Damnatio memoriae

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

La damnatio memoriæ (littéralement : « damnation de la mémoire ») est à l'origine un ensemble de condamnations post mortem à l'oubli, utilisée dans la Rome antique. Par extension le mot est utilisé pour toutes condamnations post mortem.

Son exact contraire est la consécration (en latin : « consecratio ») ou apothéose, jusqu'à la divinisation.

La damnatio memoriæ à Rome[modifier | modifier le code]

La damnatio memoriæ est votée par le Sénat romain à l'encontre d'un personnage politique. Elle consiste par exemple en l'annulation de ses honneurs, l'effacement de son nom des monuments publics, la déclaration de son anniversaire comme jour néfaste ou le renversement de ses statues.

Victimes de la damnatio memoriæ[modifier | modifier le code]

Portrait de Néron retravaillé en effigie de Titus après la damnatio memoriæ du premier, musée du Louvre (Ma 3562)

Ont été frappés de la damnatio memoriæ les personnages suivants :

Une damnatio memoriæ peut être révoquée par la suite. Ainsi, le consul Virius Nicomachus Flavianus est frappé d'une telle mesure en 394 pour avoir soutenu l'usurpateur Eugène ; en 431, son fils Flavius Nicomachus obtient un rescrit impérial révoquant la damnatio[10].

Curieusement, l'empereur Caracalla ne figure pas dans la liste de la damnatio memoriae, alors que ce dernier était un empereur cruel, despotique, ayant même tué d'un coup de glaive son frère Geta, et commis de nombreux massacres (dont un à Alexandrie).

Un exemple : la damnatio memoriae de l'empereur Géta[modifier | modifier le code]

La damnatio memoriae de Géta après son assassinat par son frère Caracalla, telle qu'on peut la mesurer par le témoignage de Dion Cassius[11] et les découvertes des archéologues, des épigraphistes et des papyrologues, a été l'une des plus systématiques de toute l'histoire romaine. Non seulement, Caracalla fit détruire dans tout l'empire les représentations figurées et le nom de son frère sur les monuments publics, comme il était habituel, mais il fit fondre les monnaies à son effigie et rechercher dans les archives les documents, même anciens, portant son nom pour le faire disparaître (effacement, rature, etc.). Même les documents privés étaient concernés et les biens de ceux dont le testament mentionnait le nom de Géta étaient confisqués. Les poètes évitèrent de donner le nom de Géta aux personnages de leurs comédies, comme c'était courant depuis Les Adelphes et Le Phormion de Térence. Le cognomen Geta de Lucius Lusius Geta, préfet d'Égypte en 54, fut même martelé sur une inscription[12].

Extension[modifier | modifier le code]

Le terme a été forgé à l'époque moderne sur la base de memoria damnata, qui désigne la condamnation post mortem pour haute trahison.

Par extension moderne à des contextes non romains, on utilise l'expression pour désigner des mesures comparables.

La damnatio memoriæ en Égypte antique[modifier | modifier le code]

Statue de la reine Hatchepsout (Rijksmuseum van Oudheden, Leyde)

Dans la civilisation égyptienne, la représentation, qu’elle soit simple image ou écriture hiéroglyphique figurative, a le pouvoir magique de faire exister ce qu’elle représente. C’est pourquoi le pouvoir politique, principalement pharaonique, s’est permis d’effacer (notamment par les regravures de scènes et de leurs légendes), démolir ou détruire des représentations, en raison de querelles politiques ou religieuses, afin d’interdire à une personne ou une force mystique la possibilité d’avoir existé ou d’être néfaste. Cependant, lorsqu'un successeur remplace le nom de son prédécesseur par le sien, cela ne relève pas de la damnatio memoriæ mais de la volonté de s'approprier les signes du pouvoir[13].

Plusieurs exemples existent :

  • celui de la pharaonne Hatchepsout : effacé par damnatio memoriæ, son nom disparut des monuments pour être remplacés par ceux de son père Thoutmôsis Ier, de son demi-frère Thoutmôsis II ou de son successeur et beau-fils Thoutmôsis III à l’origine de la censure politique et artistique de son existence. Thoutmôsis III prive alors sa tante d'une de ses principales sources de légitimité[14], nie qu'elle est l'héritière directe de son père et rétablit l'ordre normal de la succession des trois Thoutmôsis[15] ;

Autres exemples[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Plutarque, Vies parallèles [détail des éditions] [lire en ligne] (Cicéron, XLIX, 6 ; Antoine, LXXXVI, 9)
  2. Dion Cassius, Histoire romaine [lire en ligne] (LI, 19).
  3. Tacite, Annales 6.2 [lire en ligne] (Tacite, Annales, livre VI, chapitre II)
  4. Dion Cassius (LX, 4, 5-6).
  5. Suétone, Vie des douze Césars [lire en ligne] (Néron, XLIX, 2).
  6. Suétone, Domitien, XXIII, 1.
  7. Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan [lire en ligne] (52, 3-5)
  8. Lactance, Sur la mort des persécuteurs (3).
  9. Jean-Paul Boucher, Caius Cornelius Gallus, Paris, Les Belles Lettres, 1966, pages 56 et 57.
  10. Inscription sur le forum de Trajan ; CIL, VI, 1783.
  11. Dion Cassius, 77, 12.
  12. Paul Mertens, « La damnatio memoriae de Géta dans les papyrus », Hommages à Léon Herrmann, Bruxelles, coll. Latomus n° 44, 1960, p. 541-552.
  13. Stéphane Benoist, Mémoire et histoire : les procédures de condamnation dans l'antiquité romaine, Centre régional universitaire lorrain d'histoire,‎ 2007, p. 9
  14. Leniaud, Jean-Michel, Les Archipels du passé : le patrimoine et son histoire, Paris : Fayard, 2002, pp. 25-44.
  15. Maruéjol, Florence, Thoutmôsis III et la corégence avec Hatchepsout, Paris : Pygmalion, 2007, pp. 86-99.
  16. Robert Hari, « La "Damnatio memoriae" amarnienne », in Melanges Adolphe Gutbub d'Adolphe Gutbub, Université Paul Valéry, 1984, p.95-102
  17. Dimitri Laboury, Akhenaton, p. 9 et p. 15, Collection Pygmalion, Flammarion, Paris, 2010, (ISBN 978-2-7564-0043-3).
  18. Dimitri Laboury, Akhenaton, p. 9 et p. 15, Collection Pygmalion, Flammarion, Paris, 2010, (ISBN 978-2-7564-0043-3).
  19. Valère Maxime, Dits et faits mémorables [lire en ligne] (VIII, 14, 5).
  20. Alain Nadaud, La mémoire d'Érostrate, Le Seuil,‎

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Stéphane Benoist, Titulatures impériales et damnatio memoriae : l’enseignement des inscriptions martelées, In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 15, 2004, pp. 175-189, consultable sur Persée.
  • Stéphane Benoist, Mémoire et histoire : les procédures de condamnation dans l'antiquité romaine, Centre régional universitaire lorrain d'histoire,‎ 2007, 356 p.