Émigration bretonne en Armorique

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Entre les IIIe et VIe siècles de notre ère, les Bretons de la province romaine de Bretagne (actuels Angleterre, Galles et Cornwall, l'Ecosse, au nord du Mur d'Hadrien étant hors de l'Empire romain) émigrèrent en masse vers l’Armorique, dont fait partie l'actuelle Bretagne.

Différentes vagues d’émigration[modifier | modifier le code]

On peut dénombrer trois vagues d’émigration : à la fin du IVe siècle, au début du Ve siècle, et enfin au milieu du Ve siècle.

Première (fin IVe siècle)[modifier | modifier le code]

Les deux rives de la Manche étaient en contact depuis toujours de par les liens commerciaux entre l'île de Bretagne et le continent. La réorganisation du système de défense côtière par l'administration du Bas Empire romain à la fin du IIIe siècle eut pour première cause la nécessité de coordonner la lutte contre les pirates scots, frisons et saxons. Dans ce cadre, une première migration bretonne vers le continent eut un caractère essentiellement militaire.
On peut désormais dater sérieusement une implantation organisée politico-militaire de Britto-romains sur les côtes nord de la Gaule, sur l'Armorique et l'ouest de la Gaule belgique, par décision impériale de Maxime (Magnus Clemens Maximus), prise à Trèves, à l'hiver 384, après qu'il fut reconnu empereur (= Auguste) en Occident, par Théodose Ier et par le Sénat de Rome. Cette installation s'est faite dans le cadre du Tractus Armoricanus et Nervicanus, de l'embouchure de l'Aulne (au sud la Pointe Saint-Mathieu) à celle de la Canche (Cantia Vicus)[1],[2].

Seconde (début Ve siècle)[modifier | modifier le code]

Après le retrait des armées romaines de Bretagne insulaire durant la première décennie du Ve siècle, le mouvement, dû notamment à la poussée des Pictes de Calédonie (actuelle Écosse) et des Scots d'Irlande, s'intensifie. Les migrants sont accompagnés par des « saints fondateurs » et à un certain nombre d'autres membres du clergé. Certains indices permettent de supposer que ceux-ci appartenaient à l'aristocratie britto-romaine car portant des noms latins gentilices, comme Paulus Aurelianus, saint Pol Aurélien. Cette seconde vague d'émigration fut non seulement organisée mais encouragée par l'Église et ses nouveaux alliés politiques, les rois francs Clovis et Childebert Ier.

Troisième (milieu du Ve siècle)[modifier | modifier le code]

Une dernière vague d'émigration, la plus importante, postérieure à l'arrivée des sept saints, fut provoquée par l'invasion progressive des Jutes, des Angles et des Saxons sur l'île de Bretagne, appelée depuis Grande-Bretagne.

Raisons[modifier | modifier le code]

Les raisons du peuplement de l'Armorique par les Bretons sont mal connues (voir l'article Histoire de la Bretagne). L'hypothèse courante évoque un exode: fuyant les massacres perpétrés par des ennemis supérieurs en nombre, les Bretons insulaires affluèrent d'abord vers les confins de leur grande île (les Cornouailles, le Pays de Galles et l'Écosse), puis nombre d'entre eux passèrent la Mor Breizh ou la « Mer de Bretagne » (c'est ainsi qu'ils appelaient la Manche, nom qu'elle porte toujours en breton) pour venir se réfugier sur le continent notamment dans la presqu'île armoricaine puisque la Gaule était elle-même celtique. Une hypothèse plus récente met en avant les liens ayant de tout temps existé entre les deux contrées (et non la pression des Angles et autres peuples germaniques), et cela bien avant l'arrivée de peuplades christianisées face aux barbares. Il est aussi probable qu'il n'y ait pas eu de migration à proprement parler au début du Moyen Âge mais un exode continu depuis de nombreux siècles ou même que certaines tribus telles que les Osismes et les Vénètes étaient peut-être autochtones. Quelle qu'en soit la cause, ce mouvement d'immigration fut facilité par la proximité culturelle des bretons avec les peuples gaulois, d'ailleurs plus ou moins romanisés, bien que des conflits aient éclaté avec les autochtones privés du pouvoir et les Francs investis du pouvoir impérial depuis Clovis. Les Bretons nommèrent la péninsule armoricaine « petite Bretagne ».

Conséquences[modifier | modifier le code]

Politique[modifier | modifier le code]

L’installation en Armorique entraînera la création de nouveaux royaumes et autres principautés bretonnes (Broërec, Cornouaille, Domnonée, Léon, Poher, Porhoët…), aux dépens des populations celtes autochtones (Vénètes, Osismes, Coriosolites…). Celles-ci, totalement indépendantes du Domaine gallo-romain, puis de l'emprise des Francs, seront plus tard réunies au VIIIe siècle, sous l'impulsion de Nominoë au sein du Duché de Bretagne.

Religieuse[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Diocèses de Bretagne.

Au début de la migration au Ve siècle, l'implantation du christianisme venait tout juste de commencer au nord-ouest de la péninsule, alors qu'à l'est et au sud-est, l'évangélisation avait débuté dès le IIIe siècle comme à Nantes.

Les moines bretons marqués par le monachisme irlandais et la Règle de saint Colomban, vont alors donner un souffle nouveau à l'expansion de la religion chrétienne. Ces derniers commencent souvent par mener une vie érémitique en un lieu désert ou une île. Puis, au bout de plusieurs années de pénitence, de prière et de réflexion, certains décident d'encadrer des immigrants et les populations indigènes en créant des (paroisses), alors que d'autres fondent des monastères.

À cette époque, les évêchés n'existent pas encore dans cette partie de l'Armorique. Il semble que l'on confère des pouvoirs épiscopaux à certains abbés reconnus pour leurs qualités personnelles. C'est ainsi que certains monastères deviennent plus tard des sièges d'évêchés : c'est le cas à Saint-Pol-de-Léon, à Tréguier, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo et Dol-de-Bretagne.

Dès lors, la nouvelle organisation du territoire qui se met en place, due notamment à l'intervention de ce clergé, marque encore aujourd'hui la toponymie bretonne, notamment dans les noms commençant par les préfixes :

  • Plou-, Plo-, Ploe-, Plé-, Pleu- ou Plu- qui désignent une « paroisse ».
  • Gwik- qui désigne le bourg de la paroisse.

Le nom du moine fondateur suit souvent ce préfixe. Exemples : Ploumilliau, Guimiliau.

Démographique[modifier | modifier le code]

Même s'il est difficile de quantifier ces mouvements de population, certains historiens avancent le nombre de 30 à 50 000 personnes sur une population initiale 100 000 habitants. Ces réfugiés émigraient généralement par familles ou par clans entiers ( « Tud » ou « Kenedl », chaque clan étant gouverné par un « Mac’htiern »), et débarquaient en Armorique sous la conduite de leurs chefs religieux et civils. Non seulement ces familles demeuraient entre elles, mais elles tendaient encore à se regrouper selon leurs lieux d'origine, principalement dans des contrées restées inhabitées ou ayant été abandonnées.

Ainsi, le nord de la péninsule (notamment le Trégor) a été massivement peuplé par des gens originaires de Domnonée (actuels Devon et Somerset), au point de lui transmettre son nom. Il en va de même de la Cornouaille, massivement peuplée par les Bretons des Cornouailles britanniques, tandis que les immigrants originaires de l'actuel Pays de Galles, ont plutôt peuplé le Pays de Léon et le Vannetais, l'influence des Vannetais, autant sur le plan linguistique que politique, s'étendant sur le Pays Nantais.

Linguistique[modifier | modifier le code]

L'arrivée des Bretons se traduisit par une "receltisation" linguistique de la péninsule où le gaulois s'était considérablement affaibli par la latinisation des élites. Le Gaulois parlé en Armorique semblait cependant relativement proche des langues brittonniques parlés par les migrants (cornique, gallois ou cambrien)[3]. La langue bretonne allait naître dès cette période grâce aux apports notables de ces langues. Toutefois, le clergé, les rois et princes bretons, eux-mêmes romanisés (Britto-romains), gardèrent la langue latine comme moyen de communication administratif.

Il est à noter, cependant que malgré l'arrivée de migrants dans le Vannetais, la population autochtone a dû rester suffisamment conséquente pour donner une couleur locale au brittonique, ce qui explique probablement la différence linguistique du dialecte vannetais, par rapport aux trois autres dialectes (dits "KLT") de Cornouaille (le cornouaillais), du Léon (le léonard) et du Trégor (le trégorrois), plus proches du brittonique. Le vannetais, dialecte plus archaïque, serait ainsi plus proche du gaulois d'après François Falc'hun : les Vénètes, qui habitaient la région, dont la puissance et l'influence était reconnu jusque sous Jules César (Commentaires sur la Guerre des Gaules, III, 8.) avaient davantage imprimé leur trace sur la péninsule que les autres peuplades gauloises d'Armorique, réputées plus faibles. En réalité, il s'agit plutôt de l'influence du gallo-roman qui s'était peu à peu imposé dans une région fortement romanisée.

Sémantique[modifier | modifier le code]

La terre des Bretons étant à l'origine l'île de Bretagne, en latin Britannia (avec un seul T), il se produisit par la suite un glissement sémantique dans la langue continentale, qui aboutit au report de ce nom de « Bretagne » sur la Gaule armoricaine, puisqu'elle était peuplée de Bretons.
Pour éviter la confusion engendrée par ce transfert, on se mit à parler sur le continent de Bretagne Insulaire, ou Grande Bretagne pour l’île d’origine, et de Petite Bretagne ou de Bretagne Armorique, cette dernière appellation ayant eu pour conséquence fâcheuse de provoquer la confusion désormais ancrée dans les esprits et dans les écrits entre la Bretagne et l'Armorique.

En anglais moderne, le terme Britain s'emploie aussi fréquemment que Great-Britain pour désigner l'île britannique, alors que la Bretagne armoricaine (que les Anglais appelaient souvent « Lesser Britain » — littéralement « Moindre Bretagne », calque du Britannia Minor latin). En effet, le terme anglais Brittany (issu du latin Britannia, croisé avec Britto hypocoristique familier de Britannus[4], d'où Brittanus "breton", d'où Britta(n)ia. Cf. aussi Germania > Germany) n'a plus signifié que la Bretagne armoricaine, tandis que l'anglais empruntait le terme d'ancien français Bretaigne (> Bretagne, issu également du latin Brittan(n)ia, d'où maintien du /t/ intervocalique), attesté au XIIIe siècle en moyen anglais sous la forme Bretayne, puis Britain[5] pour désigner la Grande-Bretagne.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Claude Even, « Genèse de la Bretagne armoricaine » - Installation de Bretons (Britto-Romains) en Armorique par décision impériale - La délimitation du territoire originel - Essai de datation - La délimitation du territoire breton à partir des textes.
  2. Jean-Claude Even, « Genèse de la Bretagne armoricaine » - Installation de Bretons (Britto-Romains) en Armorique par décision impériale - La délimitation du territoire originel - Essai de datation - A quels Bretons (Britto-romains) Maxime a-t-il octroyé ce territoire ?
  3. Outre le passage du /kʷ/ indo-européen à /p/ commun au gaulois et au brittonique (opposé à son passage à /k/ en gaélique). Pierre-Yves Lambert in La langue gauloise, éditions errance 1994. p. 18-19, a identifié sur le plomb du Larzac une autre innovation commune, à savoir le passage du groupe -nm- à -nu- à l'intérieur d'un terme. En effet, le gaulois anuana est très proche du vieux gallois enuein "noms" (opposé au gaélique irlandais ainm "nom"). Léon Fleuriot parle de groupe gallo-brittonique.
  4. Léon Fleuriot, Les origines de la Bretagne, Payot 1980. p. 52-53.
  5. T. F. Hoad, The Concise Oxford Dictionnary Of English Etymology, Oxford University Press 1993. p. 50.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]