Marie Lafarge

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Marie Lafarge
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Portrait de Marie Lafarge

Nom de naissance Marie Fortunée Capelle
Naissance
Décès
Ornolac-Ussat les Bains en Ariège, France
Nationalité française
Ascendants
parents supposés : Philippe Égalité et Félicité de Genlis ;

Marie Fortunée Capelle, connue sous le nom de Marie Lafarge (15 janvier 1816 - 7 novembre 1852), est une Française soupçonnée et reconnue coupable par la justice de l'époque d'avoir empoisonné son époux, Charles Lafarge. Elle est condamnée en 1840 aux travaux forcés à perpétuité et à l'exposition sur la place publique de Tulle. Certaines sources font d'elle l'arrière-petite-fille de Philippe Égalité, et de Félicité de Genlis.

Biographie[modifier | modifier le code]

Marie Capelle serait la descendante de Louis XIII par sa grand-mère Herminie Compton, qui serait née d'une liaison entre Félicité de Genlis et le duc d’Orléans Philippe Égalité. Cette ascendance supposée a une influcence considérable lors de son procès, qui a lieu durant la Monarchie de Juillet et le règne de Louis-Philippe d'Orléans, fils légitime de Philippe Égalité. La presse, que le pouvoir avait muselé par les lois de septembre 1835, allait s’empresser de dénoncer cette « bâtarde orléaniste devenue empoisonneuse », et cela aurait pu faire vaciller le trône.

Alors qu'elle a douze ans, son père, officier, est tué à la chasse. Sa mère, remariée, décède sept ans plus tard. À dix-huit ans, elle est adoptée par sa tante maternelle, qui l'inscrit dans une école pour jeunes filles de la haute société.

Mariage avec Charles Lafarge[modifier | modifier le code]

À vingt-trois ans, Marie Fortunée Capelle épouse Charles Lafarge, de cinq ans son aîné, maître de forge au Glandier, commune de Beyssac. Croulant sous les difficultés financières, il sait qu'en l'épousant, il recevra une dot de 80 000 francs-or qui lui permettra d'éviter la faillite. Toujours présenté comme un « brave homme, mais un peu bourru », Charles Lafarge aurait été en fait un personnage vil et corrompu, rongé par la violence et sujet à des crises d'épilepsie.

Emma Pontier, cousine germaine de Charles Pouch-Lafarge, rapporte que la situation financière de Charles Lafarge était connue de tout le pays : « Il devait essayer un nouvel emprunt, trouver un mariage d'argent à faire ou ne plus revenir. »

Le Glandier[modifier | modifier le code]

Le Glandier en 1840.

Pour Marie, le changement est radical entre sa vie au château de Busagny et Beyssac : Charles Lafarge a en effet fait croire à sa fiancée qu'il est le propriétaire du château de Pompadour en Corrèze. Cependant, lorsque le couple arrive au Glandier, Marie découvre une vieille demeure délabrée, infestée de rats et dont on dit qu'elle est hantée.

Le Glandier est en réalité un ancien monastère fondé en 1219, à la suite d'une donation d'Archambaud VI de Comborn, en expiation d'un crime. Il a été soutenu au cours des siècles par de nombreux bienfaiteurs. Abandonnée et saccagée à la Révolution, la propriété est acquise en 1817 par la famille Lafarge, qui y installe en aval une forge industrielle en 1834.

Les chartreux rachèteront la propriété aux Lafarge en 1860 et rebâtiront le monastère, qui abrite aujourd’hui un centre de soins pour handicapés mentaux.

Un décès suspect[modifier | modifier le code]

Désespérée, Marie adresse une lettre à son époux, où elle lui propose de la laisser partir, quitte à ce qu'il conserve la dot. Devant le refus de Charles, elle fait dans un premier temps contre mauvaise fortune bon cœur et prend la maison en main, tandis que Lafarge cherche par tous les moyens à se procurer de l'argent.

La bâtisse étant infestée par les rats, Marie a l'idée de s'en débarrasser en se servant d'arsenic. C'est l'un des domestiques, Denis Barbier, petit escroc parisien rencontré à Paris par Charles Lafarge, qui est chargé de se procurer le produit, à la pharmacie Eyssartier à Uzerche. Barbier est en fait un homme-clé dans l'affaire, car c'est lui qui lancera la thèse de l’empoisonnement.

Charles est à Paris, où il vient d'obtenir un brevet qui lui permet de diminuer les frais de chauffage dans la fabrication du fer. En décembre 1839, Marie fait parvenir à son époux un gâteau qu’elle a elle-même confectionné. La pâtisserie, faite avec du lait non pasteurisé, voyage entre la Corrèze et Paris.

Le 18 décembre 1839, il tombe gravement malade. Revenu à Beyssac le , il y meurt le 14 janvier suivant. Sa mère fait alors courir le bruit selon lequel sa belle-fille a empoisonné son fils, et elle prévient le procureur du Roi.

Le lendemain du décès, la police perquisitionne et découvre de l'arsenic partout : sur les meubles, les aliments, de la cave au grenier. Sur les quinze analyses toxicologiques effectuées sur le corps de Charles Lafarge, les médecins de l'époque ne trouvent qu'une seule fois la présence « d'une trace minime d'arsenic ».

Procès[modifier | modifier le code]

Huit mois après le décès de son époux, Marie Lafarge, qui est alors âgée de vingt-quatre ans, est inculpée de meurtre par empoisonnement et comparaît devant la cour d'assises de Tulle. Elle est défendue par quatre avocats : maîtres Paillet, Lachaud, Desmont et Bac.

Le , le procès débute et, au fil des audiences, la foule est de plus en plus nombreuse, et les badauds se bousculent dans la salle des pas-perdus pour y assister. Des dizaines de témoins vont se succéder à la barre.

« [...] Tant mieux pour sa parenté si elle est innocente du crime, mais j'avoue que, vu la discussion des premiers et seconds experts, ces énormes achats d'arsenic, et, surtout, cette transition si subite d'une horrible répugnance à des tendresses excessives pour son mari, elle me restera toujours assez suspecte pour désirer une autre garde-malade si j'avais des tisanes à faire faire. Une chose qui me choque tout particulièrement de [sa] part, ce sont ces rires inextinguibles pendant la déposition emphatique et, à la vérité, ridicule, d'un des témoins à charge [...]. Plus une personne, sous le coup d'une pareille accusation, serait innocente, plus elle devrait souffrir, et tout en conservant le calme d'une bonne conscience, elle devrait être occupée à d'autres idées que de se livrer à de pareils éclats d'hilarité. [...]
Il n'a été question hier soir, au salon, que de Mme Lafarge ; on est ici, comme partout, fort divisé d'opinions sur son compte. Ceux qui la croient innocente disent que le mari n'est pas mort empoisonné mais de l'usage des mouches cantharides qu'il prenait pour être un vaillant mari, et que c'est à [celle-ci] qu'il faut attribuer le prompt changement des dispositions de sa femme [...]. Ceux qui persistent à (la) croire coupable disent qu'il faut plutôt croire les premiers experts qui ont opéré sur les matières fraîches, que ceux qui ont analysé des matières incomplètes, décomposées; ils s'appuient sur les mauvaises tendances, hier avérées, de l'accusée, sur ses lettres, ses habitudes de mensonges et de comédie, sa mauvaise réputation dès sa première jeunesse, la hâte que sa famille avait de la marier pour s'en défaire, au point d'avoir recours à un bureau matrimonial. Elle est petite-fille d'une Mme Collard [...], Hermine, élève de Mme de Genlis, et assez généralement supposée être sa fille et celle de M. le duc d'Orléans, père du Roi des Français actuel. C'est à cette filiation qu'on attribue l'intérêt très vif qu'on prend aux Tuileries pour Mme Lafarge. Dans son affaire des diamants, on la juge selon le monde et l'opinion auxquels on appartient [...] tout ce bord-là la croit coupable [...] Toute la démocratie, charmée de trouver en une femme du beau monde, tient la fable inventée par Mme Lafarge contre Mme Léautaud pour véritable[1]. »

Entre une belle-mère machiavélique, voulant à tout prix préserver le patrimoine de la famille, et un avocat général borné, l’étau se resserre progressivement sur Marie.

La plaidoirie de maître Paillet dure sept heures, et le verdict tombe après les nombreuses batailles entre experts et contre-experts, et sans d’ailleurs que l'auditoire ait été convaincu par l’accusation. L'accusée est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à une peine d'exposition d'une heure sur la place publique de Tulle[2].

Analyses discutables ?[modifier | modifier le code]

Suite aux analyses effectuées par des chimistes de Tulle et de Limoges, qui ne décèlent aucune trace d'arsenic, le ministère public demande une nouvelle autopsie du corps de Charles Lafarge.

Mathieu Orfila, doyen de la faculté de médecine de Paris, inventeur de la toxicologie médico-légale et l'un des auteurs du manuel de l’appareil de Marsh (en) qui détecte les traces d’arsenic, prince officiel de la science et royaliste convaincu proche du pouvoir orléaniste, est dépêché de Paris. À la surprise générale, il relève par des manipulations, considérées aujourd'hui comme douteuses, une quantité minime d’arsenic dans le corps du défunt. Sitôt fait, il repart pour Paris en emmenant dans ses bagages les réactifs utilisés pour la contre-expertise.

La présence de l'arsenic dans le corps de Lafarge constitue donc le fil rouge du procès. Maître Théodore Bac l'a bien compris et tente le tout pour le tout : il demande à Raspail, brillant chimiste de Paris, de mettre sa science au service de la défense. Raspail met trente-six heures pour arriver à Tulle, mais à son arrivée, cela fait déjà quatre heures que le jury s'est prononcé. Il est trop tard pour démontrer une présence dite « naturelle » de l'arsenic dans tous les corps humains – car les os des êtres humains contiennent en effet de l'arsenic.

« La légende veut, mais ce n'est qu'une légende, qu'après la démonstration d'Orfila établissant la présence d'arsenic dans le corps de M. Lafarge, Raspail, l'apôtre du camphre et de la Révolution, fut appelé en hâte pour combattre cette redoutable expertise. — de l'arsenic ! aurait-il dit, il y en a partout, même dans votre fauteuil, Monsieur le Président. Et si M. Orfila consent à se soumettre à une cuisson convenable, j'en trouverai dans ses intestins. C'est de cette légende qu'est né le couplet : "Et quand Raspail arriva, soudain Orfila fila." »

— Adrien Pleytel, L'Humour au palais[3]

Raspail aura néanmoins cette phrase : « On a trouvé de l’arsenic dans le corps de Lafarge ? Mais on en trouverait partout, même dans le fauteuil du président ! »[4]

À l'époque, la piste de l'intoxication alimentaire n'a pas été abordée. Charles Lafarge s'est senti mal après l'absorption d'un chou à la crème envoyé par son épouse. D'où l'accusation d'empoisonnement. Mais Charles Lafarge a pu tout simplement décéder à cause du gâteau, fait avec de la crème et du beurre, non pasteurisé cela va de soi, et qui avait en outre voyagé trois jours.

Condamnation et mort[modifier | modifier le code]

Le 19 septembre 1840, Marie Lafarge-Capelle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité.

« Voilà donc le grand drame Lafarge terminé. Elle est condamnée […] il faut que cette femme par son aspect, que l'action des débats, les gestes, les physionomies, aient produit un effet bien frappant, pour amener cette conviction, qui résulte d'autre chose que des faits et qui a provoqué sa condamnation […] il y avait grand partage de sympathie et d'antipathie dans le public; Mme Lafarge était soutenue par une famille puissante […]. Ce qu'il y a de singulier et de rare dans ce procès, c'est que je n'y vois personne, pas même la victime, qui inspire de l'intérêt […]. Avec si peu de personnes à estimer dans [ses] accusateurs, il faut qu'elle ait fortement impressionnée le jury de sa culpabilité pour être condamnée. »

— Duchesse de Dino, du château de Valençay[5]

Sa condamnation fait des remous jusqu'à Paris. Ainsi, George Sand écrit-elle au peintre Eugène Delacroix, parlant à ce sujet, « d'affaire mal menée […] et salement poursuivie par le ministère public ».

Marie Lafarge est envoyée au bagne de Toulon. La rapide dégradation de son état de santé conduira Louis-Philippe Ier à commuer sa peine en détention criminelle à perpétuité. Transférée dans l'une des tours de la prison de Montpellier, elle contracte la tuberculose. Libérée par le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte en juin 1852, elle meurt le 7 novembre de la même année. Elle est inhumée au cimetière d'Ornolac-Ussat-les-Bains.

Durant toute la durée de son emprisonnement, elle écrivit un journal intime d'une grande qualité littéraire, publié sous le titre Heures de prison[6].

Maître Lachaud, son défenseur lors de son procès, ne cessa d'entretenir sa tombe après sa mort et, lorsque trente ans plus tard lui-même fut gagné par la maladie, il demanda à Mme Paul de Cassagnac de continuer à fleurir le tombeau[7] :

« Les cœurs qui croient à l'innocence de Marie Capelle deviennent de plus en plus rares. Puisque vous êtes un de ceux-là, promettez-moi d'entretenir sa tombe quand je serai mort… cette pensée me fera du bien. »

— Charles Lachaud

Énigme judiciaire[modifier | modifier le code]

« Coup monté », « erreur judiciaire », « crime parfait » … « L’affaire Lafarge » restera pour l’opinion publique une des plus grandes énigmes judiciaires, à l’image de « l’affaire Dreyfus » ou de « l’affaire du collier de la reine ».

Écrivains, journalistes, juristes s’intéressent encore aujourd’hui à cette mort suspecte. En 1937, « L’affaire Lafarge » a même été adaptée au cinéma par le réalisateur Pierre Chenal.

Une enquête, menée en 1978, aurait démontré que Charles Lafarge serait en réalité mort de la fièvre typhoïde, dont le bacille était à l’époque mal identifié[réf. nécessaire].

La généalogiste Chantal Sobieniak, en faisant des recherches en 2010 sur une affaire de justice à Brive, découvre dans un sac de procédure 52 documents concernant un procès jugé en 1818 [8] et mettant en cause la famille Lafarge et particulièrement la belle-mère, Adélaïde Pontier, ce qui a donné lieu à son ouvrage Rebondissements dans l'affaire Lafarge.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Duchesse de Dino, les 10 et 14 septembre 1840, in Chronique, de 1831 à 1862, éd. Plon, 1909, p. 371-376.
  2. A. Fouquier, Charles L. Le Sur, Annuaire historique universel ou histoire politique pour 1840, Paris, 1841, p. 267-268.
  3. Albin Michel, 1925.
  4. Chantal Sobieniak, « L'Affaire Marie Lafarge », dans l'émission L'Heure du crime, sur RTL, 13 septembre 2012.
  5. Duchesse de Dino, 24 septembre 1840, op. cit., p. 382-383
  6. Marie Lafarge, Heures de prison, Librairie nouvelle.
  7. Adrien Peytel, L'Humour au palais , Paris, Albin Michel, 1925, p. 64
  8. Affaire d'exhumation d'un cadavre en 1816, démembré et retrouvé dans les latrines d'une maison appartenant à Jean-Baptiste et Adélaïde Pouch-Lafarge, parents de Charles Lafarge.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Chantal Sobieniak et Claude Duneton, Rebondissements dans l'affaire Lafarge, éd. Lucien Souny, février 2010 (ISBN 978-2848862989).
  • Gérard Robin, L'affaire Lafarge, coll. « Grands procès de l'histoire », éd. De Vecchi, avril 2006 (ISBN 978-2732843711).
  • Arnault Coulet, Du nouveau sur l’Affaire Lafarge, revue juridique "Les Petites Affiches", juillet 2004.
  • Histoire de Marie Cappelle, veuve Laffarge, Moronval, Montereau, 1844.
  • Marie Lafarge, Heures de prison, éd. Librairie nouvelle, 1854.
  • Lucien Bruneteau, Marie Lafarge, une trahison familiale, éd. Les Monédières , 2012 (ISBN 978-2-36340-031-4)
  • Laure Adler, L'amour à l'arsenic, Éditions Denoël, 1985
  • Eric Sartori, "Mateu Orfila et l'affaire Marie Lafarge", in La recherche, n° 481 de novembre 2013.
  • José Ramón Bertomeu-Sánchez, La verdad sobre el caso Lafarge, Barcelona: El Serbal. 2015 (ISBN 978-84-7628-751-4)

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Chenal, L’Affaire Lafarge, film de 1938. avec Marcelle Chantal et Pierre Renoir
  • Stellio Lorenzi, L'Affaire Lafarge, film de 1954, avec Maria Casares et Pierre Mondy (INA)

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]