Histoire de la prostitution

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La prostitution (du latin prostituere mettre devant, exposer au public) est une activité consistant à accepter ou obtenir des relations sexuelles, en échange d'une rémunération. Bien que cette activité soit pratiquée par les membres des deux sexes, elle est le plus souvent le fait des femmes, mais cela concerne aussi les hommes dans le cadre de prostitution hétérosexuelle, homosexuelle, travesti ou transsexuelle. Le terme générique employé est prostitué-e. Cet article traite de l'histoire de la prostitution.

Antiquité[modifier | modifier le code]

La « prostitution sacrée »[modifier | modifier le code]

Mésopotamie[modifier | modifier le code]

Jean Bottéro est un des rares historiens à s'être posé la question des origines de la prostitution dans son ouvrage Mésopotamie[1]. Il considère que les premières femmes à avoir été consacrées à la prostitution sacrée pour honorer la déesse de la fertilité, Inanna à Sumer, devenue Ishtar pour les Babyloniens, étaient les femmes stériles ; ne pouvant assurer la procréation au sein d'une famille avec un seul homme, elles trouvent une place dans la société en servant la déesse, devenant l'épouse de tous.

Les Hébreux connaissaient éventuellement aussi la prostitution sacrée. Dans 2 Rois, le roi Josias, vers -630 « ordonna [...] de retirer du sanctuaire de Yahvé tous les objets de culte qui avaient été faits pour Baal, pour Ashéra et pour toute l'armée du ciel [...]. Il démolit la demeure des prostituées sacrées, qui était dans le temple de Yahvé [...] »[2]. Ce passage est souvent interprété comme renvoyant à de la prostitution au sein du temple, alors que le terme hébreu d'origine peut simplement désigner l'adoration religieuse sans connotation sexuelle, comme dans l'expression « se prostituer auprès d'autres dieux ». Ailleurs dans la Bible, la prostitution sacrée, au sens sexuel, est clairement évoquée dans le Deutéronome XXIII:18. En outre, dans la Genèse XXXVIII, l'histoire de Tamar fait également allusion à la prostitution au sens moderne du terme, mais il n'est pas explicitement précisé qu'il s'agisse de prostitution sacrée.

Hérodote[3] parle dans son premier livre des prostituées sacrées, quelquefois nommées harots des temples d'Ishtar et d'autres divinités des civilisations de Mésopotamie. Le code d'Hammourabi, notamment la loi 181, fait référence à une hiérarchie des prostituées sacrées sans faire ouvertement référence à une rémunération par les fidèles.

Les prostitués masculins apparaissent avoir été à l'origine ceux qui, par malformation naturelle ou par accident, ne pouvaient pas davantage assurer la continuité de l'espèce ; eux aussi trouvaient ainsi, au service de la déesse, une place dans la société.[réf. nécessaire]

Dans le culte de Cybèle, la déesse-mère de l'Orient, il existait une prostitution sacrée particulière. Le parèdre de Cybèle, Attis, s'étant émasculé pour plaire à la déesse, les prêtres de Cybèle en faisaient autant. Ces eunuques portaient le nom de galles, et étaient connus dans toute l'antiquité pour se livrer à une prostitution sacrée dans le temple et ses abords.[réf. nécessaire]

Aux premiers temps de la civilisation méditerranéenne, le point de départ de la prostitution semble à la fois religieux et familial. Dans les cultes religieux, les rites reproduisent l’action divine exemplaire. Les cultes de la déesse-amante, présents dans toutes les sociétés anciennes, ont pour rite essentiel l’union sexuelle des hommes avec des prostituées sacrées, qui sont des femmes (ou des hommes, généralement castrés) au service de la déesse. Ces unions sont censées ressourcer la force génitale des fidèles masculins et cette force étendre ses effets positifs à la fertilité des troupeaux et des sols. On trouve encore aujourd’hui des femmes « maraboutes » vivant dans des demeures qui regroupent les filles spirituelles d’un saint et se livrant à l'exercice de la prostitution sacrée. Parfois même toutes les femmes d’une tribu sont concernées par cette pratique qui apparaît comme une survivance de rites d’initiation sexuelle.[réf. nécessaire]

Aux époques historiques, dont on a conservé les écrits, ces comportements se monnaient : les sanctuaires s’enrichissent des sommes payées par les fidèles désirant accomplir le rite, de même que les chefs de famille rentabilisent le prêt des femmes qui sont leur propriété. Les responsables des États, à Babylone comme dans tout le Moyen-Orient, ne laissent pas échapper cette source de revenus, et se mettent à créer leurs propres maisons de prostitution. Les prostituées se multiplient autour des temples, dans les rues et dans les tavernes.

Cette vision de la prostitution sacrée est depuis quelques décennies remise en cause. Johanna Stuckey relève ainsi que les sources sont polémiques (la Bible, et notamment le Deutéronome) ; d’autres traductions ont souffert d’une généralisation hâtive. De plus, les auteurs ne distinguent jamais le cas d’une sexualité rituelle, et celui d’une prostitution dont le produit irait à un temple. Il semble que à Ugarit, il n’y avait donc pas de prostituées sacrées. Des différents mots traduits comme « prostituée sacrée », naditu, qadishtu, et entu, aucun ne désigne une prostituée. Les naditu sont les filles de l’aristocratie et, comme les qadishtu, il n’est jamais fait allusion à une tâche de nature sexuelle, sacrée et rémunérée. Pour les entu, la seule sexualité évoquée a lieu avec le roi, rituellement, et peut-être uniquement symboliquement[4].

Monde indien[modifier | modifier le code]

Le monde indien possède lui aussi sa prostituée sacrée, la devadasi.

La constitution d'une dot[modifier | modifier le code]

Dans de nombreuses sociétés archaïques, ce fut par exemple le cas dans la société étrusque, la prostitution n'était pas mal vue et représentait pour les femmes de condition libre une source de revenus pour se constituer une dot et accéder ainsi au mariage qui était un statut recherché, à la grande indignation des Grecs qui reprochèrent de ce fait aux Étrusques la légèreté des mœurs de leurs femmes.

Dans le monde grec[modifier | modifier le code]

Jeune homme donnant une bourse à une courtisane, œuvre de Polygnote, Musée national archéologique d'Athènes
Article détaillé : Prostitution en Grèce antique.

En Grèce, à Athènes, on attribue à Solon, le père fondateur de la république, au VIe siècle av. J.-C., la création dans tous les quartiers de la ville d’établissements municipaux : l'offre et la vente de corps se déroulent dans des lieux publics, rigoureusement séparés de l'espace privé (l'oikos, la maison) et considérés comme des zones de commercialisation, des espaces qui transforment les humains en produits. Très vite purent s’ouvrir des établissements privés, soumis à autorisation et redevables de taxes.

Dans la société grecque, une des plus misogyne de l'Antiquité, qui enferme ses femmes dans les gynécées, les prostitués sont généralement des esclaves, mais peuvent être des jeunes hommes ou des femmes ayant perdu parents ou tuteurs et restés sans ressources. Celles et ceux qui ne sont pas en maison doivent racoler leur clientèle : les ports sont leur terrain de chasse favori et chaque arrivée de bateau voit affluer les prostitués venant sélectionner les patrons ou les riches marchands. À Corinthe par exemple, ville prospère, le temple d’Aphrodite compte plus de 1 000 prostituées. Par ailleurs, les hétaïres, littéralement, « compagnes, amies », sont des prostituées libres, anciennes esclaves affranchies, qui prodiguaient une distraction intellectuelle, culturelle, mais aussi sexuelle à l'aristocratie. Aspasie (Ve siècle av. J.-C.), amante scandaleuse de Périclès, en est une figure.

Rome[modifier | modifier le code]

À Rome, comme ailleurs dans le bassin méditerranéen, ceux qui possèdent des esclaves peuvent en user à leur guise puisque l'esclave est une propriété privée. La femme esclave est d’ailleurs exclue du champ d’application des lois sur l’adultère : son compagnon ne peut l’accuser, que son amant soit le maître ou un tiers. Par ailleurs, les lois condamnant les maîtres qui prostituent leurs esclaves sont si peu efficaces qu’elles vont être souvent reproclamées du Ier au IVe siècle, de même que les lois assimilant à l’adultère les rapports sexuels entre la maîtresse et son esclave.

Banqueteur et une prostituée, fresque d'une maison d'Herculanum

Cependant, la prostitution reste florissante à Rome où elle se présente sous des formes multiples : les prostitués se trouvent en maison signalée par des bougies allumées pendant les heures d'ouverture[5], dans des auberges, dans des loges, ou dans la rue, devant les arcades (appelées fornix d'où le terme de fornication) comme devant la porte de leurs domiciles. Dans les maisons closes, le client peut échanger un type de jeton, appelé spintria, contre une faveur sexuelle spécifique[6].

Très tôt, dès le IIe siècle av. J.-C., ils sont inscrits sur un registre spécial et doivent être munis d’une licence d’exercice. Civilement, ils sont frappés d’indignité. Leur condition varie, des plus miséreuses, esclaves, aux courtisans et courtisanes de luxe dont les services se monnaient très cher. Leur cheptel est renouvelé par le trafic d’esclaves alimenté par les guerres et la piraterie : à Délos, 10 000 esclaves sont vendus chaque jour, et dans l’empire ce sont des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents qui approvisionnent chaque année ce marché du plaisir.

Les ruines d'un lupanar à Pompéi, témoignent de l'exercice de la prostitution dans la Rome antique. La profession, jugée dégradante, était cependant licite ; la sexualité n'étant pas bridée dans l'Antiquité comme elle le deviendra dans le monde christianisé. Il est difficile d'avoir une image unique de la prostitution à l'époque romaine. Le proxénétisme, lenocinium, fut souvent l'objet d'interdiction et de punition. Néanmoins la présence de prostitués et prostituées, lenones, atteste du contraire. L'empereur fit même taxer la profession pour augmenter les recettes de l'État. Bien que tolérée, cette pratique n'était pas exempte de risques. Un papyrus du IVe siècle relate un procès entre une vieille femme ayant livré sa fille à la prostitution et l'assassin de cette dernière à qui elle demandait réparation. Certaines époques où l'adultère était puni de mort ont vu des dames de la haute société s'inscrire sur le registre des prostituées pour éviter la condamnation.

Les Hébreux[modifier | modifier le code]

De leur côté, les Hébreux de la Bible instituent un monothéisme qui, par nature, interdit les rites spécifiques aux différents dieux, notamment la prostitution sacrée. La prostitution ordinaire est interdite aux femmes et aux hommes du peuple hébreu (Dt 23,18-19)[7], mais autorisée pour les étrangères. En fait, cette interdiction fonctionne grâce à un tour de passe-passe, car n’est pas appelée « prostituée » la femme que son père prête contre de l’argent, mais seulement la femme qui est sous l’autorité d’un homme et qui, sans son approbation, vend ou donne ses charmes[réf. nécessaire]. C’est le détournement du bien d’un chef de famille qui est interdit, pas le commerce sexuel.

La Bible montre de fait que les hommes ont facilement recours aux prostituées (Genèse 38,15), alors que les livres de sagesse répètent à qui mieux mieux le conseil d’éviter celles qui vous prendront dans leurs filets pour vous dépouiller de tous vos biens. Les recommandations sont du domaine de la prudence, non du respect des personnes, et la prostituée est un personnage bien présent dans le monde de la Bible.

Christianisme ancien[modifier | modifier le code]

Le Jésus des Évangiles a une attitude très personnelle avec les prostituées qu’il traite amicalement et qu’il donne en exemple de foi : « En vérité je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au royaume de Dieu » (Matthieu 21,31). La prostituée est coupable d’une grave faute morale, mais elle peut être sauvée par la foi.

Par la suite, la tradition chrétienne considère la prostitution comme un moindre mal. Les Pères de l'Église en témoignent, d'Augustin d'Hippone au IVe siècle qui estime qu’elle est naturelle et permet de protéger les femmes honorables et les jeunes filles du désir des hommes, jusqu'à Thomas d'Aquin au XIIIe siècle, qui juge qu’elle est nécessaire à la société comme les toilettes à une maison : cela sent mauvais, mais sans elle(s), c’est partout dans la maison que cela sentirait mauvais. La prostitution est d’ailleurs tellement naturelle que, pour plusieurs théologiens, il est préférable qu’une femme y pousse son mari plutôt que de consentir à certains rapports sexuels considérés, eux, comme de graves péchés.

Dans le domaine familial, l’usage oriental d’offrir les esclaves de la maison aux hôtes de passage est un gage d’hospitalité[réf. nécessaire].

En Arabie[modifier | modifier le code]

À l'époque anté-islamique, la répudiation d’une femme par son époux la laissait sans droits et sans recours. Conséquence de la condition féminine de l'époque, un homme épousait à sa guise et en même temps le nombre de femmes qu’il voulait, et qui dépendaient souvent de lui pour survivre ; de la même manière, il pouvait aussi en répudier autant qu’il voulait, sans avoir d’obligations légales vitales vis-à-vis d’elles.

Assez vite, ces femmes répudiées se retrouvaient dans la misère. Lorsqu’elles ne tombaient pas en esclavage dans le strict sens du mot, elles se livraient à la prostitution. Pour attirer l’attention, elles avaient souvent la poitrine nue, à l’image des prostituées sacrées, connues en Mésopotamie et en Inde, régions avec lesquelles la péninsule arabique commerçait et avait des échanges culturels et humains intenses.

Les lieux où se pratiquait la prostitution étaient signalés par un drapeau rouge, d’où le nom des "femmes aux drapeaux". Lorsqu’une prostituée mettait au monde un enfant, une femme physionomiste qafah indiquait lequel des hommes ressemblaient à l’enfant et le lui attribuait. S’il s’agissait d’un enfant que l’on n’avait pas attribué, le propriétaire de la prostituée se l’attribuait et en faisait le commerce. Mais des l’apparition de l’islam, les choses changèrent car la religion condamnait la prostitution comme péché, notamment par l'interdiction du proxénétisme, et par l’obligation du respect des femmes, de leur droit de choisir un mari. La polygamie légale en islam permettait également à des femmes veuves ou orphelines d'acquérir une protection et une famille[8].

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Légende de saint Nicolas : le saint donne aux trois filles pauvres une dot, leur évitant ainsi la prostitution, Gérard David, v. 15001510, National Gallery of Scotland

Au Moyen Âge, les responsables de l’ordre public, municipalités, seigneurs laïcs ou ecclésiastiques (évêques, abbés et pape), organisent progressivement la prostitution, déjà à partir du XIIe siècle, et surtout à partir du XIVe siècle, en tirant un profit financier. On trouve même des bordels possédés par des monastères ou des chapitres. La prostitution est toujours considérée comme naturelle, comme un moindre mal. En Italie du Nord, les autorités expliquent même que le recrutement de prostituées attirantes permettra de convaincre les jeunes gens de se détourner de l'homosexualité. Les villes et les bourgs ouvrent ainsi officiellement des maisons municipales de prostitution ou bien désignent les quartiers de la cité, généralement ses faubourgs, où la prostitution sera tolérée.

Les réglementations portent sur :

  • les restrictions aux libertés des prostituées (déplacements, fréquentations, habits) ;
  • les jours et les heures de fermeture obligatoire des maisons ;
  • les relations financières et autres entre les gérants de maison et leur personnel, d’une part, ou les autorités d’autre part.

Souvent est précisée la nature des clients : beaucoup de maisons ne peuvent théoriquement pas recevoir les hommes mariés, les prêtres et les Juifs. La tenue de la prostituée doit être distincte de celle des autres femmes afin que celles-ci ne risquent pas d’être importunées à tort. L’état d’esprit des règlements n’est pas de protéger les femmes prostituées contre la violence ou l’exploitation : dans une perspective du moindre mal, ces femmes sont sacrifiées pour un bien supérieur, l’ordre public. Souvent, en effet, c’est la permanence des viols par bandes organisées qui amène les municipalités à se poser la question d’organiser la prostitution afin de canaliser l’agressivité sexuelle des hommes. Pour ces femmes « perdues », l’idéal serait qu’après avoir rempli un temps leurs fonctions, elles se repentent, et sauvent leurs âmes, comme Marie-Madeleine, en référence à la parole de Jésus. Dans l’esprit de l’époque, les prostituées ne sont donc pas marginalisées, mais bien intégrées dans une société où elles ont leur rôle à jouer. Dans les fabliaux, parfois égrillards, du Moyen Âge, les prostituées se font complices d'autres femmes et les aident à se venger des prétendus séducteurs. La cathédrale de Chartres a d'ailleurs un vitrail qui a été offert par les prostituées, de la même façon que d'autres vitraux ont été offerts par la corporation des boulangers ou des regrattiers.

Les prostituées le sont pour des raisons financières, parce qu’elles sont sans ressources pour une raison ou une autre : tel est le cas pour les étrangères à la ville, les migrantes venant de la campagne, les filles exclues du système matrimonial parce qu’elles ont été violées, parce qu’elles sont des servantes enceintes et chassées, parce qu’elles sont veuves ou abandonnées. Mais il existe aussi une prostitution moins miséreuse, de femmes qui reçoivent discrètement chez elles des hommes de bonne condition, et que le voisinage tolère plus ou moins bien.

Les pratiques sexuelles, pour ce que l’on peut en savoir, semblent être communément orales, anales, manuelles et interfémorales, les femmes fuyant le rapport vaginal pour des raisons contraceptives.

La prostitution pendant la période médiévale fait l'objet d'un traitement inégal. La ville de Marseille, à elle seule, présente plus d'un revirement de sa réglementation qui va de la prohibition la plus sévère à une certaine complaisance en passant par une taxation par les autorités. Thomas d'Aquin pensait que si on supprimait la prostitution, le désir incontrôlable des hommes risquait de menacer le reste de la société et les honnêtes femmes, leur couple en particulier. Tullia d'Aragon et Rosa Vanozza furent des hautes figures de ce temps, la dernière devenant à trente ans la maîtresse attitrée du pape Alexandre VI et lui donnant quatre enfants. Un ordre de Sainte-Marie-Magdeleine fut instauré pour la réinsertion des prostituées. Leur réputation est cependant mauvaise, Jeanne d'Arc, par exemple, chassa les ribaudes qui suivaient son armée. Les prostituées furent souvent les compagnes des soldats.

À partir du milieu du XVIe siècle, la tendance à organiser la prostitution se renverse et la fermeture des maisons se généralisent dans toute l’Europe, en pays réformés comme en pays catholiques, même si un roi comme François Ier préfère une prostitution légale à une cachée : il paye ainsi officiellement (sur ordonnance) une mère maquerelle chargée de fournir des filles de joie aux hommes de sa cour[9]. En France, l’ordonnance de proscription date de 1560. À partir de ce moment, la prostitution sera pourchassée, mais comme les actions seront plus ou moins sévères et plus ou moins persévérantes, suivant les époques, le phénomène va perdurer : il lui suffit de s’adapter, et de se développer dans la clandestinité.

Période moderne[modifier | modifier le code]

Étienne Jeaurat, Le transport des filles de joie de l'Hôpital, 1755, musée Carnavalet

Du XVIIe au XIXe siècle, la période moderne est marquée par la volonté de lutter contre la prostitution. Parfois les mesures visent son éradication, par l’emprisonnement ou le bannissement. Mais beaucoup de ces mesures sont assez vite oubliées ou pas du tout appliquées. Certains comportements sont nouveaux : des asiles s’ouvrent pour les femmes repenties, que vont bientôt rejoindre celles que l’on considère comme risquant de tomber dans la prostitution parce que pauvres et célibataires. Des ordonnances précisaient même de n’admettre que les jolies filles, les laides « n’ayant pas à craindre pour leur honneur ». L’Angleterre, puis l’Espagne, créent de tels établissements. En 1658, Louis XIV ordonne d’emprisonner à la Salpêtrière toutes les femmes coupables de prostitution, fornication ou adultère, jusqu’à ce que les prêtres ou les religieuses responsables estiment qu’elles se sont repenties et ont changé. C’est alors la première fois en Europe que la prison sert de punition : elle ne servait auparavant que pour garder les accusés jusqu’à leur procès ou les condamnés jusqu’à leur départ pour l’exil ou le bagne.
Le « système français » au XIXe siècle se distingue par une réglementation qui vise à confiner la prostitution dans des lieux clos faciles à surveiller (favorisant de ce fait les tenancières de maisons de tolérance et de rendez-vous au détriment des filles du trottoir) et à obliger les prostituées à se soumettre à une visite sanitaire (voir péril vénérien) tous les 15 jours dans un dispensaire[10]. Ce système différencie la prostitution tolérée de la prostitution clandestine : les « filles soumises » de la prostitution tolérée obéissent aux règlements de la police des mœurs (« filles à numéro » travaillant dans une maison close dont le numéro de rue est inscrit au-dessus de la porte et sur le registre les listant, « filles à carte » ou « filles libres » figurant sur les registres de la préfecture de police ou de la mairie et ayant une carte au dos de laquelle figurent l'essentiel de leurs obligations) ; les « filles insoumises » ou « clandestines » (depuis la fille du trottoir se prostituant misérablement dans la rue jusqu'à la cocotte) échappent au contrôle de la police des mœurs[11].

L’Angleterre commence à déporter aux Antilles les filles des maisons fermées : elles sont 400 après la fermeture des maisons de Londres en 1650 ; on estime à 10 000 celles qui rejoignent de force l’Amérique de 1700 à 1780. L’aristocratie européenne semble particulièrement violente dans sa façon de vivre la sexualité et, contrairement au Moyen Âge, on a pour ces siècles des récits de brutalité dans les établissements où orgies, coups, flagellation, débauche de mineurs sont courants. La société dans son ensemble est caractérisée par la violence sexuelle et, dans les campagnes comme dans les villes, des bandes organisées attaquent les femmes isolées pour des viols collectifs accompagnés de sévices.

Dans les Pays-Bas autrichiens, l'Église prend une place plus importante dans la vie sociale et tend à réprimer ceux qui agissent à l'encontre de la morale. Contrairement à aujourd'hui, la prostitution concernait essentiellement les femmes qui se produisaient en public devant des hommes, avec ou sans rapport sexuel. Il est important de re­marquer que la notion d'argent n'a pas de sens pour donner une définition de la prostitution aux Temps Modernes, les rapports étant soit gratuits, soit rétribués. La prostitution était avant tout un crime contre la morale. Bien qu'au Moyen Âge les autorités ferment les yeux sur cette pratique, elles tentèrent de la canaliser avec des mesures et dans des endroits bien délimités tout au long des XVe et XVIIIe siècles. Il faut remarquer que les mesures deviennent beaucoup plus sévères à partir du XVIIe siècle. Selon les historiens Jos Monballyu et Nanouche Heeren, cela est dû à « (...) l'em­bourgeoisement, et la pudibonderie qui l'accompagne (...) ». À Bruxelles, jusqu'à la fin du XVIe siècle, la prostitution se déroulait plus ou moins librement dans plusieurs quartiers. Toutefois, les autorités de la ville ont été obligées de la limiter à deux rues et à interdire le racolage tant le phéno­mène avait pris de l'ampleur. Les prostituées qui ne respectaient pas ces règles étaient emprison­nées, placées sur l'échafaud, flagellées ou encore bannies, ce qui est général dans la plupart des villes des Pays-Bas. L'humiliation était pour les échevins un moyen efficace pour lutter contre ces infamies. Cependant, les résultats étaient plus que médiocres. Les femmes bannies revenaient par une autre porte et celles qui n'avaient plus d'honneur n'accordaient aucune importance à l'humilia­tion. Le même sort était réservé aux tenanciers de bordel, même si ceux-ci devaient également ré­gler une amende. C'est pourquoi la ville de Bruxelles créa au milieu du XVIIe siècle une « Cruysca­pelle » destinée à enfermer les femmes de mœurs légères1. La pratique selon laquelle il fallait en­fermer les prostituées dans une cage sur la place publique pour que les passants la fassent tourner, comme c'est le cas à Amsterdam, a vite été rejetée par le magistrat de la ville parce qu'ils trouvaient cette mesure trop indécente, non pas pour la prostituée enfermée, mais pour l'ordre public troublé dû au comportement de celles-ci après ce châtiment.

Le rôle joué par l'Église et particulièrement ambigu. D'une part, et ce, depuis Saint-Au­gustin, elle voit la prostitution comme un mal inévitable qu'on ne peut enlever d'une société sous peine d'avoir d'autres maux. D'autre part, par son obligation morale, elle réprime à l'aide de ses tri­bunaux ecclésiastiques non pas les prostituées, mais les tenanciers et autres entremetteurs au nom de la morale conjugale. Dans l'archevêché de Malines, dont dépend notamment la ville de Bruxelles, l'archevêque avait également le droit de bannir des habitants, ce qu'il fit à plusieurs re­prises lorsque le proxénétisme se faisait trop bruyant et dérangeant dans un quartier. Cependant, nous remarquons que les différentes autorités restaient très laxistes par rapport aux nombreuses plaintes déposées par les curés des paroisses de la capitale, surtout par ceux du Finistère, leur de­mande n'ayant pas été suivie parce qu'elle était exagérée et parce que la prostitution était jugée comme un mal nécessaire.

Il y a trois types de prostituées à mettre en évidence. Tout d'abord, il y a les courtisanes qui travaillent à leur compte et qui s'occupent d'une clientèle exclusivement riche. Ensuite, il y a les prostituées qui travaillaient dans les bordels. Elles louaient une chambre aux tenanciers, souvent un couple, qui s'occupaient alors de la nourrir et de la loger contre le don de son corps. Souvent, le mari s'occupait de l'auberge pendant que la femme préparait les chambres et les prostituées. La tenancière était souvent une ancienne prostituée qui était trop âgée pour exercer son métier. Elle et son mari profitaient également de leurs enfants pour les faire travailler au bordel pour n'importe quelle tâche. Le troisième groupe est celui des femmes qui travaillaient dans la rue. Il s'agissait souvent soit de femmes pauvres atteintes dans la plupart des cas de maladies vénériennes qui cherchaient un deuxième salaire, soit de femmes cherchant à voler les clients. Contrairement au premier groupe, elles étaient exploitées par un proxénète à qui elles étaient soumises. Quand les bordels étaient pleins de clients, les tenanciers descendaient parfois dans la rue afin de prendre celles qui se trouvaient dans les parages.

Le nombre croissant de prostituées est probablement dû à l'appauvrissement de la popula­tion. À Bruxelles, la prostitution était une alternative pour les chômeuses, mais aussi pour celles qui vivaient de métiers du textile parce que ces industries sont en recul perpétuel à partir du XVIIIe siècle. Vient en plus s'ajouter le chiffre des femmes de la campagne qui viennent en ville dans l'espoir de s'extirper de leur vie très précaire. Toutefois, nous remarquons que la plupart des prosti­tuées qui travaillent à Bruxelles sont originaires de la ville. Même s'il y a plus d'arrestations d'étran­gères, ça ne veut pas dire qu'il y a plus de femmes qui viennent de l'extérieur de la ville, mais plutôt que la police est plus sévère avec celles-ci puisqu'elles nuisent à l'image et à l'ordre public, mais surtout parce que la capitale est en proie à un nombre croissant de prostituées venues de toutes les provinces. De plus, ces femmes viennent à Bruxelles pour fuir leur misère et ne connaissent pas spécialement les coutumes locales, ce qui fait qu'en plus de vivre misérablement, elles sont difficiles à gérer quant aux lieux qu'elles fréquentent ou encore dans la manière d'accoster les passants.

La clientèle des bordels était très diversifiée. Toutes les couches sociales, des maçons aux personnes de bonne famille, les côtoyaient, aussi bien les hommes mariés que les jeunes céliba­taires. Les entremetteuses jouaient de tout leur art pour emmener ces hommes dans les endroits de luxures. Certaines allaient même jusqu'à voler le chapeau de leur victime pour l'obliger à entrer dans les auberges et ainsi profiter de son argent grâce à des paroles et des gestes affriolants.

Les filles publiques sont réprimées de la même façon que les autres vagabonds ou malfai­teurs de la société de l'Ancien Régime. C'est-à-dire, d'une part, qu'elles bénéficieront de traitement de faveur si elles sont de bonne famille et d'autre part que leur peine sera plus lourde si elles viennent de couches plus basses de la société. Dans le premier cas les prostituées seront plutôt internées dans des couvents, dans l'autre elles seront humiliées sur la place publique pour être ensuite soit incarcérées, soit bannies. Dans le cas de la ville de Bruxelles, l'ordonnance de Marie-Élisabeth datée du 18 août 1732 nous donne une idée de cette pratique. L'amman de Bruxelles, le baron de Reynegom, avait fait la requête au Conseil Privé de châtier les prostituées comme c'était le cas en Hollande. Il fallait les enfermer dans une cage et les faire tourner devant la foule. Mais ceci est refusé par la gouvernante parce que trop inutile. C'est pourquoi elle ordonna que les filles de débauche soient exposées à la honte publique, attachées à un poteau sur un échafaud avec un collier de fer, tenant un écriteau qui expose le crime commis. Cette forme de répression est fortement semblable à celle utilisée pour les vagabonds. L'ordonnance stimule un autre châtiment pour les filles de bonne famille qui sont privilégiées. Elles seront enfermées dans une sorte de couvent, la maison Sainte-Croix ou « Cruyshuys », à l'abri des regards, afin de ne pas porter atteinte au renom de leur famille.

Nous voyons donc une collaboration accrue entre l'État, les villes et les autorités religieuses pour lutter contre la prostitution durant tout le XVIIIe siècle. Mais ce phénomène n'est pas significatif de la période entière. En effet, d'après Josef de Brouwer, le XVIIIe siècle est fortement marqué par des régimes « anticléricaux », où l'image du roi comme défenseur de l'Église est « marchandée » contre une diminution du pouvoir ecclésiastique au profit du souverain. Ainsi, Charles VI interdit aux évêchés dès 1723 d'exercer un pouvoir temporel. Cette tendance ne cesse de s'accroître durant toute la période autrichienne et atteint son paroxysme avec le règne de Joseph II qui accapare tous les biens et pouvoirs de l'Église. Le droit du souverain prend le pas sur l'autorité ecclésiastique et sur celle des villes. Ces derniers jalousent donc toutes ces pertes de terrain et s'efforcent donc de garder et d'exercer les maigres privilèges qui leur restent, entraînant donc des rivalités entre eux.

Ces dames au réfectoire (1893-1895). Henri de Toulouse-Lautrec

Dans cette ordonnance nous constatons également que l'image de la prostituée s'est forte­ment dégradée durant tous les Temps Modernes. En effet, alors qu'au Moyen Âge elles étaient res­pectées si elles se conduisaient comme des femmes respectables, l'autorité de plus en plus impor­tante accordée au pouvoir central jusqu'au XVIIIe siècle entraîne une vision de la prostituée comme criminelle coupable de désordre dans l'ordre public, elle est humiliée et jugée par toute la société. La prostitution devient donc un phénomène marginal qu'il faut cacher aux yeux de tous. Cepen­dant, vers la fin du XVIIIe siècle, les élites se sensibilisent à ce problème et s'en créent une véritable admiration de libertinage et de plaisir, ce qui conférera à la société du XIXe siècle un double regard contradictoire sur la prostitution.

Cette volonté de cadrer et de réprimer les prostituées est due notamment à la peur que la dé­bauche entraîne. En effet, le magistrat urbain tout comme les religieux ont une peur exacerbée du péché, dont la sexualité est l'un des plus importants. Ils voyaient dans le plaisir de la chair un re­tour à la bestialité tant haïe par les modernes, que la relation soit conjugale ou extra-conjugale. Commettre ce péché est directement synonyme de descente en Enfer. Le corps de la femme fait donc peur, c'est un « agent de Satan » qui pousse au péché. La femme est dangereuse pour l'homme, elle éveille en lui des sentiments ambigus, entre admiration et répulsion. Elle est mystérieuse et cache ses secrets à l'abri et les met en œuvre pour faire ce dont elle a envie17. D'un côté, depuis l'antiquité, l'homme voit la femme à l'image d'une Nature qui enfante et protège ses petits. Mais peu à peu avec l'avènement de la science, les scientifiques découvrent une Nature qui peut détruire, qui peut être sauvage. La femme est donc diabolisée à l'image de la Nature dont on a peur18. Les femmes du peuple sont décrites comme proche de l'animal en mettant en valeur le côté violent et impulsif19. Nous le voyons donc, la société est très influencée par la religion catholique. Cependant, celle-ci ne fait pas que rejeter la sexualité. Il est normal que les couples aient une vie sexuelle, en y incorporant même du plaisir. Mais elle doit rester mesurée et ne pas être excessive, tant par l'activité que par les différentes positions. C'est donc l'excès qui est condamné, pas les relations sexuelles normales au sein d'un couple. Ajoutons que l'adultère, même s'il s'agit d'un affront à la morale so­ciale, est bien plus fréquent chez les hommes que chez les femmes bien que certains théologiens comme François de Sale trouvent ça anormal que l'homme empêche son épouse de le tromper or que lui n'hésite pas à le faire. Outre les contraintes institutionnelles qu'elle impose, le caractère « décadent » de la sexualité est également ancrée dans les mœurs. La décence est le mot d'or de la société moderne. L'historien Marcel Bernos met en valeur le fait qu'il ne faut pas voir des aspects exclusivement négatifs de ces règles. Elles ont, selon lui, contribué à mettre fin aux mariages des filles trop jeunes qui étaient à peine pubères20.


À la veille de la Révolution française, on évalue à 30 000 les simples prostituées de Paris et à 10 000 les prostituées de luxe ; à Londres, elles seraient 50 000, ce qui est une preuve de l’échec des mesures de répression.

Époque contemporaine[modifier | modifier le code]

Du 15 au 17 octobre 2005 a eu lieu une conférence européenne de prostituées à Bruxelles qui a débouché sur la rédaction d'un manifeste et d'une déclaration des droits des travailleurs du sexe.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Référence:Mésopotamie : l'écriture, la raison et les dieux (Jean Bottéro)
  2. Deuxième livre des rois, 23:4 et suivants.
  3. Le monde des religions
  4. Johanna Stuckey, « Prostituées sacrées », Matrifocus, consulté le 11 août 2010
  5. Les maisons closes émission Deux mille ans d'Histoire sur France Inter le 20 octobre 2010
  6. (en) Bartholomew Lee, « "Brass Checks" Return: An Excursus in Erotic Numismatics, or The Spintriae Roll Again », The Journal of Popular Culture, vol. 17, no 2,‎ septembre 1983, p. 142-145 (DOI 10.1111/j.0022-3840.1983.1702_142.x)
  7. Liste des citations bibliques faisant référence à la prostitution
  8. Louis Massignon, "Le Coran condamne le proxénétisme" Esprit, septembre 1953 (p.381-384)
  9. Auguste Philippe Edouard Rabutaux, P. L. Jacob, De la prostitution en Europe depuis l'antiquité jusqu'à la fin du XVIe siècle, A. Duquesne,‎ 1869 (lire en ligne), p. 152
  10. Alexandre Parent du Châtelet, De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l'hygiène publique, de la morale et de l'administration : ouvrage appuyé de documens statistiques puisés dans les archives de la Préfecture de police, J.-B. Baillière, 1836, 2 volumes, 624 et 580 pages. Consultable sur le site Gallica
  11. Jean-Marc Berlière, [La police des mœurs sous la IIIe République. Limites et réalités d'une "Police Républicaine"][PDF]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Régis Révenin, Homosexualité et prostitution masculines à Paris : 1870-1918, Paris, L’Harmattan,‎ 2005 (ISBN 978-2-7475-8639-9)
  • Jacques Rossiaud, La Prostitution médiévale, Flammarion, 1988.
  • Michel Foucault, Histoire de la Folie, Gallimard, 1961.
  • Érica-Marie Benabou, La Prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle, Perrin, 1987.
  • Alain Corbin, Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Aubier, Paris, 1978.
  • Natacha Henry, Marthe Richard, l'aventurière des maisons closes, Punctum, 2006.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]