Histoire du Burundi

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Origines[modifier | modifier le code]

L'histoire de toute la période pré-coloniale est sujette à caution : des interprétations idéologisées du passé, soit par le colonisateur pour son propre profit, soit par l'une des deux principales ethnies ont pu altérer la réalité historique. Aucune trace écrite n’existant, seuls quelques indices peuvent renseigner les historiens. De plus, la région est loin d’offrir le calme nécessaire à de telles recherches. Cette histoire mythique pose les mêmes problèmes que celle du Rwanda.

Au début de l'histoire connue de la région, les Twa, que leur petite taille apparente aux tribus pygmées, peuplaient les rives du lac Kivu et vivaient de la chasse. Puis, vers le XIVe siècle seraient venus les Hutu, agriculteurs bantous qui défrichent la forêt, puis les Tutsi, pasteurs venus du nord, que les explorateurs européens auraient voulu rattacher à Cham. Les recherches récentes montrent que les Hutu et les Tutsi seraient présents dans la région au moins depuis le premier millénaire après JC, et que les mouvements de population peuvent être de nature très différente que celle des premières hypothèses.

Certains mettent en doute la nature du peuplement (mais jamais la présence ancestrale des Twa) : l'origine chamitique des Tutsi en particulier, avancée par les premiers colons, est l'hypothèse la plus remise en question par des historiens depuis une trentaine d'années. Cette version est aussi refusée par les Hutu qui y voient une référence prestigieuse propre à renforcer l’aura des Tutsi (le peuple de Cham étant cité dans la Bible comme issu de Cham, fils de Noé). En réalité, très peu de Tutsi revendiquent cette ascendance qui est nécessairement liée à l’évangélisation du pays et non aux cultures de l'Afrique des grands lacs. Ces théories sont à l'origine de la nature de l'ethnisme au Rwanda et au Burundi.

Pendant la période monarchique, la population se référait à des clans localisés dans leurs régions. Ces clans avaient une prégnance qui relativisait alors l'identité socioprofessionnelle, et n'étaient pas structurés selon l'identité, Hutu, Tutsi ou Twa, mais pouvaient être plus ou moins majoritairement constitués par l'une ou l'autre catégorie (contrairement au Rwanda où chaque clan était indifféremment constitué de Hutu, de Tutsi et Twa). Cela explique sans doute l'évolution actuelle du Burundi qui revendique l'ethnisme dans sa constitution, contrairement au Rwanda qui l'a aboli depuis le génocide de 1994 et dans la constitution depuis 2003. Une lignée princière, les Ganwa, d'où sont issus les rois du Burundi, dominait l’ensemble de la population, Hutu, Tutsi et Twa.

Il est généralement admis que les Tutsi, par un code à l'avantage des pasteurs, s'étaient affirmés comme la caste dominante et gardaient les Hutu sous leur joug. Cette perception est en fait due à la colonisation belge, qui imposa la domination tutsie décrétée comme une "race supérieure", et perçue comme initiale. La colonisation belge pratiquant le diviser pour régner avait favorisé l’accumulation des frustrations.

Les Twa ne représentent plus que 1 % de la population burundaise mais n’ont jamais été l'objet de massacres. Ils étaient toutefois considérés par les deux autres groupes comme impurs : on ne devait ni boire, ni manger avec eux. En contrepartie, ils bénéficiaient d'une liberté de parole dans la société (même du temps des mwamis). Ils peuvent être comparés aux fous des cours royales européennes du Moyen Âge.

Au-delà de la notion d'ethnie, sujette à débat dans la communauté africaine, beaucoup voient dans les Hutu et les Tutsi un peuple de même origine que seule une différence de classe entre les pasteurs Tutsi et les agriculteurs Hutu sépare. D’ailleurs cette différenciation entre pasteurs et agriculteurs est toute relative : les uns et les autres pratiquent à la fois l'agriculture et l'élevage. Le critère essentiel de la notion d'ethnie est la langue. Or, tous les Burundais parlent la même langue, le kirundi et ont la même foi ancestrale en Imana, comme les Rwandais. On ne peut donc pas parler d'ethnie, sauf à se baser comme les colonisateurs sur des critères raciaux.

Colonisation[modifier | modifier le code]

En 1890, arrivant du Tanganyka, les Allemands s'installent dans la région des grands lacs et signent le 6 juin 1903 un traité de protection avec le mwami Mwezi Gisabo. Au sortir de la Première Guerre mondiale, les Allemands doivent renoncer à leurs colonies et, lors de la conférence de Versailles en 1919, le royaume de Belgique obtient un mandat sur la province du Ruanda-Urundi, constituée des Rwanda et Burundi actuels.

Comme au Rwanda, les Belges instrumentalisèrent la perception socioprofessionnelle hutue, tutsie et twa, qui leur était sans doute plus familière, au détriment d'autres réalités sociologiques du Burundi, les clans. Le colonisateur belge choisit de s'appuyer pour gouverner sur la minorité tutsie en laissant les Hutus et les Twas dans des emplois subalternes.

Pour plus de détails, voir Empire colonial belge

Indépendance[modifier | modifier le code]

Aux élections législatives du 18 septembre 1961, les Burundais choisissent l'Union pour le progrès national (UPRONA) et son chef de file le prince Louis Rwagasore, qui remporte 58 des 64 sièges de la nouvelle assemblée. L'Uprohutu (Union pour la promotion hutue, qui plus tard deviendra le Palipehutu Parti pour la libération du peuple hutu, pendant du Parmehutu au Rwanda qui a pris le pouvoir par la force deux ans plus tôt), n'obtient aucun rôle dans le nouveau paysage politique burundais. Un mois plus tard, le prince Rwagasore est assassiné le 13 octobre par Georges Kageorgis, un jeune résident grec engagé par les Belges qui voulaient se venger de leur défaite et handicaper le leadership Burundais, comme le montre Ludo de Witte dans Spectaculaire archiefdocumenten over de Belgische hand in de misdaad : De moord op de Burundese premier Louis Rwagasore [De surprenants documents d'archives sur les agissements belges : L'assassinat du Premier ministre burundais Louis Rwagasore] texte publié sur le site de l'Université de Gand[1]. L'indépendance du pays est proclamée le 1er juillet 1962, date alors choisie pour célébrer la fête nationale.

Massacres de 1972[modifier | modifier le code]

En 1965, le premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe est assassiné. Le capitaine Michel Micombero prend le pouvoir le 28 novembre 1966, abolit la monarchie du mwami Ntare V (qui vient de déposer son père Mwambutsa IV le 8 juillet) et proclame la république. Jusqu'en 1972 la jeune armée burundaise est composée de Hutus et de Tutsis, depuis l'homme de troupe jusqu'aux officiers supérieurs. Le 29 avril 1972, des groupes hutu sous la houlette de l'organisation UBU, Umugambwe w'Abakozi b'Uburundi ou Parti des Travailleurs du Burundi, tentent de prendre le pouvoir tout en éliminant les Tutsis. Aussitôt l'insurrection déclenchée, l'ex-roi Ntare V est assassiné, ce qui met fin à toute possibilité de retour à la monarchie puisque Ntare Ndizeye était le dernier mâle de la dynastie ganwa et partant le seul prétendant légitime au trône. Les insurgés seront réprimés avec une grande férocité, au prix du massacre d'environ 100 000 personnes. Certaines organisations[Lesquelles ?] suggèrent que le nombre de victimes aurait atteint 200 000 voire 300 000, mais selon la seule étude démographique viable qui ait été faite sur le nombre de victimes de cette tragédie, en appliquant l'estimation la plus maximaliste, on atteindrait un maximum de 93 600 morts[2]. L'organisation et la planification des massacres de tutsis étant l'œuvre d'officiers et sous-officiers de l'armée, une épuration aveugle fut faite dans les rangs de ceux-ci après les massacres qui prirent place durant 2 semaines. Les partis politiques hutus souhaiteraient que cet événement soit qualifié officiellement de génocide. Cependant, les organisations des rescapés tutsi de 1972 considèrent que cette thèse du « double génocide » vise à occulter le plan d'extermination des tutsi pourtant revendiqué par l'organisation UBU. Cette organisation avait appelée les hutu à massacrer les tutsi jusqu'aux fœtus[3].

Les massacres (en contexte)[modifier | modifier le code]

L'appartenance privilégiée peut conduire au crime. Le crime peut aussi créer le sentiment d'appartenance. Tantôt les victimes de la persécution sont conduites à se sentir membres du groupe persécuté, alors même qu'elles n'avaient auparavant que de faibles liens avec lui. A. Grosser, “Le crime et la mémoire”, Paris, Flammarion, 1996, p. 26

Considéré comme un des rares États-Nations d’Afrique, le Burundi a acquis son indépendance le 1er juillet 1962 dans la paix et la sérénité contrairement à son voisin le Congo auquel il était uni administrativement dès 1925 et dont il constituait un appendice économique. Cette situation dans laquelle naissait le nouvel État n’allait pas durer longtemps puisque les relations sociales entre les composantes de sa population se sont vite détériorées et se sont traduites par des bains de sang. Des tueries interethniques qui ont pris des allures génocidaires ont eu lieu en 1965, 1969, 1972, 1988, 1991, 1993. Ces années sont devenues des repères dans la fabrication des mémoires de la société burundaise. Ces mémoires sont cultivées, entretenues et diffusées via des différents canaux qui recourent tant à la globalisation qu’à la radicalisation et tendent à la négation de l’existence d’une unité séculaire des Burundais. Notre propos vise à montrer que ces mémoires hutu et tutsi sont le résultat de la haine générée par ces différentes crises et gênent énormément le raccommodage du tissu social burundais puisqu’il y a risque de parallélisation de ces mémoires.

Cassures dans l’héritage de l’État-Nation[modifier | modifier le code]

Le Burundi est peuplé par deux catégories ethniques : les Hutu (85 %), les Tutsi (15 %)[4], les Twa (pygmées) représentant moins de 1 % de la population. Cette population vit sur le même territoire sur des collines en habitat dispersé, parle la même langue (kirundi) adore le même être suprême (imana).

Ils étaient placés sous l’autorité de l’aristocratie ganwa et devaient des prestations au pouvoir. Les chefs et sous-chefs se recrutaient parmi les Hutu et les Tutsi. Ces deux groupes se répartissaient en plus de 200 clans (imiryango). Cet ancien protectorat allemand fut placé sous mandat (1924-1946) puis sous tutelle belge (1946-1962). La fin des années 1950 correspond au Burundi à la recherche de son accession à la souveraineté nationale. Pour ce faire des partis politiques furent créés, les uns étant pour l’indépendance immédiate (Unité pour le progrès national, UPRONA, les autres pour l’indépendance tardive (Parti démocrate chrétien, PDC) ou pour la libération du « menu peuple » (Union pour la promotion des Hutu, UPROHUTU). La victoire aux élections législatives fut remporté par le parti UPRONA le 18 septembre 1961. Un gouvernement dirigé par le prince Louis Rwagasore fut mis sur pied mais ce premier ministre burundais fut assassiné le 13 octobre 1961. Des querelles se produisirent entre les prétendus successeurs de Rwagasore : A. Muhirwa (ganwa), gendre du roi et ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Rwagasore et P. Mirerekano (hutu). Chacun se considérait comme son héritier. Ces conflits vont marquer la vie politique burundaise et lui donner une nouvelle configuration dans la course au pouvoir. Il convient de rappeler que jusqu’à cette date, les principales oppositions entre autorités politiques se déroulaient entre les membres de l’aristocratie ganwa, les Batare et les Bezi notamment. Cette fois-ci, la vacance du poste à la tête de l’UPRONA donna lieu à des conflits entre les Hutu et les Tutsi. D’autres querelles du même genre n’allaient pas tarder à apparaître. Il s’agit notamment de l’éclatement de l’UPRONA en deux factions (Casablanca et Monrovia), les tueries à Kamenge (Bujumbura) des syndicalistes hutu par des membres de la Jeunesse Nationaliste Rwagasore en janvier 1962. Si ces trois années d’après l’indépendance annoncent la détérioration des relations entre les différentes catégories sociales burundaises, c’est surtout l’année 1965 qui a laissé des traces indélébiles dans les annales de la cohabitation des Hutu et des Tutsi du Burundi.

Assassinat de Pierre Ngendandumwe[modifier | modifier le code]

En effet, le 15 janvier 1965, le premier ministre burundais Pierre Ngendandumwe (hutu) fut assassiné ; sa mort fut attribuée dans les milieux hutu à des Tutsi. Quatre mois plus tard, on assiste à des élections législatives qui se déroulent sous la bannière ethnique notamment sous l’impulsion du Parti du peuple, PP. Le climat social fut surtout tendu en octobre 1965 : des militaires hutu du camp Base (Bujumbura) massacrèrent leurs collègues tutsi et attaquèrent le palais royal et la résidence du premier ministre, L. Bihumugani. Au même moment des paysans hutu des communes Busangana et Bugarama (province Muramvya) massacrèrent leurs voisins tutsi. L’avènement de la première république, instaurée le 28 novembre 1966 par le capitaine Michel Micombero, n’a pas pu résoudre ces antagonismes. Au lieu de s’estomper, ces divisions continuaient à être cultivées et entretenues par l’élite burundaise. Une deuxième tentative de coup d’État faite en décembre 1969 échoua et se termina par une condamnation à mort des militaires hutu qui étaient accusés d’être les initiateurs de ce coup de force. L’exécution du jugement provoqua une réaction des étudiants hutu vivant en Belgique : « Nous sommes déterminés, écrivent-ils, à amener le peuple à prendre conscience des réalités nationales. Et lorsque le peuple aura vu et compris toute la machination politique ingénieusement masquée par les slogans néfastes du parti fasciste et des mouvements émanant du parti, il décidera lui-même de son avenir »

En plus de ces tensions ethniques, cette période était caractérisée par des divisions régionalistes. C’est dans ce contexte que survinrent le « complot de 1971 » et les « événements de 1972 » qui furent marqués par des tueries dès le 29 avril 1972 des Tutsi dans le Sud du pays et à Bujumbura notamment. L’intervention de l’armée nationale fut féroce. De nombreuses personnes y laissèrent leur vie ; d’autres prirent le chemin de l’exil vers les pays étrangers. Le tissu social burundais venait de se distendre. Cette crise allait être le catalyseur des crises identitaires qui allaient suivre quelques années plus tard.

Régime de 1976[modifier | modifier le code]

Le régime Micombero tomba le 1er novembre 1976. Le nouveau chef de l’État, le colonel Jean-Baptiste Bagaza initia une politique économique de grande envergure, croyant de cette façon passer par la satisfaction des besoins de la population et l’instauration d’une justice sociale pour réduire ces tensions. Mais c’est sous son régime que sont nés les mouvements de libération des Hutu : Palipehutu, UBU, Tabara, Bampere. Ces organisations créèrent de vives tensions dans le pays. Au cours de cette même période surtout après 1985 le torchon brûlait entre l’État et l’Eglise catholique notamment.

La 3e république fut proclamée dans cette conjoncture : le major Pierre Buyoya remplaça Jean-Baptiste Bagaza à la tête de l’État le 3 septembre 1987. Une année après, le 15 août 1988, éclata la « crise de Ntega et Marangara ». Des initiatives diverses furent prises en vue de promouvoir l’unité nationale: accueil et réinstallation des réfugiés, gouvernement de l’unité nationale, charte de l’unité nationale. Malgré ces actions posées en vue de résoudre le problème de l’unité nationale, une nouvelle explosion de violence eut lieu encore à Bujumbura et dans le Nord-Ouest en octobre 1991 mais ne s’étendit pas sur d’autres territoires.

Intermède démocratique[modifier | modifier le code]

Une constitution est rédigée par une commission chargée d'instaurer une démocratie multipartite au Burundi. Elle est validée par la population en 1992 malgré de nombreuses hésitations de Pierre Buyoya, président depuis un coup d'État militaire en 1987.

Des élections présidentielle et législatives sont organisées respectivement le 1er juin et le 30 juin 1993; elles sont toutes remportées par le FRODEBU. Après l'élection présidentielle démocratique, le président tutsi Buyoya de l'UPRONA passe le témoin le 10 juillet 1993 au nouveau président hutu Melchior Ndadaye. Le président de la République Ndadaye nomme Sylvie Kinigi une Tutsi comme premier ministre afin de bâtir une réconciliation entre les deux composantes hutu et tutsi.

Trois mois après cette investiture, le 21 octobre 1993, un putsch militaire organisé par quelques éléments de l’armée nationale renverse les institutions et assassine Melchior Ndadaye et quelques-uns de ses proches collaborateurs : le président de l'assemblée générale, Pontien Karibwami, le vice-président de l'assemblée générale, Giles Bimazubute, le ministre de l'Intérieur, Ndayikeza Juvénal, le directeur de la documentation nationale, Richard Ndikumwami.

Guerre civile de 1993[modifier | modifier le code]

La guerre civile au Burundi commence le 21 octobre 1993 à la suite de l'assassinat par les militaires Hima Tutsi du Président Melchior Ndadaye qui venait d'être élu démocratiquement en juin 1993. Les Bahutu Barundi pensent à une récidive du Génocide de 1972 [1] qui avait fait 500 000 morts. Sans défense, car l'armée, la gendarmerie, la police, sont sous contrôle des Bahima Tutsi. Les Bahutu Barundi tentent de s'organiser. Des centaines de milliers de familles Bahutu Barundi [2] fuient le pays en direction du Zaïre (actuelle RDC Congo), du Rwanda, et de la Tanzanie. L’annonce de cette mort sur Radio Kigali fut le début de ce que les partis d'obédience tutsie ont appelé un génocide des Tutsi et du lynchage des Hutu qui y étaient opposés. L'intérim à la tête du pays fut assurée par Sylvie Kinigi premier ministre du président assassiné Ndadaye du 27 octobre 1993 au 5 février 1994. Des régions entières connurent la purification ethnique; Bujumbura qui était épargnée de ces tueries au début connut au mois de mars - avril 1994 les journées ville morte et la balkanisation des quartiers. Des milices se créèrent: les GEDEBU (Génération démocratique du Burundi), les FDD (Forces pour la défense de la démocratie) pour le camp des Hutu et les Sans Défaite et Sans Échecs pour celui des Tutsi. Le Burundi s’enlisa dans cette situation où la peur et la suspicion de l’autre faisaient partie du menu quotidien de la population. En 1996, le Dictateur Buyoya fait un coup d'État. Il s'ensuit alors la mise sur pied de la politique de regroupement consistant à mettre près de 1.4 Millions de Bahutu Barundi dans des Camps de Concentration [3]. Des centaines de milliers de Bahutu Barundi vont y périr.

Une mémoire Hutu cultivée[modifier | modifier le code]

Les événements de 1972 plus que les autres crises ont laissé des souvenirs très tristes dans les annales de l’histoire du Burundi. C’est à partir de cette date que des associations ou groupes d’individus chargés de défendre les intérêts des Hutu ont commencé à voir le jour. Déjà, l’association estudiantine des Burundais vivant à l’étranger dénommée Mouvement des étudiants progressistes barundi (MEPROBA) a dévié de ses objectifs premiers à la suite de ces événements pour embrasser des idées ethnicistes; elle est devenue Mouvement des étudiants progressistes bahutu. En 1974, des étudiants burundais vivant en Belgique créèrent le mouvement Tabara Uburundi (= au secours de la nation burundaise). D’autres groupes n’allaient pas tarder à voir le jour: UBU (Umuhari w’abakozi b’Uburundi = Front des travailleurs du Burundi), Bampere, Palipehutu (Parti pour la libération des Hutu), Frolina (Front de libération nationale). Il faut noter que pour l'UBU, c'était une seconde apparition, car il existait déjà depuis 1972, l'année de son communiqué qui appelait à l'extermination systématique des tutsi (voir Marc Manirakiza , "Burundi: de la révolution au régionalisme" (Paris-Bruxelles: Le Mat de Misaine, 1990, p 212). Dans un document qu’il a rédigé autour des années 1980, Rémi Gahutu, fondateur du Palipehutu, fait des propositions devant « sauver les Bahutu » :

a) les hutu doivent être conscients des maux dont ils souffrent (…)

b) l’unité des Hutu (…)

c) Fondation d’un parti de lutte (…)

d) la nécessité d’avoir des dirigeants dynamiques et potentiels (…)

e) l’enjeu de la revendication des hutu (réside) dans la recherche des moyens de se défendre contre les constantes attaques et provocations des Tutsi (…)

f) les hutu doivent éviter les querelles idéologiques.

Méfiance réciproque[modifier | modifier le code]

Après le coup d’État du 3 août 1987, cette même formation se méfiait du comportement qu’allait adopter les nouvelles autorités et condamnait les attitudes adoptées par la « minorité » tutsi : « Nous n’oublions pas cependant que le régime va sombrer dans les mêmes abus que quelques mois plus tard car toute ouverture démocratique entraînera une émergence des Hutu au détriment des seigneurs tutsi. Considérant toutes les discriminations dont ils ont toujours fait objet et dans le but de pouvoir retrouver leurs droits et libertés longtemps bafoués, les Hutu se sont regroupés au sein du parti pour la libération du peuple hutu (Palipehutu), parti dont les objectifs sont d’instaurer la vraie démocratie au Burundi et faire régner la paix et la justice. La minorité tutsi doit comprendre qu’il est temps de cesser cette politique discriminatoire et accepter le partage dans la gestion du patrimoine national dans l’entente et la concorde nationale (…). Comme cela a toujours été le cas, ces revendications des Hutu vont être étouffées par la minorité tutsi rendant ainsi impossible toute voie d’entente. De notre côté, il nous est difficile d’accepter toute solution à la Tutsi qui ne peut renfermer que des pièges ».

Le Palipehutu[modifier | modifier le code]

Par ailleurs, cette même formation croit que les Tutsi ont un plan bien élaboré pour exterminer les Hutu. Un message diffusé le 22 février 1989, six mois après la crise de Ntega et Marangara, note que « beaucoup de Hutu ne pensaient pas que les Tutsi auraient encore osé exterminer les Hutu. Il n’y a aucun doute à ce sujet. Les malfaiteurs tutsi ne rêvent qu’à tuer les Hutu jusqu’à ce qu’ils les exterminent ». En outre, le Palipehutu accuse les Tutsi de s’allier à des Hutu pour exterminer les autres Hutu : “Vous savez que des siècles, les Tutsi se servaient des Hutu malhonnêtes pour tuer les Hutu. Il y a toujours eu des pseudo-hutu (ingigwa-bahutu) qui étaient à la solde des Tutsi, qui se soumettaient mais cela ne leur profitait à rien car les sans-pitié ne les laissaient pas car après avoir tué ceux qui avaient été trahis, ils tuaient ceux qui avaient joué le rôle de Judas“.

Pour le Palipehutu, des Hutu qui ont des postes de responsabilité politique ne ménagent rien pour s’attirer des faveurs des Tutsi trahissant ainsi les membres de leur ethnie. Le premier ministre A. Sibomana, le secrétaire général du parti UPRONA, Nicolas Mayugi et le ministre de l’Intérieur, François Ngeze furent vivement critiqués par le Palipehutu. Des Hutu qui adoptaient un tel comportement devraient être sanctionnés par tous les Hutu. Le communiqué du Palipehutu du 20 avril 1991 est à ce sujet très significatif: “Levons-nous tous ensemble pour combattre tous ces Hutu, traîtres des leurs (banyamuryababo), les dénoncer partout pour que tout Hutu les connaisse afin que personne ne soit plus induit en erreur par ces gens. Écrivons leur nom et diffusons-les partout pour qu’ils soient rejetés dans tout le pays et dans le monde entier, pour que leurs parents sachent qu’ils ont mis au monde des êtres sans moralité qui ne les rendront aucun service si ce n’est que trahir leur ethnie. Combattons-les à temps avant que d’autres personnes ne soient atteintes par ce mal“.

Pour faire face à cette trahison faite par les Hutu vis-à-vis de leurs « frères hutu », le Palipehutu préconise une unité des Hutu, seule solution devant leur permettre d’avoir leur victoire sur les Tutsi. Radio Bohoza invite les Hutu à serrer les rangs : Il est temps de montrer à l’opinion que nous en avons assez de l’injustice et des tueries cachées derrière le concept d’unité et du fantôme parti UPRONA et ses acolytes qui sont au Burundi et à l’étranger. Serrons nos rangs et méfions-nous des enseignements de l’UPRONA. Notre plus grande mission est de nous défaire de l’UPRONA qui ne rêve que le versement du sang des Hutu et des Twa

Aussi, il serait pragmatique de commémorer la date du 29 avril, date-anniversaire du déclenchement des événements de 1972. Lutter contre devient pour eux un devoir de mémoire. Une lettre circulaire envoyée aux partisans du Palipehutu rappelle les consignes à prendre: aller à la messe, diffuser les nouvelles et relatives à ces événements à la radio et à la télévision, faire des émissions dans les radios étrangères qu’on capte facilement au Burundi (RFI, VOA, BBC…), fermer les boutiques, ne pas aller au marché, ne pas prendre de bus ou un taxi, ne pas entrer dans les bars, s’absenter du lieu de travail ou de l’école, se raser complètement la tête. Une telle organisation ne manquait pas de faire peur à ceux qui n’ y participaient pas (les Tutsi comme les Hutu) car elle était souvent accompagnée de menaces. Si des Tutsi sont pointés du doigt dans la violation des droits de l’homme, l’armée burundaise est l’institution la plus attaquée par le Palipehutu : “À l’intérieur du pays, le peuple burundais traverse des moments très difficiles qui rappellent les années 1965 et 1972. Des militaires armées en tenue de fonction ou en civile sont régulièrement lancés dans les populations tant rurales qu’urbaines enfin (sic) de semer le désordre et le désarroi (sic) pour se donner les alibis de massacres généralisés du peuple. Partout à travers le pays, l’on signale plusieurs cas de disparition de citoyens sur simple arrestation par la police politique“.

Cette situation dans laquelle cette formation veut faire vivre la population burundaise devient plus inquiétante quand le Palipehutu veut faire croire à cette dernière qu’il y a une conjugaison des efforts entre les Tutsi de la sous-région dans le but exterminer les Hutu du Burundi. Ce complot régional anti-hutu réunirait les Burundais, les Rwandais, les Ugandais, les Somaliens et les Éthiopiens : “Nous déplorons et condamnons fermement la présence de plus de 3000 nomades militaires Inyenzi-Inkotanyi en provenance de l’Ouganda, Éthiopie, Somalie et l’Est du Zaïre“. Aussi des listes des personnes hutu mortes pendant ces guerres fratricides, listes variables d’ailleurs d’une organisation à une autre, étaient souvent diffusées. Les Forces vives de la Résistance, le Palipehutu et le Frodebu ont souvent recouru à cette stratégie Ce travail de mobilisation ethnique visait à rappeler les tristes événements que le Burundi a connus et à faire croire qu’une seule catégorie de la population était touchée, qu’elle en était la seule victime et que partant il fallait qu’elle reste sur ses gardes. Pour ces organisations, il n’est pas question de soutenir la politique d’unité nationale. Le Front de libération nationale (Frolina) invitait les Hutu à combattre la politique d’unité nationale engagée par le président Buyoya : “Il est plus que temps pour les Hutu de ne plus nous laisser tromper par ce mot d’unité. Levez-vous, fortifiez-vous, fortifiez-vous, ne vous découragez pas dans vos actions et dans l’étude permanente des moyens devant nous aider à nous défaire de nos ennemis avec qui nous vivons comme des serpents“. Radio Bohoza du Palipehutu évoquait l’ancienneté d’occupation du territoire par les Hutu pour faire comprendre à son auditoire que les Tutsi ont usurpé le pouvoir: Depuis que le Burundi existe, c’est le Hutu qui a fait le défrichement et fait des cultures suivant la succession des saisons. Il vivait en bonne harmonie avec les Twa. Les Tutsi sont ensuite venus dans le pays et y ont amené du bétail. Ils ne rêvaient que semer des querelles et la zizanie dans ces populations qu’ils ont trouvé sur place. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur le contrat de clientèle (ubugabire) car celui qui acceptait ce contrat méprisait ses frères hutu et twa. C’est de cette façon que les divisions ethniques se sont installées dans ce pays. Face à ces divisions entre les Hutu et les Twa, les Tutsi ont, grâce à leur fourberie, pris le pouvoir après avoir trompé les Hutu en leur disant que celui qui devait gouverner était celui qui était né avec des semences dans son poing (…). Burundais, Burundaises, vous venez d’entendre que dès l’arrivée des Tutsi au Burundi, les Hutu et les Twa n’ont jamais eu le temps de respirer.

Situation après 1993[modifier | modifier le code]

Après le déclenchement du génocide de 1993 et le lynchage des Hutu opposés à cette idéologie, des organisations hutistes qui sont nées font planer la menace d’extermination des Hutu par des Tutsi. Ainsi, les Forces Vives de la Résistance, FVR, ont appelé, le 5 novembre 1993, les Hutu à être vigilants: “Depuis 1965, l’ethnie hutu fait l’objet d’un massacre aveugle qui vise la réduction de son groupe ethnique. Actuellement, les militaires sont lancés dans l’exécution d’un programme ignoble: ramener les 84 % de Hutu à 15 % pour que les Hutu ne restent pas majoritaires dans les élections démocratiques qui passent pour la seule règle de jeu acceptable dans la gestion de sociétés modernes“.

Le Front Melchior Ndadaye alerta la population le 6 novembre 1993 sur ce qu’il appelait “un plan de génocide minutieusement préparé“ dont l’objectif est de “décimer au moins deux millions de Hutu pour « avoir la paix » encore pendant 15 ans (l’an 2010)“; il invita les Forces Patriotiques et les Démocrates “à se dresser comme un seul homme pour contrecarrer le plan de génocide en cours d’exécution“. En 1994, les Forces pour la défense de la démocratie au Burundi (FDD), branche armée du Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD), parle d’un “génocide contre les hutu“: En analysant l’histoire récente du Burundi, on constate que les trois régimes militaires qu’a connus notre pays depuis l’indépendance ont pris soin de construire une armée et une administration monoethniques dans le but de perpétuer une dictature des éléments de l’ethnie tutsi minoritaires (14 % de la population) au détriment de l’ethnie hutu majoritaire (85 % de la population). Pour exécuter ce programme, les Tutsi utilisent tous les moyens: assassinats politiques, exclusion des enfants hutu de l’enseignement (génocide intellectuel), massacres cycliques des populations hutu sans défense afin de régner en maîtres sur tous les secteurs de la vie nationale“.

Des radios clandestines ont été utilisées pour maintenir vive la mémoire hutu autour des crises identitaires qu’a connues ou que connaît le Burundi. Elles mettaient en conditionnement la population pour qu’elle soit consciente des dangers qui la guettaient. Diverses stratégies étaient utilisées: manipulation à sa convenance idéologique des événements de l’actualité nationale, annonces des attaques, diffusion des fausses listes des personnes qui devaient être tuées par les Tutsi et de la liste de ceux qui devaient exécuter cette sale besogne. Radio Rutomorangingo (appelée en français, Radio démocratie) annonçait en février 1996 la tenue des réunions de préparation d’assassinats de Hutu: Le 19 février 1996, une réunion des Tutsi extrémistes s’est tenue à Muberure tout près de la position militaire qui y stationne. Les participants civils et militaires s’y sont rendus avec les gros bus de transport des hommes de troupe. L’objectif de cette réunion était de réorganiser les Sans Échec en tenant compte de ceux qu’ils avaient envoyé en formation au Rwanda et de plusieurs désertions du FPR (Front patriotique rwandais) qui sont revenus dans notre capitale. Les tueurs étaient en formation au Rwanda dont tous sont arrivés à part un petit nombre de près de 50. Toujours dossier Sécurité, après la nomination du chef de zone de Kamenge en la personne du Sans-Échec (N.J.), les chefs de quartier ont à leur tour été installés dans les brousses de cette zone. Ils sont tous de l’ethnie tutsi et faisaient partie du groupe des Sans-Échecs qui brûlaient vifs les personnes enlevées et conduites à Nyakabiga ou à Ngagara.

Une mémoire Tutsi renforcée par la menace Hutu[modifier | modifier le code]

Nous avons montré plus haut qu’une mémoire hutu a été fabriquée à la suite des tragédies que le Burundi a connues après son accession à l’indépendance. La création d’une mémoire tutsi sera basée sur ces tueries que les deux principales composantes de la société burundaise se sont livrées. Ses origines lointaines peuvent être situées dans la révolution rwandaise de 1959 qui a fait que des milliers de Tutsi soient massacrés et que d’autres se réfugient dans les pays voisins dont le Burundi. Les Tutsi du Burundi avaient peur de voir les Hutu du Burundi suivre le modèle rwandais. Cette peur est allée en s’accroissant notamment avec la tragédie de 1965 où des paysans hutu ont commencé à tuer à leurs voisins tutsi.

En 1972, les massacres des Tutsi par des Hutu venaient encore rendre leur situation sécuritaire très fragile. Aussi, des plans d’attaques ou des appels à des tueries ne manquaient pas de faire peur aux Tutsi et susciter une menace pour leur survie: Un document anonyme intitulé Lettre aux Bahutu du Burundi (Ikete ry’abahutu b’i Burundi) donne des consignes à suivre pour se défaire des Batutsi: « 1. Levez-vous, levez-vous tous ensemble Prenez des lances, une serpette, une machette, un arc et des matraques et combattez le Tutsi partout où il est 2. Militants, soyons solidaires et combattons le Tutsi avec énergie depuis le militaire, tous les dirigeants, n’épargnons personne qui puisse transmettre la nouvelle, exterminons-les. 3. Prenez les ministres, les gouverneurs, les administrateurs, les conseillers, les tutsi chefs de colline, ainsi que les responsables du parti et tuez-les avec leurs femmes et leurs enfants et même le fœtus. (…) 5. Qu’aucun Tutsi ne vous échappe ou ne soit mis en prison, il faut que vous l’enterriez mort ».

Face à une telle situation, le réflexe d’autodéfense, de vengeance, la conviction de faire partie du groupe menacé ne peuvent pas manquer. Ainsi, un mouvement extrémiste appelle un autre extrémisme. Avec le génocide de 1993, des régions entières ont connu la purification ethnique et ne connaissent plus aucun individu tutsi. Des appels à la consolidation de leur groupe ont été lancés. Un tract du 3 novembre 1993 inventorie les commandements que tout Tutsi doit appliquer : « 1. … Se méfier de tout hutu (…) 2. Ne acheter aucun produit vendu par un hutu (…) 3. Connaître les endroits où habitent les Hutu (…) 4. Avoir une arme de défense pour que vous ne soyez attaqué sans vous y être préparé (…) 5. Connaître le numéro de téléphone de tout Tutsi (…) 9. Ne pas marcher seul dans la rue, sur les collines ou dans vos quartiers (…) 10. Informez-vous pour savoir comment les vôtres ont tué (…) ».

Un document intitulé PA-Puissance d’autodéfense-Ingabo incite les Tutsi à une mobilisation conre leur ennemi qui, dans le texte, n’est pas explicité clairement mais que l’on peut lire entre les lignes: “Nous sommes ciblés comme des bêtes à chasser, à tuer ou à exiler. Des bandes s’entraînent pour nous exterminer un à un ou en masse. L’ennemi est fort parce qu’il a beaucoup de moyens. Il a des ambassadeurs dans le monde entier, des disciples dans tous les quartiers et sur toutes les collines du Burundi (…) On se prépare à nous anéantir et nous, nous restons les bras croisés, comme si quelqu’un viendra nous protéger ou nous organiser quand il sera tard. Notre organisation doit se faire maintenant et au Burundi, pas demain ni ailleurs. Nous devons nous organiser, nous mettre ensemble, unir nos moyens et créer une puissance d’autodéfense. A une force, il faut y opposer une autre. Au fur et à mesure que nous nous organiserons, nous nous solidariserons et apprendrons à être discrets, nous serons puissants et on aura peur de nous . “

Des menaces des autorités burundaises considérées comme ayant une large part de responsabilité dans le déclenchement de la crise d’octobre 1993 ont été menacés de mort par ceux qui se présentent comme les représentants des parents des victimes: “Vous êtes comme des animaux traqués qui n’ont aucune chance d’échapper à la vindicte publique. Vos jours sont comptés avec ou sans la fameuse force de protection que vous appelez de tous vos vœux (…). Vous pouvez déjà réserver votre place au cimetière“. Des annonces des attaques des Tutsi par des Hutu contribuaient à raviver davantage la mémoire des Tutsi. Un tract ayant circulé en janvier 1994 contenait des informations alarmantes: “La ville de Bujumbura serait la plus concernée par ces codes 7 et 9, il semble qu’il s’agira des enlèvements aux bureaux, les bars les plus fréquentés par les Tutsi, les bus, etc. Les escadrons de la mort sont déjà préparés, qui seront épaulés dans la sale besogne par le Palipehutu déjà dans nos murs. Le Club des vacances serait l’état-major et les Frodebustes sot prêts à brûler toute la ville en cas d’échec. Les membres du Gouvernement (essentiellement les Hutu) qui vont prendre une part active ont déjà eu leurs armes et munitions en quantité suffisante. Cela coïncidera avec la venue de la MIPROBU et la prestation de serment par Juvénal Habyarimana du Rwanda ce mercredi 5 janvier 1994. Il paraîtrait que les enlèvements aux bureaux et les assassinats vont commencer dès ce mardi 4 janvier 1994. Prenez donc toutes les dispositions nécessaires pour éviter le pire. L’heure n’est plus à la rigolade“.

Ce dressage d’une ethnie contre une ethnie a été même soutenue au grand jour par des personnalités politiques burundaises appartenant à l’institution parlementaire. En effet, la politique de désarmement de la population initiée par le gouvernement en 1996 a été présentée par le député Nephtalie Ndikumana de la circonscription de Bururi comme étant une politique visant à exécuter un plan de génocide des Hutu. Dans un écrit rédigé en Kirundi et diffusé dans tout le pays (“Le désarmement de la population a été un prétexte pour déstabiliser le pouvoir FRODEBU et exterminer les Hutu“); ce parlementaire incitait la population à la haine ethnique qui risquait fort de provoquer l’affrontement entre les Hutu et les Tutsi Depuis que le génocide des Tutsi a été commis, des associations furent mises sur pied pour prévenir le déclenchement d’un tel crime. Ainsi sont nés Solidarité Jeunesse pour la défense des droits des minorités (SOJEDEM), Association de lutte contre le génocide (AC Génocide Cirimoso), Association pour la protection des minorités, Coalition pour la protection des minorités du Burundi, Amasekanya. L’internationalisation des mémoires Hutu et Tutsi a été faite par les média nationaux et internationaux mais aussi par les écrits de la société civile et des partis politiques voire ceux des individus pris isolément. La SOJEDEM demanda aux Chefs d’Etat de la sous-région de ne pas permettre le retour au pouvoir du Frodebu car sa finalité “n’est pas de détenir le pouvoir mais de se servir de celui-ci pour exterminer les Tutsi“. En décembre 1994, les partis politiques de l’Opposition ont rédigé un mémorandum dans lequel ils accusaient le parti Sahwanya FRODEBU d’avoir organisé le génocide des Tutsi en octobre 1993 La globalisation des mémoires burundaises par les média étrangers a contribué à leur parallélisation. Des informations récoltées par des agences d’informations pouvaient rendre les mémoires plus vives. Certains reportages étaient des va-t-en guerre; on peut songer à ce sujet aux informations livrées par des journalistes présents au Burundi en mars-avril 1994 quand ils ont annoncé le double génocide et que certains journalistes étaient venus à Bujumbura pour faire un reportage en direct du génocide. La construction de ces mémoires est le résultat d’une idéologie totalitaire, le “totalitarisme ethno-centriste“, qui exploite un thème mobilisateur étant donné les crises sanglantes que le Burundi a connues. Ces organisations citées plus haut se veulent être libératrices de leur groupe respectif d’appartenance ethnique. Le discours “extrémiste“ fait “penser les Hutu et les Tutsi comme si cette désignation se suffisait à elle-même“. Il recourt souvent à l’amalgame. Les composantes de la population burundaise, les Hutu, les Tutsi et les Twa ne forment pas chacun un front uni, ne constituent pas trois blocs distincts pour que l’on puisse les mettre dans trois vases qui ne communiquent jamais. Ces mémoires fabriquées sont en compétition et ne reconnaissent aucune expérience commune de ce peuple.

1965-1976[modifier | modifier le code]

Nous avons noté jusqu’à présent que par suite de la globalisation, les mémoires burundaises hutu et tutsi s’opposent et tendent à être parallèles. Il faut nous interroger si la mémoire nationale existe encore ou si elle est moribonde ou si elle est morte. Face à cette situation conflictuelle qui se produit de manière cyclique depuis 1965, on remarque qu’il y a des groupes qui veulent que la mémoire nationale ne soit pas éteinte. Des individus de conditions modestes qui ne sont que des guerriers invisibles, des hommes politiques et des institutions comme les Eglises font l’apologie de l’unité nationale. Déjà lors de la lutte pour l’indépendance nationale, des voix se sont levées pour parler en faveur de l’unité nationale pendant que d’autres recommandaient de suivre le modèle rwandais qui a donné lieu à la révolution sociale de 1959. Le prince Louis Rwagasore avait, lors de la recherche de l’indépendance nationale, demandé aux Burundais de ne pas se piéger par des querelles ethniques. Aussi le roi Mwambutsa avait dans une lettre circulaire condamné les dénominations Hutu, Tutsi, Twa lors des tournées qu’il a effectuait dans les provinces: “Désormais, je veux plus entendre dire un Mutwa, Muhutu, Muganwa, Mututsi. Vous êtes tous Barundi et rien d’autre. L’homme se distingue par son travail et non par son appartenance familiale ou ethnique. Celui qui se prévaudrait de l’une ou l’autre appartenance pour semer la mésentente et la discorde, je le condamne“. Ce même message unitariste a été transmis par cette haute autorité avant son départ à Lausanne (Suisse) le 10 mars 1963; il a recommandé à la population burundaise de ne pas “se livrer aux haines raciales et aux désordres“. Cette même idée est réapparue lors de la prestation de serment du gouvernement Pierre Ngendandumwe le 18 juin 1963 : “Ma satisfaction sera grande si vous travaillez pour le progrès de mon pays. Evitez les haines, les vengeances et les soupçons (…). Et vous les députés, évitez les divisions qui risquent d’induire en erreur certaines personnes et de vous faire perdre votre crédit auprès de la population“. Lors de la rentrée des vacances parlementaires du mois d’octobre 1964, le roi Mwambutsa a condamné les divisions qui se faisaient remarquer au niveau de l’Assemblée législative en groupes Casablanca et Monrovia : “Je répète encore une fois de plus que je ne veux plus entendre les étiquettes Casablanca ou Monrovia et le refus systématique de collaboration basé sur ces étiquettes. Pour moi, vous n’êtes rien d’autre que Barundi. Vous devez éviter à tout prix tout ce qui est de nature à vous diviser et à amoindrir par conséquent votre action commune“. Ces observations faites par le monarque burundais montrent qu’une préparation à petit feu de la mobilisation ethnique avait lieu à cette époque. Les résultats d’une telle machination ont été visibles avec l’explosion de la crise de 1965. Le régime républicain qui avait été instauré en novembre 1966 a, de son côté, combattu cet esprit divisionnaire et encourageait la promotion d’une politique d’unité nationale. Le 1er juillet 1968, le président Michel Micombero rappelait son engagement en la matière : « J’engage le parti (UPRONA) et tous ses membres, j’engage tout le peuple murundi à lutter contre toute force subversive, contre toute forme d’opportunisme et de sectarisme qui sape l’unité nationale, je vous engage tous à démasquer tout divisionnisme, de la combattre et de l’anéantir ».

Après le génocide de 1972 contre les Hutus, cette même autorité dont la responsabilité dans le drame était évidente,a rappelé la volonté de faire régner l’unité des Burundais dans le pays. Proclamée le 1er novembre 1976, la 2e république a inscrit à son programme la lutte contre les divisions. Dans la Déclaration sur les objectifs fondamentaux du Mouvement du 1er Novembre, le président Jean-Baptiste Bagaza reconnaît l’existence de ce problème et se prononça pour sa solution: “Comme tout le monde le sait, notre patrie connaît un grave problème de division ethnique qui constitue une entrave certaine mais invincible à l’action révolutionnaire qui vient de naître. Les sombres années de 1965, 1969 et particulièrement celle de 1972 ont engagé notre pays sur la voie de la haine et de la suspicion implacables. (…) Nous devons réprouver les erreurs du passé et reconnaître l’existence d’un fait ethnique dans notre pays afin d’engager un combat ferme contre ce fléau, combat qui doit être mené sur des bases claires et objectives (…) Notre peuple doit prendre conscience que cette situation regrettable des divisions est l’œuvre d’une minorité qui se disputait le pouvoir au sommet de l’appareil de l’État et traduisait ses ambitions en termes d’ethnies et de région en vue de recruter une clientèle. Nous constatons heureusement qu’entre le paysan hutu et le paysan tutsi, il n’existe pas d’antagonismes fondamentaux ou irréversibles“ .

1979-1988[modifier | modifier le code]

Dans la présentation du Rapport-programme du parti UPRONA au premier congrès national tenu du 26 au 29 décembre 1979, le président Bagaza est revenu sur les fondements fondamentaux d’unité nationale dans le Burundi: fondements historiques et politiques, culturels, philosophiques avant de faire des propositions politiques: “détruire les concepts et étiquettes d’ethnies et de régions, les remplacer par des valeurs nouvelles, nées d'une analyse scientifique des structures sociales de façon à créer une solidarité et des alliances naturelles, durables et dynamiques“. Cette politique n’ a pas pu avoir raison des plans du Palipehutu. Créé en 1980, ce dernier déclencha le génocide des tutsi dans les communes de Ntega et Marangara le 14 août 1988, lequel génocide sera reprime par l'armée, quoiqu'à une échelle moindre si on le compare à celui de 1972. Les littératures y relatives parlent souvent de "crise de Ntega-Marangara." Survenue sous le régime du major P. Buyoya, cette "crise" fut suivie d’une politique d’unité nationale qui allait être le cheval de bataille de ce chef d’État. Le 6 octobre 1988, le président de la République a promis, lors de l’installation de la Commission nationale chargée d’étudier la question d’unité nationale créée le 4 octobre 1988, son engagement à résoudre ces crises: “Nous n’avons aucune excuse, ni les défaillances du passé, ni l’immensité de l’entreprise, encore moins les calculs mesquins pour conquérir ou conserver des positions du pouvoir et de fortune toutes également dérisoires d’ailleurs (…) Ni le scepticisme qui démobilise, ni la provocation, ni le machiavélisme de certains, rien ne vient à bout de ma détermination à tourner la page pour réconcilier définitivement mon peuple“. Lors de la célébration du 3e anniversaire de la 3e république, le président Buyoya est revenu sur l’importance de l’unité nationale dans le développement du pays : “Aucun projet ne peut aboutir dans un pays miné par la division, dans un pays où est absente l’unité, ce fondement de la paix. Pour nous, la 3e république s’identifie à la politique d’unité et de réconciliation nationale (…) Sans l’unité des Burundais, nous ne pouvons entreprendre quoi que ce soit. C’est cette même unité qui nous a guidé dans tout ce que nous avons fait (…) Le Burundi n’est pas un pays des seuls Bahutu, des seuls Batutsi ou des seuls Batwa; il est la nation de tous les Burundais sans distinction aucune. Il est donc de leur devoir de le protéger dans l’unité et la solidarité“.

Cette volonté de sauvegarder l’unité nationale a été souvent exprimée à maintes occasions par la hiérarchie de l’Eglise catholique dans les messages qu’elle adressait aux prêtres, aux religieux, aux religieuses et/ou aux fidèles. Des lettres pastorales qu’elle envoyait à ces derniers, après chaque tragédie qu’a connue le Burundi, nous renseignent sur la position de cette institution sur la question d’unité des Burundais. Après le déclenchement des tueries de 1965 dans la province de Muramvya, Mgr Antoine Grauls s’est adressé, au nom de la hiérarchie de l’église catholique, aux chrétiens du Burundi et leur a demandé notamment de rester solidaire pendant cette période : “Nous exhortons en conséquence tous les chrétiens et tous les hommes honnêtes à ne pas demeurer passifs devant un tel état de choses: leur devoir est, de toute évidence, de protéger les faibles et les personnes sans défense, à quelle race ou famille qu’ils appartiennent, et d’aider les pouvoirs publics à qui incombe le grave devoir de découvrir, sans aucune faiblesse mais aussi sans idée de vengeance ou de revanche, les vrais coupables et de les empêcher de nuire“.

Après 1989[modifier | modifier le code]

Après la tentative du coup d’État d’octobre 1969, les évêques catholiques ont demandé aux chrétiens de maintenir la paix et lutter contre la haine ethnique: “Collaborez au maintien de la paix au Burundi. Méfiez-vous de ceux-là qui vous incitent à la haine en vous exposant des plaintes injustifiées ou en vous encourageant au mal (…) Évitez ceux qui, se basant sur les ethnies et les clans, sèment la dissension; ainsi les Burundais pourront se réconcilier et s’entendre de nouveau comme des frères unis“. La promotion de ce même idéal transparaissait dans le message que ces évêques ont donné après les événements de 1972; ils ont demandé aux chrétiens de rester unis:

“Le Burundi, la patrie des Barundi, tel les ancêtres l’ont construit, tel ils nous l’ont légué. Et l’histoire de nous apprendre que celui qui attaquait le Burundi voyait les Barundi se lever comme un seul homme pour le mettre hors d’état de nuire. Aujourd’hui, c’est tout le pays qui est endeuillé. Nous portons tous la même peine. Consolons-nous dans une prière des uns et pour les autres (…) Les hommes sont tous frères. Et nous Barundi (Batwa,Bahutu, Batutsi) sommes tous créatures du même et seul Dieu, sommes tous fils du même et seul père. Dieu nous a créé dans le même Burundi“.

Les évêques demandaient aux prêtres, aux religieux et aux religieuses de créer un climat d’entente et de fraternité et de lutter contre le racisme:

“Nous ne sommes pas au service de deux peuples: un peuple hutu et un peuple tutsi. C’est bien et bien d’un peuple murundi qu’il s’agit. (…) La seule attitude chrétienne valable nous commandera d’écarter tout ce qui divise notre peuple, tout ce qui, de près ou de loin, entretient la haine raciale. Le racisme doit être condamné d’où qu’il vienne. Il serait fallacieux de vouloir condamner le racisme tutsi en alimentant celui des hutu et vice-versa“.

Cette détermination de contribuer à soutenir la consolidation de l’unité nationale était prônée par cette institution religieuse même quand elle avait des problèmes de collaboration avec les autorités de la 3e république :

“Nous savons que le Burundi est depuis longtemps une nation, unie par sa langue, ses croyances, ses coutumes et son administration. Il faut à tout prix que cette unité nationale soit maintenue et renforcée. Nous n’avons pas le droit de nous payer le luxe des divisions qui, en définitive, ne profitent à personne. Nous vous demandons de tout faire pour insister sur ce qui nous unit plutôt que ce qui divise. Inspirez-vous de cet enseignement de St. Paul à propos des Juifs et des Grecs: C’est le Christ Jésus “qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine“ (Eph.2,14) Le processus d’intégration ethnique en cours depuis des siècles mérite d’être soutenu et encouragé avec le maximum des énergies morales que donne la foi chrétienne. Il faut que le Gouvernement soit aidé dans son projet de poser des bases modernes pour favoriser l’unité nationale et la collaboration de tous les citoyens dans la construction du pays“

1993-1994[modifier | modifier le code]

Pendant la crise d’octobre 1993, d’autres confessions religieuses se sont jointes à l’Église catholique pour exprimer leur volonté de voir les Burundais s’engager sur la voie de l’unité :

“Nous condamnons énergiquement cette violence. Nous vous demandons avec insistance : convertissez-vous. Réconciliez-vous et acceptez que Dieu vous guérisse de la haine et de la vengeance. (…) Le Burundi n’est pas un pays de Hutu seulement, ce n’est pas un pays de Tutsi seulement, ce n’est pas un pays de Twa seulement. Le Burundi est un pays de tous les Barundi. Ressaisissons-nous donc tous pour reconstruire ensemble notre pays“.

Au mois de juin 1994, les représentants des églises épiscopales chrétiennes du Burundi ont organisé une prière oecuménique au cours de laquelle elles conditionnent le retour de l’unité des Burundais à une demande du pardon mutuel: Quand nous nous serons demandé mutuellement pardon pour sortir de notre péché, c’est alors et alors seulement que tous les Barundi, Hutu, Tutsi, Twa retrouveront la voie du dialogue, de l’amour et de la concorde. C’est alors que l’unité des Barundi retrouvera sa place dans un Burundi réconcilié. C’est l’unité des hommes de toutes les races que veut Jésus-Christ“ Cet élan visant la promotion de l’unité nationale n’a pas été beaucoup poursuivie avec la même détermination après l’accession au pouvoir en juillet 1993 par Melchior Ndadaye. Pour lui, le concept de l’unité est ramené à l’égalité des chances entre les citoyens. Le programme de son parti, le FRODEBU, l’ a bien inscrit en son point numéro 5: “L’unité entre les composantes de la société burundaise devra être cimentée par la mise en avant d’une éthique d’égalité de chances et de droits entre tous les citoyens, la promotion d’une culture de mérité, de tolérance et de respect d’autrui“. Cette formation politique voulait combattre l’exclusion dont certaines catégories sociales avaient été l’objet notamment autour des années 1972. C’est dans cette optique d’ailleurs qu’elle prône un principe égalitaire, principe qu’elle a souvent mis en avant dans ses discours politique. Le président M. Ndadaye a défendu ce principe démocratique, lors d’une conférence de presse du 22 août 1993, en faisant remarquer que « le culte du tribalisme est condamné à perdre ses adeptes; aucune ethnie n’ayant plus de droit qu’une autre à l’autel de la démocratie et du développement intégral de tous ». Par ailleurs, il avait l’habitude de dire, lors de sa campagne électorale, que l’on ne parlera plus de la question ethnique dans cinq ans au Burundi. Une idée que les partis de l’Opposition explotaient en reprochant à son parti de préparer la guerre. Son souhait était de voir le Burundi ne plus connaître les guerres civiles : “Notre vœu le plus ardent est que le peuple burundais soit à jamais à l’abri des confrontations ethniques. Nous voulons que partout dans les ménages, sur les collines, dans les communes et provinces, dans les écoles et les casernes, il n’y ait plus de sang versé à travers les confrontations ethniques. Nous voulons que le peuple burundais assume son histoire telle qu’elle est. Des erreurs ont été commises et il reste d’autres problèmes sérieux qui ne cessent de peser sur notre processus démocratique. Nous ne voulons pas les laisser nous bloquer et nous paralyser (…) Les erreurs doivent être reconnues comme tel et corrigées. C’est cela une des conditions de départ pour un Burundi Nouveau“.

1997-1999[modifier | modifier le code]

Nous venons de voir que le Burundi a connu des crises identitaires qui ont par la suite contribué à créer une mémoire hutu et une mémoire tutsi. Des repères identitaires ont été ainsi modifiés faisant fi des réalités sociales qui existent au Burundi. Les mémoires créées recourent à la globalisation. Des sans-voix existent mais ne parviennent à hausser le ton et faire entendre plus fort leur mémoire. La crise actuelle a fait que certains esprits commencent à penser - comme cela avait été proposée en 1972 par l’ambassadeur des États-Unis au Burundi, Thomas Melady - à diviser le Burundi en Hutuland et en Tutsiland. D’autres proposent de reconnaître dans ce pays - tout en y tenant compte dans la gestion du pays - l’existence de deux peuples au sein d’une même nation. Les nouvelles mémoires burundaises sont là, elles existent. Mais doivent-elles primer sur l’histoire dans la recherche des solutions devant aider le Burundi à sortir de ce bourbier dans lequel il est plongé? Le rejet d’un intégrisme ethnique qui favorise le manichéisme et ses conséquences est, me semble-t-il un prérequis, pour mieux appréhender le passé de cette société. Pour ce faire, la recherche d’une mémoire consensuelle semble être la voie la plus indiquée. Cette mémoire ne peut pas se passer de recourir à l’histoire du Burundi dans ses hauts et dans ses bas. Cette histoire doit être assumée totalement. Il me semble que l’on doit faire beaucoup attention aux falsificateurs de l’histoire qui pensent que l’histoire du Burundi ne se limite qu’à ces drames qui ont emporté de centaines de milliers de vies humaines. Ces tragédies ont une histoire qui peut être étudiée et qui permet de connaître la vérité et de démontrer que ces crises ne sont pas séculaires. L’histoire du Burundi n’est donc pas que ce tableau sombre. Il convient de reconnaître que dans cette société des stratégies ethnicistes visant à mettre l’ethnie en avant en faisant volontairement fi de la citoyenneté nationale burundaise existent tant chez des Hutu que chez des Tutsi. Mais il convient au niveau de l’analyse de l’univers social, ne pas considérer chaque composante sociale comme une collectivité autonome. Une orientation vers la culture de la haine ne peut en aucun cas contribuer à l’entretien d’une mémoire consensuelle. Le recours à l’histoire peut aider à y voir plus clair. À la suite d’une conférence sur le Burundi qui avait eu lieu au siège de l’UNESCO à Paris du 26 au 28 septembre 1997 sur le thème “Construire l’avenir pour le Burundi“, une recommandation avait été formulée de “mobiliser […] la communauté scientifique des historiens afin d’assister les Burundais à réécrire l’histoire de leur pays“. Cette proposition intéressante a déjà eu des suites positives puisque cette même organisation internationale a déjà organisé, du 21 au 22 juin 1999, une conférence sur l’écriture de l’histoire de ce pays. Plusieurs historiens et chercheurs burundais et étrangers qui ont participé à cette rencontre scientifique ont rappelé “la nécessité et l’utilité d’écrire l’histoire du Burundi d’après l’indépendance; il est évident, à leurs yeux, que toute étude de l’histoire d’une période aussi troublée et déchirée que celle d’après l’indépendance doit être menée en utilisant les sources rigoureusement selon les règles de l’art“. L’écriture de cette histoire du Burundi permettrait d’éclaircir des ombres et des controverses qui parfois sont à l’origine des manipulations que l’on rencontre ici et là quand on veut s’informer sur le passé composé de cette société. Les orientations méthodologiques proposées par Christophe Charle et al me semblent convenir pour le cas du Burundi: “La responsabilité […] L’affirmation vigoureuse que l’histoire est une spécialité […]. La fidélité à une méthode […] L’application de ces critères ne peut-elle pas aider si on veut « construire l’histoire » du Burundi ?

Transition[modifier | modifier le code]

Après les massacres de 1988 (20 000 morts), pour éviter d'autres bains de sang, le major Pierre Buyoya décide de lancer le pays dans une transition politique. En 1992, l'Uprona perd son statut de parti unique et le 1er juin 1993 Pierre Buyoya organise les premières élections pluralistes dans le pays. Il perd la présidentielle face au candidat du FRODEBU (Front pour la Démocratie au Burundi) Melchior Ndadaye. Le 26, les législatives confirment la tendance et le Frodebu devient majoritaire à l'assemblée. Le 10 juillet, Sylvie Kinigi est nommée première ministre. Les Tutsi, qui avaient la mainmise sur l'appareil d'État depuis longtemps (au moins depuis l'indépendance) alors qu'ils ne représentent que 15 % de la population, prennent peur du pouvoir que gagnent, de manière légale, les Hutu, d'autant plus qu'après avoir été considérés comme des êtres inférieurs, certains Hutu veulent une revanche. De plus certains Tutsi considèrent le pouvoir comme un de leurs attributs et refusent que de simples Hutu puissent gouverner.

Massacres de 1993[modifier | modifier le code]

Le 21 octobre 1993, des militaires de l'armée exécutent le président Melchior Ndadaye et six de ses ministres. Le pays s'embrase. Au début, des milliers de civils tutsi sont massacrés par leurs voisins hutu. Puis l'armée réagit très violemment au massacre de Tutsi, comme en 1972, et engage une répression très dure et massacre des Hutu. Au total 50 000 à 100 000 personnes (à majorité tutsi) sont tuées, certaines sources parlent de 200 à 300 000 victimes[5]. Une Commission internationale d'enquête au Burundi envoyée par l’ONU conclut dans son Rapport S/1996/682 qu'il y a eu des actes de génocide contre les tutsi. Plusieurs organisations et partis politiques souhaitent que ce génocide soit qualifié officiellement comme l’indique ledit rapport et qu'un tribunal pénal international soit mis sur pieds pour juger les auteurs. Avec l'assassinat du Président Ndadaye, des milliers de citoyens burundais avaient fui vers le Rwanda, l'ex-Zaïre et la Tanzanie. C'est le début d'une guerre civile. Le 14 janvier 1994, alors que Bujumbura vit au rythme des massacres, Cyprien Ntaryamira du FRODEBU est élu président pour calmer la situation et la première ministre Sylvie Kinigi reste en poste jusqu'à la nomination d'un uproniste, Anatole Kanyenkiko, le 11 février pour diriger un gouvernement d'Union nationale. Le pays est un champ de désolation : 800 000 exilés et 180 000 déplacés à l'intérieur du pays. Le 6 avril 1994, l'avion qui ramenait le président Ntaryamira ainsi que son collègue rwandais Juvénal Habyarimana est détruit en plein vol par un missile. Sylvestre Ntibantunganya est nommé président intermédiaire du Burundi le 30 septembre 1994. Le major Buyoya reprend le pouvoir par un coup d'État le 25 juillet 1996.

Espoir d'Arusha[modifier | modifier le code]

Le 28 août 2000 est signé à Arusha, en Tanzanie, sous l'égide de Nelson Mandela un accord de paix. L'Afrique du Sud envoie 700 militaires pour veiller à la mise en place de l'accord et assurer la sécurité des membres de l'opposition de retour d'exil. Le 10 janvier 2001, une assemblée nationale de transition est nommée et son président est Jean Minani, président du Frodebu. L'accord d'Arusha entre en vigueur le 1er novembre 2001 et prévoit, en attentant des élections législatives et municipales pour 2003 et présidentielles pour 2004, une période de transition de 3 ans avec pour les 18 premiers mois, le major Buyoya à la présidence et Domitien Ndayizeye du Frodebu au poste de vice-président avant que les rôles ne soient échangés. L'alternance prévue fut respectée par Pierre Buyoya qui céda le pouvoir au bout de dix-huit mois. Les différents portefeuilles du gouvernement sont partagés entre Uprona et Frodebu. Le 4 février 2002, le Sénat de transition élit l'uproniste Libère Bararunyeretse à sa présidence.

Nouvelle donne[modifier | modifier le code]

Malgré les critiques du comité de suivi des accords d'Arusha à l'encontre du gouvernement, en particulier en ce qui concerne la modification de la composition ethnique de l'armée et de l'administration, c'est-à-dire un rééquilibrage ethnique de ces deux institutions, l'exécutif Hutu-Tutsi fonctionne.

Cependant, le 7 juillet 2003, les forces hutu des CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie), en coalition avec le PALIPEHUTU-FNL (Parti pour la libération du peuple hutu-Forces de libération nationale) attaquent Bujumbura. 40 000 habitants fuient la capitale. Un accord de paix (protocole de Pretoria) est néanmoins signé le 15 novembre 2003 entre le président Ndayizeye et le chef des CNDD-FDD. La principale branche de la rébellion (CNDD-FDD) entre au gouvernement, au sein duquel elle détient quatre ministères et dispose également de postes de haut rang dans les autres institutions, conformément à l'accord d'Arusha.

Le CNDD-FDD, dirigé par Pierre Nkurunziza, s'impose dès lors comme l'un des principaux acteurs politiques en obtenant la majorité absolue aux élections communales du 5 juin 2005 (1 781 sièges sur les 3 225 à pourvoir) avec 62,9 % des voix, contre 20,5 % pour le FRODEBU et seulement 5,3 % pour l'Uprona. Le CNDD-FDD, majoritairement hutu, dispose désormais de la majorité absolue dans 11 des 17 provinces du pays. Une victoire sans appel qui annonce la recomposition du paysage politique après douze années de guerre civile et met un terme au long tête-à-tête entre l'UPRONA et le FRODEBU. Mais le vote a aussi rappelé que certains rebelles (PALIPEHUTU-FNL) n'ont pas encore déposé les armes (le jour du scrutin, 6 communes ont été la cible de violences). Ces opérations d'intimidation révèlent que la trêve conclue le 15 mai 2005 à Dar es Salaam avec les forces du PALIPEHUTU-FNL reste fragile.

Le CNDD-FDD remporta également les élections législatives du 4 juillet 2005 et les sénatoriales du 29 juillet. Nkurunziza est donc élu président le 19 août et investi le 26 août 2005.

La crise de juin 2010[modifier | modifier le code]

Après cinq années, l'érosion du pouvoir conduit à un certain agacement au sein des autres groupes Hutus, le CNDD-FDD obtient une majorité des 2/3 aux élections communales du 26 mai 2010; immédiatement, les partis Hutus signataires des accords d'Arusha dénoncent des fraudes massives, tandis que l'ONU et l'Union européenne, qui supervisent le scrutin, assurent ne pas avoir observé de graves irrégularités.

Peu après, une émeute éclate dans un faubourg de Bujumbura, les manifestants ont découvert une urne remplie de bulletins non-décachetés, dans un quartier acquis aux Hutus anti-Nkurunziza, il y a plusieurs blessés. Le 2 juin, des dirigeants de l'opposition Hutu sont arrêtés, tandis que Ban Ki-moon débarque au Burundi pour appeler à la poursuite du processus électoral… il ne rencontre que le président, ce qui est vêcu par les opposants comme une trahison de la communauté internationale.

Le lendemain, les partis Hutu d'opposition (PALIPEHUTU-FNL, etc.) décident le boycott total des élections présidentielles du 26 juin, le 5 juin, l'ancien président Ndayizeye, qui faisait la course pour remplir les voies, minoritaires, de sa communauté, décide de rejoindre la contestation. Le 7 juin, le gouvernement interdit toute campagne pour l'abstention, ce qui radicalise la divergence.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Afrika-Vereniging van de Universiteit Gent.
  2. Evariste Ngayimpenda, Histoire du conflit politico-ethnique burundais. les premières marches du calvaire 1960-1973, Bujumbura, Éditions de la Renaissance, 2007, p. 501
  3. Marc Manirakiza, Burundi: de la révolution au régionalisme, Le Mat de Misaine, 1990, p. 121-122
  4. Eggers, E., Historical Dictionary of Burundi, ix.
  5. National Geographic France, août 2008

Bibliographie[modifier | modifier le code]