Orthodoxie et hétérodoxie en économie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Une orthodoxie est « une doctrine considérée comme norme de la vérité, et enseignée officiellement »[1].

Dans le domaine des sciences, une orthodoxie apparaît quand une théorie ou un paradigme acquiert une place dominante au niveau institutionnel au point de marginaliser les autres. Le paradigme dominant est alors l'ensemble des théories considérées comme les moins mauvaises par une majorité, dans une science donnée et à un instant donné. En première approche, une hétérodoxie est alors toute théorie ou tout paradigme qui diffère du paradigme dominant.

Selon John Atkinson Hobson, un des premiers à se considérer comme un hérétique en économie, l'orthodoxie est l'acceptation de théories et d'opinions qui font autorité. Se plaçant sur le plan mental, il estime que c'est « une attitude de sécurité mentale et sociale, une disposition à nager avec le courant et à jouir des bienfaits de la respectabilité… Mais cela conduit à une inertie, à une difficulté de questionner et de critiquer, de sorte que cette tendance pacifique est une ennemie du progrès. Car le progrès peut seulement venir d'une rupture avec une autorité ou une convention »[2].

La frontière entre orthodoxie et hétérodoxie[modifier | modifier le code]

Il est pratiquement impossible de définir exactement les contours exacts d’une orthodoxie, et donc une hétérodoxie. De plus, les termes orthodoxie et hétérodoxie sont souvent utilisés de façon polémique. Les partisans d’une théorie dominante font de son orthodoxie un argument d'autorité en soulignant qu’elle est soutenue par le plus grand nombre. Ses adversaires parlent au contraire d’orthodoxie pour mettre en avant leur propre originalité et pour insinuer que ses partisans la soutiennent plus par conformisme que par une véritable réflexion critique. Il n’existe pas de définition communément admise de ce qui constitue l’orthodoxie à un moment donné.

Imre Lakatos a affiné les thèses de Kuhn en distinguant dans un paradigme ou programme de recherches un "noyau dur" d’énoncés non soumis à réfutation, une « ceinture protectrice » d’hypothèses auxiliaires soumises à réfutation, et une heuristique positive visant à enrichir le paradigme, mais sans remettre en cause son noyau dur. Il convient donc de distinguer les hétérodoxies mineures compatibles avec le noyau dur de l'orthodoxie et les hétérodoxies majeures ou radicales qui remettent en question ce noyau dur.

Par définition, toute nouvelle théorie est une hétérodoxie, puisqu'elle n'est pas intégrée au paradigme dominant (ici simplement parce qu'elle est jeune). C'est plus tard que le tri se fait entre ce qui va rester hétérodoxe et ce qui va devenir orthodoxe. Une nouvelle théorie sera intégrée au paradigme dominant si elle paraît plus efficace, c'est-à-dire si elle explique mieux ce qu'on cherche à expliquer, et à condition qu’elle soit cohérente avec le paradigme central fondateur de l’orthodoxie.

L'orthodoxie économique[modifier | modifier le code]

La distinction entre économistes hétérodoxes et orthodoxes est assez relative et conventionnelle. Cette classification dépend de l'état de la pensée économique à un moment donné ; elle est plus ou moins floue, et elle peut varier de manière significative au cours du temps. Elle est néanmoins très présente dans divers ouvrages d'économie, et elle est fréquemment utilisée par les sociologues et les économistes dans les discours qu'ils produisent, que ce soit le discours formel (publications, manuels...) ou le discours informel (congrès, discussion entre collègues...).

On considère habituellement que l'économie orthodoxe actuelle inclut les économistes qui adhèrent à certaines hypothèses ou méthodes de la microéconomie standard ou de la théorie néo-classique, et des théories qui en sont dérivées, notamment :

  1. Les agents économiques, producteurs et consommateurs, se comportent de façon rationnelle en maximisant la valeur de leur fonction d'utilité. Ces hypothèses sont le fondement de la Théorie du choix rationnel ;
  2. La méthode applicable à l’économie est la méthode hypothético-déductive, comme dans les autres sciences ;
  3. L’outil de raisonnement préféré est la modélisation mathématique du comportement des agents qui se rencontrent sur les marchés ;
  4. On s’intéresse principalement à l’étude des équilibres, considérés comme des situations optimales ;
  5. Les techniques statistiques de l’économétrie sont utilisées pour analyser les données de l’observation.

Le premier énoncé est une hypothèse de nature ontologique (ce dont parlent les économistes). Les énoncés 2 à 5 sont des prescriptions méthodologiques (comment doivent travailler les économistes).

Les énoncés 1 à 4 caractérisent l’approche walrasienne de l’équilibre général, qui est le paradigme fondateur de l’économie orthodoxe actuelle. L’énoncé 5 se rapporte plutôt à l’héritage keynésien, qui a été intégré en partie au paradigme dominant entre 1936 et 1960.

On peut donc considérer que seules les positions ontologiques et méthodologiques forment le noyau dur de l’orthodoxie. Non seulement ce sont les plus largement partagées, mais ce sont elles qui définissent la discipline en elle-même aux yeux des économistes orthodoxes, en leur permettant de reconnaître un autre économiste comme tel et d’avoir avec lui un dialogue constructif qui peut éventuellement aboutir à l’incorporation de ses thèses dans le paradigme dominant.

Pour les économistes orthodoxes, la supériorité de l'économie néo-classique vient du fait qu'elle décrit et explique mieux le fonctionnement de l'économie que les approches hétérodoxes. Cette opinion s'appuie sur une position épistémologique dont l'un des principaux représentants est Karl Popper. Deux hypothèses sous-tendent cette démarche.

  1. Les facteurs socio-économiques et culturels n'interviennent pas pour déterminer la validité des propositions issues de la science économique. L'économie est une science dure, et les implications idéologiques de cette science sont une question distincte. Elles ne doivent pas interférer avec elle, et d'une manière générale, la méthode scientifique, la réfutation et l'expérimentation permettent de se mettre à l'abri des biais idéologiques.
  2. Lorsqu'une théorie est reconnue comme valide par la majorité des économistes, c'est parce que c’est elle qui explique le mieux la réalité. En effet, comme les théories économiques les plus récentes et les plus reconnues ont été sélectionnées en subissant les tests de réfutation avec le plus de succès, la science économique évolue vers un réalisme toujours croissant. Ce qui suppose que la communauté des économistes applique le critère de réfutabilité et la méthode scientifique de manière adéquate. Dans cette optique, on fait confiance aux institutions et à la communauté des économistes.

Les positions hétérodoxes[modifier | modifier le code]

Nombreux sont les auteurs qui rejettent de manière radicale la plupart des apports et des méthodes de l'économie néo-classique. Pour eux, comme d’ailleurs pour nombre d’observateurs non économistes, il est tout à fait abusif de prétendre que les théories de l’économie orthodoxe expliquent bien la réalité économique, car non seulement leurs hypothèses sont très éloignées de la réalité, mais les prévisions qui en découlent ne sont nullement validées par les faits, bien au contraire. La domination du paradigme orthodoxe ne peut donc pas se justifier de cette façon.

Les hétérodoxies radicales réfutent les bases ontologiques et méthodologiques de l’économie orthodoxe selon deux démarches principales :

  • certains partent d'une contestation des préconisations politiques de l’économie orthodoxe, et pour cela contestent leur validité scientifique en contestant les positions ontologiques et méthodologiques de l’économie orthodoxe. C’est la position qu’on pourrait appeler « anti-économie » ;
  • d'autres contestent les positions ontologiques et méthodologiques de l’économie orthodoxe pour des raisons purement épistémologiques. C’est notamment la position des économistes de la tradition dite autrichienne.

Certaines critiques sont formulées pratiquement de la même façon par les auteurs de ces deux approches, mais leur motivation et les conclusions qu’ils en tirent sont différentes. Les principales de ces critiques sont :

  • l'économie orthodoxe est « simpliste » et coupée des réalités. Les faits stylisés retenus manquent de pertinence. La théorie néo-classique est bien une théorie scientifique, mais elle est trop abstraite et beaucoup trop partielle. À cela David Romer rétorque que « le but d’un modèle n’est pas d’être réaliste. En effet, nous possédons déjà un modèle complètement réaliste : c’est le monde réel lui-même. Or ce ‘modèle’ est trop compliqué pour être compréhensible. … Ce n’est que lorsqu’un postulat simplificateur aboutit à un modèle qui fournit des réponses incorrectes aux questions auxquelles il est censé répondre que son manque de réalisme peut être considéré comme une imperfection. … [Sinon] son manque de réalisme est alors une vertu. Dans ce cas, le postulat simplificateur permet d’isoler certains effets et d’en faciliter la compréhension » [3] ;
  • les économistes s'appuyant sur la théorie néo-classique formulent des prédictions incorrectes et sont incapables de prédire les crises économiques et financières. Cette réfutation par les faits n'entraîne pas de remise en cause du paradigme. Cela implique deux conclusions :
    • l'orthodoxie économique est davantage une religion qu'une science. Elle se compose pour l'essentiel d'un ensemble de propositions dogmatiques, c'est-à-dire non soumises à débat et évaluation par ses partisans comme l'exige la démarche scientifique. Les prémisses et les conclusions de l'orthodoxie néo-classique sont fausses, irréalistes et idéologiquement situées. Elle n'est que la traduction en termes faussement savants, de l'idéologie libérale justifiant le capitalisme,
    • la méthodologie orthodoxe doit être abandonnée au profit d'une véritable science économique confrontant les modèles aux faits économiques, dont l'objectif est de réaliser des modèles réalistes, c'est-à-dire fournissant des prédictions vérifiées. L'axiomatisation mathématique n'est qu'un outil et non une fin en soi. La science économique est avant tout une science d'observation, ensuite seulement une science de modélisation et d'interprétation des faits ;
  • l'économie est une partie du système socio-culturel. Il faut donc intégrer des analyses sociologiques, anthropologiques et historiques pour comprendre les faits économiques ;
  • de même, il faut intégrer les résultats de la psychologie (psychologie cognitive, psychologie sociale,...) pour modéliser correctement le comportement des individus et leurs interactions. Il faut développer une vision plus riche et complexe des agents économiques. Des économistes hétérodoxes ont étudié les phénomènes de rationalité limitée (Herbert Simon), d'irrationalité, d'incertitude… Ils rompent en cela avec l'approche abstraite de l'Homo œconomicus. Le pouvoir, les conflits, la répartition et les affects sont au cœur de l'économie. On ne peut comprendre pleinement l'économie sans prendre en compte la hiérarchie, la domination, l'aliénation, les facteurs affectifs, la répartition des ressources, les écarts de développement, etc. ;
  • certaines dimensions économiques ne peuvent être appréhendées que par des approches macro-économiques ou systémiques, et il est nécessaire de tenir compte de l'existence d'effets émergents dans une économie (holisme). L'individualisme méthodologique doit être rejeté ou au moins remis en question ;
  • il est impossible de découvrir des lois universelles en sciences sociales et la validation des théories se heurte à une réalité trop complexe. La mathématisation de l'économie, et le recours à l'économétrie, n'apportent donc pas d'éléments probants en faveur de l'économie néo-classique ;
  • le recours parfois excessif aux mathématiques tend à exclure du débat économique les profanes, ou les économistes qui ne maîtrisent pas ces outils, aboutissant à une restriction significative du jeu démocratique et une évolution vers un système technocratique.

Remarquons que ces points de vue sont compatibles avec une démarche scientifique. En effet, l'économie orthodoxe est rejetée, non pas parce qu'elle ne permet pas de prendre de la distance par rapport à une méthode scientifique rigoureuse (argument que tiendrait une pseudo-science), mais au contraire pour son manque de pertinence scientifique, et pour le manque de robustesse de ses hypothèses de départ.

Pour ces auteurs, les causes de la domination de l'orthodoxie sont à rechercher dans le fonctionnement de la communauté scientifique et dans les valeurs ou croyances qui animent les chercheurs. Les outils de légitimation institutionnelle (prix, postes clefs, parutions d'articles, ouvrages de référence, manuels scolaires, etc.) permettent de favoriser l'orthodoxie en place.

Pour Pierre Bourdieu (1998) il existe un lien entre théorie économique et politique économique. L'orthodoxie économique a une fonction de légitimation des politiques économiques et tend à reproduire les rapports de force qui animent une société en maintenant la domination d'une classe sociale sur une autre.

L'École autrichienne[modifier | modifier le code]

Les économistes de l'École, notamment Friedrich von Hayek, expliquent également la domination de l'orthodoxie par la volonté de leurs collègues de légitimer leur discipline :

  • d'une part au sein de la communauté scientifique en appliquant à l’économie les méthodes utilisées dans les sciences « dures » , en particulier la physique et la mécanique rationnelle ;
  • d'autre part auprès des pouvoirs, dispensateurs de crédits, en se disant capables de prévoir les évènements économiques à venir et les conséquences des politiques publiques.

Les bases épistémologiques et méthodologiques de la tradition autrichienne s'opposent en tout point à celles de l'orthodoxie néoclassique. Ce sont :

  1. le dualisme méthodologique : les phénomènes économiques ne sont pas reproductibles. L’expérimentation contrôlée est impossible en économie, donc la méthode hypothético-déductive des sciences physiques n’est pas applicable. En revanche, puisque les faits fondamentaux de l’économie sont relatifs au comportement humain, dont nous avons une connaissance directe, il est possible d’établir des lois économiques par pur raisonnement logique à partir de cette connaissance, dont dérivent certains axiomes qui sont nécessairement vrais (méthode a priori) ;
  2. le réalisme : les hypothèses relatives au comportement humain qu'utilise l’économie doivent être cohérentes avec notre expérience quotidienne de nous-mêmes et avec les résultats des autres sciences humaines et non postulées ex nihilo à seule fin de permettre le raisonnement ;
  3. la causalité : l’économie doit rechercher les lois qui relient des causes à leurs effets et gouvernent les processus de changement, et non des relations fonctionnelles qui ne sont vraies que dans des situations d'équilibre ;
  4. le refus des mathématiques : il n’existe pas en économie de grandeurs mesurables au sens strict du mot, donc les lois économiques ne peuvent être que qualitatives et le raisonnement mathématique y est inapplicable ;
  5. le refus de la séparation entre microéconomie et macroéconomie. Les phénomènes collectifs sont des phénomènes émergents qui résultent des interactions entre les agents élémentaires et ne peuvent être expliqués que par celles-ci. La pertinence des agrégats dont traite la macroéconomie est le plus souvent au mieux douteuse.

En revanche, les Autrichiens considèrent, comme les orthodoxes, que la validité des propositions issues de la science économique peut être déterminée indépendamment des facteurs socio-économiques et culturels, tout en disant que cette validité ne peut pas être établie expérimentalement, mais par déduction logique à partir de quelques axiomes irréfutables. Ils considèrent également que ces propositions, quand elles sont validées, sont vraies indépendamment de la situation, des objectifs et des motivations des acteurs (value-free, qu’on pourrait traduire par « lois indépendantes des valeurs »).

Ces positions sont celles de l'École classique, et formaient l’orthodoxie jusqu’au début du XXe siècle. Les Autrichiens voient donc l’orthodoxie actuelle comme une regrettable aberration historique dont ils espèrent qu’elle se résorbera au plus vite pour revenir aux conceptions épistémologiques et méthodologiques des classiques.

Sur le plan doctrinal, contrairement à la plupart des autres hétérodoxes, les Autrichiens sont opposés à l’intervention de l’État en économie. Ils considèrent de plus que cette position libérale est une conséquence logique de leurs positions épistémologiques (en plus d’être l'application du principe philosophique général de liberté aux actes économiques). Comme les autres hétérodoxes, ils critiquent donc fortement l’influence des économistes sur les actes politiques des gouvernements et des autres institutions gouvernementales, mais c’est pour leur reprocher d’intervenir trop alors que la plupart des autres hétérodoxes leur reprochent de ne pas intervenir assez.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Trésor de la Langue Française
  2. Hobson, 1938, p.90
  3. .Romer, David. 2001. Advanced Macroeconomics. 2nd edition. Boston, MA: McGraw-Hill. (Traduction française : Romer, David. 1997. Macroéconomie approfondie. Paris : Ediscience.)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • John Atkinson Hobson, 1938, Confessions of an Economic Heretic, George Allen Unwin LTD
  • Liem Hoang Ngoc, 2011, "Les théories économiques, petit manuel hétérodoxe", La Dispute.