Barbare

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Le mot Barbare possède en français plusieurs significations :

  • un membre des peuples migrateurs qui, sporadiquement depuis le IIIe siècle av. J.-C. (expansion celtique) jusqu’au XIIIe siècle (invasions tatares), mais avec un pic du IVe siècle au VIIe siècle (période dite des « Invasions barbares »), ont cherché, venant de l’Europe du Nord ou d’Asie, les ressources et les terres dont ils ne disposaient plus dans leurs régions d’origine, soit pour des raisons climatiques et environnementales, soit en raison de leur croissance démographique, soit pour en avoir été évincés par d’autres peuples ;
  • une époque, région, population, tradition, pratique, idée ou idéologie dont les coutumes, concepts ou préceptes légitiment ou semblent justifier, aux yeux de la personne qui en parle, des violences, la coercition, le pillage, l’aliénation, des injustices ou des crimes de masse ;
  • une personne réputée brutale, inculte, intolérante, violente, destructrice, et le comportement, le langage, les mœurs de cette personne (lorsque les destructions sont physiques, on parle aussi de « vandalisme » par référence au peuple des Vandales).

Au fil de l’histoire, le terme a revêtu différentes acceptions.

Étymologie[modifier | modifier le code]

À l’origine, le terme barbare, emprunté en français en 1308 au latin barbarus, lui-même issu du grec ancien βάρϐαρος : bárbaros (« étranger »), était utilisé par les anciens Grecs pour désigner les peuples n’appartenant pas à leur civilisation (définie par la langue et la religion helléniques), et dont ils ne parvenaient pas à comprendre la langue. Bárbaros signifiait alors « non grec » : toute personne dont le langage ressemblait, pour les Grecs, à un charabia « bar-bar ». Le terme « barbare » a ensuite été utilisé par les Romains pour nommer les peuples qui se trouvent à l’extérieur du limes, dans le « Barbaricum », la « terre des Barbares »[1], c'est-à-dire hors de leur autorité : l’« Imperium ». Pour les Grecs comme pour les Romains, tout « barbare » peut, en adoptant leur langue, leurs dieux et leurs mœurs, devenir Grec ou Romain, et ce fut le cas non seulement de nombreux individus (dont certains parvinrent jusqu’à la fonction impériale), mais aussi de peuples entiers, acceptés dans l’Empire comme « foederati ». Toutefois, ces termes pouvaient aussi traduire la crainte ou le mépris qu’inspire l’étranger, l’envahisseur qui ne se présente pas en allié, en « foederatus » potentiel, mais en conquérant voulant imposer ses mœurs et son pouvoir dans l’« Imperium ». Pour Thucydide, « barbare » possède aussi un sens technique : celui des valeurs locales opposées aux valeurs supposées universelles du civilisé, par exemple celui qui veut imposer l’intérêt d’un clan au détriment de l’intérêt commun, du « bien public ».

Apparition du concept dans l’Antiquité[modifier | modifier le code]

Claude Yvon, dans l’article « Barbare (philosophie) » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, fait remarquer que « c’est le nom que les Grecs donnaient par mépris à toutes les nations qui ne parlaient pas leur langue, ou du moins qui ne la parlaient pas aussi bien qu’eux, pour marquer l’extrême opposition qui se trouvait entre eux et les autres nations qui ne s’étaient point dépouillées de la rudesse des premiers siècles ». Il s’agissait donc au départ d’un simple critère linguistique permettant de distinguer les individus dont le langage leur apparaissait comme un babil inintelligible (« ba ba ba »), une sorte d’onomatopée, comparable au bla-bla en français, évoquant le bredouillement.

Était donc barbare celui qui au lieu de parler grec — de posséder le logos — faisait du bruit avec sa bouche[2]. Le terme ne désignait donc pas des peuples moins « civilisés », puisqu’il était utilisé pour les Perses et les Égyptiens par exemple. En revanche, les peuples celtiques, germaniques, scythes, slaves ou encore asiatiques étaient considérés comme des barbares peu, voire pas du tout, civilisés.

Par extension, cette différence linguistique donnera une vision négative, méprisante, de l’autre, de l’étranger, qui se retrouvera dans la définition transmise par les Grecs au monde romain. Après la conquête de la Grèce, les Romains adoptèrent le terme grec et l’utilisèrent pour désigner les peuples qui entouraient leur propre monde. Était donc qualifié de barbare à Rome celui qui n’appartenait pas à la sphère culturelle gréco-romaine, quel que fût son niveau de civilisation. Ainsi, les Romains considéraient, par exemple, les Huns comme des « animaux à deux pieds », selon la description qu’en fit l’historien Ammien Marcellin, qui décrit leur arrivée en Europe, comme une « tornade dégringolant des montagnes »[3].

Soucieux de préserver la Gaule qu’il venait de conquérir du péril que représentaient les peuples germaniques (qu’il était parvenu à repousser au-delà du Rhin) et de sauver de la barbarie une province en voie de romanisation, César, dans une digression célèbre de la Guerre des Gaules[4] brosse un portrait fort peu amène de ces envahisseurs qu’il juge incapables même de désirer la « civilisation » : impudeur physique, alimentation fruste, religion sommaire, culte de la violence et de la destruction, sont les principaux traits qu’il prête à ces populations qu’il espère maintenir à l’extérieur de l’aire romaine.

Les Romains (soumis de bonne heure à des raids sur leurs frontières) percevaient les barbares comme une menace. Après une première alerte à l’approche du IVe siècle av. J.-C. (Gaulois en Italie et en Grèce), une deuxième alerte sérieuse a lieu à l’approche du Ie siècle av. J.-C. (Cimbres, Teutons). À partir du IIIe siècle (242, 253, 276, lorsque les Francs et les Alamans dévastent la Gaule, l’Espagne et l’Italie du Nord), les Romains seront soumis cinq siècles durant à cette pression barbare, qui emportera finalement la partie occidentale de l’empire qu’ils avaient constitué et une partie de leur civilisation, malgré l’ardeur de certains généraux comme Stilicon (d’origine germanique). Dans la partie orientale de leur Empire, de culture grecque et qui résiste mille ans de plus, les menaces « barbares » viennent des Avars, des Slaves, des Perses et des Arabes, mais en fin de compte, même si l’Empire d’Orient (que nous appelons « byzantin ») finit par sombrer à son tour 977 ans après celui d’Occident, il aura, bien avant la chute de Constantinople, transmis sa civilisation et ses savoirs aux Slaves, aux Turcs et aux Arabes, et ces derniers, à leur tour, la transmettront à l’Occident.

Historiographie du Haut Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Après coup, on utilise le terme d’invasions barbares pour qualifier les mouvements de population qui se produisent à partir du IVe siècle jusqu’au VIe siècle-VIIe siècle à travers l’Empire romain d'Occident finissant. Ces migrations de peuples germaniques ayant envahi l’empire à partir de 406 sont considérées comme un déferlement de la barbarie destructrice sur la civilisation. Par extension, l’âge des Vikings et ses raids soudains et meurtriers perpétue la frayeur qu’inspirèrent auparavant les Huns, les Goths et autres Vandales, alors qu’à l’Est les Slaves investissent les Balkans tandis que des peuples passés par les steppes de l’Asie créent de nouveaux états (Empire khazar, Bulgarie, Hongrie, Empire mongol) dont les armées s’avancent parfois jusqu’aux murs de Constantinople[5].

Toutefois, les peuples en question, eux, ne se perçoivent pas comme des « envahisseurs » ni comme des destructeurs de la civilisation romaine, mais comme des « successeurs » et des continuateurs de cette civilisation : de Charlemagne aux Tzars bulgares ou russes en passant par Étienne Douchan « Empereur des Serbes et des Romains », leurs dirigeants, comme leur aristocratie et, en fin de compte, leur population, n’ont de cesse de « devenir Romains », au point qu’en 1184 l'Empire germanique prend le nom de Saint-Empire romain et qu’en 1589, Moscou prend le titre de « Troisième Rome » (le deuxième étant Constantinople). L'étymologie des termes Kaiser et Tzar provient d'ailleurs de Caesar.

Le schisme de 1054 met l’église de Rome sous la protection des rois germaniques, mais l’isole par rapport aux quatre autres patriarcats, et, dès lors, cette église va construire sa légitimité en transformant la définition du « barbare » en celui qui n'est pas catholique. Si les peuples « barbares » adoptent le catholicisme, ils se voient intégrés à la civilisation occidentale ; dans le cas contraire, ils restent des ennemis à combattre, peuvent être réduits en esclavage (le terme d’« esclave » désignait à l’origine les Slaves) et ce, d’autant plus aisément qu’avec le dogme spécifiquement catholique du « filioque », une âme non-chrétienne est de toute manière perdue[6].

Dans l’empire bâti par Charlemagne, un autre terme de sens semblable à « barbare » apparut avec le « Sarrasin ».

On emploie à cette époque une variante du terme pour désigner les pirates méditerranéens issus de pays à majorité musulmane : les « Barbaresques ».

L’époque moderne[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire moderne.

L’avance technique et conceptuelle de l’Europe au sortir du Moyen Âge amène ses habitants à développer un sentiment de condescendance à l’égard des autres peuples qu’ils découvrent, à la suite de leurs lointaines expéditions. Cette distinction est parfois marquée par une nuance d’orientalisme vis-à-vis de ces peuples inconnus, dont les civilisations ne sont pas reconnues comme la civilisation : le clivage du civilisé (forcément Européen) et du barbare (l’autre) justifie celui entre le colonisateur et le colonisé, et le mépris n’est pas moindre envers de grandes et anciennes cultures aux monuments et aux écritures millénaires, comme l’Inde ou la Chine, qu’envers celles de tradition orale (dont certaines donnent naissance au « mythe du bon sauvage » joyeux et naïf). L’idéologie du colonialisme s’est développée sur ce concept de l’apport de la civilisation (européenne) à des peuples considérés comme « inférieurs ». Comme l’écrivait Michel de Montaigne dans ses Essais, à l’époque « barbare » des guerres de religion de la fin du XVIe siècle en France : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »[7]. Pour autant, Montaigne lui-même ne récusait pas le concept de barbarie.

Sous l’Ancien Régime français, le terme « Barbarie » (au sens de Côte des Barbaresques) servait à qualifier l’Afrique du Nord. Selon l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, la Barbarie était une "grande contrée d’Afrique, enfermée entre l’Océan Atlantique, la mer Méditerranée, l’Égypte, la Nigritie et la Guinée"[8]

Les acceptions contemporaines[modifier | modifier le code]

Poster de propagande pour la conscription dans le contingent américain, Première Guerre mondiale
- Les Alliés exploitent l’image de « barbarie » en instillant l’idée de germanophobie dans le conflit en cours.
Article détaillé : Histoire contemporaine.

Au XVIe siècle, des humanistes italiens redécouvrent l’antiquité en matière d’art et de politique. Ils pensent alors que les barbares ont ravagé les merveilles de l’Empire romain et que le patrimoine antique doit être réhabilité. Le point de vue des italiens l’a emporté et, aujourd’hui, ce terme de « barbarie » désigne un individu ou un groupe social considéré comme cruel, « inhumain », non éduqué, violent, de mœurs rustres : le terme de barbarisme en linguistique, en témoigne.

Dans le contexte de l’esprit de revanche qui se manifestait en Europe dans la première moitié du XXe siècle, renvoyer les descendants des peuples germaniques du haut Moyen Âge à un état de barbarie fut une attitude pratique et simplificatrice de la propagande et de l’historiographie française — également reprise par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale — pour se positionner par opposition en défenseur de la civilisation. Cette vision est corroborée par la découverte des camps, le nazisme rejaillissant sur une mort des concepts hégeliens par lesquels l’idéalisme allemand avait jusque alors gouverné l’Histoire des idées. Les dégâts sont nombreux, les chantiers aussi : l’après-guerre s’ouvre alors sur une remise en cause de l’Historiographie, mettant fin à la simplification selon laquelle l’Histoire évoluerait soit dans un sens positif et éclairé, soit dans un sens négatif, sombre, en attribuant la cause à des barbares désignés comme autant de boucs émissaires[9].

Dans les univers médiévaux-fantastiques ou d’heroic fantasy, les barbares sont des personnes souvent en pagnes douées d’une grande force, d’une grande musculature (cf. Conan le Barbare), pas forcément très intelligentes mais souvent d'un courage surhumain.

Citations[modifier | modifier le code]

« Les barbares n'ont pas de champs, le massacre est pour eux ce que le labour est pour nous. »

— Li Bai (601-662)[10]

« Ces barbares, sans conserve d'aucunes lettres, avoient la cognoissance des choses advenues bien 800 ans auparavant. »

— Jacques Amyot (1513-1593)

« Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes, un corps encore plein de sentiment, à le faire rôtir par le menu (…) (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraiche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et des concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion) que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé (…) »

— Michel de Montaigne, Essais, I, 31

« Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »

— Michel de Montaigne, Essais, I, 31

« Les tyrans pour faire tous les deux ensemble, et tuer et faire sentir leur colère, ils ont employé toute leur suffisance à trouver moyen d'allonger la mort. Ils veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si vite qu'ils n'aient loisir de savourer leur vengeance. Là dessus ils sont en grand peine: car, si les tourments sont violents, ils sont courts ; s'ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voilà à dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'Antiquité, et je ne sais si, sans y penser, nous ne retenons pas quelque trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté. »

— Michel de Montaigne, Essais, II, 27

Civilisations « barbares »[modifier | modifier le code]

Cette assertion montre comment l’épithète idéologique mène à des oxymores lorsqu’il est employé. Le régime d’écriture par les chroniques ou histoires ecclésiastiques[11] a amené à amalgamer les Huns, les Germains et les Sarrasins (Maures) dans ce terme — empreint de négativité — d’ « invasions barbares ».

Ce terme englobe donc tout ce qui a pu causer du tort à l’Occident en général, en particulier à l’Occident chrétien. Cette notion existe aussi en Extrême-Orient ainsi Henri Michaux s'y est senti comme « un barbare en Asie ».

Les cartes produites en Europe jusqu’au XVIe siècle ont désigné le Maghreb sous le vocable de Barbarie (Côte des Barbaresques), auquel sont pourtant associés des adjectifs différents : barbaresque et barbe, qui désigne la race de cheval qui en est originaire. Le nom du peuple berbères a la même origine, ce qui n’implique pas qu’il ait été continuellement perçu comme « barbare » par les Européens.

Historiquement, le terme « civilisation barbare » a désigné :

  • À l’époque où ils commencent à commercer avec les Japonais, aux XVIe et XVIIe siècles, les Européens sont considérés par ceux-ci comme des Namban, c’est-à-dire des « Barbares du Sud »[12].

Divers[modifier | modifier le code]

Le terme « Barbarie » désigne une région étrangère et inconnue, évoquée dans le nom de l’espèce canard de Barbarie. Celui-ci est originaire d’Amérique du Sud, et était donc inconnu en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bruno Dumézil, Les Barbares expliqués à mon fils, éditions du Seuil, 2010, p. 12.
  2. Bruno Dumézil, Les Barbares expliqués à mon fils, éditions du Seuil, 2009, p. 9.
  3. Ut turbo montibus celsis, Histoire, XXXI, 3, 8.
  4. Jules César, la Guerre des Gaules, VI, 11-28.
  5. Cette aversion se poursuit lors du Bas Moyen Âge avec la prise de Moscou par les hordes mongoles en 1238.
  6. Bruno Dumézil, Les Barbares expliqués à mon fils, éditions du Seuil, 2010, p. 95.
  7. Michel de Montaigne, Les Essais, I, 31.
  8. Denis Diderot, Jean le Rond d'Alembert, Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, New York, Paris, éd. Compact, Pergamon Press, 1980, 3 vol.
  9. Pour cette thématique, lire les travaux de Gilles Deleuze.
  10. José Frèches, Quand les Chinois cesseront de rire le monde pleurera, essai, 2007
  11. Lire l’introduction de Metz au Moyen Âge
  12. Voir à ce sujet l’article époque du commerce Namban

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Antonyme[modifier | modifier le code]

Sociologie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Michel, Les Barbares, 1789-1848 : un mythe romantique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1981, 656 pages.