Quena

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Quena "standard" ou "modèle", en roseau (dur et dense) de la haute forêt amazonienne, (espèce endémique appelée "caña carrizo de Castilla", proche de la canne de Provence ou Arundo donax). Ici elle est vernie, à six trous antérieurs de jeu (plus un trou postérieur),et taillée par le luthier argentin Daniel d'Amico.

La quena (qina en quechua), ou kena, est une flûte droite, à encoche, utilisée dans les pays andins depuis l'époque Chavin au Pérou, il y a plus de deux mille ans, au moins. Selon les régions des Andes où elle s'est répandue, elle porte de nombreux noms vernaculaires ː kena-kena, khena, quena-quena (quena mala, quena mediana), phusipia quena (ou pusipía ou pusi p'iya ː taikapusipia, malta, liku), quenilla, kenali, quenacho (ou kenacho ou pha'laata), lichiwayu (ou lichiguayo ː paqi, taipi, qolta), paceño (mala et ch'ili), ou chokela, et encore tocana, pito, chilo, chiska, machu quena (ou ocona), kamacheña...

Les multiples sortes de flûtes andines dérivent de quatre modèles : 1- la quena, celle qui nous occupe ici, ou flûte à encoche (qui peut être médiane, inférieure ou supérieure, par rapport à l'épaisseur du tube), 2- la flûte à bec (comme Tarkas, Pinquillos ou Mohoceños), courante à l'époque des Chimus, ce dont témoignent abondamment les vases siffleurs précolombiens, et 3- la flûte de Pan (Siku, Antara) technologiquement sans doute la plus ancienne. 4- Les flûtes traversières aussi sont attestées dès la civilisation de Caral-Supe[1] (près de 3 000 ans av. J.C.). L'ingéniosité des habitants des Andes a fait varier ces modèles au point qu'on en recense (d'après le musicologue et musicien Alejandro Vivanco) au moins 115 déclinaisons différentes.

Historique[modifier | modifier le code]

Parmi les exemplaires les plus anciens de Quena andine, on a trouvé des flûtes à encoche en os à trois trous fabriqués par une société de chasseurs, pasteurs et horticulteurs du site archéologique d’Inca Cueva (Province de Jujuy, Nord-Ouest argentin, vers 2130 av. J.-C.)[2]. C'est d'ailleurs dans une autre partie du même site, nommée Inca Cueva IV ou Cueva de las Momias[3], dans la Quebrada (ou canyon) de Chulin (Jujuy, Andes argentines), que l'on a trouvé les plus anciennes momies naturelles connues au monde datant de plus de 6000 ans[4].

On retrouve la même Kena dans les mains d’une momie du site archéologique funéraire de Sequitor[2] qui appartient à la culture « San Pedro » (région de San Pedro de Atacama, au nord du Chili), berceau du peuple Atacameño. Ce peuple est parfois nommé en français : Atacamas, et se nommait lui-même : Licanantay ce qui dans leur langue récemment éteinte, le Kunza, signifie « les habitants du territoire »[5]. Sa trace remonte selon les sources jusqu’à 400 ou 500 ap. J.-C.[5], et peut même être suivie jusqu’à 500 av. J.- C.[6], quand d’autres sources indiquent que le site de l’oasis de San Pedro de Atacama était déjà occupé il y a 11 000 ans[7], et fut annexé à l’Empire Inca par le Sapa Inca X : Túpac Yupanqui[5].

Plus tard, on retrouve des kenas antiques dans les vestiges de la plupart des cultures pré-incaïques de la région[2], qu’elles soient côtières : cultures Chavín (1000 à 200 av. J.-C.), Nazca (200 av. J.-C. à 600 ap. J.-C.), Lima (100 à 650 ap. J.-C.), Moche (100 à 700 ap. J.-C.), Chincha (1000 à 1450 ap. J.-C.), Chancay (1200 à 1470 ap. J.-C.), ou montagnardes : culture Chicha (es), et bien sûr Inca (1200 à 1533 ap. J.-C.).

Sur ce sujet de l'ancienneté des instruments de musique, il faut d'ailleurs noter que les plus anciens découverts jusqu'ici dans le monde sont des flûtes, justement de type quena, en os de vautour (grotte de Hohle Fels, en Allemagne ː 35 000 ans avant le présent[8]), et peut-être même une flûte néandertalienne d'environ 45 000 ans avant le présent encore controversée, en os d'ours des cavernes, la Flûte de Divje Babe[9] en Slovénie, elle aussi de type quena.

La quena moderne est apparue au XVIe siècle ; elle dérive à la fois de la quena préhispanique, qui avait 5 trous au maximum, et de la flûte à bec européenne. On la trouve aujourd'hui au Pérou, en Bolivie, en Argentine, en Équateur, au Chili, en Colombie, au Venezuela et en Guyane. On l'appelle aussi parfois en France, depuis les années 1960, "Flûte indienne" ou "Flûte des Andes", appellations un peu ambiguës du fait qu'il existe d'autres types de flûtes indiennes que la Quena dans les Andes, comme l'Antara, le Siku, la Flûte traversière, le Mohoceño, la Tarka, le Pinquillo...

Facture[modifier | modifier le code]

Quenacho fabriquée à l'Argentine.

La quena est traditionnellement en roseau, en os, en pierre ou en terre cuite, aujourd'hui, le bois, le métal et le plastique, plus robustes, sont parfois utilisés. Généralement, c'est le roseau de la lisière de l'Amazonie (et non celui du type « balsa » dans lesquels sont faites les embarcations du lac Titicaca, qui ne sont pas creux mais fibreux à l'intérieur) qui est employé.

Le tuyau de la quena est percé de 5 ou 6 trous équidistants plus un trou au-dessous (parfois on en dénombre 8 en tout, parfois il n'y a pas de trou en dessous). Les plus courantes de nos jours ont 6 trous au-dessus et 1 trou au-dessous. Ce tuyau est muni à son orifice supérieur d’une embouchure à encoche en forme de « U » ou de « V ». D’une longueur moyenne de 37,5 cm (entre 25 et 50 cm), elle est en général en sol majeur avec une échelle chromatique. Le sixième trou du bas était à l'origine un trou d'accord, et n'était pas utilisé.

Il existe bien des variantes avec leurs déclinaisons :

  • la quena-quena, longue de 50 à 70 cm pour un diamètre de 25 mm, avec 7 trous de jeu, jouée parfois en paire avec la quena mala (ou quena mediana), à la quinte
  • la pusiphia quena, de 72 cm de long, jouée en trio macululos : la taikapusiphia, la plus grande, joue la mélodie, la malta joue à la quinte, et la liku joue à l'octave.
  • la quenilla, plus petite,
  • le quenacho, plus grand, accordé une quarte plus basse, en ré.
  • la lichiwayu, en bois, jouée par les Chipaya et les Aymaras en ensemble : paqi (58 cm), taipi (41 cm) et qolta (31 cm).
  • la paceño, en deux tailles : grande (mala) et petite (ch'ili), à la quinte.
  • la chokela, en deux tailles elle aussi : guía (60 cm de long), et malta (de 40 cm à 45 cm de long)[10].

Jeu[modifier | modifier le code]

Différentes quenas ː un quenacho (à droite) et deux quenas en roseau brut (non verni), puis une quena en bois d'ébène (à gauche).

À l'origine, la gamme de la quena en os (retrouvée dans les tombes) ne permettait pas le jeu de nos tonalités, puisque son échelle musicale divisait l'octave en 5 ou 10 tons égaux (5 trous) qui donnaient une échelle légèrement différente de la division de l'octave en six ou douze. À l'arrivée des conquistadors, les instruments se sont un peu modifiés, afin de jouer à la fois les mélodies anciennes et les mélodies que l'on appellera de style mestizo. C'est ce qui explique que les quenas anciennes, démarrant sur le la 370 du Moyen Âge (plus proche d'un sol dièse actuel), comportaient deux notes « fausses », le do 1/4 et le fa dièse qui était un fa 3/4, à l'endroit où l'écart entre l'échelle à dix intervalles et l'échelle à 12 intervalles s'écartaient le plus l'une de l'autre. Finalement, aujourd'hui, on a renoncé à cette gamme hybride qui permettait de jouer dans deux systèmes musicaux différents : celui des peuples précolombiens, d'origine asiatique, (la quena est peut-être parente du shakuhachi) et celui venu d'Europe et d'Asie (majeur 2 tons 1/2 ton 3 tons 1/2 ton), qui l'a finalement emporté. Elle dispose d'un registre de plus de deux octaves.

Aujourd'hui les huaynos, les danzante équatoriens, et autres musiques amérindiennes sont pentatoniques (à base de cinq notes), mais empruntées à la gamme chromatique occidentale, ce qui introduit le jeu de la note sensible, et des tonalités, ainsi que l'harmonie occidentale.

Les musiciens sud-américains noient la tonalité dans des accords équivoques, des successions de 7e ou de 9e, qui font passer d'un ton dans un autre sans qu'on sache très bien dans lequel on est. On en trouve des traces dans les enregistrements de Louis Girault pour le Musée de la Parole (Danza des los Khunturis, p. ex.), et dans les enregistrements très anciens de musique des Aymaras ou des Quechuas de Bolivie.

Les flûtes étaient à l'origine liées à des rituels agricoles (cérémonies de fécondation de la terre), et jusqu'à une période récente, elles étaient réservées à l'usage des hommes (leur utilisation par les femmes étant réputée porter malheur). Ceci pour la raison que la Kena est assimilée au souffle de vie primordial et particulièrement au chant amoureux, vecteur d’élan vital et "messager" du désir masculin, comme le dit Nicole Fourtané dans son article du numéro 19 de la revue América (les Cahiers du CRICCAL), Année 1997, p. 206 :

« Soulignons au passage, […] que la quena, toujours jouée [traditionnellement] par des hommes [ce n’est plus le cas aujourd’hui, NDLR], est perçue dans la culture andine comme un symbole de vie et qu’elle est le moyen privilégié par lequel l’amoureux exprime son amour à celle qu’il veut prendre pour femme[11]. »

Ce message d'amour, porté par le timbre exceptionnel de la Kena, était réputé irrésistible pour celle à qui le message est destiné, ainsi qu'en témoigne une légende rapportée par Inca Garcilaso de la Vega au XVIe siècle et reprise ici par Max Calloapaza Ortega[12] ː

« Garcilaso de la Vega relate une légende associée à la quena : "un espagnol rencontra une nuit à une heure très tardive, au Cuzco, une indienne qu’il connaissait, et comme il voulait la ramener à son auberge, l’indienne lui dit : « Seigneur, laisse-moi aller où je cours ; sache que cette flûte, que tu entends dans la colline, m’appelle avec tellement de passion et de tendresse, que d’une certaine manière elle me force à aller là-haut ; sur ta vie, laisse-moi car je ne peux m’empêcher d’y aller, l’amour m’y emporte irrésistiblement »".[13] »

Fort heureusement, de nos jours, tout au moins dans l'ère urbaine, les kénistes virtuoses se recrutent aussi parmi les femmes ; par exemple, la kéniste argentine de la Province de Salta, Mariana Cayón[14], aujourd'hui de renommée internationale ; elle a été lauréate de prix prestigieux dans la catégorie soliste instrumentale, notamment au Festival de Música Popular Argentina de Baradero[15] (province de Buenos-Aires) [prix Revelación Baradero 2001 et Consagración Baradero 2004[16]], ainsi qu'au Festival National de Folklore de Cosquín (es) [prix "Consagración Cosquín 2009" (Consécration Cosquín 2009)[16]] où elle est régulièrement invitée depuis 2008[17].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « A l’origine du Pérou, Caral : la plus ancienne civilisation précolombienne », sur Un sac sur le dos (consulté le 7 novembre 2018)
  2. a b et c (es) Edgardo Civallero et Sara Plaza Moreno, « Historia : la quena, su música y sus intérpretes » [« Histoire : la quena, sa musique et ses interprètes »], sur tierra de vientos, (consulté le 3 janvier 2019)
  3. (Inca Cueva signifie "grotte inca" ; notons que le site a été renommé La Cueva de las Momias [la Caverne des Momies], car son nom initial, qui lui vient de sa proximité avec le Chemin de l'Inca, induit en erreur dans la mesure où il ne s'agit pas du tout d'un site incaïque, mais de vestiges bien antérieurs aux Incas (voir référence suivante)
  4. (en + es + fr) Léo DUBAL & Monique LARREY, Virtual Laboratory for Archaeometry, « Andean Mummified Head Dated 6'000 Years Old » [« Une tête de momie andine vieille de 6000 ans »], sur archaeometry.org @rt&fact civilisation, (consulté le 4 janvier 2019). Voir la version française et un peu résumée du même article ici ː Léo DUBAL & Monique LARREY, « 3 momies andines vieilles de 6 000 ans », sur archaeometry.org @rt&fact civilisation (consulté le 4 janvier 2019)
  5. a b et c « Pueblos originarios de Chile Atacameño », sur Museo Chileno de Arte precolombino (consulté le 8 janvier 2019)
  6. c’est l’hypothèse de l’article du Wikipédia en espagnol consacré aux Atacameños
  7. (es) « Historia de San Pedro de Atacama, Museo Arqueológico » [« Histoire de San Pedro de Atacama, Musée Archéologique »], sur VisitChile.com (consulté le 8 janvier 2019)
  8. « Une flûte de 35.000 ans : le plus vieil instrument de musique du monde ! par Jean-Luc Goudet », sur Futura Sciences (consulté le 7 novembre 2018)
  9. « Une flûte de 45 000 ans dans la grotte de Divje Babe I (Slovénie) », sur Préhistoire en Lorraine (consulté le 7 novembre 2018)
  10. (es) Edgardo Civallero et Sara Plaza Moreno, « Aerófonos andinos (01), tropas de quenas » [« Aérophones des Andes (01), ensemble de quenas »], sur Tierra de vientos, (consulté le 3 janvier 2018)
  11. On pourra lire l’intégralité de l’article sur la légende du Manchay-Puito (qui est à l'origine d'une manière très particulière de jouer la Kena, voir El cóndor pasa), d’où est extrait cette citation, ici : Nicole Fourtané, « La légende du « Manchay-Puito », creuset de traditions complexes [article] », sur persée, (consulté le 12 décembre 2018).
  12. (es) Max Calloapaza Ortega, « La Quena », sur Andean journey (voyage dans les Andes), (consulté le 2 janvier 2019)
  13. Traduit de l’espagnol : « Garcilaso de la Vega, registró una leyenda asociada a la quena: "un español topó una noche a deshora, en el Cuzco, una india que él conocía, y queriéndolo llevarle a su posada, le dijo la india: "señor, déjame ir donde voy; sábete que aquella flauta que oyes en aquel otero, me llama con mucha pasión y ternura, de manera que me fuerza ir allá; déjame por tu vida que no puedo dejar de ir allá, que el amor me lleva arrastrando" ». Tiré du dernier § de : (es) Max Calloapaza Ortega, « La Quena », (consulté le 2 janvier 2019).
  14. (es) « Mariana Cayón », sur EDI SALTA, portal informativo de Salta, (consulté le 3 janvier 2018)
  15. (es) « Historia del Festival de Música Popular Argentina » [« Histoire du Festival de Musique Populaire Argentine de Baradero »], sur officiel de Baradero,
  16. a et b (es) José de Guardia de Ponté, « Mariana Cayón », sur Festival Argentino USA (consulté le 3 janvier 2019)
  17. (es) Edgardo Civallero et Sara Plaza Moreno, « Intérpretes y grupos nuevos ː Micaela Chauque y Mariana Cayón » [« Interprètes et nouveaux groupes ː Micaela Chauque et Mariana Cayón »], sur Tierra de Vientos, (consulté le 3 janvier 2019)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sources et liens externes[modifier | modifier le code]