Indochine française

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Union indochinoise[note 1]
Liên bang Đông Dương
សហភាពឥណ្ឌូចិន

18871954

Drapeau Blason
Emblème du Gouvernement général de l'Indochine.
Description de cette image, également commentée ci-après

Carte de l'Indochine française : localisations du Tonkin, de l'Annam, de la Cochinchine, du Laos, du Cambodge et (en haut à droite) de Kouang-Tchéou-Wan.

Informations générales
Statut Fédération d'une colonie, de quatre protectorats et d'une concession chinoise, relevant de l'empire colonial français.
À partir de 1946 : fédération d'États associés de l'Union française.
Capitale Saigon (1887-1901)
Hanoi (1902-1953)
Langue français, vietnamien, khmer, lao
Monnaie piastre indochinoise
Superficie
Superficie 1945 ~737 000 km2
Histoire et événements
Création
Ajout du Protectorat du Laos
Ajout de Kouang-Tchéou-Wan
Coup de force des Japonais
Début de la Conférence de Fontainebleau
Novembre-décembre 1946 Début de la Guerre d'Indochine
Proclamation de l'indépendance du Cambodge
Accords de Genève, fin de la fédération, division du Viêt Nam entre Nord et Sud

Entités précédentes :

Entités suivantes :

L’Indochine française est un territoire de l'ancien empire colonial français. Appelée officiellement Union indochinoise puis Fédération Indochinoise, elle est fondée en 1887 et regroupe, jusqu'à sa disparition en 1954, diverses entités possédées ou dominées par la France en Extrême-Orient.

L'Indochine française est créée par l'administration coloniale pour centraliser l'administration de plusieurs territoires aux statuts officiels différents, conquis entre 1862 et 1899 par la France au fur et à mesure de son expansion en Asie du Sud-Est :

L'Indochine française est souvent appelée simplement « Indochine », ce qui crée une confusion avec la notion géographique d'Indochine — ou péninsule indochinoise — qui désigne les territoires situés entre l'Inde et la Chine, soit les pays sus-cités ainsi que la Birmanie, la Thaïlande et la partie continentale de la Malaisie.

Au XXe siècle, l'indépendantisme vietnamien gagne en puissance. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'Indochine est occupée par l'Empire du Japon. En 1945, craignant un débarquement allié, les Japonais détruisent l'administration coloniale. Le vide du pouvoir à la fin de la guerre permet alors au Việt Minh, mouvement d'orientation communiste, de proclamer l'indépendance du Viêt Nam. La France tente de reprendre le contrôle en réorganisant l'Indochine sous la forme d'une fédération d'États associés à l'Union française, mais l'échec des négociations avec le Việt Minh débouche, fin 1946, sur la guerre d'Indochine.

Le conflit virant à l'impasse politique et militaire, la France doit se résoudre à abandonner l'Indochine. Le Cambodge proclame son indépendance dès 1953. En 1954, après la bataille de Diên Biên Phu, les accords de Genève mettent un terme à la guerre d'Indochine et marquent dans le même temps la fin de l'Union indochinoise en reconnaissant l'indépendance du Viêt Nam, du Laos et du Cambodge. Ils officialisent également la partition du Viêt Nam, germe de la future guerre du Viêt Nam ainsi que des conflits parallèles au Laos et au Cambodge.

Formation[modifier | modifier le code]

Premiers contacts avec la France[modifier | modifier le code]

Carte de la Cochinchine, de l'Annam et du Tonkin, établie au XVIIe siècle par le père Alexandre de Rhodes.

Les premiers missionnaires catholiques — portugais, espagnols, italiens ou français — arrivent dans la péninsule indochinoise au XVIIe siècle. C'est à cette même époque que le jésuite français Alexandre de Rhodes érige la base des transcriptions en alphabet latin de l'écriture vietnamienne, le quốc ngữ. Le missionnaire François Pallu part pour le Tonkin (Nord du Viêt Nam actuel) en 1661 : des efforts d'évangélisation ont lieu entre 1658 et 1700 au Tonkin, en Cochinchine (Sud du Viêt Nam) et au Cambodge. C'est dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, à l'occasion du conflit entre les Nguyễn et les Tây Sơn, que se nouent les premiers contacts importants avec la France : Nguyễn Anh, qui veut reprendre pied dans son fief de Cochinchine dont il a été chassé, reçoit alors le soutien de l'évêque français Mgr Pigneau de Béhaine. Ce dernier obtient que Louis XVI apporte son aide à Nguyễn Anh en échange de la propriété des îles de Touron (Hoi nan) et Poulo Condor (Côn Đảo) ainsi que d'un droit de commerce et d'établissement. Le projet de Pigneau de Behaine est bloqué par la mauvaise volonté des Établissements français de l'Inde, mais l'évêque, revenu en juillet 1789, parvient à lever une armée formée d'aventuriers et à prêter main-forte à Nguyễn Anh pour la reconquête[1]. Nguyễn Anh, victorieux, devient sous le nom de Gia Long, l'empereur de l'Annam (nom alors utilisé par les Chinois et les Occidentaux pour désigner l'actuel Viêt Nam) qui demeure à l'époque un État vassal de l'empire chinois des Qing[2].

L'Annam de la dynastie Nguyễn se ferme ensuite à l'Occident, avec lequel il ne noue des échanges commerciaux que dans quelques ports. Gia Long se méfie en effet à la fois des tendances expansionnistes des Européens, comme de la communauté catholique de plus en plus nombreuse au Viêt Nam. Du fait de sa gratitude envers Pigneau de Behaine, il s'abstient cependant d'expulser les missionnaires. Son successeur, Minh Mạng, se montre plus directement hostile au christianisme et, en 1825, interdit l'entrée du pays aux « prêtres étrangers » ; les missionnaires continuent cependant d'y entrer clandestinement[3].

En 1835, le père Joseph Marchand, accusé d'avoir participé à une insurrection de Chrétiens, est torturé et exécuté. Les milieux catholiques en appellent alors au roi de France Louis-Philippe pour qu'il agisse contre les persécutions anti-chrétiennes. Outre les pressions des religieux, les militaires et les milieux d'affaires soutiennent eux aussi, pour des raisons qui leur sont propres, un projet d'intervention en Asie du Sud-Est. Le Royaume-Uni s'est en effet implanté en Chine à la faveur de la première guerre de l'opium, prenant de l'avance sur la France. La marine française — qui y voit par ailleurs une occasion de favoriser son propre développement — souligne notamment l'intérêt stratégique que présenterait la ville côtière de Tourane (actuelle Đà Nẵng) pour s'implanter en Extrême-Orient. Guizot envisage sérieusement de prendre possession de cette ville, au nom des accords naguère conclus par Pigneau de Behaine, mais la monarchie de Juillet recule finalement devant l'idée d'une intervention militaire[3].

Colonisation de la Cochinchine et protectorat sur le Cambodge[modifier | modifier le code]

Dans les années qui précèdent sa première intervention militaire dans la péninsule indochinoise, le gouvernement français fait l'objet d'une triple pression, à la fois religieuse, militaire et commerciale. Les milieux catholiques continuent, sous le Second Empire, de réclamer à Napoléon III de porter secours aux missionnaires et aux chrétiens annamites réprimés par l'empereur Tự Đức : le souverain français se montre sensible à leurs arguments car l'appui des catholiques lui est nécessaire sur le plan politique. Les amiraux français, soucieux de développer leur propre influence, continuent de prôner une extension en Asie. Les milieux économiques — notamment l'industrie lyonnaise du textile, qui cherche de nouvelles sources d'approvisionnement en Asie — souhaitent pour leur part rattraper l'important retard pris par la France sur le Royaume-Uni : en effet, alors que les Britanniques possèdent déjà Hong Kong à la suite de la première guerre de l'opium et multiplient les échanges commerciaux en Chine, les Français tardent à s'implanter en Extrême-Orient. Une intervention en Indochine — la conquête étant un préalable à l'investissement économique — pourrait remédier à cette situation, et permettre d'envisager la création d'un « Hong Kong français »[4],[5].

Prise de Saïgon par le corps expéditionnaire franco-espagnol, tableau d'Antoine Léon Morel-Fatio.

L'empire d'Annam — qui porte alors, en vietnamien, le nom officiel de Đại Nam —, ne dispose pour se défendre que d'une armée désuète. Il est en outre affaibli par de nombreux troubles sociaux, son économie ayant notamment pâti de diverses catastrophes naturelles[6]. Le contexte de l'arrivée des Français en Indochine est en outre indissociable de la révolte des Taiping en Chine, qui affaiblit dramatiquement les Qing et permet aux Occidentaux de poursuivre leur implantation en menant la seconde guerre de l'opium. Du fait de sa situation intérieure, la Chine est hors d'état d'intervenir dans la péninsulte indochinoise et de porter secours à son vassal annamite[7].

Charles de Montigny, consul de France à Shanghai en mission diplomatique au Siam, est chargé en 1856 de signaler à l'empereur annamite Tự Đức la désapprobation de la France, face à un nouvel édit de persécution des chrétiens. Un incident éclate avec une corvette que Montigny avait envoyée en reconnaissance à Tourane : se croyant menacé, le capitaine du navire bombarde la ville. Les mandarins locaux se déclarent alors prêts à négocier, mais Montigny n'arrive qu'en janvier 1857 pour proposer un traité entre la France et l'Annam. Les tractations traînant en longueur, Montigny s'en va en menaçant l'Annam de représailles si les violences antichrétiennes continuent : Tự Đức réagit en promulguant un nouvel édit de persécution. Montigny soumet alors au ministre français des affaires étrangères, le comte Walewski, un projet de conquête de la « Basse-Cochinchine » - c'est-à-dire du Viêt Nam méridional - où il assure que les Français seront accueillis en libérateurs par les indigènes. La participation française à la seconde guerre de l'opium retarde les opérations, mais l'expédition de Cochinchine trouve une nouvelle justification au début de 1857 quand Mgr Diaz, évêque espagnol au Tonkin, est décapité sur ordre de l'empereur. Une fois le traité de Tianjin signé avec la Chine et la guerre de l'opium terminée, les Français ont les mains plus libres pour monter, avec l'aide de l'Espagne, une intervention contre le Đại Nam[8].

L'amiral Charles Rigault de Genouilly est envoyé à Tourane, où il arrive en août 1858, à la tête d'un corps expéditionnaire franco-espagnol de 2 300 hommes. Le siège de Tourane se déroule dans des conditions difficiles : les Vietnamiens font traîner les pourparlers, le soutien escompté de la part des populations locales ne se matérialise pas et les assiégeants sont décimés par le climat et les maladies. Rigault de Genouilly, ayant fini par conclure que la conquête est une entreprise trop difficile, sollicite son remplacement : son successeur, le contre-amiral Page, quitte à son tour les lieux en mars 1860, en abandonnant à leur sort les catholiques vietnamiens qui s'étaient mis sous la protection des Français. À Saïgon, cependant, une garnison franco-espagnole de 800 hommes s'accroche et parvient à tenir jusqu'en octobre. La fin des hostilités en Italie et la signature de la convention de Pékin, qui marque en octobre 1860 la fin du conflit avec la Chine, donnent cependant à la France les moyens d'une intervention plus importante. Des renforts, conduits par l'amiral Charner, peuvent alors être envoyés depuis la Chine. Tự Đức, confronté dans le même temps à un soulèvement, doit se résoudre à négocier avec les Français. Le 5 juin 1862, le traité de Saigon est signé par les empires français et annamite : la France annexe trois provinces, ainsi que Poulo Condor. Trois ports, dont Tourane, sont offerts au commerce français et espagnol. Les territoires annexés dans ce que les Occidentaux appelaient la Basse-Cochinchine deviennent la colonie française de Cochinchine, dont l'amiral Bonard, signataire du traité, devient le premier gouverneur. L'Espagne ne reçoit par contre que des compensations financières. L'empire annamite renonce en outre à sa suzeraineté sur le Cambodge[9],[10].

Le roi du Cambodge Norodom, trouvant trop pesante la tutelle du Siam alors qu'il vient d'être libéré de celle des Vietnamiens, se tourne alors vers les Français. L'amiral de La Grandière prend l'initiative de signer avec lui, le 11 août 1864, un traité de protectorat : le Cambodge demeure un temps lié au Siam, dont l'influence décline cependant rapidement au profit de celle de la France[11],[10].

Pause dans l'entreprise coloniale[modifier | modifier le code]

La commission d'exploration du Mékong, à Angkor Wat, en 1866 : Garnier, Delaporte, Joubert, Thorel, Carné, Doudart de Lagrée

La colonie de Cochinchine est, dans ses premières années, une pure création de l'« impérialisme naval » français. Jusqu'en 1879 — date de la nomination du premier gouverneur civil, Charles Le Myre de Vilers — son administration demeure de la compétence exclusive de la marine militaire, qui a joué un rôle essentiel dans sa création : c'est la période dite de la « Cochinchine des amiraux » (ou « ... des amiraux gouverneurs »)[7],[9].

Les Français ont pour priorité de pacifier le territoire, où ils sont confrontés à une guérilla. L'empereur Tự Đức tente quant à lui de négocier le rachat de ses provinces perdues, en envoyant en ambassade le mandarin Phan Thanh Giản. Les Vietnamiens proposent le passage de la Cochinchine à un régime de protectorat, et la cession de certaines villes pour récupérer une partie de leurs territoires. La colonisation étant coûteuse, les milieux libéraux poussent Napoléon III à accepter cette offre. Un traité est signé en juillet 1864, mais le « parti colonial », alors en voie de formation, et l'opposition républicaine mènent campagne à Paris pour que l'empereur français revienne sur sa décision, tandis que la marine et les milieux d'affaires mènent à Saïgon une campagne similaire ; le traité n'est finalement pas ratifié. En juin 1866, l'amiral de La Grandière prend l'initiative d'annexer trois nouvelles provinces annamites, celles de Châu Dôc, Hà Tiên et Vĩnh Long. Phan Thanh Giản, constatant l'échec de son ambassade avec les Français, se suicide[10].

De nombreuses terres se trouvant abandonnées à la suite de l'invasion dans les campagnes cochinchinoises, des arrêtés attribuent au gouverneur français, en 1864 et 1867, une part importante des terres communales et surtout les terres encore vierges des provinces de l'Ouest. Les centaines d'hectares dont le gouverneur se trouve désormais propriétaire — en tant qu'héritier de la puissance royale — sont vendues aux enchères par lots, et sont principalement rachetées par des Vietnamiens qui constituent alors de grands domaines agricoles et une nouvelle classe de propriétaires. Les Français se concentrent surtout, à l'époque, sur le commerce et l'exportation du riz plutôt que sur sa production. L'organisation agricole de la Cochinchine fait par la suite de la colonie l'un des principaux moteurs de l'économie indochinoise[12].

Le 15 juillet 1867, un traité franco-siamois confirme le protectorat français sur le Cambodge. Les Français doivent encore affronter plusieurs soulèvements en Cochinchine — dont un mené par les fils de Phan Thanh Giản — et ont initialement des difficultés à gérer le vide administratif causé par le retrait des mandarins annamites. Cependant, leur implantation dans le Sud de la péninsule indochinoise est désormais réussie. L'entreprise coloniale en Extrême-Orient marque cependant une pause pendant plusieurs années : la France est en effet occupée par l'intervention au Mexique puis par de graves troubles intérieurs (la chute de l'empire lors de la guerre de 1870 puis la Commune de Paris). Entretemps, cependant, la mission d'exploration géographique conduite entre 1866 et 1868 par les officiers Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier sur le Mékong, puis sur le Yangzi Jiang en Chine, fait apparaître l'intérêt pour la France d'obtenir un accès privilégié au Tonkin pour poursuivre son expansion économique en Extrême-Orient. Garnier — Doudart de Lagrée meurt de maladie au bout de deux ans d'expédition — revient en effet convaincu que la bonne voie pour créer une artère commerciale vers le Sud de la Chine n'est pas le Mékong mais le fleuve Rouge, dont le delta se trouve au Tonkin. Un lobby est bientôt formé par les milieux d'affaires français en Chine — notamment le négociant Jean Dupuis, qui souhaite établir, via le fleuve Rouge, un flux commercial avec le Yunnan —, les soyeux lyonnais comme Ulysse Pila, les missions catholiques, la marine et l'administration de la Cochinchine, afin de pousser à une nouvelle expédition[13],[14].

Entretemps, au Cambodge, les Français imposent en 1877 au roi Norodom une série de réformes visant à rationaliser l'administration, réduire le contrôle de la monarchie sur la propriété foncière et abolir l'esclavage. Les réformes ne sont finalement pas appliquées, mais cet épisode est le signe de la volonté des Français de renforcer leur contrôle sur le Cambodge. L'administration française y reste assurée pour l'essentiel par de jeunes officiers de marine, qui travaillent dans des conditions souvent précaires et périlleuses. Les forces militaires françaises aident le roi Norodom à réprimer diverses révoltes, qui demeurent fréquentes dans les années 1860-1870[15].

L'occasion d'une nouvelle expédition en Indochine se présente en 1873 lorsque Jean Dupuis est bloqué à Hanoï par les mandarins annamites. Dupré, gouverneur de la Cochinchine, envoie alors Francis Garnier avec pour mission officielle de secourir Dupuis. Garnier a cependant des objectifs nettement plus ambitieux, Dupré l'ayant chargé d'obtenir — par la négociation ou par la force — l'ouverture du fleuve au commerce français, ainsi que la colonisation de l'Ouest de la Cochinchine, voire un protectorat sur le Tonkin. Garnier n'obtient cependant rien des mandarins, à part l'évacuation de Dupuis ; il choisit alors l'épreuve de force, avec le soutien actif de l'évêque local, Mgr Puginier. En novembre 1873, il proclame la liberté d'exploration sur le fleuve Rouge, puis s'empare de la citadelle de Hanoï et de divers points stratégiques, où il installe des autorités pro-françaises. L'entreprise de conquête de Garnier se déroule avec facilité, jusqu'à ce que le gouverneur de Sontay s'allie avec Liu Yongfu, chef des soldats irréguliers chinois appelés les Pavillons noirs. Les troupes de Garnier sont bientôt harcelées par ces derniers. Garnier repousse une attaque contre Hanoï, mais il est tué le 21 décembre lors d'un affrontement avec les Pavillons noirs. Ses hommes reçoivent ensuite de Dupré l'ordre de se retirer — abandonnant à leur sort leurs auxiliaires annamites — le gouvernement républicain préférant désavouer l'entreprise intempestive de Garnier[16],[17].

Le 15 mars 1874, le lieutenant de vaisseau Paul Philastre signe avec le gouvernement impérial un traité — dit « traité Philastre » — qui restitue les territoires conquis par Garnier, reconnaît la souveraineté de Tự Đức sur le Tonkin et comporte des accords commerciaux et douaniers. Tự Đức, quant à lui, autorise une nouvelle fois le christianisme et reconnaît la souveraineté française sur la Basse-Cochinchine. Ce traité constitue une sorte de protectorat, présenté dans des termes assez vagues, l'Annam acceptant de conformer sa politique intérieure à celle de la France. Tự Đức et ses ministres ne considèrent cependant le traité que comme un expédient temporaire, destiné à contenir la poussée des Français. Dans le même temps, en effet, le Đại Nam continue de chercher un appui du côté chinois : Liu Yongfu est élevé à la dignité mandarinale et le gouvernement de Pékin vient en aide à son vassal en difficulté en autorisant la présence de troupes régulières en territoire annamite[16],[18].

Poursuite de la conquête[modifier | modifier le code]

Expédition du Tonkin[modifier | modifier le code]

Jules Ferry, partisan de la conquête du Tonkin.
Campagne du Tonkin. Marche des troupes vers Lang-Son avec artillerie, illustration de Dick de Lonlay (1888).

Après l'échec de 1873, l'entreprise de conquête, jugée risquée et coûteuse, marque une nouvelle fois le pas durant quelques années. Dans la deuxième moitié des années 1870, cependant, l'idée coloniale continue de gagner du terrain en France, avec le soutien d'un ensemble de lobbies. Les campagnes des intellectuels se conjuguent à celles de la marine militaire, qui considère l'expansion coloniale comme un outil idéal pour son développement, et à celles des milieux d'affaires. Outre l'idéal d'une mission civilisatrice qui incomberait à l'Occident, le colonialisme est motivé par les difficultés de l'économie française, alors en pleine stagnation industrielle. La situation impose de trouver pour les flux de capitaux de nouveaux débouchés, que les capitalistes français préconisent de chercher dans les colonies : c'est d'ailleurs pendant cette période de ralentissement économique qu'est fondée la Banque de l'Indochine. Les républicains comme Léon Gambetta, Charles de Freycinet et Jules Ferry se rallient à l'idée d'une politique impérialiste offensive hors d'Europe, qui leur paraît la seule manière de sauvegarder le statut de grande puissance de la France. Une campagne d'opinion est lancée afin d'obtenir la révision du traité Philastre et de relancer l'entreprise de conquête en Extrême-Orient. Les congrès de géographie et les chambres de commerce des villes industrielles multiplient les résolutions en faveur de l'annexion du Tonkin, présenté comme une source de nouveaux débouchés, et la clé pour pénétrer le marché chinois, dont le potentiel est alors beaucoup surestimé. Les partisans d'une conquête du Tonkin reçoivent d'ailleurs en France le surnom de « Tonkinois »[19]. À Paris, les amis de Jean Dupuis — qui a fondé une société destinée à exploiter les mines du Tonkin — distribuent aux députés une carte inventoriant les richesses de la région[20]. Jules Ferry, l'un des plus ardents partisans de l'entreprise coloniale, est en pointe dans ce projet d'avancée en Extrême-Orient, dont il fait une affaire personnelle[21]. Un premier budget pour une conquête du Tonkin est préparé dès 1881, sous le premier Cabinet Ferry, mais le courant des Républicains opportunistes hésite jusqu'en 1883. Un projet d'occupation totale est écarté au profit d'une intervention plus prudent, préparé par le cabinet Ferry avec le gouverneur de la Cochinchine, Le Myre de Vilers. En mars 1882, le cabinet Freycinet envoie à Hanoï le commandant Henri Rivière, avec pour mission de faire appliquer le traité de 1874. Sous la pression des commerçants du Tonkin et de Mgr Puginier, Rivière prend d'assaut la citadelle qu'il tient quelques jours avant de la restituer, puis poursuit son avancée[22],[21]. Au fur et à mesure de l'escalade militaire, il obtient la mission d'occuper totalement le Tonkin[20]. Le Đại Nam est alors gravement affaibli par les contrecoups des révoltes internes qui ont secoué la Chine dans les années précédentes, et la cour impériale est divisée quant à l'attitude à adopter face à la France. En janvier 1883, Tự Đức appelle une nouvelle fois à l'aide la Chine, qui intervient pour sauver sa suzeraineté sur l'empire annamite. Rivière, qui entreprend en mars d'occuper les villes du Delta, doit alors affronter à la fois l'armée chinoise et les Pavillons noirs[22],[21].

Rivière est tué le 19 mai ; sa mort permet alors à Jules Ferry — à nouveau président du Conseil depuis le mois de février — d'obtenir à la chambre le vote des crédits pour une expédition au Tonkin, commandée par le général Bouët et le contre-amiral Courbet , et destinée à « organiser le protectorat »[22],[21].

L'empereur Đồng Khánh, mis sur le trône d'Annam par les Français en 1885, pour remplacer son frère Hàm Nghi entré en rébellion.

Les Français entament des opérations, mais ils sont bientôt soumis à un véritable harcèlement de la part des Pavillons noirs. Courbet mène alors une opération directe contre la capitale vietnamienne ; ses troupes s'emparent le 20 août des forts qui défendent Hué. La cour impériale, en plein désarroi — l'empereur Tự Đức est mort un mois plus tôt — signe un traité promettant de retirer ses troupes du Tonkin, de se soumettre au contrôle français et d'accepter l'annexion de nouveaux territoires à la Cochinchine. Mais les troupes annamites, les Pavillons noirs et les irréguliers chinois continuent de combattre au Nord ; cette prolongation des hostilités, de plus en plus coûteuse, pose des difficultés aux troupes françaises qui manquent de renforts et réveille les divisions politiques à Paris. Courbet repasse alors à l'offensive et prend la ville de Sontay, place-forte des Pavillons noirs. Cette victoire conforte Ferry, qui peut alors obtenir de nouveaux crédits et faire envoyer 7000 hommes supplémentaires. En mai 1884, Français et Chinois concluent l'accord de Tientsin (dit « convention Li-Fournier »), qui prévoit le retrait des troupes chinoises du Tonkin. Le mois suivant, un nouveau traité de Hué (dit « traité Patenôtre », du nom du diplomate français signataire), confirme le protectorat français sur l'Annam ; le sceau impérial chinois est fondu, mettant symboliquement fin à la vassalité vietnamienne vis-à-vis de Pékin[23].

Quelques semaines plus tard, cependant, une colonne française doit se replier après avoir subi une embuscade chinoise à Lạng Sơn. Le camp belliciste à la cour de Pékin prend le dessus et dénonce l'accord de Tientsin, relançant la guerre franco-chinoise. Courbet réagit en attaquant le port de Fuzhou et en décrétant le blocus de Taïwan. Les hostilités s'étendent à terre alors que les Chinois lancent une invasion du Haut-Tonkin ; les Français doivent désormais affronter des unités d'élite mandchoues, en plus des Pavillons noirs. Ferry parvient alors à obtenir de nouveaux crédits et renforts[24].

Le général de Négrier prend Lạng Sơn en février 1885, puis vise la frontière chinoise sur instruction de Ferry. Mais il est ensuite blessé dans les combats, et sa colonne décide finalement de rebrousser chemin. La « retraite de Lạng Sơn », fin mars, se traduit principalement par des pertes matérielles. Mais lorsque la nouvelle atteint Paris, la rumeur exagère la gravité de ce revers et le présente comme un véritable désastre militaire, ce qui provoque en France une crise politique surnommée l'« affaire du Tonkin ». Des manifestations publiques ont lieu contre « Ferry Tonkin », qui est conspué à l'Assemblée nationale — où la fronde est notamment menée par Clemenceau — pour avoir entraîné la France dans une aventure ruineuse. Mis en minorité, le gouvernement Ferry doit démissionner[24].

L'« honneur national » français étant en jeu, des renforts sont néanmoins envoyés au Tonkin. Le général Brière de l'Isle renforce la défense du delta, tandis que Courbet s'empare des îles Pescadores. Le gouvernement chinois, inquiet des tensions avec le Japon à propos de la Corée et occupé par une insurrection interne, finit par renoncer. Grâce à une médiation britannique, un nouveau traité, signé en juin, met fin à la guerre franco-chinoise ; la Chine évacue ensuite le Tonkin, tout en s'engageant à ne plus intervenir dans les affaires franco-annamites[25].

Après le départ des Chinois, les Français achèvent de conquérir le territoire vietnamien. À la cour de Hué, dans le même temps, le pouvoir est détenu par deux régents, les mandarins Tôn Thất Thuyết et Nguyễn Văn Tường, qui ont destitué ou tué trois empereurs successifs après la mort de Tự Đức : l'empereur en titre, Hàm Nghi, est un adolescent. Le nouveau commandant des troupes françaises, le général de Courcy, marche sur la capitale dont il s'empare le 7 juillet. Nguyễn Văn Tường se soumet, mais Tôn Thất Thuyết s'enfuit avec Hàm Nghi, ce qui marque le début d'un mouvement d'insurrection baptisé le Cần Vương (« soutien au roi »). Les Français mettent sur le trône Đồng Khánh, un frère du souverain en fuite, sans pour autant calmer la révolte d'une partie des mandarins : les conquérants doivent désormais affronter à la fois l'« insurrection des lettrés » et la piraterie, qui persiste dans la région en se drapant parfois d'atours patriotiques[26].

Renforcement du contrôle sur le Cambodge[modifier | modifier le code]

Le roi Norodom Ier.

Au Cambodge, les Français, jugeant le fonctionnement de leur protectorat peu satisfaisant et trop coûteux, décident d'imposer un contrôle plus étroit à la cour de Phnom Penh. En 1884, ils obtiennent du roi Norodom de récupérer les taxes douanières pour payer le coût de leur administration. Charles Thomson, gouverneur de la Cochinchine, entame des négociations secrètes avec Sisowath, demi-frère de Norodom, en vue de remplacer ce dernier s'il se montrait trop rétif. Finalement, le 17 juin, Thomson impose à Norodom de signer une convention qui accepte une tutelle renforcée de la France sur la monarchie cambodgienne. Mais les réformes foncières et administratives que veulent imposer les Français - notamment l'abolition de l'esclavage - provoquent une révolte des élites cambodgiennes, moins préoccupées du sort du monarque que des bouleversements sociaux qui risquent de survenir. Dans l'ensemble du pays, des soulèvements éclatent début 1885, que les Français doivent réprimer avec l'aide des troupes vietnamiennes[27].

Après avoir tenu Norodom en défiance, la France finit en juillet 1886 par obtenir son aide pour calmer la révolte, par la promesse que les coutumes cambodgiennes seront respectées. Après l'insurrection de 1885-1886, les Français continuent de renforcer progressivement leur contrôle sur le pays, en entourant le roi de conseillers khmers acquis à leur cause, et en repoussant sine die l'application de la plupart des clauses de la convention. Le roi continue de promulguer des lois et de nommer des mandarins, mais l'influence de la France se consolide inexorablement. À partir de 1893, la France gère directement les impôts au Cambodge ; en 1895, elle compte dix résidents généraux dans le pays[27].

Achèvement de la conquête[modifier | modifier le code]

Échec du soulèvement vietnamien[modifier | modifier le code]

Pirates appartenant au groupe du chef rebelle Hoàng Hoa Thám.

Alors que se déroule le soulèvement cambodgien, les Français sont toujours confrontés, au Viêt Nam, à l'insurrection Cần Vương : ce n'est qu'à partir de 1891 que la « pacification » remporte quelque succès en Annam et au Tonkin. En Annam, la révolte est générale dès 1885, et les partisans de l'empereur déchu Hàm Nghi et du régent Tôn Thất Thuyết tiennent des provinces au Nord. Les Français et leurs supplétifs vietnamiens ne parviennent jusqu'en 1888 qu'à empêcher la concentration des guérillas. Mais si les colonisateurs sont en difficulté, ils cependant compter sur le soutien des populations chrétiennes, qui sont victimes de massacres commis par les insurgés. Le départ de Tôn Thất Thuyết pour la Chine en 1887, puis la capture de Hàm Nghi en novembre 1888 — l'ex-empereur est alors déporté en Algérie — affaiblissent le mouvement, mais l'insurrection, toujours menée au nom du souverain captif, continue sous la direction de chefs comme Tống Duy Tân, Phan Đình Phùng, et plus tard Hoàng Hoa Thám[28].

Le Cần Vương finit cependant par décliner et par s'éteindre, victime de la supériorité technologique des Européens, de sa propre absence d'unité, et d'un manque de réel projet politique. L'insurrection se limite en effet à défendre la légitimité du pouvoir impérial, alors même que les Nguyễn ne font plus l'unanimité, et que les Français parviennent progressivement à gagner le soutien du mandarinat. Le retrait des Chinois dès 1885, puis le rapprochement franco-chinois au moment de la guerre sino-japonaise de 1894, privent les insurgés de ravitaillement et de points de repli. La défection de la cour impériale, qui se range aux côtés des Français, achève de priver le mouvement Cần Vương de perspective politique. Ce ralliement de la cour, qui souhaite maintenir coûte que coûte la dynastie, aboutit également sur le long terme à discréditer la monarchie confucéenne, en rompant le lien entre l'empereur — qui semble, aux yeux de la population, avoir perdu le mandat céleste — et la nation vietnamienne. Au Cambodge, à l'inverse, l'identification de la nation à la royauté, qui conserve une forte charge symbolique, s'en trouve renforcée. La dernière campagne militaire contre les insurgés vietnamiens a lieu en 1895-1896, après quoi les Français sont réellement maîtres du terrain[28].

Naissance de l'Union indochinoise[modifier | modifier le code]

Régions indochinoises sous domination française ou britannique, avec dates. Pour la partie française : Cochinchine (1864) ; Cambodge (1867, 1907) ; Annam (1874) ; Tonkin (1884) ; Laos (1893).
Expansion territoriale française et britannique dans la péninsule indochinoise
Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine française de 1897 à 1902, et véritable créateur de l'édifice administratif indochinois.

Aux débuts de la colonisation, les Français sont confrontés à une grande incertitude quant au système politique qu'ils entendent construire en Indochine. Il leur est en effet impossible de remplacer les monarchies vietnamienne et khmère, et les systèmes politiques lao : un débat a cependant lieu entre les tenants de la solution du protectorat et ceux de l'administration directe, qui s'appuient sur l'expérience accumulée en Cochinchine. La solution du protectorat, forme de « compromis » permettant de maintenir en place les dynasties, finit cependant par l'emporter tout à fait en 1891[29].

Jusqu'en 1887, deux pouvoirs français différents coexistent dans la péninsule indochinoise : celui du gouverneur de la Cochinchine, subordonné au département des colonies, et qui a par ailleurs autorité sur le protectorat du Cambodge, et celui du résident général d'Annam-Tonkin, subordonné au ministère des affaires étrangères. En outre, la Cochinchine, passée à un gouvernement civil en 1879, dispose depuis 1880 d'un Conseil colonial, élu par les Français vivant sur place - qui sont à l'époque environ deux milles colons, négociants, homme d'affaires et fonctionnaires divers - et par un collège indigène restreint. Les portes-parole du Conseil colonial défendent l'autonomie budgétaire et douanière de la colonie, et font obstacle aux projets de centralisation. La nécessité de soumettre l'Indochine à l'autorité directe du gouvernement, indispensable pour arbitrer entre les divers intérêts, aboutit cependant à la naissance de l'Union indochinoise, créée par les décrets des 17 et 20 octobre 1887. Cette nouvelle entité, placée sous l'autorité d'un gouverneur général, est rattachée, par un nouveau décret du 21 avril 1891, à l'administration des colonies, alors fief des « opportunistes »[30].

L'unité politique de l'Indochine française reste cependant à créer, de même que son équilibre financier. La pacification de l'Annam et du Tonkin s'avère en effet extrêmement coûteuse, ce qui conduit le gouverneur général intérimaire Bideau à parler en 1891 de « Lang Son financier ». Le gouverneur général, dont le budget a été supprimé dès 1888 sous la pression de la Cochinchine, n'est en réalité que l'administrateur de l'Annam et du Tonkin. Le 21 avril 1891, Jean-Marie de Lanessan, nommé à la tête de l'Indochine, obtient un important décret qui fait du gouverneur général le « dépositaire des pouvoirs de la République dans l'Indochine française » et lui confère une partie du pouvoir législatif ainsi que l'autorité militaire. Dans les faits, cependant, le décret n'est appliqué qu'en Annam et au Tonkin, et la Cochinchine continue d'échapper au contrôle du gouverneur général[31].

C'est la nomination de Paul Doumer, en 1897, qui permet au gouvernement général de prendre réellement corps. Doumer, personnalité importante du Parti radical — formation politique très impliquée dans les affaires de l'Indochine — et du Grand Orient de France, crée les structures administratives de l'Indochine, véritable État colonial, avec des services généraux et leurs annexes dans les cinq « pays », doté d'un budget général afin que la colonie ne pèse plus sur les finances de la France. En juillet 1898 est créé le budget général, alimenté par l'ensemble des impôts indirects, essentiellement par des monopoles (opium, sel, alcool) et par la fiscalité douanière[31].

Ajouts du Laos et de Kouang-Tchéou-Wan et dernières modifications territoriales[modifier | modifier le code]

L'achèvement de la conquête du Viêt Nam pose cependant le problème de la présence, à l'Ouest, d'un vaste territoire formé de pays laotiens et d'États Shan, zone multiethnique sans autorité étatique forte et théâtre des luttes d'influences de la monarchie annamite et du Siam. L'installation des Britanniques en Birmanie met un terme aux velléités françaises de s'étendre dans le pays voisin : la confrontation entre la France, le Royaume-Uni et le Siam se déplace alors dans la zone du Mékong[32], que les Français considèrent comme une voie d'accès au marché chinois[33].

Auguste Pavie - troisième debout à partir de la droite - en 1893 à Luang Prabang.

Le Siam, inquiet de la conquête française du Tonkin, envoie des troupes dans la région de Luang Prabang, menaçant de couper le Viêt Nam en deux. Le Français réagissent alors en envoyant sur place un représentant, l'explorateur et diplomate Auguste Pavie qui, arrivé en février 1886, parvient en quelques années à conquérir pacifiquement la région[34]. Nommé vice-consul à Luang Prabang, puis commissaire général au Laos — nom donné à l'ensemble des pays à majorité lao — Pavie dispute le terrain aux Siamois, que la France considère comme l'instrument des Britanniques dans la région. Les Français envisagent d'abord une neutralisation du Siam qui serait transformé en « État-tampon » entre les domaines coloniaux français et britanniques, mais un lobby « laotien » se forme, sous l'impulsion notamment du futur député de Cochinchine François Deloncle et du ministre des affaires étrangères Gabriel Hanotaux. Sous son impulsion et celle du parti colonial conduit par Théophile Delcassé et Eugène Étienne, les Français choisissent de se concentrer sur le Laos, afin de contenir les velléités d'expansion britanniques dans la région[32],[33].

Carte de la concession française de Kouang-Tchéou-Wan, située à l'Ouest du Guangdong en Chine.

En 1888, Pavie obtient de Oun Kham, roi de Luang Prabang, qu'il demande le protectorat de la France pour se prémunir des invasions en provenance du Siam. Plusieurs régions en pays thaï sont alors occupées par les troupes françaises, qui obtiennent grâce à Pavie le ralliement des familles aristocratiques locales. Théophile Delcassé, chef du parti colonial en métropole, annonce que la France « reprend » la rive gauche du Mékong. Cela débouche en 1893 sur une une crise diplomatique et militaire entre la France et le Siam. Les Français envisagent de mettre le Siam sous protectorat, mais le risque de tensions avec le Royaume-Uni, qui domine alors le royaume, conduit à l'adoption d'un compromis. Par un traité du 13 octobre 1893, le Siam accepte d'évacuer la rive gauche du Mékong[32]. Le Royaume-Uni et la France s'accordent en 1896, par une déclaration commune, pour neutraliser le Siam où il se partagent des zones d'influence[35]. La frontière entre la Birmanie et l'Indochine est en outre fixée. Enfin, après le départ de Pavie en 1895, les pays lao sont regroupés en deux territoires, le Haut Laos (capitale Luang Prabang) et le Bas Laos. Le 19 avril 1899, Haut Laos et Bas Laos sont finalement réunis au sein d'une entité unique, le Protectorat du Laos, dont la résidence supérieure est installée à Vientiane. Le Siam doit en outre céder des territoires au Laos et au Cambodge. Le partage de la péninsule indochinoise entre puissances occidentales est alors terminé[32]. C'est finalement au Laos que revient le rôle d'État-tampon entre le reste des possessions françaises en Indochine d'une part, et le Siam d'autre part[35].

Dans le même temps, la France poursuit ses ambitions de pénétration du marché chinois, grâce notamment à des projets de liaison entre les mines d'étain, de cuivre et de fer du Yunnan, et les mines de charbon du Tonkin. Doumer se montre très actif dans la mise en place de ces projets ferroviaires et miniers en Chine du Sud, et fait même campagne pour l'annexion du Yunnan. Le gouvernement chinois finit par céder et, par des accords de 1897 et 1898, concède aux intérêts français les deux lignes de chemin de fer visées. Il accorde également à la France un bail de 99 ans sur la baie de Kouang-Tchéou-Wan, destinée à accueillir une station charbonnière[36].

Le traité de Kouang-Tchéou-Wan, signé le 10 avril 1898, autorise d'abord l'occupation de la région ; il est suivi d'un accord, le , qui fait du territoire une concession. Mais, en raison de laborieuses négociations avec la Chine sur la délimitation du territoire, la convention de cession à bail n'est ratifiée que le 19 février 1900 ; la concession — dont les Français imaginent à l'époque pouvoir faire un équivalent de Hong Kong — est alors rattachée administrativement au Protectorat du Tonkin, pour passer plus tard sous l'autorité directe du gouvernement général de l'Indochine[37].

En 1904, les provinces de Sayaboury et de Champassak sont annexées et rattachées au Laos. La même année, la France et le Royaume-Uni signent un traité d'Entente cordiale, qui reconnait entre autres leurs zones d'influence respectives en Extrême-Orient. En 1907, un nouveau traité franco-siamois fixe les frontières du Laos[35] ; le Siam rétrocède par ailleurs les territoires qu'il occupait depuis le XVIIIe siècle dans les provinces cambodgiennes de Siem Reap et de Battambang, ce qui permet au Cambodge de récupérer le site d'Angkor[38].

Structures politiques et administratives[modifier | modifier le code]

Habitation française à Hanoï en 1898

La longue formation de l'Indochine française est marquée par de nombreuses hésitations quant au système politique que les colonisateurs entendent bâtir, cette incertitude étant entretenue par les différences de statuts entre les territoires qui la composent. La Cochinchine, qui a le statut de colonie et où la culture confucéenne est moins forte qu'au Nord, est d'emblée soumise à un régime d'administration directe. Après la période de la « Cochinchine des amiraux » (gouvernement militaire), la colonie passe en 1879 à un régime de gouvernorat civil. Le 8 février 1880, un Conseil colonial est formé. Cette assemblée est élue par le colonat — qui compte à l'époque environ deux mille personnes à l'époque, colons, membres des milieux d'affaires ou fonctionnaires — et par un collège indigène restreint[39], en l'occurrence des Annamites désignés par les Chambres de Commerce et d'Agriculture locales. Le vote et l'éligibilité sont réservés aux Français ; seuls quelques rares indigènes reçoivent la citoyenneté française, par une naturalisation accordée de manière parcimonieuse. Le Conseil colonial, dominé par les petits fonctionnaires et les colons, devient bientôt la principale instance de gouvernement de la Cochinchine, davantage que le gouverneur de la colonie[12] : l'assemblée a dans une large part la main sur l'impôt et les dépenses[39].

Paul Bert, premier résident supérieur d'Annam-Tonkin.

À partir de juillet 1881, la Cochinchine est représentée par un député à l'Assemblée nationale. Le Code pénal français se substitue en 1880 à celui de l'empire annamite, et le Code civil est en partie promulgué en 1883[39]. Le est créée la résidence supérieure d'Annam-Tonkin, chapeautant l'Annam — Centre du Viêt Nam — et le Tonkin — Nord du Viêt Nam — chacun de ces deux territoires étant administré par un résident général, subordonné au résident supérieur. Le député Paul Bert devient le premier résident supérieur d'Annam-Tonkin. Durant sa brève mandature — il meurt de maladie en novembre de la même année — Bert tente de s'appuyer sur le « peuple tonkinois » en le séparant des « mandarins annamites » : il vise à détacher le Tonkin de la gestion impériale, tout en appliquant réellement le protectorat sur l'Annam[40]. Bien que sa conception de l'opposition entre Annam et Tonkin soit assez schématique, Paul Bert s'applique à faire « de la nation annamite » l'« obligée » de la France, à nouer des rapports de confiance avec le souverain et les élites, et à introduire des éléments de démocratie au Tonkin. Cette optique le pousse à confier des responsabilités à des mandarins, qui sont notamment chargés d'écraser les soulèvements. Les Français s'appuient de manière croissante sur des troupes autochtones pour assurer le maintien de l'ordre[41].

Le , une ordonnance impériale marque l'une des étapes les plus importantes de la colonisation française : l'empereur d'Annam, qui demeure officiellement le souverain des deux territoires, délègue en effet la totalité de ses pouvoirs au Tonkin à un Commissaire impérial (Kinh luoc su, poste équivalent à celui de Vice-roi). Le Tonkin est dès lors détaché de facto de l'Annam, et les mandarins y sont soumis à un contrôle étroit de l'administration française, représentée par le résident général, quatre résidents et onze vice-résidents[42]. Le , la résidence supérieure d'Annam-Tonkin est supprimée, et remplacée par deux résidences supérieures séparées, l'une pour l'Annam et l'autre pour le Tonkin[39]. Par ailleurs, les trois principales villes des deux protectorats vietnamiens, Hanoï et Haïphong au Tonkin, et Tourane (Đà Nẵng) en Annam, sont cédées en toute propriété à la France par une ordonnance royale du  : la législation en vigueur en Cochinchine y est appliquée[42].

La tendance poussant à une annexion pure et simple des pays de l'Indochine française — ce qui impliquerait l'abolition des monarchies locales — est prédominante jusqu'en 1889, mais finit ensuite par perdre du terrain, en raison des distances culturelles, de la barrière de la langue, et du risque de nouvelles insurrections, qui rendent cette option difficilement réalisable. La France finit par opter pour le maintien d'une politique de protectorat, en conservant les dynasties en place et les structures étatiques indigènes[39]. L'idée de supprimer la monarchie annamite revient à plusieurs reprises, mais les Français ne s'y résolvent jamais, du fait de l'impossibilité de remplacer la structure mandarinale, et parce que le protectorat s'avère le mode de gestion le plus économique[42].

Après le rappel en France, en 1894, de Jean-Marie de Lanessan qui envisageait une politique de « protectorat réel » qui aurait laissé au Viêt Nam et au Cambodge une certaine marge de manoeuvre internationale, et surtout à partir de la nomination de Paul Doumer en 1897, la France retire aux dynasties annamite et khmère leurs dernières prérogatives. Les monarchies protégées deviennent de simples appareils-relais des structures coloniales françaises[42]. L'Indochine française adopte à partir de l'ère Doumer un mode de fonctionnement centraliste très « jacobin »[43]. Doumer met fin à la confusion des prérogatives et envisage l'Indochine comme une entité cohérente : dès 1897, il crée une direction unique des Douanes et des régies financières, et obtient la création d'un Budget général de l'Indochine[44]. Le gouverneur général — qui siège à Hanoï à partir de 1902 — cumule tous les pouvoirs, politique, administratif et militaire. À partir de 1899, il s'appuie sur un Corps des Services civils[43].

Les protectorats sont désormais privés de personnalité aux yeux du droit international. Le gouverneur général achève de dissocier le protectorat du Tonkin de celui de l'Annam : le , Doumer obtient du jeune empereur Thành Thái la suppression de la fonction de kinh luoc su — qui, bien que soumis au contrôle des Français, avait la prérogative de nommer les mandarins — et le transfert de ses compétences au résident supérieur du Tonkin, qui est désormais le dépositaire du pouvoir impérial. En Annam, une ordonnance impériale du réforme le gouvernement et transforme l'ancien Conseil secret en un Conseil des ministres, que le résident supérieur français préside de droit. Le pouvoir impérial vietnamien est vidé de sa substance, et l'empereur réduit au rang d'« idole sacrée », d'ailleurs de moins en moins sacrée au fil du temps, tant le souverain apparaît désormais privé du mandat céleste[42].

Au Cambodge, la France est représentée par un résident supérieur. Le , une ordonnance royale crée un Conseil des ministres, présidé par le résident français. Le contreseing de ce dernier devient en outre obligatoire pour toutes les ordonnances prises par le souverain cambodgien. La résidence supérieure du Laos — pays très faiblement étatisé — est organisée selon un modèle dualiste comparable à celui de l'Annam/Tonkin. Le royaume de Luang Prabang connaît un régime de protectorat proche de celui de l'Annam, tandis que le reste du pays est divisé en neuf provinces où l'administration lao est soumise à des résidents français[42]. Le statut de Luang Prabang, où le monarque local continue de gouverner, n'est cependant pas formalisé par un traité de protectorat en bonne et due forme, et demeure imprécis[35]. Dans la Concession de Kouang-Tchéou-Wan, la France est représentée par un Administrateur en chef, directement subordonné au Gouverneur général de l'Indochine[37].

Peu nombreux en Indochine[45], les Français s'appuient largement sur une administration indigène. Les échelons moyens et inférieurs des anciens appareils administratifs sont maintenus, mais incorporés à l'administration coloniale. En 1897 est ouverte au Tonkin une école destinée à la formation des nouveaux mandarins du protectorat, destinés à être les subalternes des fonctionnaires français. Bien que numériquement assez faible, le mandarinat vietnamien demeure très présent dans la population[46]. Au niveau des villages, l'administration coloniale instrumentalise les organisations communautaires locales qui forment les bases des sociétés indigènes, dans un conglomérat de « hameaux » (thon), réunis par groupes de deux à cinq au sein d'une « commune » (xa) administrée par un conseil de notables. En Cochinchine, un arrêté crée en 1904 un statut pour les notables communaux. Les chefs et sous-chefs de cantons vietnamiens, naguère élus, deviennent des fonctionnaires de rang inférieur. Des budgets communaux sont créés en 1909. Au Tonkin et en Annam, la mise sous contrôle des communautés villageoises est plus lente et plus difficile et les budgets communaux ne sont instaurés que dans les années 1920. Au Cambodge, des communes (khum) sont créées en 1908, mais cette forme d'organisation ne parvient guère à s'imposer[47]. Au Laos, pays sous-peuplé et ethniquement très hétérogènes, les Français n'ont pas d'autre choix que de préserver et de composer avec les structures locales et régionales déjà existantes. Les villages laotiens sont répartis par cantons, qui sont eux-mêmes inclus dans des seigneuries (muong) dirigées par les lignages aristocratiques héréditaires[48].

Dans l'ensemble, la vie démocratique est très limitée en Indochine française. Si le Conseil colonial de la Cochinchine possède un réel pouvoir de décision, il n'en est pas de même pour les assemblées indigènes des protectorats, créées beaucoup plus tardivement, élues au suffrage restreint et cantonnées à un rôle purement consultatif[49], qu'il s'agisse de celles du Tonkin (créée en 1907), de l'Annam (créée en 1920), du Laos (1923) ou de Kouang-Tchéou-Wan (1922)[50]. Des conseils provinciaux élus par les notables locaux et présidés par les administrateurs des provinces sont créés en Cochinchine dès 1882, mais ils ne sont que les instruments de la bureaucratie locale. Saïgon, Hanoï et Haïphong bénéficient de conseils municipaux mixtes (Français et Indigènes) mais leur marge de manoeuvre est très limitée. À Hanoï et Haïphong, les maires sont désignés par l'administration. Saïgon dispose d'une réelle démocratie locale, du moins jusqu'à la création en 1931 d'une préfecture régionale qui s'arroge l'essentiel des pouvoirs. De manière globale, toutes les instances élues de l'Indochine française sont paralysées dans leur fonctionnement par la tutelle du Gouvernement général[49].

Populations[modifier | modifier le code]

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Deux femmes à Haïphong en 1904 vêtues de la tunique traditionnelle (ao ngu than)

Contrairement à l'Algérie française (1 million d'Européens contre 9 millions d'Algériens en 1954), l'Indochine n'est pas une colonie de peuplement mais pour l'essentiel une colonie d'exploitation économique en raison de ses ressources naturelles. La présence européenne, qui évolue au fur et à mesure de l'agrandissement et de la consolidation des possessions et des changements économiques, se concentre surtout aux deux extrémités de la péninsule, en se réduisant à des petites unités dans le reste du territoire. La population totale française est — à son maximum en 1940 — inférieure à 40000 personnes pour toute l'Indochine. En 1913, les Français sont recensés à 23700 sur 16 millions d'habitants ; en 1921, ils sont 24482 sur 20 millions, et en 1940, 34000 sur 22 655 000 habitants. Les territoires de l'Indochine où la présence européenne est la plus forte sont la Cochinchine (16550 personnes en 1940, plus 17364 sur Saïgon-Cholon) et le Tonkin (toujours en 1940, 12589 personnes, plus 5856 à Hanoï et 2350 à Haïphong). En Annam, les Français sont 1676 en 1913, 2125 en 1321 et 2211 en 1940. Au Cambodge, ils sont 1068 en 1913, 115 en 1921, et 2023 en 1936. Le territoire où leur présence est la plus faible est le Laos, où les Français sont 241 en 1913 et 360 en 1921 (chiffres de 1940 non disponibles)[51].

La rue Paul-Bert à Hanoï avec le théâtre municipal, vers 1905

Parmi les indigènes, les peuples Vietmamien (Viêt), Khmer et Lao sont majoritaires. Les minorités (Muong, Tay, Cham, Rhade, Jarai, etc.) sont principalement présentes dans les zones montagneuses. Le territoire vietnamien est à lui seul une mosaïque de populations, avec cinquante-quatre groupes ethniques. Les Chinois, bien présents dans les villes, sont des commerçants très actifs. L'ensemble compte environ 12 millions d'habitants à la fin du XIXe siècle, puis 16,4 millions en 1913. Plus de 95 % de la population est rurale, ce qui rend les décomptes et recensements difficiles.

Économie et développement des infrastructures[modifier | modifier le code]

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La mise en valeur des ressources de l'Indochine débute dès la fin de la conquête. Des négociants comme Jean Dupuis, de grands groupes industriels et financiers (Fives-Lille, société des Batignolles, Comptoir national d'escompte, Société générale, Crédit lyonnais) s'implantent en Indochine pour avoir un accès au marché interne de la Chine et l'achèvement du chemin de fer du Yunnan reliant Haïphong à Yunnanfou concrétise leur stratégie. Albert Sarraut, gouverneur-général radical-socialiste de 1911 à 1914 et de 1916 à 1919, puis ministre des Colonies à partir de 1919, s'en fait le héraut. Il fonde l'Agence économique de l'Indochine pour la propagande en direction des milieux d'affaires. Il élabore le plan d'équipement de la péninsule, dit « plan Sarraut », en 1921. La Première Guerre mondiale, par l'importance de la contribution de l'Empire colonial à l'effort de guerre de la métropole française, confirme son intérêt économique.

Billet de banquet (une piastre) de la Banque de l'Indochine
Inauguration du train Saïgon-Cholon en 1881

On prélève en Indochine des impôts (impôt foncier, capitation, taxes locales), mais surtout, l'administration française a le monopole des commerces de l'opium, du sel et de l'alcool de riz. Ce monopole compte pour 44 % dans les rentrées du budget en 1920, et 20 % en 1930. Du côté financier, la banque de l'Indochine, banque privée française fondée en 1875, domine l'ensemble de l'économie vietnamienne. Elle dispose du monopole de la frappe de la piastre indochinoise. L'Indochine est, après l'Algérie, la colonie qui reçoit le plus d'investissements français (6,7 milliards de francs-or en 1940). Au cours des années 1930, les Français exploitaient différentes ressources naturelles dans les pays formant l'Indochine française. Par exemple, on trouvait au Cambodge du riz et du poivre. Le Viêt Nam (qui était formé de la Cochinchine, de l'Annam et du Tonkin), quant à lui, permettait aux Français de mettre la main sur du thé, du riz, du charbon, du café, du poivre, de l'hévéa, du zinc et de l'étain. Le Laos était le seul pays de l'Indochine à n'avoir aucun potentiel économique aux yeux de la France.

L'État français et les sociétés capitalistes jouent des rôles complémentaires dans cette œuvre de colonisation qui a pour but de mettre en marche une exploitation économique[52]. La Banque de l'Indochine (BIC) fondée en 1875 devient l'interlocutrice obligée du gouvernement général ; elle contrôle de fait l'économie indochinoise. Bénéficiant d'un statut unique parmi les banques privées françaises, car dotée du privilège d'émission de la piastre indochinoise, la Banque de l'Indochine est à la fois une banque d'affaires et une société financière. Son domaine d'action s'étend à l'Asie entière et au-delà. En 1937, elle est partie prenante dans presque toutes les entreprises économiques. De grandes firmes financières et industrielles métropolitaines, du groupe Rivaud, spécialisé dans les affaires de caoutchouc, à la société Michelin, investissent aussi en Indochine. De toutes les colonies, mise à part l'Algérie, c'est elle qui reçoit le plus d'investissements, évalués à 6,7 milliards de francs-or en 1940.

Le flux des investissements métropolitains converge principalement vers les mines, les plantations d'hévéas, de thé et de café, ainsi que vers certaines industries de transformation: les textiles, les brasseries, les cigarettes, les distilleries et le ciment. Les transports et les voies de communication, essentiels à l'expansion de l'économie coloniale, bénéficient d'une attention particulière de la part de la France. Saïgon devient bientôt un grand port d'Extrême-Orient qui prend place au sixième rang des ports français en 1937 ; le chemin de fer relie Hanoï à Saïgon à partir de 1936 (Trans-Indochinois). En 1939, Saïgon n'est plus qu'à trente jours de bateau de Marseille, et à cinq jours d'avion de Paris. Le télégraphe sans fil, plus rapide que la télécommunication par câbles sous-marins, fonctionne à partir de 1921. Un effort est également porté sur l'infrastructure routière et les réseaux de canaux.

Dans le domaine agricole, les travaux d'irrigation permettent un accroissement spectaculaire des surfaces cultivées. Entre 1893 et 1930, 35 000 hectares de terres marécageuses sont mises en culture. En Cochinchine, l'augmentation est de 421 % passant de 552 000 hectares cultivés au début du siècle à plus de deux millions en 1929[53]. Au début du XXe siècle, les besoins de l'industrie automobile favorisent l'essor du caoutchouc indochinois. Les premières grandes plantations apparaissent au début du XXe siècle. D'importantes sociétés voient alors le jour, telle la Société des plantations des terres rouges ou la Société des plantations d'hévéas. Toutefois, une société de l'envergure de Michelin n'investit qu'en 1925 en Indochine. Passé le cap des turbulences de la crise du krach boursier de 1929, la culture de l'hévéa en Indochine prend un nouvel essor, au prix d'une concentration accrue des sociétés. Les planteurs ne misent plus tant sur des cours exceptionnels que sur une production massive, permise par la mise en saignée des surfaces plantées avant la crise mais aussi par l'amélioration des rendements. En 1939, l'Indochine exporte huit fois plus de caoutchouc qu'une quinzaine d'années auparavant ; cela représente plus du quart de la valeur des exportations totales de la péninsule, contre moins de 5 % en 1924. À partir de 1941, les troubles entraînés par l'invasion japonaise (1940) puis la guerre d'Indochine perturbent production et exportation. Toutefois, il n'est pas mis un terme à l'activité des plantations.

Enseignement et culture[modifier | modifier le code]

L'enseignement était l'autre instrument essentiel de la « conquête des cœurs et des esprits ». Dans ce domaine, les premières années furent dominées par la tentation de l'assimilation (faire des enfants d'Indochine de petits Français). Toutefois, dans les années 1920 et surtout 1930, du fait de la résistance rencontrée auprès de peuples de cultures anciennes, et aussi de la poussée en Europe de certaines idées subversives, des modifications furent apportées aux programmes d'enseignement. En 1930, le gouverneur général Pasquier exprimait ses doutes : « Depuis des milliers d'années, l'Asie possède son éthique personnelle, son art, sa métaphysique, ses rêves. Assimilera-t-elle jamais notre pensée grecque et romaine ? Est-ce possible ? Est-ce désirable ? […] Nous, Gaulois, nous étions des barbares. Et, à défaut de lumières propres, nous nous sommes éclairés, après quelques résistances, à celles qui venaient de Rome. Le liant du christianisme acheva la fusion. Mais en Asie, sans parler des éloignements de race, nous trouvons des âmes et des esprits pétris par la plus vieille civilisation du globe. »

Collège catholique de jeunes filles (1937) à Hanoï, aujourd'hui musée des beaux-arts du Viêt Nam
Temple de la Lumière à Hué, construit en 1848

Le prédécesseur de Pasquier, Alexandre Varenne, faisait même ces recommandations aux enseignants : « Ne leur enseignez pas que la France est leur patrie. […] Veillez qu'ils aient un enseignement asiatique qui leur soit utile dans leur pays. » Il en résulta un compromis : l'« enseignement franco-indigène », doté de trois degrés, primaire, secondaire et supérieur dont les effectifs ne cessèrent de progresser, sans compter que les écoles publiques étaient doublées d'établissements privés catholiques ou laïques dont l'existence était antérieure et le nombre plus important. Le nombre d'élèves de l'enseignement public au Viêt Nam dans le primaire s'éleva de 126 000 en 1920 à plus de 700 000 en 1943-1944. Dans le secondaire, de 121 en 1919, leur nombre atteignit 6 550 en 1943-1944. Au Cambodge, 15 700 enfants étaient scolarisés dans le primaire public en 1930 ; ils étaient 32 000 en 1945. En outre, c'est également au Cambodge que l'instituteur français Louis Manipoud réforma avec succès les écoles de pagodes (bouddhiques) en introduisant des matières dans le cursus traditionnel. Ces écoles rénovées accueillaient 38 000 élèves en 1939 et cinquante-trois mille en 1945. Toutefois, sauf en Cochinchine, les campagnes ne furent pas dotées d'un réseau scolaire serré et, en 1942, 731 000 enfants étaient scolarisés sur une population totale de 24,6 millions.

Lycée Marie-Curie de Saïgon (1918)

Au Viêt Nam, l'enseignement du Quốc ngữ[note 2], la langue vietnamienne transcrite en caractères latins, et du français fut généralisé. La suppression en 1919 des concours traditionnels de recrutement des mandarins contribua de façon déterminante à séparer les nouveaux lettrés de l'univers intellectuel et moral sino-vietnamien empreint de valeurs confucéennes[note 3]. Les Vietnamiens surent intégrer dans leur pensée les apports de la France - une pluralité de références intellectuelles et politiques -, et contrairement à ce que nous pouvons penser, ils furent les propres créateurs de leur culture moderne.

Le musée Louis Finot (aujourd'hui musée d'histoire du Viêt Nam) construit par Ernest Hébrard en 1932 à Hanoï

Ainsi, une élite locale, en majorité des Vietnamiens et des citadins, émergea, souvent issue de la classe des mandarins. En 1940, le groupe des diplômés de l'enseignement supérieur ou spécialisé était évalué à 5 000 personnes. L'université indochinoise connut elle aussi un accroissement d'effectifs (de 457 en 1938-1939, le nombre d'étudiants atteignit 1 575 en 1943-1944). On peut y ajouter les fonctionnaires (16 941 en 1941-1942), les enseignants (16 000 en 1941-1942), tous issus de l'enseignement primaire supérieur ou secondaire, ou de l'université indochinoise. Bien que minoritaires, ils formaient ce « tiers-état » auquel le gouverneur général Alexandre Varenne recommandait que l'on fît une place, considérant que, si des droits ne leur étaient pas octroyés, ils les réclameraient eux-mêmes.

La religion dominante est le bouddhisme, fortement influencé par le confucianisme chinois. Pendant la période coloniale, les missions catholiques, notamment les Missions étrangères de Paris, très actives, ont obtenu de nombreuses conversions surtout au Tonkin, touchant environ 10 % de la population indigène. Les Missions étrangères de Paris sont notamment présentes dans le vicariat apostolique de Cochinchine occidentale et le vicariat apostolique du Tonkin. Dans la première moitié du XXe siècle apparaissent de nouvelles sectes comme le caodaïsme, syncrétismes de croyances occidentales et asiatiques.

Le vietnamien, qui était au départ un ensemble de dialectes des Viets (Tonkinois, Annamites, et Cochinchinois), est unifié en une seule langue standard entre 1920 et 1950, à partir de l'alphabet établi par Alexandre de Rhodes, vers le milieu du XVIIe siècle. Les langues du Laos (dont le lao soum), et le khmer du Cambodge était déjà reconnues comme langues par l'administration coloniale. Le chinois mandarin et hakkah était aussi utilisé par les colons, et les Chinois qui vivaient en Indochine depuis des générations.

Santé[modifier | modifier le code]

Conditions de vie des paysans et situation économique dans les années 1930[modifier | modifier le code]

Pendant la période où les Français administraient l'Indochine, la situation des paysans si elle s'améliora, ne parvint pas à combler son retard. Les surplus exportables étaient en effet soumis aux fluctuations des prix sur les marchés régionaux et mondiaux. L'endettement et l'absence de titres de propriété favorisaient l'accaparement des terres par les propriétaires les plus riches et les marchands, et le nombre des paysans sans terre allait en croissant, ce qui augmentait le nombre du petit peuple des villes. Parallèlement, l'économie coloniale ruinait les structures traditionnelles d'organisation et d'entraide de la communauté paysanne: l'institution multiséculaire des rizières communales connut une forte érosion au point d'avoir pratiquement disparu en Cochinchine à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La paysannerie manifesta son mécontentement de façon bruyante, voire violente, à plusieurs reprises: ainsi en 1930-1931 en Cochinchine et dans le nord de l'Annam, puis à nouveau entre 1936 et 1938. Le mécontentement paysan était instrumentalisé par des intellectuels marxistes et trouvait un écho chez les ouvriers. Faute de s'attaquer à la racine des maux dont souffraient les ruraux, l'administration coloniale était prisonnière de contradictions apparemment insolubles, qu'exprima le gouverneur général Jules Brévié à propos de l'occupation de concessions par des paysans sans terre en 1938 : « Lorsque nous protégeons les droits des uns, nous commettons une injustice et portons atteinte à l'équité à l'égard des autres. Lorsque nous négligeons ces droits, nous violons la loi et condamnons nos méthodes. »

La main-d’œuvre des plantations, des usines et des mines formait un prolétariat composite avec, souvent, un pied dans la rizière et l’autre dans l’entreprise coloniale. Il était soumis à un régime de travail sévère : retenues sur salaire et châtiments corporels étaient assez fréquents. Si l’oppression patronale ne différait pas de celle d’autres pays, en Indochine, elle fut identifiée à la présence étrangère et alimenta le mouvement nationaliste et communiste. Dans les années 1930, celui-ci connut deux grandes poussées sous l’effet de la crise économique mondiale du début des années 1930 causée par le krach boursier consécutif à la crise de 1929, et de l’extension des activités de la IIIe Internationale et de la stratégie « classe contre classe » du Parti communiste français[note 4]. Dans le même temps, une aile radicale de l’intelligentsia qui organisa les groupuscules communistes émergeait. Elle était souvent formée dans les écoles publiques françaises d'Indochine qui avaient semé l'idée de la Révolution française dans les esprits. Ainsi le lycée Albert-Sarraut de Hanoï fut un vivier de futurs communistes indépendantistes, ou futurs nationalistes. En 1930, Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, unifia ces groupuscules sous le nom de Parti communiste indochinois (PCI), d’abord section du PCF puis, à partir de mai 1931, reconnu comme section de l’Internationale. À partir de 1936, le triomphe du Front populaire en France et l’orientation du front antifasciste, alors que la menace d’une invasion japonaise se dessinait en Extrême-Orient, redonnèrent vigueur à l’opposition. En outre, la grande dépression économique qui toucha l’Indochine entre 1930 et 1934, et illustra la crise du régime capitaliste aboutit à accroître la puissance de la Banque d’Indochine à laquelle le gouvernement français confia l’assainissement de l’économie. Celle-ci fut la principale bénéficiaire des faillites, des expropriations et de la concentration des entreprises, ce qui provoqua un surcroît de mécontentement instrumentalisé par les communistes.

Seconde Guerre mondiale (1939-1945)[modifier | modifier le code]

Entrée des troupes japonaises à Saïgon

La Seconde Guerre mondiale est déterminante pour l'avenir de l'Indochine française. L'Empire du Japon, en guerre contre la Chine depuis 1937, profite de la défaite française en Europe (juin 1940) pour adresser un ultimatum aux Français. Il entend occuper la frontière nord de l'Indochine et couper la voie ferrée de Haïphong au Yunnan, une des voies de ravitaillement de Tchang Kaï-chek. Le gouverneur Catroux accepte, faute de moyens pour s'y opposer. Démis de ses fonctions le , il rejoint la France libre. L'amiral Decoux, qui lui succède le , est chargé d'appliquer à partir du 22 septembre l'accord passé le 30 août avec le Quartier-général impérial. Cet accord autorise la présence de 6 000 soldats japonais au Tonkin ainsi que l'utilisation d'aérodromes. En échange, le Japon reconnaît l'intégrité territoriale et la souveraineté française de principe en Indochine. Cet accord ne peut toutefois empêcher la violente occupation de Lang Son et le bombardement de Haïphong. L'Indochine reste sous l'autorité nominale de Vichy jusqu'en 1945. L'Indochine fidèle au régime de Vichy sous l'autorité de son amiral gouverneur, applique les mesures de la métropole : lois anti-juives, anti-franc maçonne, traque des opposants (indochinois mais aussi français) et s'engage dans un modus-vivendi avec le Japon. En fait celui-ci n'intervient pas du tout dans les affaires coloniales, avant de virer totalement de cap par son coup de force du 9 mars 1945. La barque indochinoise est fort éloignée de la France de Vichy par la distance et le gouverneur Decoux est laissé presque seul. Il met en place une politique identitaire indochinoise destinée à vanter les races indochinoises face aux influences japonaises et thaïlandaises. Cette politique creuse un fossé envers le colonisateur et prépare les futures révoltes d'après 1945[54].

Hô Chi Minh, communiste indépendantiste vietnamien parfaitement francophone et adversaire implacable de la France, crée en 1941 le Viêt-Minh par la fusion du Parti communiste indochinois (fondé en 1930) et de groupes nationalistes. Il jette les bases d'une résistance d'abord antifrançaise et ensuite antijaponaise (les militaires japonais avaient une attitude conciliante à l'égard du Viêt Minh au début). Son mouvement se développe surtout à partir du début de 1945, grâce à l'aide matérielle des Américains qui dès Yalta et Potsdam avaient décidé de chasser la France d'Indochine.

Fin 1940, la guerre franco-thaïlandaise est déclenchée par la Thaïlande qui, armée par le Japon, profite de l'affaiblissement de la France depuis sa défaite face à l'Allemagne pour attaquer l'Indochine française. Le but est de récupérer les territoires situés au Laos et au Cambodge qui lui avaient été ravis par la France en 1893, 1902, 1904 et 1907 et de reconstituer le royaume d'Ayutthaya. Le , à Phum Préav, se déroule une contre-offensive française lancée par le 5e régiment étranger d'infanterie qui, malgré une infériorité en hommes et en matériel du côté français, fait subir de lourdes pertes aux forces thaïlandaises. Le lendemain, le , la flottille de la Marine nationale en Indochine coule la flotte thaïe lors de la Bataille de Koh Chang. Mais, sous la « médiation » nipponne, le , la France est contrainte de signer un traité de paix, par lequel elle abandonne à la Thaïlande les provinces de Battambang et de Siem Reap, enlevées au Cambodge, et celles de Champasak et Sayaburi, prises au Laos. Ces provinces seront restituées à l'Union indochinoise en 1945.

Le , dans le cadre des Accords Darlan-Kato, le Quartier-général impérial impose le stationnement de 75 000 hommes dans le sud de l'Indochine, l'utilisation de plusieurs ports et aéroports, ainsi qu'une coopération économique, conditions auxquelles se plie l'amiral Jean Decoux. Ce dernier applique par ailleurs sans état d'âme à l'Indochine les principes de la Révolution Nationale du maréchal Pétain. Les lois de Vichy contre les juifs, les francs-maçons, les gaullistes sont appliquées. En secret, les Japonais arment des éléments nationalistes et exacerbent les sentiments anti-français.

Entre la fin de 1944 et le début de 1945, une terrible famine, causée par des désastres naturels et aggravée par le contexte de la guerre, se déclenche au Tonkin et se prolonge durant toute l'année 1945, faisant un nombre important de victimes, évalué au minimum à plusieurs centaines de milliers.

Le 9 mars 1945, les garnisons françaises sont attaquées par surprise par l'armée impériale japonaise. Sur les 34 000 Français métropolitains dans la région et 12 000 militaires d'origine européenne, plus de 3 000 sont tués en moins de 48 heures, parfois exécutés par décapitation à coups de sabre. Des femmes d'officiers sont violées avant d'être tuées. Les soldats qui échappent aux massacres ou aux arrestations prennent la brousse ou franchissent la frontière chinoise au terme d'une longue marche. Pour les prisonniers européens, les six mois de captivité coûtent la vie à plus de 1 500 d'entre eux (notamment torturés par la Kenpeitai dans les grottes de Ky-Lua ou dans le camp de la mort de Hoa Binh). Les supplétifs indochinois sont utilisés comme bêtes de somme par les Japonais et meurent par centaines.

Cette opération détruit l'administration coloniale. Le Japon encourage la formation de régimes nominalement indépendants, dans le cadre de sa sphère de coprospérité de la grande Asie orientale, avec en particulier le soutien de l'empereur d'Annam Bảo Đại[55]. Celui-ci proclame l’indépendance de l'empire du Viêt Nam le 11 mars, et abolit tous les accords passés avec la France. Les statues des colonisateurs français sont détruites. Au sud Laos (avec le capitaine Dumonet et ses chasseurs laotiens) et au nord Laos (avec le capitaine Rottier et ses hommes, appuyés par les partisans du Tranninh du chef Méo Touby), la présence militaire française se maintient, malgré les attaques japonaises et les violentes réactions des ressortissants annamites, soulevés par le Việt Minh. Le roi du Laos apporte son soutien aux Français.

À la fin de sa vie, le président américain Roosevelt ne fait pas mystère que la France ne doit pas retrouver l'Indochine à la fin de la guerre. Il propose même à Tchang Kaï-chek d'occuper entièrement l'Indochine, ce à quoi ce dernier se refuse[56].

Truman (qui succède à Roosevelt mort en avril), Staline et Attlee se réunissent à la Conférence de Potsdam en 1945. Truman et Staline, défavorables au colonialisme français, décident que le Viêt Nam serait divisé en deux parties : lors de la capitulation du Japon, les Chinois (dirigés par le généralissime Tchang Kaï-chek) s'installeraient dans le nord le (une semaine avant, le à Hanoï, le leader communiste Ho Chi Minh proclamait la République démocratique du Viêt Nam) et les Britanniques (commandés par le général Sir Douglas David Gracey (1894-1964, KCB, KCIE, CBE, MC and bar)[57]) dans le sud [58].

130 000 soldats chinois et leurs supplétifs ont pour mission de désarmer 35 000 soldats japonais, ce qui sera fait avec lenteur, le temps de piller le Tonkin (départ des derniers soldats chinois de Lu Han, seigneur du Yunnan, le 18 septembre 1946).

Un officier japonais se rend à la marine britannique à Saïgon en septembre 1945

Les Français, sous l'impulsion du général de Gaulle, décident de rétablir la souveraineté française sur l’Indochine après la Seconde Guerre mondiale, à une époque où d’autres puissances coloniales reprennent pied dans leurs colonies asiatiques (Birmanie et Malaisie pour le Royaume-Uni, Indonésie pour les Pays-Bas)[59]. En 1946, le 28 janvier, les troupes britanniques acceptent de quitter le Viêt Nam, tandis les Chinois se retirent également du nord du territoire vietnamien. En échange, les Français restituent à la République de Chine ses droits sur les concessions françaises dans ce pays (Accord franco-chinois (1946)), elles aussi évacuées par les Japonais, le .

La guerre d'Indochine (1946-1954)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Guerre d'Indochine.

Au lendemain de l'évacuation japonaise, le Viet Minh et d'autres groupes indépendantistes cherchent à établir leur autorité sur le territoire vietnamien. Hô Chi Minh lance l'appel à l'insurrection générale le 13 août 1945 et le 19 août, le Viet Minh prend possession de tous les services publics d'Hanoi. Le 20 août, tout le Tonkin est aux mains des comités révolutionnaires du peuple. Des exactions sont commises contre les citoyens français (il y a 17 000 Français à Hanoi). Bảo Đại abdique le 25 août, sous la pression de Ho Chi Minh. Le général Leclerc et la deuxième division blindée sont envoyés par le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, pour reprendre le contrôle du pays. Au Cambodge, le premier ministre pro-japonais et pro-vietminh mis en place par le Japon le 9 mars 1945 est enlevé par Leclerc et deux aides de camp à Phnom Penh le 15 octobre 1945. Les Japonais stationnés au Cambodge se rendent aux troupes britanniques sans difficultés. Le sud de l'Annam et la Cochinchine sont partiellement pacifiés par l'armée française en février 1946, malgré la poursuite de nombreuses attaques par le Viet Minh, dissimulé dans la jungle ou parmi la population. Le Cambodge, le sud du Laos et les hauts plateaux Moïs sont pacifiés à la même époque.Le 6 mars 1946, l'armée française débarque à Haiphong, au Tonkin. Les Chinois du général Wang tirent sur les bateaux avant de se retirer. Les Français ne ripostent pas (29 Français tués). Le 18 mars, Leclerc entre à Hanoi et est salué par la population française.

Des négociations sont ouvertes et aboutissent aux accords du 6 mars 1946 aux termes desquels le Viêt Nam est reconnu par la France comme un « État libre » (mais pas indépendant, car il fait partie de la Fédération indochinoise et de l'Union française). Ces accords, signés par Hô Chi Minh et Jean Sainteny, ne durent pas. Leclerc reconquiert la Cochinchine, mais estime qu'à terme, l'indépendance vietnamienne deviendra inévitable. Sa mort laisse le Việt Minh sans interlocuteur. Celui-ci tente d'interdire aux Français le port de Haïphong, dont le bombardement par la flotte française rend le conflit inévitable. S'ensuit la Guerre d'Indochine, à l'issue de laquelle la France quitte la péninsule en 1954 après la défaite de Dien Bien-Phu. Les accords de Genève séparent le Viêt Nam temporairement en deux États, mais l'échec de la tenue des élections de réunification en 1956 conduit à la guerre du Viêt Nam en 1964.

La conférence de Genève

Finalement, le président du conseil, Pierre Mendès-France, conclut la conférence de Genève le et ces accords, selon Jacques Dalloz, n’ont point donné « une issue définitive au problème vietnamien, mais permettent à la France de s’en dégager. » Le Viêt Nam sera coupé en deux parties à partir du 17e parallèle : au nord, la République démocratique du Viêt Nam (communiste), au sud, un Viêt Nam pro-occidental. Les États-Unis ne signent pas les accords de Genève, se « bornant à prendre acte »[60] laissant ainsi prévoir leur future implication. Le Sud Viêt Nam proteste de la façon dont l'armistice est conclu. Il est trop tard, les infiltrations de la guérilla communiste vers le Sud s'intensifient.

Des centaines de milliers de réfugiés fuient le Nord Viêt Nam vers le Sud.

Par la suite, l’indépendance du Viêt Nam (divisé en deux parties), du royaume du Laos et du royaume du Cambodge sont reconnues. Selon les accords de Genève, des élections devront être tenues dans les deux ans afin d’unifier le Viêt Nam. Mais le non-respect de cette échéance entraîne une reprise de la guérilla communiste (Vietcong) dans le sud. Les États-Unis soutiennent alors le gouvernement anticommuniste sud-vietnamien et intensifient leur présence, ce qui débouche par la suite sur la guerre du Vietnam.

Œuvres inspirées par l'Indochine française[modifier | modifier le code]

Cinéma et télévision[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

Bibliothèque de Saïgon construite par les Français.
Les Halles de Hanoï vers 1910.
Le gouverneur général Merlin et sa femme en chaises à porteurs lors d'une visite à Yunnanfou en 1924.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Études générales [modifier | modifier le code]

  • René Bail et Jean-Pierre Bernier, Indochine 1945-1954, 2de partie : Haiphong-Hanoi…, éditions Heimdal 1988.
  • Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine : la colonisation ambiguë 1858-1954, La Découverte,‎ (ISBN 978-2707134127)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Pierre Montagnon, France-Indochine : Un siècle de vie commune (1858-1954), Flammarion,‎ (ISBN 978-2857049272)
  • Christiane d'Ainval, Les Belles heures de l'Indochine française, Flammarion,‎ (ISBN 978-2702865651)
  • Marc Ferro, Histoire des colonisations : des conquêtes aux indépendances (XIIIe ‑ XXe siècles), Seuil,‎ (ISBN 978-2020183819)Document utilisé pour la rédaction de l’article

Études sur des aspects particuliers[modifier | modifier le code]

  • Jacques Dalloz, La Guerre d'Indochine 1945-1954, Seuil,‎ (ISBN 978-2020094832) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Philippe Devillers, Histoire du viêt-nam de 1940 à 1952, Seuil,‎ (ASIN B003X1ZW5G)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Pierre-Richard Féray, Le Viêt-Nam, Presses universitaires de France,‎ (ISBN 978-2130516934)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Philippe Franchini, Les Guerres d'Indochine, Pygmalion - Gérard Watelet,‎ 1988, tome 1 (ISBN 978-2857042662) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Philippe Franchini, Les Guerres d'Indochine, Pygmalion - Gérard Watelet,‎ 1988, tome 2 (ISBN 978-2857042679) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • David Chandler, Une histoire du Cambodge, Les Indes savantes,‎ (ISBN 978-2846542876) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Vatthana Pholsena, Laos : Un pays en mutation, Belin - La Documentation française,‎ (ISBN 978-2701154084) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Alain Forest, Le Cambodge et la colonisation française : Histoire d'une colonisation sans heurts (1897 - 1920), vol. 1, Éditions L'Harmattan, coll. « Centre de documentation et de recherches sur l'Asie du Sud-Est et le monde insulindien »,‎ , 546 p. (ISBN 9782858021390).
  • Philippe Franchini, Les mensonges de la guerre d'Indochine, Perrin, 2005, (ISBN 2-262-02345-X), 478p.
  • Yves Gras. Histoire de la guerre d’Indochine, Saint-Amand-Montrond, Denoël, coll. « Destins croisés », 1992, 584 p.
  • Alain Ruscio, La Guerre française d’Indochine, Bruxelles, Éditions complexe, coll. « 1945-1954 – La mémoire du siècle », 1992, 234 p.
  • Hugues Tertrais. « Les Intérêts français en Indochine entre 1954 et 1975 », dans Du conflit d’Indochine aux conflits indochinois, sous la direction de Pierre Brocheux, Paris, Éditions complexe, 2000, p. 37-52.
  • Raymond Toinet. Une guerre de trente-cinq ans, Paris, Lavauzelle, 1998, 529 p.
  • Sébastien Verney, L'Indochine sous Vichy. Entre Révolution nationale, collaboration et identités nationales. Riveneuve, 2012, 520 p.

Magazines[modifier | modifier le code]

  • Claude Aziza. « Les Soldats perdus de Pierre Schoendoerffer », L'Histoire, no 203, octobre 1996, p. 46-47
  • Martin Benoist, « L'Indochine, le "joyau de l'Empire" », La Nouvelle Revue d'histoire, no 9H, Automne-Hiver 2014, p. 50-53
  • Pierre Brocheux. « Un siècle de colonisation », L'Histoire, no 203, octobre 1996, p. 26-33
  • Jacques Dalloz. « Pourquoi la France a perdu la guerre », Histoire, no 203, (octobre 1996), p. 40-45
  • Jean-Michel Gaillard. « La France en Indochine – Une guerre perdue d’avance », Histoire, no 248, novembre 2000, p. 21-22
  • Indochine, Viêt Nam. Colonisation, guerres et communisme, « Les collections de l'Histoire », no 23, avril-juin 2004
  • Christophe Dutrône et Étienne Le Baube, L'Indochine en guerre 1940-1945, Batailles hors série no 3, Histoire & collections, 2005.
  • Yann Mahé, Étienne Le Baube et Guillaume Le Baube « Les Opérations terrestres de la guerre franco-thaïlandaise. 1940-1941 », Champs de bataille no 19.
  • Revue historique des armées no 194, Indochine 1939-1954, SHAT, 1994.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Rebaptisée en 1941 par le terme « Fédération indochinoise »
  2. Au XVIIe siècle, pour les besoins de l'évangélisation, des missionnaires catholiques portugais, espagnols, italiens et français mirent au point une transcription en alphabet latin de la langue vietnamienne. Le jésuite français Alexandre de Rhodes en fut le principal diffuseur et passa longtemps pour l'avoir inventée. L'historien français Pierre Brocheux affirme que des recherches approfondies et non encore publiées relativisent aujourd'hui son rôle.
  3. Les mandarins, recrutés par concours triennaux, étaient les fonctionnaires de l'ancien Viêt Nam
  4. La IIIe Internationale (ou Komintern) fut fondée par Lénine en 1919 et dissoute par Joseph Staline en 1943. La stratégie « classe contre classe » - à l’inverse de celle, antifasciste, de Front populaire – consistait à refuser tout compromis ou toute alliance avec les démocrates et les socialistes qualifiés de bourgeois ou de « social-fascistes ».

Références[modifier | modifier le code]

  1. Franchini 1988, tome 1, p. 67-68.
  2. Franchini 1988, tome 1, p. 78-79.
  3. a et b Franchini 1988, tome 1, p. 69-70.
  4. Brocheux et Hémery 2004, p. 25-35.
  5. Féray 2001, p. 23-24.
  6. Franchini 1988, tome 1, p. 81-82.
  7. a et b Brocheux et Hémery 2004, p. 25-34.
  8. Franchini 1988, tome 1, p. 72-77.
  9. a et b Franchini 1988, tome 1, p. 82-87.
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