Traité des trois imposteurs

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L'existence de blasphémateurs qui auraient accusé d’imposture délibérée les deux prophètes juif et musulman Moïse et Mahomet, ainsi que le messie chrétien Jésus, semble avoir hanté l'esprit de certains ecclésiastiques du Moyen Âge.

Ce thème des trois imposteurs fut remis en vogue dans l’Europe du XVIIIe siècle, où plusieurs livres qui furent nommés ou surnommés Traité des trois imposteurs circulèrent clandestinement. L'un d'eux, rédigé en français, est plus connu sous le nom de la Vie et l’esprit de M Benoit Spinoza ou l’Esprit de Spinoza.

Bien qu’une des versions porte la date de 1598, le premier Traité des trois imposteurs pourrait n’être apparu qu’au XVIIIe siècle.

La thèse des trois imposteurs, connue en Europe dès le XIIIe siècle (elle est mentionnée par Thomas de Cantimpré), a été attribuée à diverses personnes suspectées d’athéisme ou accusées de blasphème ou d’hérésie. Parmi les noms proposés comme auteurs de l’idée ou de l’ouvrage anonyme : Averroès[1], Frédéric II, Boccace, Pomponazzi, Machiavel[2], Pierre l'Arétin[3], Bernardino Ochino[4], Michel Servet[5], Jérôme Cardan, Giordano Bruno[6], Marc-Antoine Muret[7], Vanini, Hobbes, Spinoza, Matthias Knutzen, le baron d'Holbach, pour s’en tenir aux plus célèbres.

Auteurs présumés de la thèse des trois imposteurs[modifier | modifier le code]

Thomas de Cantimpré[8] attribue le blasphème sur les trois imposteurs au chanoine Simon de Tournai (qui florissait de 1184 à 1200), ce qui montre en tout cas que l’histoire circulait à l'époque de Thomas de Cantimpré. Parmi ceux qui furent les premiers soupçonnés en Europe d’avoir tenu ces propos, ou même de les avoir développés en un traité, figure l’empereur d’Allemagne et roi de Sicile Frédéric II Hohenstaufen (ou son secrétaire Pierre Des Vignes). En 1239, il fut accusé par Grégoire IX[9] d’avoir déclaré que le monde entier avait été dupé par trois imposteurs : Moïse, Jésus et Mahomet.

Les recherches de Louis Massignon font remonter l’origine du thème des Trois imposteurs à des arguments de propagande religieuse employés par Abû Tâhir Sulaymân (907-944), troisième souverain du royaume qarmate de Bahreïn fondé par une secte d’ismaéliens dissidents. Il aurait dit :

En ce monde, trois individus ont corrompu les hommes, un berger, un médecin et un chamelier. Et ce chamelier a été le pire escamoteur, le pire prestidigitateur des trois.

Éditions[modifier | modifier le code]

Le "Tractatus de tribus impostoribus" médiéval relève de la légende et n'a donc jamais été édité.

  • Un manuscrit intitulé la Vie et l’esprit de M. Benoit Spinoza fut prétendument traduit du latin d’après un manuscrit volé dans la bibliothèque du Prince de Saxe, mais est plus probablement un traité rédigé en français sous le titre la Vie et l’esprit de M. Benoit Spinoza, publié en 1712 (ou 1719) à Rotterdam et l’auteur serait Jan Vraesen. Cette version fut réédité dès 1721 sous le titre Traité des trois imposteurs, version attribuée à Jean Maximilien Lucas, qui y fait l'apologie de la méthode exégétique décrite dans le Traité théologico-politique de Spinoza [10]. Il fut aussi attribué à un avocat de Reims, Marc-Antoine Oudinet. Il existe en fait de nombreux exemplaires du Traité des trois imposteurs/Esprit de Spinoza, avec des différences plus ou moins grandes entre eux. Une troisième version fut éditée par le baron d’Holbach quelque décennies plus tard et vite attribuée à son éditeur.

Thèse du livre[modifier | modifier le code]

Le Traité moderne est un exposé systématique d’irréligion, d’inspiration déiste. Il fait d’abord l’étiologie de la religion, énumérant tous les motifs qui poussent les hommes à s’écarter de la « droite raison » et dénonçant

ceux à qui il importait que le peuple fût contenu et arrêté par de semblables rêveries.

Ensuite, il s’attaque aux trois supposés prophètes et aux textes sacrés. La Bible est critiquée comme un

tissu de fragments cousus ensemble en divers temps, ramassés par diverses personnes et publiés de l’aveu des rabbins, qui ont décidé, suivant leur fantaisie, de ce qui devait être approuvé ou rejeté, selon qu’ils l’ont trouvé conforme ou opposé à la loi de Moïse.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Ernest Renan, Averroès et l’averroïsme, rééd. Paris, Maisonneuve & Larose, 1997, p. 213, qui cite Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, article Averroès, note H. (Référence donnée par Patrick Marcolini, « Le De Tribus impostoribus et les origines arabes de l’athéisme philosophique européen », Cahiers de l'ATP, octobre 2003, en ligne.)
  2. C'est Nicolas Lefèvre qui, en 1688, dans une note de sa traduction de la Religio medici, de Thomas Browne, attribue le De tribus impostoribus à Machiavel. (Voir Georges Minois, Le Traité des trois imposteurs, Albin Michel, 2009, p. 78 et p. 309, n. 23.)
  3. Le De tribus impostoribus fut attribué à l'Arétin par Mersenne, Tentzel et Spizel. (Voir Georges Minois, Le Traité des trois imposteurs, Albin Michel, 2009, p. 73.)
  4. « Ce monstre d'homme, ce secrétaire de l'enfer, en un mot, l'auteur de l'abominable livre des trois imposteurs » (Thomas Browne, Religio medici, 1643, 1re partie, section 19. Cité par Georges Minois, Le Traité des trois imposteurs, Albin Michel, 2009, p. 85 et p. 310, n. 35.)
  5. « le détestable Traité des trois prophètes de Villeneuve » (Guillaume Postel, De orbis terrae concordia, 1543, cité par Georges Minois, Le Traité des trois imposteurs, Albin Michel, 2009, p. 96. Michel de Villeneuve était un autre nom de Michel Servet.)
  6. « L'ouvrage renommé depuis si longtemps sous le titre De tribus impostoribus n'est autre chose que Lo Spaccio de la Besta trionfante [de Giordano Bruno]. »(John Toland, dans un article du Spectator paru plus de cent ans après la mort de Giordano Bruno. Cité, avec des passages analogues de Prosper Marchand et de Mathurin Veyssière de La Croze, par Georges Minois, Le Traité des trois imposteurs, Albin Michel, 2009, p. 88-90.)
  7. « Au début du XVIIIe siècle, Bernard de la Monnoye raconte que le juriste Henri Erntius, en 1636, avait dit que Campanella lui avait rapporté que Muret aurait écrit le De tribus imperatoribus. » (Georges Minois, Le Traité des trois imposteurs, Albin Michel, 2009, p. 93.)
  8. Thomas de Cantimpré, De apibus. Voir l'article, signé P. R. sur Simon de Tournai dans Histoire littéraire de la France, t. 16, Paris, 1824, p. 390-391, consultable sur Google Books.
  9. « Ouvertement, ce roi de pestilence a notamment affirmé que - pour nous servir de ses propres paroles - le monde entier a été dupé par trois imposteurs : Jésus-Christ, Moïse et Mahomet, dont deux sont morts dans l'honneur, alors que Jésus lui-même est mort sur une croix. » Cité par E. Kantorowicz, L’empereur Frédéric II, Paris, 1987 (1re éd. allemande : 1927), p. 451-452, qui ajoute qu'on ne peut pas prouver que Frédéric ait ou non prononcé ces paroles, mais qu'il en était capable, et même de pis.
  10. Françoise Charles-Daubert, "Spinoza et les libertins", Hyper-Spinoza, Publié le 3 mai 2004, mise à jour le 27 novembre 2007
  11. Texte latin du texte de Müller, De tribus impostoribus

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • « L’art de ne croire en rien » suivi de « Livre des trois imposteurs », édition établie et préfacée par Raoul Vaneigem, Éditions Payot et Rivages (Rivages poche / Petite Bibliothèque), Paris, 2002. (Texte mis en français moderne de La Béatitude des chrétiens ou le Fléau de la foi, ouvrage de Geoffroy Vallée également connu sous le titre L'Art de ne croire en rien; traduction française du De tribus impostoribus portant la date de 1598; et texte du Livre des trois imposteurs du XVIIe siècle.)
  • Louis Massignon, « La légende de tribus impostoribus et ses origines islamiques », Revue de l’Histoire des Religions, t. 82, 1920, p. 74-78.
  • (it) M. Esposito, « Una manifestazione d’incredulità religiosa nel medioevo », Archivio storico italiano, ser. 7, t. 16, 1931, p. 3-38.
  • (en) R.W. Southern, Western views of Islam in the Middle Ages, Cambridge Mass., 1962, p. 75 et n. 16.
  • L’Accusation du pape Grégoire IX contre l’empereur Frédéric II, dans le contexte de la seconde excommunication (1239), se trouve en : Epistolae saeculi XIII e regestis pontificum romanorum selectae, t. 1, éd. C. RODENBERG, Berlin, 1883, p. 653, no 750. (Frédéric se défendait de cette accusation.)
  • Ernst Kantorowicz, L’empereur Frédéric II, Paris, 1987 (1re éd. allemande : 1927), p. 451-452.
  • Patrick Henriet, « Cluny, système chrétien (XIe-XIIe siècles). À propos d’un ouvrage récent. », Le Moyen Âge, t. 108, 2002, ns 3-4.(A fourni les éléments bibliographiques ci-dessus.)
  • Thomas de Cantimpré (XIIIe siècle), De Apibus. (Impute la thèse des trois imposteurs à Simon de Tournai.)
  • S. Berti, « Jan Vroesen, autore del 'Traité des Trois Imposteurs' » in Rivista Storica Italiana 103 (1991), dont les notes 4 à 6 fournissent une bibliographie importante.
  • J. A. I. Champion and, R. H. Popkin, « Bibliography and Irreligion: Richard Smith’s 'Observations on the Report of a Blasphemous Treatise by some affirmed to have been of late years published in print of three grand impostors' c1671 », 2006. Les notes fournissent une bibliographie récente. Consultable sur Royal Holloway Research Online : [1]
  • Françoise Charles-Daubert, « Le TTP, une réponse au Traité des trois Imposteurs ?, Études philosophiques, Paris, no 4 (octobre-décembre 1987), p. 385-391, "Le TTP une réponse au Traité des trois imposteurs ?", Hyper-Spinoza.
  • Françoise Charles-Daubert, « Note sur La Vie et l'Esprit de Spinoza - 1719 », Bulletin de l'Association des Amis de Spinoza, Paris, no 21 (1988).
  • Françoise Charles-Daubert, « Spinoza et les Libertins - Le Traité des Trois Imposteurs ou L'Esprit de Spinoza », in Spinoza, Science et Religion, De la méthode géométrique à l'interprétation de l'Écriture sainte, Institut Interdisciplinaire d'Études Epistémologiques, Lyon, 1988 (diffusion Vrin, Paris), p. 171-181. N XI, 17 (Jacqueline Lagrée)."Spinoza et les libertins", Hyper-Spinoza
  • Françoise Charles-Daubert, « Les principales sources de L'Esprit de Spinoza, Traité libertin et pamphlet politique », in Travaux et documents du Groupe de Recherches Spinozistes, no 1 : "Lire et traduire Spinoza", Presses de l'Université Paris-Sorbonne, Paris, 1989, p. 61-107. N XII, 17 (Pierre-Henry Frangne).
  • Françoise Charles-Daubert, « L'image de Spinoza dans la littérature clandestine et l'Esprit de Spinoza », in Spinoza au XVIIIe siècle, Méridiens-Klincksieck, Paris, 1990, p. 51-74.
  • Françoise Charles-Daubert, « Note sur l'Esprit de Spinoza et le Traité des Trois Imposteurs », Bulletin de bibliographie spinoziste XII, supplément aux Archives de Philosophie, Paris, tome 53, cahier 4 (1990), p. 10-12.
  • Le traité des trois imposteurs et l'esprit de Spinoza : philosophie clandestine entre 1678 et 1768, textes présentés par Françoise Charles-Daubert, Voltaire Foundation, Oxford, 1999, 800 p.
  • Patrick Marcolini, « Le De Tribus impostoribus et les origines arabes de l’athéisme philosophique européen », Cahiers de l'ATP, octobre 2003, en ligne.
  • Georges Minois, Le traité des trois imposteurs. Histoire d'un livre blasphématoire qui n'existait pas, Paris, Albin-Michel, 2009. ISBN 2226183124

Articles connexes[modifier | modifier le code]