'Union indochinoise en 1945.

La famine vietnamienne de 1944-45[modifier | modifier le code]

Article connexe : Famine de 1945 au Viêt Nam.

Entre la fin de 1944 et le début de 1945, une terrible famine, causée par des désastres naturels et aggravée par le contexte de la guerre, se déclenche au Tonkin et se prolonge durant toute l'année 1945, faisant un nombre important de victimes, évalué au minimum à plusieurs centaines de milliers. La situation catastrophique au Tonkin, en poussant la population au désespoir, permet au Viêt-Minh de gagner de nombreux partisans ; l'organisation de Hô Chi Minh reçoit en outre l'aide matérielle des Américains, qui cherchent avant tout à soutenir un mouvement de résistance locale contre les Japonais et ont peu de sympathie pour le système colonial français.

Le coup de force japonais de 1945[modifier | modifier le code]

Article connexe : Combats en Indochine (1945).

Le 9 mars 1945, les garnisons françaises sont attaquées par surprise par l'armée impériale japonaise. Sur les 34 000 Français métropolitains dans la région et 12 000 militaires d'origine européenne, plus de 3 000 sont tués en moins de 48 heures, parfois exécutés par décapitation à coups de sabre. Des femmes d'officiers sont violées avant d'être tuées. Les soldats qui échappent aux massacres ou aux arrestations prennent la brousse ou franchissent la frontière chinoise au terme d'une longue marche. Pour les prisonniers européens, les six mois de captivité coûtent la vie à plus de 1 500 d'entre eux (notamment torturés par la Kenpeitai dans les grottes de Ky-Lua ou dans le camp de la mort de Hoa Binh). Les supplétifs indochinois sont utilisés comme bêtes de somme par les Japonais et meurent par centaines.

Cette opération détruit l'administration coloniale. Le Japon encourage la formation de régimes nominalement indépendants, dans le cadre de sa sphère de coprospérité de la grande Asie orientale, avec en particulier le soutien de l'empereur d'Annam Bảo Đại[198]. Celui-ci proclame l’indépendance de l'empire du Viêt Nam le , et abolit tous les accords passés avec la France. Les statues des colonisateurs français sont détruites. Au Sud Laos (avec le capitaine Dumonet et ses chasseurs laotiens) et au Nord Laos (avec le capitaine Rottier et ses hommes, appuyés par les partisans du Tranninh du chef Méo Touby), la présence militaire française se maintient, malgré les attaques japonaises et les violentes réactions des ressortissants annamites, soulevés par le Việt Minh. Le roi du Laos apporte son soutien aux Français.

À la fin de sa vie, le président américain Roosevelt ne fait pas mystère que la France ne doit pas retrouver l'Indochine à la fin de la guerre. Il propose même à Tchang Kaï-chek d'occuper entièrement l'Indochine, ce à quoi ce dernier se refuse[199].

Fin de la guerre : l'Indochine en plein chaos[modifier | modifier le code]

Article connexe : Révolution d'Août.
Un officier japonais se rend à la marine britannique à Saïgon en septembre 1945.

Truman (qui succède à Roosevelt mort en avril), Staline et Attlee se réunissent à la Conférence de Potsdam en 1945. Truman et Staline, défavorables au colonialisme français, décident que le Viêt Nam serait divisé en deux parties : lors de la capitulation du Japon, les Chinois (dirigés par le généralissime Tchang Kaï-chek) s'installeraient dans le Nord le (une semaine avant, le à Hanoï, le leader communiste Ho Chi Minh proclamait la République démocratique du Viêt Nam) et les Britanniques (commandés par le général Douglas David Gracey[200]) dans le Sud [201].

130 000 soldats chinois et leurs supplétifs ont pour mission de désarmer 35 000 soldats japonais, ce qui sera fait avec lenteur, le temps de piller le Tonkin (départ des derniers soldats chinois de Lu Han, seigneur du Yunnan, le ).


Les Français, sous l'impulsion du général de Gaulle, décident de rétablir la souveraineté française sur l’Indochine après la Seconde Guerre mondiale, à une époque où d’autres puissances coloniales reprennent pied dans leurs colonies asiatiques (Birmanie et Malaisie pour le Royaume-Uni, Indonésie pour les Pays-Bas)[202]. Le , les troupes britanniques acceptent de quitter le Viêt Nam, tandis les Chinois se retirent également du nord du territoire vietnamien. En échange, les Français restituent à la République de Chine ses droits sur les concessions françaises dans ce pays (Accord franco-chinois (1946)), elles aussi évacuées par les Japonais, le .

La guerre d'Indochine (1946-1954)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Guerre d'Indochine.

Au lendemain de l'évacuation japonaise, le Viet Minh et d'autres groupes indépendantistes cherchent à établir leur autorité sur le territoire vietnamien. Hô Chi Minh lance l'appel à l'insurrection générale le et le , le Viet Minh prend possession de tous les services publics d'Hanoi. Le , tout le Tonkin est aux mains des comités révolutionnaires du peuple. Des exactions sont commises contre les citoyens français (il y a 17 000 Français à Hanoi). Bảo Đại abdique le , sous la pression de Ho Chi Minh. Le général Leclerc et la deuxième division blindée sont envoyés par le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, pour reprendre le contrôle du pays. Au Cambodge, le premier ministre pro-japonais et pro-vietminh mis en place par le Japon le est enlevé par Leclerc et deux aides de camp à Phnom Penh le . Les Japonais stationnés au Cambodge se rendent aux troupes britanniques sans difficultés. Le Sud de l'Annam et la Cochinchine sont partiellement pacifiés par l'Armée française en , malgré la poursuite de nombreuses attaques par le Viet Minh, dissimulé dans la jungle ou parmi la population. Le Cambodge, le Sud du Laos et les hauts plateaux Moïs sont pacifiés à la même époque.Le , l'Armée française débarque à Haiphong, au Tonkin. Les Chinois du général Wang tirent sur les bateaux avant de se retirer. Les Français ne ripostent pas (29 Français tués). Le , Leclerc entre à Hanoi et est salué par la population française.

Des négociations sont ouvertes et aboutissent aux accords du 6 mars 1946 aux termes desquels le Viêt Nam est reconnu par la France comme un « État libre » (mais pas indépendant, car il fait partie de la Fédération indochinoise et de l'Union française). Ces accords, signés par Hô Chi Minh et Jean Sainteny, ne durent pas. Leclerc reconquiert la Cochinchine, mais estime qu'à terme, l'indépendance vietnamienne deviendra inévitable. Sa mort laisse le Việt Minh sans interlocuteur. Celui-ci tente d'interdire aux Français le port de Haïphong, dont le bombardement par la flotte française rend le conflit inévitable. S'ensuit la Guerre d'Indochine, à l'issue de laquelle la France quitte la péninsule en 1954 après la défaite de Dien Bien-Phu. Les accords de Genève séparent le Viêt Nam temporairement en deux États, mais l'échec de la tenue des élections de réunification en 1956 conduit à la guerre du Viêt Nam en 1964.

La conférence de Genève.

Finalement, le président du Conseil, Pierre Mendès-France, conclut la conférence de Genève le et ces accords, selon Jacques Dalloz, n’ont point donné « une issue définitive au problème vietnamien, mais permettent à la France de s’en dégager. » Le Viêt Nam sera coupé en deux parties à partir du 17e parallèle : au nord, la République démocratique du Viêt Nam (communiste), au sud, un Viêt Nam pro-occidental. Les États-Unis ne signent pas les accords de Genève, se « bornant à prendre acte »[203] laissant ainsi prévoir leur future implication. Le Sud Viêt Nam proteste de la façon dont l'armistice est conclu. Il est trop tard, les infiltrations de la guérilla communiste vers le sud s'intensifient.

Des centaines de milliers de réfugiés fuient le Nord Viêt Nam vers le sud.

Par la suite, l’indépendance du Viêt Nam (divisé en deux parties), du royaume du Laos et du royaume du Cambodge sont reconnues. Selon les accords de Genève, des élections devront être tenues dans les deux ans afin d’unifier le Viêt Nam. Mais le non-respect de cette échéance entraîne une reprise de la guérilla communiste (Vietcong) dans le sud. Les États-Unis soutiennent alors le gouvernement anticommuniste sud-vietnamien et intensifient leur présence, ce qui débouche par la suite sur la guerre du Vietnam.

Œuvres inspirées par l'Indochine française[modifier | modifier le code]

Cinéma et télévision[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

Bibliothèque de Saïgon construite par les Français.
Les Halles de Hanoï vers 1910.
Le gouverneur général Merlin et sa femme en chaises à porteurs lors d'une visite à Yunnanfou en 1924.
Carte postale représentant le Temple de la Lumière à Hué.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Études générales[modifier | modifier le code]

  • René Bail et Jean-Pierre Bernier, Indochine 1945-1954, 2de partie : Haiphong-Hanoi…, éditions Heimdal 1988.
  • Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine : la colonisation ambiguë 1858-1954, La Découverte, (ISBN 978-2707134127). 
  • Pierre Montagnon, L'Indochine française, Tallandier, (ISBN 979-1021010161).  (première édition en 2004 chez Flammarion, sous le titre France-Indochine : Un siècle de vie commune (1858-1954))
  • Christiane d'Ainval, Les Belles heures de l'Indochine française, Flammarion, (ISBN 978-2702865651).
  • Marc Ferro, Histoire des colonisations : des conquêtes aux indépendances (XIIIe ‑ XXe siècles), Seuil, (ISBN 978-2020183819). 
  • Philippe Devillers, Histoire du Viêt-Nam de 1940 à 1952, Seuil, .  (ASIN B003X1ZW5G).
  • David Chandler, Une histoire du Cambodge, Les Indes savantes, (ISBN 978-2846542876). 
  • Pierre-Richard Féray, Le Viêt-Nam, Presses universitaires de France, (ISBN 978-2130516934). 
  • Vatthana Pholsena, Laos : Un pays en mutation, Belin - La Documentation française, (ISBN 978-2701154084). 
  • Sébastien Verney, L'Indochine sous Vichy. Entre Révolution nationale, collaboration et identités nationales, Riveneuve, 2012, 520 p.
  • Alain Forest, Le Cambodge et la colonisation française : Histoire d'une colonisation sans heurts (1897 - 1920), vol. 1, Éditions L'Harmattan, coll. « Centre de documentation et de recherches sur l'Asie du Sud-Est et le monde insulindien », , 546 p. (ISBN 9782858021390).
  • Philippe Devillers, Français et Annamites. Partenaires ou ennemis ? 1856-1902, Denoël, (ISBN 978-2207242483).
  • Ngô Văn, Viêt Nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Nautilus, (ISBN 978-2846030052).

Sur la guerre d'Indochine[modifier | modifier le code]

  • Philippe Franchini, Les Guerres d'Indochine, t. I, Pygmalion - Gérard Watelet, (ISBN 978-2857042662). 
  • Philippe Franchini, Les Guerres d'Indochine, t. II, Pygmalion - Gérard Watelet, (ISBN 978-2857042679). 
  • Jacques Dalloz, La Guerre d'Indochine 1945-1954, Seuil, (ISBN 978-2020094832). 
  • Philippe Franchini, Les Mensonges de la guerre d'Indochine, Perrin, 2005, 478 p. (ISBN 2-262-02345-X).
  • Yves Gras, Histoire de la guerre d’Indochine, Saint-Amand-Montrond, Denoël, coll. « Destins croisés », 1992, 584 p.
  • Alain Ruscio, La Guerre française d’Indochine, Bruxelles, Éditions complexe, coll. « 1945-1954 – La mémoire du siècle », 1992, 234 p.
  • Hugues Tertrais, « Les Intérêts français en Indochine entre 1954 et 1975 », dans Du conflit d’Indochine aux conflits indochinois, sous la direction de Pierre Brocheux, Paris, Éditions complexe, 2000, p. 37-52.
  • Raymond Toinet, Une guerre de trente-cinq ans, Paris, Lavauzelle, 1998, 529 p.

Magazines[modifier | modifier le code]

  • Claude Aziza, « Les Soldats perdus de Pierre Schoendoerffer », L'Histoire, no 203, octobre 1996, p. 46-47.
  • Martin Benoist, « L'Indochine, le “joyau de l'Empire” », La Nouvelle Revue d'histoire, no 9H, automne-hiver 2014, p. 50-53.
  • Pierre Brocheux, « Un siècle de colonisation », L'Histoire, no 203, octobre 1996, p. 26-33.
  • Jacques Dalloz, « Pourquoi la France a perdu la guerre », L'Histoire, no 203, octobre 1996, p. 40-45.
  • Jean-Michel Gaillard, « La France en Indochine – Une guerre perdue d’avance », L'Histoire, no 248, novembre 2000, p. 21-22.
  • « Indochine, Viêt Nam : colonisation, guerres et communisme », Les collections de L'Histoire, no 23, avril-juin 2004.
  • Christophe Dutrône et Étienne Le Baube, L'Indochine en guerre 1940-1945, Batailles, hors série no 3, Histoire & collections, 2005.
  • Yann Mahé, Étienne Le Baube et Guillaume Le Baube, « Les Opérations terrestres de la guerre franco-thaïlandaise : 1940-1941 », Champs de bataille no 19.
  • « Indochine 1939-1954 », Revue historique des armées, no 194, Service historique de l'Armée de terre, 1994.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Rebaptisée en 1941 par le terme « Fédération indochinoise »

Références[modifier | modifier le code]

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