Jeu de Marseille

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le Jeu de Marseille est un jeu de cartes inspiré du Tarot de Marseille créé en mars 1941 par les surréalistes réfugiés à la villa Air-Bel à Marseille.

Les circonstances historiques[modifier | modifier le code]

Le 14 août 1940, le journaliste américain Varian Fry (1907-1967) arrive à Marseille en tant que représentant de l' Emergency Rescue Committee (Comité américain de secours) avec pour mission de permettre à des personnalités artistiques, politiques ou scientifiques, sous la menace de l'application de l'article 19 de la convention d'armistice qui stipule la livraison aux allemands de tous les étrangers déclarés « poursuivis et indésirables », de quitter le territoire français[1]. Il est aidé financièrement par une riche héritière Mary Jayne Gold et bénéficie du patronage d'Eleanor Roosevelt, femme du président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt.

Pour accueillir les réfugiés dans l'attente d'un visa de sortie du territoire, Varian Fry loue une bastide de dix-huit pièces entourée d'un jardin, dans le quartier de La Pomme, la villa Air-Bel. Au début du mois d'octobre 1940 arrivent les premiers occupants : l'écrivain Victor Serge avec sa femme Laurette et leur fils Waldy, puis André Breton, sa femme Jacqueline Lamba et leur fille Aube.

D'autres artistes surréalistes rejoignent Breton : les peintres Victor Brauner, Max Ernst, Wifredo Lam, André Masson, le poète Benjamin Péret. Ils reconstituent un groupe et tentent de reprendre leurs activités malgré l'absence de moyens.

Le Jeu de Marseille[modifier | modifier le code]

Au cours d'une des fréquentes réunions Au Brûleur de loups[2], un café sur le Vieux Port, quelqu'un lance l'idée de créer un jeu de carte sur le modèle du Tarot de Marseille.

Le principe des séries traditionnelles est conservé mais les noms et les honneurs sont changés. Souhaitant refléter leur mythologie et leurs préoccupations propres, les surréalistes s'en prennent « aux persistantes valeurs sociales des figures. » Ils destituent le « roi » et la « reine » « de leur pouvoir depuis longtemps révolu et [déchargent] intégralement l'ancien « valet » de son rang subalterne[3]. »

Les figures deviennent « Génie »[4], « Mage » et « Sirène » et sont représentés par une personnalité historique ou un personnage de la littérature choisie d'un commun accord.

Les quatre couleurs Carreau, Cœur, Pique, Trèfle sont transposées en Amour, emblème : Flamme, Connaissance, emblème : Serrure, Rêve, emblème : Étoile (noire), Révolution emblème : Roue (et sang).

Pour Breton, ce qui est récusé de l'ancien jeu de cartes, c'est « d'une manière générale, tout ce qui indique en lui la survivance du signe et de la chose signifiée…[5] » Après tirage au sort des figures, vingt-deux projets de cartes sont dessinés par[6] :


- Paracelse. Mage de Connaissance. Serrure, encre de Chine noire et aquarelle, sur papier Canson contrecollé sur papier, 23,7 x 13,8 cm.

Paracelse (1493-1541) était un alchimiste et philosophe suisse, père de la médecine hermétique, qui donnait une place prépondérante aux maladies invisibles, délires de la foi et de l'imagination.

- As de Connaissance. Serrure, aquarelle, encre de Chine et crayon sur papier, 27,8 x 18 cm.


- Hélène Smith. Sirène de Connaissance. Serrure, crayons noir et de couleurs sur papier-calque, 27,4 x 18,1 cm.

Hélène Smith (1981-1920), née Catherine Élise Müller, prétendait revivre le destin de personnages réel comme Marie-Antoinette ou imaginaire telle une princesse hindoue et disait avoir rencontré des Martiens. Elle connut la célébrité au début du XXe siècle quand parut l'ouvrage du docteur Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie (1900).

- Hegel. Génie de Connaissance. Serrure, crayons noir et de couleurs sur papier-calque, 27,6 x 17,8 cm.

Dans l' Anthologie de l'humour noir, Breton emprunte à Hegel sa définition de l'humour objectif qui résulte de ce que « l'esprit, tout en gardant son caractère subjectif et réfléchi, se laisse captiver par l'objet et sa forme réelle[7]. »


- Freud. Mage de Rêve. Étoile, aquarelle, crayons de couleur et encre de Chine sur papier Canson, 27,1 x 17 cm.

- As de Rêve. Étoile, crayon bleu et encre de Chine sur papier, 27 x 16,6 cm.


- Pancho Villa. Mage de Révolution. Roue, crayons noir et de couleurs sur papier, 29,7 x 19,8 cm.

Pancho Villa (187-1923) devint un général mexicain en 1920 après avoir été hors-la-loi dès l'âge de seize suite au meurtre d'un homme qui voulait séduire sa sœur. Constamment révolté et idéaliste, il soutint trois « révolutionnaires » qu'il combattit, successivement et avec la même vigueur, une fois ces hommes devenus président[8]. Il mourut assassiné. Avec Emiliano Zapata, il est une figure légendaire de l'histoire du Mexique.

- As d'Amour. Flamme, crayons noir et rouge sur papier-calque, 23,3 x 13,5 cm. - As d'Amour. Flamme, variante, crayons noir et rouge, 29,7 cm x 19,8 cm.


- Lamiel. Sirène de Révolution. Roue, encre de Chine et crayons de couleurs sur papier, retouches de gouache blanche, 27,1 x 17 cm.

Lamiel est l'héroïne du dernier roman de Stendhal (1783-1843), resté inachevé. Pendant féminin de Julien Sorel (Le Rouge et le noir), Lamiel est une jeune fille instable, dévorée d'ambition, affamée de plaisir et, en même temps, un esprit libre et élevé, sachant passer outre la vulgarité et la sottise de son temps et convaincre de la nécessité de l'hypocrisie sociale.

- Sade. Génie de Révolution. Roue, encre de Chine et crayons de couleurs sur papier, 27,2 x 17 cm.


- Lautréamont. Génie de Rêve. Étoile, encre de Chine et crayon sur papier, 32,4 x 25,1 cm.

- Alice. Sirène de Rêve. Étoile, encre de Chine et crayon sur papier, 32,6 x 25,1 cm.


- As de Révolution. Roue, taches d'encre rouge projetées sur papier et collage de la roue central (encres rouge et noire), 24 x 13,6 cm.

- Baudelaire. Génie d'Amour. Flamme, gouache, encre de Chine et collage sur papier Canson, 27,9 x 16 cm.

À l'origine de la critique picturale faite par des poètes, Baudelaire a insisté sur la nécessaire sympathie qui doit unir le critique à l'œuvre qu'il considère. Les surréalistes ont érigé en principe cette nécessaire sympathie.

- Baudelaire. Génie d'Amour. Flamme, variante, aquarelle et encre de Chine sur papier Canson,27,9 x 18 cm.


- La Religieuse portugaise. Sirène d'Amour. Flamme, aquarelle et crayon sur papier Canson, 27,2 x 17 cm.

Héroïne des Lettres portugaises, titre donné à cinq lettres d'amour, qui, si elles ne sont pas authentiques, furent sans doute inspirées par une aventure vécue entre Mariana Alcoforado, religieuse portugaise, et un gentilhomme français, le marquis de Chamilly. Elles eurent un immense succès dès leur publication en 1669.

- La Religieuse portugaise. Sirène d'Amour. Flamme, variante, encre de Chine et crayon sur papier, reprise à la gouache blanche, 33,2 x 21,2 cm.

- Novalis. Mage d'Amour. Flamme, encre de chine sur papier, 33 x 21,4 cm.

« Le désir de Novalis d'élaborer une science de l'imagination en acte donnant au poète la faculté de voyance, la mise en avant d'un sens du surréel jouèrent un rôle de premier plan pour la quête des surréalistes vers les pouvoirs de l'inconscient et l'automatisme. », Danièle Giraudy[9].

- Novalis. Mage d'Amour. Flamme, variante, aquarelle et crayon sur papier Canson, avec collage des deux flammes, 27,9 x 16,7 cm.


  • Frédéric Delanglade

- Dos rectangulaire, encre de Chine et reprises à la gouache blanche sur papier, 30,9 x 24 cm.

- Dos circulaire, encre rouge et encre de Chine sur carton, 16,4 x 13,7 cm.


- Le joker est le Père Ubu à gidouille tel que l'a dessiné Alfred Jarry.


Le Jeu a été publié pour la première fois dans la revue surréaliste VVV en 1943, puis exposé au musée d'art moderne de New York.

En 1983, le Jeu a été édité en coffret par André Dimanche, et reproduit dans le catalogue de l'exposition La Planète affolée en 1986. En 2003, Aube Elléouët-Breton et sa fille Oona offrent au Musée Cantini, les vingt-deux dessins du Jeu, acquis lors de la vente Breton[10], en mémoire de Varian Fry.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Le Jeu de Marseille. Autour d'André Breton et des surréalistes à Marseille en 1940-1941, sous la direction de Danièle Giraudy, Éditions Alors Hors Du Temps, Marseille, 2003, avec la reproduction pleine page des vingt-deux projets, pages 86 à 129 (ISBN 2-9517932-5-1).
  • Varian Fry et les candidats à l'exil. Marseille 1940-1941, Actes Sud, Arles, 1999.
  • André Breton, Le Jeu de Marseille, dans La Clé des champs, 1953 in Œuvres complètes, tome 3, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1999, pp. 705-708.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Varian Fry…, op. cit., p. 41.
  2. http://www.galerie-alain-paire.com/index.php?option=com_content&view=article&id=123:au-bruleur-de-loups-andre-breton-anna-seghers-jean-malaquais&catid=7:choses-lues-choses-vues&Itemid=6
  3. Breton, La Clé des champs, op. cit., p. 708 et Mark Polizzotti, André Breton, Gallimard, 1999, p. 562.
  4. Cette dénomination a été inventée pendant la Révolution française, tandis que les « Reines » furent renommées « Libertés ». Étienne-Alain Hubert, André Breton, œuvres complètes, tome 3, éditions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1999, note 3 p. 1354.
  5. La Clé des champs, op. cit?, p. 706.
  6. Chaque projet est reproduit en pleine page dans le catalogue, op. cit., page 87 à 129.
  7. Breton, Anthologie de l'humour noir, in Œuvres complètes, tome 2, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1992, p. 870.
  8. Porfirio Díaz (1910), Victoriano Huerta (1912) et Venustiano Carranza (1920).
  9. Op. cit., p. 122.
  10. À l'Hôtel Drouot à Paris, en avril 2003.