West Side Story

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West Side Story
Image décrite ci-après
Leonard Bernstein, deux ans avant la création
à Broadway de West Side Story

Livret Arthur Laurents
Sources Roméo et Juliette, tragédie de William Shakespeare
Lyrics Stephen Sondheim
Musique Leonard Bernstein
Mise en scène Jerome Robbins
Chorégraphie Jerome Robbins
Décors Oliver Smith
Costumes Irene Sharaff
Producteur(s) Robert E. Griffith et
Harold Prince
Première
Winter Garden Theatre, Broadway
Langue d’origine Anglais
Pays d’origine Drapeau des États-Unis États-Unis
Représentations notables
Personnages
  • Tony
  • Maria
  • Les Jets : Riff, Diesel, Action, A-Rab, Baby John, Snowboy, Big Deal, Gee-tar, Mouth Piece, Tiger, Anybodys ; Graziella, Velma, Minnie, Clarice, Pauline.
  • Les Sharks : Bernardo, Chino, Toro, Pepe, Indio, Luis, Anxious, Nibbles, Juano, Moose ; Anita, Consuelo, Rosalia, Teresita, Francisca, Estella, Margarita
  • Les adultes : « Doc », l'officier Krupke, le lieutenant Schrank, « Glad Hand »
Airs
  • Something's coming
  • Maria
  • America
  • Somewhere
  • Tonight
  • Jet Song
  • I Feel Pretty
  • One Hand, One Heart
  • Gee, Officer Krupke
  • Cool

West Side Story est un drame musical américain de Leonard Bernstein (musique), Stephen Sondheim (lyrics) et Arthur Laurents (livret), inspiré de la tragédie Roméo et Juliette de William Shakespeare et créé le au Winter Garden Theatre de Broadway. La chorégraphie et la mise en scène étaient de Jerome Robbins, les décors d'Oliver Smith et les costumes d'Irene Sharaff.

Située dans le quartier de Upper West Side à New York dans le milieu des années 1950, l'intrigue cible surtout la rivalité entre Jets et Sharks, deux bandes de jeunes des bas-quartiers, pour le monopole du territoire. Les Sharks appartiennent à la première génération d'Américains émigrés de Porto Rico. Ils sont raillés par les Jets, jeunes de la classe ouvrière blanche[1] qui se considèrent comme les véritables Américains car nés en Amérique, même si de parents eux-mêmes émigrés, qui d'Irlande ou de Suède ou encore de Pologne. Tony, ami du chef des Jets Riff, rencontre Maria, la sœur de Bernardo, chef des Sharks. Ils tombent amoureux pour le meilleur et le pire.

La noirceur du thème, la musique sophistiquée, l'importance des scènes de danse, l'accent mis sur les problèmes sociaux ont constitué un tournant dans le théâtre musical américain. La partition de Bernstein est devenue extrêmement populaire grâce à des airs comme Something's coming, Maria, America, Somewhere, Tonight, Jet Song, I Feel Pretty, One Hand, One Heart, Gee, Officer Krupke et Cool.

Produit par Robert E. Griffith[2] et Harold Prince[3], le spectacle tient l'affiche durant 732 représentations avant de partir en tournée. Nommé en 1957 pour le Tony Award de la meilleure comédie musicale (finalement accordé à The Music Man de Meredith Willson), il remporte le prix de la meilleure chorégraphie pour Robbins. La production londonienne connaît une durée de représentation encore plus importante et le spectacle fait l'objet de nombreuses reprises et bénéficie d'un succès international.

Une adaptation cinématographique est réalisée par Robert Wise et Jerome Robbins en 1961. Interprété par Natalie Wood, Richard Beymer, Rita Moreno, George Chakiris et Russ Tamblyn, le film remporte dix Oscars (sur onze nominations) lors de la 34e cérémonie des Oscars.

Argument[modifier | modifier le code]

Acte I[modifier | modifier le code]

Deux bandes rivales d'adolescents, les Jets (américains) et les Sharks (migrants portoricains), se disputent le contrôle d'un quartier new-yorkais, au milieu des sifflets et des railleries des policiers (Danse du Prologue). Les Jets s'écartent pour faire la fête de leur côté et se concertent pour trouver un moyen de conserver leur domination sur la rue (Chanson des Jets). Leur chef, Riff, convainc son ami Tony, de les rejoindre au bal du quartier. Fidèle à Riff, Tony acquiesce mais il n'est pas heureux de la vie en bande et imagine un futur meilleur (Something's Coming). Maria travaille dans un magasin de robes de mariées avec Anita, la petite amie de son frère, Bernardo, qui est le chef des Sharks. La famille de Maria a choisi Chino pour être son futur mari. Maria est nouvellement arrivée du Porto Rico et, comme Tony, est pleine d'espoir. Anita confectionne une robe pour Maria qu'elle portera au bal du quartier.

Au bal, après les présentations, les jeunes gens commencent à danser. Bientôt commence une danse de défi (Mambo). Tony et Maria s'aperçoivent à travers la salle et se sentent mutuellement attirés. Ils dansent ensemble, oubliant la tension régnant dans la salle, et tombent amoureux. Bernardo exaspéré enlève sa sœur des bras de Tony et l'envoie à la maison. Riff et Bernardo se mettent d'accord pour se retrouver pour un « conseil de guerre » dans l'arrière-boutique du Doc, considérée comme terrain neutre. Tony, épris et heureux, cherche l'immeuble de Maria pour chanter une sérénade sous ses fenêtres (Maria). Maria apparaît alors sur l'escalier de secours, et les deux jeunes gens s'avouent leur amour (Tonight). Pendant ce temps, Anita et les autres filles des Sharks évoquent les différences entre Porto Rico et l'Amérique (America). Chez le Doc, l'anxiété monte parmi les Jets qui attendent les Sharks (Cool). Les Sharks arrivent, et après une interruption de l'inefficace lieutenant. Schrank, ils conviennent que Bernardo se battra contre Diesel. Tony suggère les poings, mais ce sont les armes qui sont choisies. En dépit des avertissements de Doc., Tony est convaincu que rien ne peut arriver de grave ; il est amoureux.

Tony retrouve Maria au magasin le jour suivant, où ils rêvent de leur mariage (One Hand, One Heart). Elle demande à Tony d'empêcher le combat. Il promet. Tony, Maria, Anita, Bernardo (et les Sharks), et Riff (et les Jets), tous évoquent chacun de leur côté les événements de cette nuit (Tonight Quintet). Tony arrive et essaye d'arrêter la bagarre qui a déjà commencé. Mais Bernardo raille Tony, ridiculise sa tentative de faire la paix et le provoque de toutes les manières alors que Tony conserve son calme. Au milieu de la bagarre, Riff et Bernardo doivent se battre à mains nues mais les couteaux les remplacent rapidement. Tony conjure Riff de s'écarter, mais Riff s'en débarrasse et continue le combat. Bernardo poignarde Riff. En réaction, Tony tue Bernardo dans un excès de fureur. Le bruit des sirènes se rapproche, et tout le monde se disperse, excepté Tony, choqué par ce qu'il a fait. Au dernier moment, Anybodys, un garçon manqué, qui espère devenir un Jet, indique à Tony le moyen de se sauver. Seuls restent les corps de Riff et de Bernardo.

Acte II[modifier | modifier le code]

Song I feel pretty leonard bernstein.jpg

Avec ses amies, Maria n'a pas entendu les nouvelles et rêve éveillée heureuse d'être aimée par Tony (I Feel Pretty). Elle évoque le mariage, mais les filles croient qu'elle pense à Chino. Chino arrive alors et annonce que Tony a tué Bernardo, et jure qu'il le lui fera payer. Après leur départ, Tony grimpe par la fenêtre de Maria et la trouve en prière. Il explique ce qui s'est passé et demande son pardon. Maria et Tony imaginent un monde meilleur où ils pourront s'aimer, et où les Jets et les Sharks pourront vivre ensemble dans la paix et l'harmonie (Somewhere). Ils s'embrassent sur le lit de Maria. Pendant ce temps, le policier Krupke interroge les Jets au sujet des meurtres. La bande se moque de Krupke et des autres adultes (assistants sociaux, police, psychiatres et juges), qui ne les comprennent pas (Gee, Officer Krupke).

Anita effondrée arrive chez Maria. Tony s'échappe par la fenêtre, demandant à Maria de le retrouver chez le Doc d'où ils pourront s'enfuir au loin. Anita se rend compte que Tony était avec Maria, et demande avec horreur comment elle peut aimer l'homme qui a tué son frère (A Boy Like That). Maria répond passionnément (I Have A Love), et Anita comprend que Maria aime Tony autant qu'elle-même a aimé Bernardo. Elle avoue que Chino a un revolver et recherche Tony. Schrank arrive pour interroger Maria, et Anita accepte à contrecœur d'aller chez le Doc pour demander à Tony d'attendre.

Au magasin, les Jets raillent Anita avec des insinuations et des insultes racistes. Les moqueries se transforment en agression physique, et Anita est violentée avant que Doc horrifié n'arrive pour arrêter les garçons. Dans sa colère, Anita hurle aux Jets que Bernardo avait raison à leur sujet et ment en disant que Chino a tué Maria. Après avoir calmé les Jets, le Doc relate la nouvelle à Tony, qui faisait les cent pas dans la cave du Doc en rêvant de s'installer à la campagne et d'avoir des enfants avec Maria. Doc lui apprend la triste nouvelle (sans savoir que c'est un mensonge défensif d'Anita). Sentant que plus rien ne vaut de vivre, Tony part chercher Chino priant pour que Chino le tue aussi. Au moment où Tony s'aperçoit que Maria est vivante, Chino arrive et le tue. Pendant que Tony meurt dans les bras de Maria, les Jets et les Sharks se rassemblent autour des amoureux (Somewhere, reprise). Maria prend le revolver de Chino et leur dit que c'est la haine qui a tué Tony et les autres, maintenant elle peut les tuer, parce qu'elle les hait aussi. Mais elle est incapable de tirer et s'effondre dans sa douleur, mettant fin au cycle de la violence. Les adultes sont arrivés trop tard pour empêcher les coups de feu. Progressivement, les membres des deux bandes se réunissent de chaque côté du corps de Tony, proposant de mettre fin à jamais à leur inimitié. Les Jets et les Sharks forment un cortège et ensemble ils portent le corps de Tony. Krupke arrête Chino.

Genèse[modifier | modifier le code]

Les prémices[modifier | modifier le code]

Orchard Street, Lower East Side : Jerome Robbins y situe le projet d'une East Side Story opposant une famille italo-américaine catholique et une famille juive
Olvera Street, Los Angeles. À l'origine de West Side Story, les questions de délinquance juvénile dans la guerre que se livrent les gangs du quartier chicano.
C'est dans les rues de Harlem qu'Arthur Laurents pose finalement le décor de la lutte mortelle entre les Jets, jeunes de la classe ouvrière blanche et les Sharks, membres de la première génération d'Américains émigrés de Puerto Rico.

En 1949, Montgomery Clift, jeune premier prometteur, demande à son amant, le chorégraphe Jerome Robbins des conseils sur la façon de jouer sur scène le rôle de Roméo qu'il voudrait tout à la fois authentique et frappé au sceau de la modernité[réf. nécessaire]. Cette requête donne à Robbins l'idée initiale de ce qui va devenir West Side Story. Il propose à Leonard Bernstein et Arthur Laurents de participer à une adaptation musicale contemporaine de Roméo et Juliette. Il souhaite que l'accent soit mis sur le conflit opposant, au cours de la période de Pâques/Pessa'h, une famille italo-américaine catholique et une famille juive vivant dans le Lower East Side de Manhattan. La jeune fille a survécu à l'Holocauste et a émigré d'Israël. Le conflit devait être centré autour de l'antisémitisme des « Jets », catholiques, et le ressentiment des « Emeralds », juifs. Désireux d'écrire sa première comédie musicale, Laurents accepte immédiatement. Bernstein veut présenter le matériel sous la forme d'un opéra mais Robbins et Laurents s'opposent à cette suggestion. Ils qualifient le projet de « théâtre lyrique » et Laurents écrit une première ébauche qu'il titre East Side Story. C'est seulement après avoir terminé que le groupe réalise qu'il ne s'agit finalement que de la mise en musique de thèmes déjà couverts par des pièces comme Abie's Irish Rose. Lorsqu'ils décident d'abandonner, les trois hommes se séparent et la pièce est mise de côté pendant près de cinq ans[4],[5].

En 1955, le producteur de théâtre Martin Gabel travaille à une adaptation scénique de Serenade, roman de James M. Cain traitant de la prise conscience par un chanteur d'opéra de son homosexualité et invite Laurents à écrire le livret. Laurents accepte et propose à Bernstein et Robbins de rejoindre l'équipe de la création. Robbins estime que si les trois joignent à nouveau leurs forces, ils devraient reprendre l'East Side Story, ce qu'approuve Bernstein. Laurents, cependant, est engagé par Gabel qui lui présente le jeune compositeur et lyriciste Stephen Sondheim. Sondheim auditionne en jouant la partition de Saturday Night, la comédie musicale qu'il doit présenter à l'automne. Laurents aime les paroles, mais n'est pas convaincu par la musique. Sondheim ne tient pas compte de l'avis de Laurents. Sérénade est finalement écartée[6].

Laurents est engagé pour écrire le scénario d'un remake pour Ava Gardner du film de 1934 avec Greta Garbo, The Painted Veil. Il contacte Bernstein qui dirige au même moment à la Hollywood Bowl. Ils se rencontrent au Beverly Hills Hotel et la conversation tourne autour de la délinquance juvénile, un phénomène social relativement récent qui fait la une des journaux en raison de la guerre que se livrent les gangs dans le quartier chicano. Bernstein suggère qu'ils retravaillent East Side Story pour le situer à Los Angeles mais Laurents se sent plus proche des Puerto Ricains et de Harlem que des Mexico-Américains et d'Olvera Street. Ils rappellent Robbins, tout à fait enthousiaste à l'idée d'une comédie musicale sur un rythme latino. Il se rend à Hollywood pour chorégraphier les séquences de danse de Le Roi et moi et commence à élaborer la comédie musicale avec Laurents tout en travaillant chacun sur leurs projets respectifs et en gardant le contact avec Bernstein qui est retourné à New York. Lorsque le producteur du Painted Veil remplace Ava Gardner par Eleanor Parker et demande à Laurents de réviser son script, il se retire du film ce qui lui permet de consacrer tout son temps à la scène musicale[7].

Collaborations[modifier | modifier le code]

Le livret de Laurents suit scrupuleusement Roméo et Juliette. Le décor de la scène du balcon pour laquelle est écrite une nouvelle chanson, Tonight, pour être typiquement new-yorkais n'en est pas moins romantique que celui de Vérone.

À New York, Laurents se rend à la soirée organisée pour la première de la nouvelle pièce d'Ugo Betti où il rencontre Sondheim informé que le projet East Side Story, rebaptisé West Side Story, est remis sur les rails. Bernstein désirant se consacrer uniquement à la musique fait appel aux paroliers Betty Comden et Adolph Green pour l'écriture des lyrics mais l'équipe préfère travailler sur Peter Pan. Laurents propose donc à Sondheim d'entrer dans l'aventure. Celui-ci, plus motivé pour écrire la partition de son nouveau projet (Saturday Night a été abandonné), hésite et finit par accepter sur les conseils d'Oscar Hammerstein qui l'ont convaincu de la valeur et du caractère prometteur du projet[8]. Entre temps, Laurents a écrit une nouvelle esquisse du livret en changeant le profil des personnages : Anton, auparavant Italo-Américain, se découvre une origine polonaise et Maria, Juive au départ, revêt dès lors les habits d'une Porto-Ricaine[9].

Le livret original écrit par Laurents suit scrupuleusement Roméo et Juliette mis à part les personnages de Rosaline et des parents des deux amants supprimés dès le départ ainsi que les scènes de la mort feinte puis du suicide de Juliette un peu plus tard. La langue pose un problème : les jurons sont rares dans le théâtre élisabéthain et il faut absolument éviter les expressions argotiques qui ne manqueraient pas de paraître « datées » au moment de la première. Finalement, Laurents invente un langage aux sonorités proches de celles de la rue comme par exemple « cut the frabba-jabba » sorti tout droit de son imagination[10]. Sondheim transforme en lyrics de longs passages dialogués, parfois juste une simple phrase comme « A boy like that would kill your brother ». Avec l'aide d'Oscar Hammerstein, Laurents persuade Bernstein et Sondheim de la nécessité de déplacer vers la scène située dans la boutique de mariage One Hand, One Heart, considérée trop simpliste pour la scène du balcon et remplacée par Tonight écrite à cet effet. Laurents estime que la tension de la pièce doit être allégée pour accroître l'impact de l'issue tragique et ajoute dans ce but l'effet comique produit par l'officier Krupke au second acte. Sur d'autres questions il n'est pas suivi : il trouve les paroles d'America et I Feel Pretty trop spirituelles pour les personnages auxquels elles sont destinées mais elles sont conservées et se trouveront parmi les airs favoris du public. Une autre chanson, Kid Stuff, est rajoutée et rapidement éliminée lors de l'avant première de Washington, D.C., Laurents persuadant les autres qu'elle entraînerait le spectacle sur la pente de la comédie[11].

Bernstein compose simultanément West Side Story et Candide, ce qui conduit à certains échanges de matériel entre les deux œuvres[12] : le duo de Tony et Maria One Hand, One Heart, était initialement destiné à Cunégonde. La musique de Gee, Officer Krupke est tirée de la scène de Venise[13]. Laurents explique ainsi le style voulu par l'équipe de la création : « De même que Tony et Maria, notre Roméo et notre Juliette, se démarquent des autres enfants par leur amour, de même, nous avons essayé de les situer à part par leur langage, leurs chansons, leurs mouvements. Chaque fois que possible dans le spectacle, nous avons essayé de renforcer l'émotion ou d'articuler l'inarticulé de l'adolescence au travers de la musique, du chant ou de la danse. »[14]

Le spectacle est pratiquement terminé à l'automne 1956 mais presque tous les membres de l'équipe de la création sont occupés à d'autres engagements : Robbins avec Bells Are Ringing, Bernstein avec Candide et, en janvier 1957, Laurents avec sa dernière pièce A Clearing in the Woods, rapidement retirée de l'affiche[15]. Deux mois avant le début des répétitions, l'audition organisée pour lever des fonds n'ayant pas rapporté d'argent, le producteur Cheryl Crawford se retire du projet[16]. Tous les autres producteurs avaient déjà tourné le dos au projet, le jugeant trop noir et trop déprimant. Bernstein est découragé mais Sondheim persuade son ami Harold Prince, qui se trouve à Boston pour superviser l'avant-première de la nouvelle comédie musicale de George Abbott New Girl in Town, de lire le script. Prince apprécie le scénario mais préfère demander son opinion à Abbott, son mentor de longue date. Celui-ci lui conseille de tourner les talons. Prince sait bien que l'opinion d'Abbott est guidée par les difficultés rencontrées par New Girl in Town et décide de l'ignorer. Il s'envole pour New York avec son partenaire de production Robert E. Griffith pour entendre la partition[17]. Dans ses mémoires, Prince se souvient : « Sondheim et Bernstein était assis au piano, jouant leur musique, et bientôt je chantais avec eux[13]. »

Le temps de la production[modifier | modifier le code]

James Dean, pressenti pour le rôle de Tony, meurt juste avant son audition.
L'avant-première à Washington D.C. est un succès critique et commercial.

Prince commence par réduire le budget et collecter des fonds. Robbins annonce alors qu'il ne veut pas chorégraphier le spectacle mais se ravise lorsque Prince lui accorde huit semaines de répétitions pour le ballet (au lieu des quatre habituelles), du fait de la place de la danse plus importante dans West Side Story que dans tous les spectacles précédents de Broadway[13], et l'autorise à embaucher Peter Gennaro comme assistant[18]. Concernant la distribution, Laurents souhaite avoir James Dean pour le rôle principal de Tony mais l'acteur meurt avant son audition d'un accident de la route. Sondheim trouve Larry Kert et Chita Rivera qui créent respectivement les rôles de Tony et Anita. La mise en scène n'est pas toujours facile. Bernstein dit dans Rolling Stone :

« Tout le monde nous disait que [West Side Story] était un projet impossible... Et on nous disait aussi que personne ne serait capable de chanter des quartes augmentées comme celles de « Ma-ri-a »... que la partition était trop harmonique pour de la musique populaire... D'ailleurs, qui voudrait voir un spectacle dans lequel le rideau du premier acte se lève sur deux cadavres gisant sur la scène ? Et puis nous avons eu le problème vraiment difficile de la distribution, parce que les personnages devaient être en mesure non seulement de chanter mais de danser, de jouer et d'être pris pour des adolescents. En fin de compte, certains étaient des adolescents, certains avaient 21 ans, d'autres 30 mais avaient l'air d'en avoir 16. Certains étaient des chanteurs merveilleux, mais ne dansaient pas très bien, ou vice versa... et s'ils pouvaient faire les deux, ils ne savaient pas jouer[19]. »

Tout au long de la période de répétition, les journaux de new-yorkais sont remplis d'articles sur la guerre des gangs, rappelant l'actualité de l'intrigue. Robbins prend les membres de la distribution jouant les Sharks et les Jets séparément afin de les dissuader de se socialiser entre eux et rappelle à tous la réalité de la violence des gangs en affichant les nouvelles sur le panneau d'information des coulisses[20]. Robbins exige de sa distribution en baskets et jeans moulants un réalisme crâneur. Il leur donne une liberté que les danseurs de Broadway n'ont jamais connue jusque là dans l'interprétation de leurs rôles ; les danseurs sont ravis de se voir traités comme des acteurs et non plus seulement comme des corps chorégraphiés[21]. Comme les répétitions avancent bien, Bernstein se bat pour conserver l'intégrité de sa partition alors que les autres membres de l'équipe l'incitent à couper toujours plus et toujours plus largement des passages « opératiques » complexes[13]. Columbia Records refuse tout d'abord d'enregistrer le cast recording[22], prétextant la difficulté et le caractère déprimant de la partition. Il y a des problèmes avec la scénographie d'Oliver Smith. Ses toiles peintes sont spectaculaires mais les décors sont, pour la plupart, soit d'apparence misérable soit trop stylisés. Prince refuse de dépenser de l'argent dans de nouvelles constructions et Smith est obligée d'improviser pour le mieux avec très peu d'argent[23].

L'avant-première à Washington, D.C. est un réel succès critique et commercial. Toutefois, aucune des revue ne mentionne Sondheim, simplement listé comme coparolier et éclipsé par Berstein, mieux connu. Bernstein, grand seigneur, retire son nom en tant que coauteur des lyrics, bien que Sondheim ne se reconnaisse pas un crédit unique pour ce qu'il considère comme des apports flamboyants de Bernstein. Robbins demande et obtient la reconnaissance d'un « Conceived by » et l'utilise pour justifier des prises de décision majeures concernant des changements dans le spectacle sans consulter les autres. En conséquence, lors de la soirée d'ouverture à Broadway, aucun de ses collaborateurs ne lui parle[24].

La partition[modifier | modifier le code]

Orchestration
Cordes
violons, violoncelles, contrebasses,
Bois I
1 flûte, 1 piccolo, 1Saxophone alto, 1 clarinette en si bémol, 1 clarinette basse
Bois II
1 clarinette en si bémol, 1 clarinette en mi bémol, 1 clarinette basse
Bois III
1 piccolo, 1 flûte, 1 hautbois, 1 Cor anglais, 1 saxophone ténor, 1 saxophone baryton, 1 clarinette en si bémol, 1 clarinette basse
Bois IV
1 piccolo, 1 flûte, 1 saxophone soprano, 1 saxophone basse, 1 clarinette en si bémol, 1 clarinette basse
Bois V
1 basson
Cuivres
2 cors en fa, 3 trompettes en si bémol, 2 trombones
Cordes pincées
1 guitare électrique, 1 guitare espagnole, 1 mandoline
Claviers
Piano, Célesta
Percussions
timbales, percussion,

En 1961, Leonard Bernstein tire de sa partition une suite orchestrale intitulée Symphonic Dances from West Side Story dont une des pièces, Mambo, est parfois jouée isolément en raison du brio de son orchestration.

  1. Prologue (Allegro moderato)
  2. Somewhere (Adagio)
  3. Scherzo (Vivace e leggiero)
  4. Mambo (Meno presto)
  5. Cha-Cha (Andantino con grazia)
  6. Meeting Scene (Meno mosso)
  7. Cool / Fugue (Allegretto)
  8. Rumble (Molto allegro)
  9. Finale (Adagio)

Création[modifier | modifier le code]

Broadway[modifier | modifier le code]

Le , première de West Side Story au Winter Garden Theatre.

À la suite des avant-premières à Washington et Philadelphie données à partir du mois d'août 1957, la production originale est créée au Winter Garden Theatre de Broadway le . Le spectacle est mis en scène et chorégraphié par Jerome Robbins, produit par Robert E. Griffith et Harold Prince et interprété par Larry Kert et Carol Lawrence dans les rôles de Tony et Maria et par Chita Rivera dans celui d'Anita. Robbins et Oliver Smith remportent les Tony Award pour la meilleure chorégraphie et les meilleurs décors. Carol Lawrence, pour le prix de la meilleure actrice dans le rôle principal d'une comédie musicale[25], Max Goberman pour celui du meilleur directeur musical et Irene Sharaff pour les meilleurs costumes sont également nommés. Après 732 représentations à Broadway, la production part en tournée pour revenir au Winter Garden Theatre en 1960 pour encore 253 représentations.

Distribution de la création
  • Larry Kert : Anton dit « Tony », américain d'origine polonaise, cofondateur des Jets
  • Carol Lawrence  : Maria, portoricaine, sœur de Bernardo
Les Jets
  • Michael Callan : Riff, cofondateur et chef des Jets
  • Hank Brunjes : « Diesel », commandant en second
  • Eddie Roll  : « Action »
  • Tony Mordente  : « A-Rab »
  • David Winters : « Baby John », plus jeune membre des Jets
  • Grover Dale  : « Snowboy »
  • Martin Charnin : « Big Deal »
  • Tommy Abbott : « Gee-Tar »
  • Frank Green : « Mouthpiece »
  • Lee Theodore : « Anybody », garçon manqué
  • Carole D'Andrea : Velma
  • Wilma Curley : Graziella
  • Nanette Rosen : Minnie
  • Marilyn D'Honau : Clarice
  • Julie Oser : Pauline
Les Sharks
  • George Chakiris  : Bernardo, chef de la bande des portoricains, les Sharks
  • Chita Rivera : Anita, amie de Maria et fiancée de Bernardo
  • Jamie Sanchez  : Chino, meilleur ami de Bernardo et fiancé de Maria
  • Ronnie Lee : « Nibbles »
  • George Marcy : Pepe
  • Noel Schwartz : « Indio »
  • Al de Sio : Luis
  • Gene Gavin : « Anxious »
  • Jay Norman  : Juano
  • Erne Castaldo : « Toro »
  • Jack Murray  : « Moose »
  • Reri Grist  : Consuelo, cousine d'Anita
  • Marilyn Cooper  : Rosalia
  • Carmen Gutierrez : Teresita
  • Elizabeth Taylor[26] : Francisca
Les adultes
  • Art Smith : « Doc », propriétaire de la cafétéria où travaille Tony
  • William Bramley : l'officier Krupke, officier de police local
  • Arch Johnsons : le lieutenant Schrank, son supérieur
  • John Harkins : « Glad Hand », travailleur social local

West End de Londres[modifier | modifier le code]

Her Majesty's Theatre, salle de la première londonienne le .

La première européenne a lieu en 1958 au Manchester Opera House avant d'arriver à Londres où le spectacle débute au Her Majesty's Theatre dans le quartier des théâtres le vendredi . Le spectacle reste à l'affiche jusqu'en juin 1961 avec un total de 1 039 représentations. Il est mis en scène et chorégraphié par Robbins assisté de Peter Gennaro dans la scénographie d'Oliver Smith. George Chakiris, qui remportera un Oscar du cinéma avec le rôle de Bernardo dans la version du film de 1961, joue ici le rôle de Riff, Marlys Watters est Maria, Don McKay, Tony et Chita Rivera, Anita[27]. David Holliday, qui jouait Gladhand jusqu'à la première de Londres, reprend le rôle de Tony et a pour partenaires Roberta d'Esti (Maria) et Mary Preston (Anita). En février 1962, The West End Production (H.M. Tennent)[28] entame une tournée de cinq mois dans les pays nordiques qui l'amène à Oslo, Göteborg, Stockholm et Helsinki. Robert Jeffrey reprend le rôle de Tony et Jill Martin celui de Maria.

Reprises à Broadway[modifier | modifier le code]

Retour à Broadway pour la reprise du au Minskoff Theatre.

Le débute la production de la Light Opera Company du New York City Center pour une série de 31 représentations qui se terminent le 3 mai. Tony est joué par Don McKay et Maria par Julia Migenes. La mise en scène de Gerald Freedman est basée sur le concept original de Robbins et la chorégraphie est revue par Tommy Abbott.

La production de Richard Rodgers au Musical Theater est donnée au New York State Theater[29] du Lincoln Center du au 7 septembre (89 représentations), dans la mise en scène et la chorégraphie de Lee Theodore et la scénographie d'Oliver Smith, avec Kurt Peterson (Tony) et Victoria Mallory (Maria).

Une nouvelle reprise de la production de Broadway, mise en scène et chorégraphiée par Robbins avec la collaboration de Tommy Abbott et Lee Becker Theodore est jouée 333 fois dans la scénographie d'Oliver Smith au Minskoff Theatre, du au 30 novembre. Kenneth Marshall est Tony, Josie de Guzman, Maria et Debbie Allen Anita. Les deux actrices sont nommées pour le Tony Award de la meilleure actrice principale dans une comédie musicale et le spectacle est nommé dans la catégorie meilleure reprise (pièce de théâtre ou comédie musicale). Debbie Allen reçoit le Drama Desk Award de l'actrice d'exception dans une comédie musicale. La distribution comprend également Brent Barrett (Diesel), Harolyn Blackwell (Francisca), Stephen Bogardus (Mouth Piece), Reed Jones (Big Deal), et Sammy Smith (Doc). Plusieurs dances de la production seront présentes dans le spectacle Jerome Robbins' Broadway vainqueur du Tony Award en 1989.

Arthur Laurents exprime sa déception à propos de la reprise de 1980 : « J'ai imaginé une nouvelle version qui rendra [la comédie musicale] tout à fait contemporaine sans en changer un mot ni une note » indique-t-il en 2007[30]. Il dirige la nouvelle reprise au National Theatre de Washington entre le et le . L'avant-première à Broadway se déroule le et la première a lieu le au Palace Theatre[31],[32]. La production mêle les lyrics et les dialogues en espagnol au livret en anglais. Les traductions sont de Lin-Manuel Miranda. Laurents précise : « Les conventions culturelles du théâtre musical de 1957 rendent quasiment impossible l'authenticité des personnages. Chaque membre des deux gangs était alors un tueur en puissance. Aujourd'hui, ils ne le seraient pas que virtuellement. Seuls Tony et Maria cherchent à échapper à ce monde[33],[34],[35]. » En 2009, les lyrics en espagnol pour A Boy Like That (Un hombre asi) et I Feel Pretty (Me siento linda) sont à nouveau remplacés par les paroles anglaises[36]. Les rôles principaux sont tenus par Matt Cavenaugh (Tony), Josefina Scaglione (Maria) et Karen Olivo (Anita)[37]. Karen Olivo remporte le Tony Award de la meilleure comédienne dans une comédie musicale, pour lequel Josefina Scaglione est également nommée[38],[39]. La distribution remporte le Grammy Award for Best Musical Show Album[40].

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Intrigue de West Side Story sur le site guidetomusicaltheatre.com (en)
  2. Fiche de Robbert E. Griffith sur ibdb.com
  3. Fiche de Harold Prince sur ibdb.com
  4. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 329-30
  5. Entretien avec Bernstein en 1984, Notes on Broadway, p. 14 (en)
  6. Arthur Laurents, Op. cit., p. 334
  7. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 336–43
  8. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 346–47
  9. Fiche d'information du site westsidestory.com
  10. Arthur Laurents, Op. cit., p. 349
  11. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 350–51
  12. Une partie de la musique de Bernstein composée pour West Side Story mais non utilisée dans cette production sera plus tard intégrée à la partition des Chichester Psalms.
  13. a, b, c et d Page bibliographie du site westwidewtory.com
  14. Portrait d'Arthur Laurents dans le New York Herald Tribune, 4 août 1957
  15. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 351–52
  16. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 326–28
  17. Arthur Laurents, Op. cit, p. 354
  18. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 354–56
  19. Interview de Leonard Bernstein par Jonathan Cott pour Rolling Stone Magazine, 1990
  20. Interview de Chita Rivera en 2002, The Sondheim Review, Vol. 9, N° 3, hiver 2003
  21. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 357–58
  22. enregistrement des chansons d'un spectacle musical dans la version d'origine présentée sur scène.L'original cast recording inclut les chanteurs et chanteuses de la distribution originale
  23. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 360–61
  24. Arthur Laurents, Op. cit., pp. 362–65
  25. Elle recevra un Theatre World Award en 1958
  26. Homonyme de l'actrice
  27. Distribution sur broadwayworld.com
  28. H.M.Tennent (1897-1941) est un producteur de théâtre, imprésario et parolier anglais
  29. Rebaptisé David H. Koch Theater
  30. New York Post, "On Broadway", Michael Riedel, 27 juillet 2007
  31. Avant-première à Broadway du West Side Story dirigé par Arthur Laurents sur le site playbill.com, Andrew Gans, 23 mai 2008
  32. Première de la reprise de West Side Story dirigée par Arthur Laurents, sur le site playbill.com, Andrew Gans, et Kenneth Jones, 8 août 2008
  33. West Side Story, This Time with Bilingual Approach, sur le site playbill.com, Kenneth Jones, 16 juillet 2008
  34. Broadway-Bound West Side Story Revival Launches, sur le site playbill.com, Andrew Gans, et Kenneth Jones, 15 décembre 2008
  35. The Director's Route Back To West Side, Washington Post, Peter Marks, 14 décembre 2008
  36. A Song Like That: Collaborators Reconsider Spanish Lyrics in West Side Story, playbill.com, Andrew Gans, 25 août 2009
  37. Cavenaugh, Scaglione, Olivo, Green and Akram to Lead Cast of West Side Story Revival, playbill.com, Andrew Gans, 28 octobre 2008
  38. Billy Elliot, Norman Conquests, Hair, God of Carnage Are Tony Award Winners, playbill.com, 8 juin 2009
  39. Nominations for 2009 Tony Awards Announced; Billy Elliot Earns 15 Nominations, playbill.com, Andrew Gans et Kennets Jones, 5 mai 2009
  40. West Side Story Cast Album Wins Grammy Award

Sources[modifier | modifier le code]

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