Idéalisme allemand

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Les philosophes de l'idéalisme allemand. Kant (en haut à gauche), Fichte (en haut à droite), Schelling (en bas à gauche), Hegel (en bas à droite)

L'idéalisme allemand est le nom générique que l'on a donné à un ensemble de philosophies développées en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Il commencerait avec Kant et la Critique de la raison pure, connaîtrait un premier apogée avec la Doctrine de la science de Fichte, un seconde avec l'Encyclopédie des sciences philosophiques de Hegel, et s'achèverait avec la Spätphilosophie (philosophie "tardive") de Friedrich Schelling. Ses principaux représentants sont : Fichte, Schelling et Hegel. Ses principaux adversaires sont Jacobi et Schleiermacher, bien que ce dernier y soit parfois rattaché. Quant à Hölderlin, dont la réception commence après coup et plus au XXe siècle, il occupe une place importante, mais à part et largement encore à explorer, dans la formation de l'idéalisme allemand.
Ce fort moment philosophique coïncide en littérature avec la haute période du classico-romantisme allemand, qui s'en trouve influencé. Schiller par exemple est partie prenante de l'idéalisme allemand[1]. Weimar n'est pas loin de Iéna, où Fichte fait parler de lui : en 1794-1795, il y enseigne Les fondements de la doctrine de la science dans sa totalité [Die Grundlage der gesammten Wissenschaftslehre (de)], dont Hölderlin va être l'auditeur direct.

Une genèse complexe[modifier | modifier le code]

Les principales influences s'exerçant sur la formation de l'idéalisme allemand, après coup de la réflexion suscitée à la base par la philosophie de Kant, seraient à rechercher du côté de Spinoza[2], et de Rousseau[3]. Parallèlement, chez les contemporains de Hölderlin, Hegel et Schelling, il faudrait relever également l'influence de celui qui est considéré comme le « père » de l'herméneutique moderne, Schleiermacher[4].

Le premier témoignage de l'idéalisme allemand est un texte collectif appelé Le plus ancien programme de l'idéalisme allemand (Das älteste Systemprogramm des deutschen Idealismus (de)). Selon les commentateurs respectifs et partagés du « trèfle » de l'idéalisme allemand, les trois anciens Stiftler Hölderlin - Hegel - Schelling, la date du texte peut osciller entre 1795 et 1797, et l'on s'est longtemps interrogé sur l'auteur principal : Hegel, Hölderlin, Schelling furent donc tour à tour évoqués. On pencherait aujourd'hui pour Schelling. Mais n'est-ce-pas un Schelling qui aurait plus vite et mieux entendu Hölderlin, que Hegel qui l'entendra seulement après coup via Schelling[5] ?

Le point commun de tous les philosophes de l'idéalisme allemand est qu'ils reprennent et dépassent tout à la fois la pensée kantienne. Le kantisme annonçait, dans l'introduction à la Critique de la faculté de juger, après la Critique de la raison pure qui affirmait l'impossibilité de la métaphysique traditionnelle, le développement futur d'un nouveau système métaphysique, qui serait l'accomplissement de la philosophie transcendandale. Ce système réconciliera, selon Kant, la partie naturelle et la partie morale de la philosophie, parties qui avaient été strictement opposées dans la première Critique. Les tenants de l'idéalisme allemand se proposeront d'établir ce système de la nature et de la morale réconciliées, annoncé par Kant, et de fonder ainsi une nouvelle manière de faire de la métaphysique.

Ils reprennent l'idée que la subjectivité est un des fondements de toute philosophie et suivent de ce point de vue Kant pour lequel la subjectivité est le fondement de la philosophie transcendantale (cf. §16 de la Critique de la raison pure). Fichte, ce « titan » (comme le reconnaît Hölderlin), qui trouvait la philosophie de Kant « inachevée », peut être considéré comme « une marche dans l'escalier menant via Schelling de Kant à Hegel »[6]. Hegel re-développe l'idée d'une subjectivité absolue, au travers du concept de Moi chez Fichte, pour en faire une phénoménologie de l'Esprit. Un spécialiste de Fichte comme Alexis Philonenko ira pour sa part jusqu'à démontrer que « sans percevoir toutes les finesses de la déduction fichtéenne, l'idéalisme allemand et plus particulièrement Hegel ont pillé dans les structures de la W.L. [la Wissenschaftslehre ou « doctrine de la science », soit la philosophie de Fichte] »[7].

Idéalisme allemand et Aufklärung[modifier | modifier le code]

L'idéalisme allemand correspond à la fin des Lumières allemandes (l'Aufklärung). Kant, Fichte, Schelling, Hegel ont été fascinés par la Révolution française. On raconte que Kant aurait interrompu sa promenade quotidienne, pour une des deux uniques fois de sa vie, en voulant se renseigner sur l'évolution de la Révolution. Quant à Hölderlin, Schelling et Hegel, on dit qu'ils auraient planté un arbre de la liberté lorsqu'ils étaient séminaristes au Stift de Tübingen.
Mais à vrai dire, l'Aufklärung allemande ne se déroule pas exactement au même niveau que les Lumières françaises, dont la Révolution représente l'une des conséquences: celle-ci aboutit par voie de fait à la décapitation du roi de droit divin. La reconnaissance des droits de l'homme et du citoyen ainsi que l'idée devenue si française de « laïcité » s'enracinent fortement dans la Révolution factuelle de 1789. A un moment de l'histoire allemande où l'Allemagne n'existe pas encore en tant que nation (comme la France), et n'est encore qu'un concept « linguistique » (non pas territorial comme elle le deviendra à partir de 1871 sous l'égide de la Prusse), la philosophie allemande, kantienne et postkantienne, s'emploie, quant à elle, à séculariser systématiquement la religion: c'est une révolution spirituelle en même temps que scientifique, puisque la « révolution copernicienne » du « sujet transcendantal » kantien signifie du même coup celle du « sujet de la science ». Pour la compréhension d'un processus historico-culturel aussi profond, qui problématise au passage la définition, sur le plan épistémologique, des sciences humaines (dites en allemand les « sciences de l'esprit » ou Geisteswissenschaften (de)), il faut pour le moins remonter à la Réforme de Luther, à un moment où les mots de la traduction biblique, d'où naît la langue allemande moderne, avaient encore quelque chose de sacré : Kant (Hölderlin aussi) est élevé dans le piétisme, une forme accentuée du luthéranisme; Hölderlin, Hegel, Schelling sont formés en théologie au grand Séminaire protestant de Tübingen, le Stift.

Critiques[modifier | modifier le code]

Les critiques tournent autour de la question métaphysique posée par la philosophie de Kant et que vient rouvrir l'idéalisme allemand.

Critique externe[modifier | modifier le code]

La critique de l'idéalisme reposera essentiellement sur le fait qu'en prétendant dépasser l'opposition entre métaphysique et empirisme, l'idéalisme a rétabli la métaphysique en y soumettant l'expérience tout entière.

Critique interne / externe[modifier | modifier le code]

Mais l'objection la plus forte à l'idéalisme allemand émane peut-être de Hölderlin[8], auditeur et discutant de Fichte, et d'abord en position d'exercer son « magistère » auprès de ses anciens condisciples au Stift Hegel et Schelling: Hölderlin participe de son temps indubitablement à l'élaboration de l'idéalisme allemand, tout en lui faisant catégoriquement objection, notamment dans son texte philosophique Etre, Jugement ([Seyn, Urtheil], 1795)[9]: Hölderlin oppose une antécédence de l'être (Seyn ) à toute philosophie de l'identité[10]. Le roman épistolaire de Hölderlin, Hypérion ou l'ermite de [en] Grèce (1797-1799), pose de fait une priorité de la poésie par rapport à une philosophie, jugée seconde.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. L'étude de Jacques Taminiaux. La nostalgie de la Grèce à l’aube de l’idéalisme allemand. Kant et les Grecs dans l’itinéraire de Schiller, de Hölderlin et de Hegel. The Hague/La Haye : Martinus Nijhoff, 1967. Cet ouvrage de fond du philosophe Jacques Taminiaux sur l'axe "Kant et les Grecs" chez les trois grands auteurs cités se rattachant à l'idéalisme allemand, se déplace plutôt dans un "espace" heideggerien de la pensée.
  2. Fichte, dans la Doctrine de la science (par exemple la version de 1812), construit sa philosophie en discussion permanente et explicite avec Spinoza. Quant à Schelling, il ouvre la discussion entre le spinozisme (aussi qualifié par lui de « réalisme dogmatique ») et le kantisme (qualifié d'« idéalisme critique ») dans les Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme (1795). Il tentera plus tard de réaliser une conciliation entre les deux philosophies : il emprunte la méthode de Spinoza (more geometrico, cf. Éthique, 1677) et se réclame de sa pensée dans son Exposition de mon système de la philosophie (Darstellung de 1801). En résumé, l'idéalisme allemand débute avec Fichte et Schelling par la discussion de la philosophie spinoziste (discussion critique pour Fichte, admirative pour Schelling), à partir du criticisme de Kant. On peut également noter que Gilles Deleuze qualifie Hölderlin de « spinoziste » dans son Spinoza. Philosophie pratique, ch.6 (1981, Minuit), parce que selon lui Hölderlin pense en termes d'« éléments non formés et [d']affects non subjectivés ». Cette interprétation « spinoziste » de Hölderlin par Deleuze reposerait cependant sur une méconnaissance de la pensée de Hölderlin, méconnaissance qui engage de ce fait du même coup la pensée deleuzienne elle-même plus que celle de Hölderlin : Deleuze ne semble pas tenir compte en effet du texte important de Hölderlin [Seyn, Urtheil] [qu'analyse par exemple Jacques Rivelaygue dans ses Leçons de métaphysique allemande] découvert seulement en 1961 par la Grande Édition de Stuttgart, où s'exprime justement la différence catégorique de Hölderlin par rapport à un Schelling ultérieur, et à Hegel qui re-passe par Schelling. C'est ce dernier qui dit, à la suite de sa rencontre avec la pensée de Hölderlin, être devenu « spinoziste » : tandis que Hölderlin fait catégoriquement objection à l'identité d'un « sujet » philosophique premier.
  3. Fichte s'inspire constamment de la philosophie politique de Rousseau, notamment dans ses écrits sur le Droit et l'État. Hegel se revendique (de manière très critique) de Rousseau dans les Principes de la philosophie du droit (1820).
  4. Hegel s'inspire de la philosophie de la religion de Schleiermacher, qu'il cherche à dépasser dans la Phénoménologie de l'Esprit. Hans-Georg Gadamer établit un parallèle entre les deux penseurs sur la question de l'herméneutique dans Vérité et Méthode (1960).
  5. Cf. Jacques Rivelaygue. « La place de Hölderlin dans la vie intellectuelle de son temps » in « La genèse du système hégélien ». Leçons de métaphysique allemande. Tome I. Paris : Grasset (biblio Le Livre de Poche essais), 1990.
  6. Alexis Philonenko, L'œuvre de Fichte, Paris, Vrin, 1984, ISBN 2-7116-0866-2 p. 7.
  7. Alexis Philonenko, L'œuvre de Fichte, Paris, Vrin, 1984, ISBN 2-7116-0866-2 p. 33.
  8. Sur le débat de Hölderlin avec Fichte, et l'importance de Hölderlin dans l'idéalisme allemand, ainsi que pour l'influence de l'idéalisme allemand après coup sur la psychanalyse française (par Hegel surtout à l'endroit de Lacan), voir Roseline Bonnellier, « De Hölderlin et la question du père à la théorie de la séduction généralisée de Jean Laplanche : Avancée paradoxale de la traduction d’Œdipe en psychanalyse », thèse du doctorat de psychologie, université Paris-XIII, 2007 et Sous le soleil de Hölderlin: Oedipe en question - Au premier temps du complexe était la fille, Paris, L'Harmattan, Collection "Études psychanalytiques" , 2010, ISBN 978-2-296-10411-2 .
  9. Dans:Hölderlin Œuvres, édition publiée sous la direction de Philippe Jaccottet. Bibliothèque de la Pléiade : Paris, 1967. Et dans Hölderlin, Fragments de poétique et autres textes. Edition bilingue. Présentation, traduction et notes de Jean-François Courtine. Paris : © Imprimerie nationale Editions, 2006.
  10. Cf. Jacques Rivelaygue. « La place de Hölderlin dans la vie intellectuelle de son temps » in « La genèse du système hégélien ». Leçons de métaphysique allemande. Tome I. Paris : Grasset (biblio Le Livre de Poche essais), 1990.