Cancel culture

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La cancel culture (culture de l'annulation), ou call-out culture (culture de la dénonciation), est une pratique née aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, les individus ou les groupes responsables d'actions ou de comportements perçus comme problématiques[1]. Cette pratique, qui se rencontre dans le monde physique et sur les médias sociaux, suscite la controverse[2],[3].

Description[modifier | modifier le code]

La manifestation numérique de la culture de la dénonciation (« call-out ») est représentée par un mouvement comme « Me Too » qui permet aux femmes de partager et de dénoncer leurs expériences de violences et de harcèlement sexuels[4]. Cette « culture de l'annulation » vise à ruiner la carrière d'une personne soit pour son comportement privé avéré ou supposé, soit pour des déclarations publiques[5].

Pendaison en effigie et lynchage symbolique font partie des manifestations de rejet en public[6],[7].

Comme substitut à la pratique de la dénonciation en public (calling out), un individu ou une entité peut être averti en privé (« called in »). L'accusateur parle de vive-voix à l'accusé ou lui envoie un message sur sa conduite ou son comportement[8].

Selon le politologue spécialiste des États-Unis Jean-Éric Branaa, quand une personne soupçonnée ou condamnée pour pédophilie s'installe dans un quartier, il arrive que ses nouveaux voisins, informés de son passé, placardent des affiches dans les rues avec son nom et les faits pour lesquels elle a été condamnée, sans que cela soit considéré comme du harcèlement[9],[10].

Sémantique[modifier | modifier le code]

L'expression Cancel culture a été traduite diversement par « culture du bannissement »[11],[12],[13],[14], « de l'annulation »[15],, « de l’ostracisme » ou « de l’ostracisation »[16],[17], « de la négation »[18]« de l'anéantissement »[12],[19], « de l'effacement »[11], « de la suppression »[20],[21], « du boycott » ou « du boycottage »[11],[14], « de l'humiliation publique », « de l'interpellation », « de la dénonciation »[9],[14],[22],[23],[24]. Elle décrit une forme de boycott dans laquelle la personne critiquée est également expulsée des cercles sociaux ou professionnels — sur les médias sociaux ou dans le monde physique ou les deux. Elle serait « annulée »[25]. L'emploi du verbe anglais cancel dans ce contexte remonte à 2015 au moins, et son utilisation se généralise à partir de 2018[26],[27].

Le verbe cancel, apparu en Angleterre vers la fin du XIVe siècle dans le sens d'annuler un écrit à traits de plume croisés ou parallèles, vient du vieux français « canceler ». Le substantif correspondant est « cancellation »[28],[16]. La forme « canceller » (avec deux « l »), présente dans presque tous les dictionnaires généraux des XIXe et XXe siècle, signifie « annuler un document, un écrit par des ratures en forme de croix ou par des lacérations »[29],[16].

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

La série télévisée d'animation américaine South Park s'est moquée de la cancel culture avec sa propre campagne #CancelSouthPark en promotion de la vingt-deuxième saison de la série[30],[31]. Le troisième épisode de la saison, The Problem with a Poo, traite de la controverse relative au personnage des Simpson Apu (dont les caractéristiques stéréotypées ont été critiquées dans le documentaire The Problem with Apu[32]) et plus généralement du concept de la cancel culture, de la cancellation de l'actrice Roseanne Barr après ses tweets controversés et des auditions de confirmation du juge de la Cour suprême Brett Kavanaugh[33].

La cancel culture est l'un des principaux sujets du film de comédie stand-up de Dave Chappelle Stick & Stones et du film de comédie stand-up de Bill Burr Paper Tiger[34],[35].

Critiques[modifier | modifier le code]

La culture de la dénonciation peut être perçue comme une forme d'auto-justice, condamnant de facto des individus sans procédure légale et sans motif autre que l'appréciation générale d'un groupe. Plusieurs auteurs estiment qu'elle s'apparente à du cyberharcèlement, d'autres à du lynchage[36], risquant d’annihiler tout débat. Ainsi, le , dans une tribune parue dans le Harper's[37] et traduite dans Le Monde, 153 artistes, intellectuels et personnalités dénoncent la culture de l'annulation et les obstacles à la libre circulation des idées[38],[39], et condamnent l'« intolérance à l’égard des opinions divergentes »[40],[41],[42],[43]. La comparaison avec une forme de censure se pose[44],[45]. À l'inverse, l'essayiste et historienne Laure Murat estime que la cancel culture engendre des excès, mais provient d'un grand sentiment d'injustice[46]. La sociologue Nathalie Heinich quant à elle, la critique et la trouve inadaptée en France[47]. L'éditorialiste américain Lance Morrow la compare au maccarthysme[48]. Laetitia Strauch-Bonart estime que cette « vague effrayante de censure a atteint l'Amérique et sévit également en France »[49].

Selon certains analystes, le concept de cancel culture n’existerait pas, car il ne s'apparenterait pas à une culture et les effets négatifs de la dénonciation publique ne seraient pas démontrés[2],[3]. Ainsi, des personnalités comme Louis C.K. ou Harvey Weinstein, dénoncées publiquement, continueraient à avoir un certain succès dans la vie publique[2]. Cependant, il y a eu des cas de suicides liés a la cancel culture[50].

Exemples[modifier | modifier le code]

Prémices historiques avant l'heure[modifier | modifier le code]

Le bannissement de Spinoza de sa communauté juive amsterdamoise au XVIIe siècle — en raison de sa croyance en un dieu dont les caractéristiques sont celles de la Nature — est donné par le philosophe David Rutledge comme exemple de « cancel culture » avant la lettre[51].

Selon Jean-Eric Branaa, la pratique de la délation ou dénonciation est présente et acceptée depuis longtemps aux États-Unis, trouvant son origine dans les affiches « Wanted » représentées dans les westerns[9].

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Thomas Mahler voit les débuts de la cancel culture aux États-Unis en 2013 quand une jeune femme, responsable des relations publiques du groupe média américain IAC, après un tweet compris comme raciste, devient le sujet n°1 des discussions sur ce réseau social et « se retrouve lâchée par son employeur, reniée par sa famille et refusée par les employés de l'hôtel où elle devait dormir. »[5]

Le 23 juillet 2020, Mike Adams, professeur de criminologie, s'est donné la mort, en partie suite à une campagne de harcèlement propre à la cancel culture, après une intervention provocatrice[52].

En 2021, la commission scolaire de San Francisco va renommer 44 écoles publiques afin de retirer les noms de personnages en lien avec l’esclavage, l’oppression ou le racisme, tels Lincoln, Washington et Jefferson[53],[54],[55].

En septembre 2020, un article d'un musicologue et d'un journaliste s'en prennent à Beethoven, et spécifiquement à sa 5e symphonie[56]. Ils estiment que cette symphonie a engendré un basculement élitiste de la musique classique. Et ils ajoutent que cette musique complexe a été érigée comme symbole de l'homme blanc hétérosexuel. À partir de cet article, les débats se sont enflammés, générant pour certains une forme de cancel culture[57],[58].[pertinence contestée]

Au Canada[modifier | modifier le code]

L'ancien premier ministre du Canada John A. Macdonald a eu ses statues retirées ou vandalisées[59],[60]. En 2020, l'Université Queen's retire son nom du pavillon de droit[61].[réf. souhaitée]

Le nom d'Edward Cornwallis ainsi que sa statue sont retirés d'un parc, d'un navire brise-glace et de panneaux de signalisation de rivière en Nouvelle-Écosse[62],[60],[63],[64].[réf. souhaitée]

La rue Amherst de Montréal fut renommée par le maire Denis Coderre afin d'effacer le nom du controversé général britannique[65],[66].[réf. souhaitée]

En France[modifier | modifier le code]

[pertinence contestée] Le 19 janvier 2021, le dessinateur Xavier Gorce publie un dessin dans Le Monde. Ce dessin est jugé problématique par de nombreux internautes. Selon eux, il ironiserait sur la parole et la douleur des victimes et d'incestes, et il serait transphobe[67]. Caroline Monnot, directrice de la rédaction du Monde, présente ce jour même des excuses et annonce que le dessin n'aurait pas dû être publié. Le lendemain, Xavier Gorce annonce quant à lui quitter le journal, à cause de cette décision[68]. Plusieurs médias parlent de cancel culture[69] La sociologue Nathalie Heinich juge que la controverse autour du dessin de Xavier Gorce « semble typique de la cancel culture » [70]. D'autres, comme Jean-Yves Pranchère, professeur de théorie politique à l’université libre de Bruxelles, battent cette hypothèse en brèche[71]. Gilles van Kote, directeur délégué aux relations avec les lecteurs du quotidien Le Monde, dément que le journal ait cédé à la « cancel culture » et au politiquement correct[72].

Royaume-Uni[modifier | modifier le code]

Au Royaume-Uni, le cas J. K. Rowling est jugé emblématique de la cancel culture[5],[73],[74]. L'auteur de Harry Potter « après avoir longtemps incarné une figure consensuelle, féministe et de gauche », voit des fans la condamner du fait de positions jugées « transphobes »[5]. En , J. K. Rowling avait affiché son soutien à Maya Forstater, une chercheuse britannique ayant été licenciée après avoir affirmé que personne ne pouvait « changer son sexe biologique ». Selon Rowling, la scientifique aurait été injustement licenciée pour avoir simplement déclaré que « le sexe [était] réel ». À la suite de son soutien public, l'auteure est à son tour accusée de « transphobie » par certains fans et médias[75].

Par la suite, les débats se polarisent entre les personnes qui dénoncent ou se désolidarisent des propos de J. K. Rowling (certains acteurs de Harry Potter, les communautés et sites de fans) et les personnes qui la soutiennent ou qui estiment que ses propos ont été mal interprétés ou exagérés[76]. Par la suite, elle fait partie des 150 personnalités publiques, dont notamment Salman Rushdie, Margaret Atwood, Gloria Steinem, Malcolm Gladwell et Noam Chomsky, qui, en 2020, signent une lettre dénonçant la cancel culture[77].

En 2021, le gouvernement britannique annonce des mesures pour « garantir la liberté d’expression » dans les universités et tempérer les effets de la « cancel culture » qui priverait de parole certains universitaires. Le projet de loi a pour but d'éviter que des universitaires ne perdent leur emploi pour avoir exprimé des positions controversées, mais aussi d'empêcher que les pressions étudiantes ne conduisent à l'annulation de certains orateurs invités à des conférences. Ces propositions ont été saluées par un groupe de chercheurs dans le quotidien conservateur The Times. Elles s'attirent néanmoins des accusations d'ingérence dans le fonctionnement des établissements. Parmi les événements qui ont été interrompus ou annulés en raison de l’opinion des intervenants, se trouvaient des conférences de Nigel Farage, de la journaliste de la BBC Jenni Murray ou encore du philosophe Roger Scruton[78].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Greg Lukianoff : The Coddling of the American Mind : How Good Intentions and Bad Ideas Are Setting Up a Generation for Failure, 978-0735224896, Penguin Press, 2018

Notes et références[modifier | modifier le code]

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Voir aussi[modifier | modifier le code]