La Princesse de Clèves

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La Princesse de Clèves
Image illustrative de l'article La Princesse de Clèves
Édition princeps

Auteur Marie-Madeleine de La Fayette
Genre Roman
Pays d'origine Drapeau de la France France
Lieu de parution Paris
Éditeur Claude Barbin
Date de parution 1678

La Princesse de Clèves est un roman publié anonymement par Marie-Madeleine de La Fayette en 1678.

Le roman prend pour cadre la vie à la cour des Valois « dans les dernières années du règne de Henri Second », comme l'indique le narrateur dans les premières lignes. Il peut donc être défini comme un roman historique, même s'il inaugure, par bien des aspects (souci de vraisemblance, construction rigoureuse, introspection des personnages) la tradition du roman d'analyse dont se réclamera une partie de la modernité.

La Princesse de Clèves témoigne également du rôle important joué par les femmes en littérature et dans la vie culturelle du XVIIe siècle marquée par le courant de la préciosité. Madame de La Fayette avait fréquenté avant son mariage le salon de la marquise de Rambouillet[1] et, comme son amie Madame de Sévigné, faisait partie du cercle littéraire de Madeleine de Scudéry, dont elle admirait les œuvres[2].

Roman fondateur, La Princesse de Clèves est évoqué comme l’un des modèles littéraires qui ont inspiré Balzac, Raymond Radiguet[3] ou même Jean Cocteau[4].

L'édition princeps[modifier | modifier le code]

Claude Barbin obtint le privilège le 18 janvier 1678, l'achevé d'imprimer est du 8 mars[5]. L'édition princeps comportait quatre volumes : un tome I de 211 pages[6], un tome II de 214 pages[7], un tome III de 216 pages[8], un tome IV de 213 pages[9].

Résumé de l’intrigue[modifier | modifier le code]

L’histoire se déroule entre octobre 1558 et novembre 1559, à la cour du roi Henri II puis de son successeur François II.

Première partie

Mademoiselle de Chartres, une jeune femme de seize ans, paraît pour la première fois à la cour, située alors au Louvre. Elle a reçu de sa mère une éducation vertueuse et exemplaire par son caractère unique : « La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée, elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour, elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux (...). ». Alors qu'elle se rend chez un joaillier pour assortir des pierreries, elle rencontre le prince de Clèves. Ébloui par sa beauté, mais ne sachant pas son nom, ce dernier entreprend de connaître son identité et la demande en mariage. Mademoiselle de Chartres accepte ce mariage de raison, sans dégoût particulier ni attirance pour le jeune prince, qui se plaint auprès d'elle de son indifférence : « M. de Clèves se trouvait heureux sans néanmoins être entièrement content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de Mlle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la reconnaissance (...). ». Mais lors du bal donné pour les fiançailles de Claude de France, la princesse de Clèves rencontre le duc de Nemours, un prince d'un éclat considérable dans toute l'Europe. Le roi les invite à danser l'un avec l'autre. Il naît alors une passion dans le cœur des deux personnages que Madame de Clèves s'efforce de combattre, fidèle aux leçons de sa mère, qui la met en garde une dernière fois contre les dangers d'une liaison : « Ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque affreux qu’ils vous paraissent d’abord : ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d’une galanterie. » Après la mort de Madame de Chartres, l'héroïne se rend à Coulommiers où elle apprend avec tristesse celle de Madame de Tournon, une femme qui lui paraissait avoir beaucoup de mérite et de vertu. M. de Clèves entreprend alors le récit des mésaventures de Sancerre.

Deuxième partie

M. de Clèves apprend à sa femme que son ami Sancerre était amoureux depuis près de deux ans de Mme de Tournon et que cette dernière lui avait secrètement promis, ainsi qu’à M. d’Estouville, de les épouser. C’est seulement le jour de sa mort que M. de Sancerre apprend la perfidie. Le même jour, il connaît une douleur immense en apprenant la mort de sa bien-aimée et en découvrant les lettres passionnées que cette dernière a adressées à M. d’Estouville. La princesse de Clèves est troublée par les propos que son mari a tenu à son ami Sancerre et qu’il lui répète : « La sincérité me touche d’une telle sorte que je crois que si ma maîtresse et même ma femme, m’avouait que quelqu’un lui plût, j’en serais affligé sans en être aigri. »

À la demande de M. de Clèves, Mme de Clèves rentre à Paris. Elle ne tarde pas à se rendre compte qu’elle n’est pas guérie de l’amour qu’elle éprouve pour le duc de Nemours. Elle est en effet émue et pleine de tendresse pour cet homme, qui par amour pour elle, renonce aux espérances d’une couronne. Si elle ne parvient pas à maîtriser ses sentiments, elle est bien décidée à tout faire pour maîtriser ses actes. Elle souhaite à nouveau fuir celui qu’elle aime, mais son mari lui intime l’ordre de ne changer en rien sa conduite.

Puis Nemours dérobe sous ses yeux son portrait. Elle se tait, craignant à la fois de dévoiler publiquement la passion que ce prince éprouve pour elle et d’avoir à affronter une déclaration enflammée de cet amoureux passionné. Nemours qui s’est aperçu que la princesse de Clèves avait assisté à ce vol et n’avait pas réagi, rentre chez lui, savourant le bonheur de se savoir aimé.

Lors d’un tournoi, Nemours est blessé. Le regard que lui adresse alors Mme de Clèves est la preuve d’une ardente passion. Puis une lettre de femme égarée et dont elle entre en possession laisse supposer que Nemours a une liaison. Elle découvre alors la jalousie.

Troisième partie

Le Vidame de Chartres, oncle de la princesse de Clèves et ami intime de M. de Nemours est lui aussi très contrarié par cette lettre. Car la lettre qu’a lue la princesse de Clèves et qu’elle croyait adressée à Nemours, d’où sa jalousie, lui appartenait. Et le fait qu’elle circule entre toutes les mains de la Cour le contrarie énormément. En effet cette lettre risque de déshonorer une femme extrêmement respectable et de lui valoir, à lui, Vidame de Chartres, la colère de la Reine qui l’a pris pour confident et qui n’accepterait pas cette aventure sentimentale.

Le Vidame de Chartres souhaite que le duc de Nemours indique être le destinataire de cette lettre et aille la réclamer à la reine dauphine qui l’a maintenant entre les mains. Il lui donne pour cela un billet sur lequel figure son nom, qu’une amie de sa maîtresse lui a donné, et qui permettra à Nemours de se justifier auprès de celle qu’il aime.

M. de Nemours rend visite à Mme de Clèves et lui apprend la demande au Vidame de Chartres. Il parvient également grâce au billet que lui a donné son ami à lui prouver qu’il n’est pas compromis dans cette aventure sentimentale. Il parvient ainsi à dissiper la jalousie de la Princesse. En présence de M. de Clèves, les deux amants, pour satisfaire une demande royale, réécrivent de mémoire une copie de la lettre qui a semé le trouble. Mme de Clèves goûte le plaisir de ce moment d’intimité, mais reprend conscience de la passion qu’elle ressent, malgré elle, pour cet homme. Elle décide de repartir à la campagne, malgré les reproches de son mari, qui ne comprend guère son goût pour la solitude.

Elle avoue alors, les yeux remplis de larmes, qu’elle est éprise d’un autre homme, et que pour rester digne de lui, elle doit quitter la cour. M. de Nemours assiste, caché et invisible, à cet aveu. M. de Clèves est dans un premier temps tranquillisé par la franchise courageuse de son épouse. Puis aussitôt, il commence à ressentir une vive jalousie et presse son épouse de mille questions auxquelles elle ne répond pas. Elle ne lui dévoilera pas le nom de son rival. M. de Nemours, assistant dans l’ombre à cette scène, reste lui aussi dans l’expectative. Le roi demande alors à M. de Clèves de rentrer à Paris.

Restée seule, Mme de Clèves est effrayée de sa confession, mais se rassure, en estimant qu’elle a ainsi témoigné sa fidélité à son mari.

M. de Nemours s’est enfui dans la forêt et se rend compte que cet aveu lui enlève tout espoir de conquérir celle qu’il aime. Il éprouve pourtant une certaine fierté d’aimer et d’être aimé d’une femme si noble. Il commet surtout l’imprudence de raconter au Vidame de Chartres, l’histoire qu’il vient de vivre. Il a beau raconter cette histoire en termes très vagues, son compagnon devine que cette histoire est la sienne. Clèves apprend de son côté que celui que sa femme n’a pas voulu nommer, n’est autre que M. de Nemours. Puis en raison de l’imprudence de Nemours, l’information devient publique. Ne sachant que ce dernier a été témoin de cet aveu, M et Mme de Clèves se déchirent en se soupçonnant l’un l’autre d’avoir trahi le secret de leur discussion. Nemours et M et Mme de Clèves que la fatalité a jeté les uns contre les autres sont alors soumis aux soupçons, remords, reproches et aux plus cruels des troubles de la passion.

Quatrième partie

Alors que la Cour se rend à Reims pour le sacre du nouveau roi, Mme de Clèves se retire à nouveau à la campagne, cherchant dans la solitude l’impossible tranquillité. Nemours la suit, épié par un espion que Clèves a dépêché sur place. De nuit, Nemours observe la princesse de Clèves alors qu’elle contemple d’un air rêveur un tableau le représentant. Il est fou de bonheur. Encouragé par cette marque d’amour, Nemours se décide à rejoindre celle qu’il aime. Il avance de quelques pas et fait du bruit. Pensant le reconnaître, la princesse se réfugie immédiatement dans un autre endroit du château. Nemours attend en vain dans le jardin, et au petit matin, il se rend dans le village voisin pour y attendre la nuit suivante.

La présence du duc de Nemours auprès de la princesse a été racontée à Clèves par son espion. Sans même laisser le temps à son interlocuteur de lui donner plus de précisions, Clèves est persuadé qu’il a été trahi. Il meurt de chagrin, non sans avoir fait « à la vertueuse infidèle d’inoubliables adieux » et l’avoir accablée de reproches.

La douleur prive la princesse de toute raison. Elle éprouve pour elle-même et M. de Nemours un véritable effroi. Elle refuse de voir M. de Nemours, repensant continuellement à la crainte de son défunt mari de la voir épouser M. de Nemours.

Le Vidame de Chartres réussit tout de même à organiser une entrevue secrète entre les deux amants. Elle le regarde avec douceur, mais lui conseille de rechercher ailleurs une destinée plus heureuse. Puis elle sort sans que Nemours puisse la retenir.

Contextualisation[modifier | modifier le code]

Éléments historiques du roman[modifier | modifier le code]

Les personnages de La Princesse de Clèves sont des personnages historiques, quoique quelques détails soient modifiés. Seul le personnage principal serait imaginaire ; on retrouve dans son aventure de lointains échos du procès de Françoise de Rohan. Voici quelques commentaires de personnages historiques :

  • Jacques de Savoie-Nemours (1531-1585), fils du duc Philippe de Savoie-Nemours, petit-fils du duc Philippe II de Savoie et cousin germain du roi François Ier : « Ce prince était un chef-d’œuvre de la nature ; ce qu’il avait de moins admirable, c’était d’être l’homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que l’on n'a jamais vu qu’à lui seul ; il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s’habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisait qu’on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. »
  • Marguerite de Valois (1523-1574), fille de François Ier, roi de France et de la reine Claude de France : « Cette princesse était dans une grande considération par le crédit qu’elle avait sur le roi, son frère ; et ce crédit était si grand que le roi en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont pour lui faire épouser le duc de Savoie. Quoiqu’elle eût désiré toute sa vie de se marier, elle n’avait jamais voulu épouser qu’un souverain, et elle avait refusé pour cette raison le roi de Navarre, lorsqu’il était duc de Vendôme, et avait toujours souhaité M. de Savoie ; elle avait conservé de l’inclination pour lui depuis qu’elle l’avait vu à Nice à l’entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. »

Influences littéraires[modifier | modifier le code]

Préciosité[modifier | modifier le code]

Dans sa jeunesse, Madame de La Fayette fréquente les salons précieux de l’hôtel de Rambouillet et de Madeleine de Scudéry. La préciosité marque encore le siècle, et l’influence de l’ouvrage phare du courant, l'Astrée d’Honoré d’Urfé, se fait toujours sentir dans la littérature. Madame de la Fayette n’est donc pas exempte de préciosité, lorsqu’elle écrit la Princesse de Clèves.

La préciosité est donc extérieure à l’œuvre, puisqu’elle concerne Madame de Lafayette elle-même. En effet, étant une femme écrivain, elle s’inscrit dans la lignée de ces précieuses lettrées, symbolisées par Madeleine de Scudéry. Une œuvre issue de la fréquentation des salons précieux et écrite par une femme porte alors la marque de la préciosité.

La première et la plus évidente des marques de préciosité dans la nouvelle est l’importance accordée au thème de l’amour, et la forme que ce dernier prend. Les salons précieux, en effet, se nourrissent de discussions sur l’amour, dans le but de résoudre des cas typiques (Une femme doit-elle céder à son amant ?) L’amour est un thème central du mouvement précieux. Des problèmes de ce type se retrouvent dans l’ensemble de l’œuvre, de manière plus ou moins explicite. Par exemple, l’aveu que Madame de Clèves fait de son amour pour Monsieur de Nemours à son mari est un cas typique de question précieuse : une femme doit-elle avouer qu’elle a un amant à son mari ? De la même façon, le comportement de Madame de Tournon pose certaines questions d’amour : une femme doit-elle promettre un mariage ? Une femme doit-elle épouser l’homme qu’elle aime ? Enfin, la situation la plus explicite de conversation précieuse est celle qui fait discuter la reine Dauphine et le Prince de Condé de l’opinion de Monsieur de Nemours, qui ne veut pas que sa maîtresse aille au bal.

Autre manifestation de la préciosité, la princesse de Clèves et le duc de Nemours, qui représentent en quelque sorte l’idéal précieux : beaux, intelligents et gracieux. Ils sont appelés à être au-dessus des autres humains. En somme, ils concentrent en eux toutes les qualités nécessaires à l’amour idéal, l’amour pur. Cela dit, l’amour précieux demeure généralement malheureux, comme celui qui unit la princesse et le duc.

En effet, l’amour est toujours teinté de jalousie, de tromperies. L’idéal précieux demeure un idéal, c’est-à-dire qu’il ne peut se réaliser que dans un cadre utopique semblable à celui de l’Astrée. Or, Madame de Clèves demeure irrémédiablement ancrée dans la réalité historique ; elle ne peut échapper à la jalousie. « Mais elle se trompait elle-même ; et ce mal, qu’elle trouvait si insupportable, était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut être accompagnée. » (Deuxième Partie)

La conception de l’amour précieux s’illustre par ailleurs dans les valeurs défendues, au fil de la nouvelle, par divers personnages. De façon assez générale, ces valeurs reprennent celles qui sont modélisées par la Carte de Tendre. Elles constituent l’idéal amoureux précieux, idéal bien entendu inaccessible.

Le poids de la préciosité dans la Princesse de Clèves se remarque également par l’emploi continu d’un vocabulaire précieux, vocabulaire éthéré, termes vagues, et néologismes précieux sous la forme d’adverbes. Deux exemples de cet emploi du vocabulaire précieux :

  • « [...] elle loua Monsieur de Nemours avec un certain air qui donna à Madame de Chartres la même pensée qu’avait eue le chevalier de Guise » (Première Partie)
  • « Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de nous cacher aucun de mes sentiments et de vous les laisser voir tels qu’ils sont. » (Quatrième Partie)

"Ni la philosophie cartésienne, ni la morale précieuse ne nous donneront la clef du roman."[10]

Le théâtre classique[modifier | modifier le code]

Certes, la Princesse de Clèves est influencée par son prédécesseur le roman baroque, ce qui apparaît nettement à la lecture. Néanmoins, d’un point de vue formel, l’impact de la dramaturgie classique sur l’écriture de Mme de La Fayette est flagrant. En effet, le mariage de M. et Mme de Clèves constitue le « nœud » de l’intrigue, au sens aristotélicien. Sans leur rencontre chez le bijoutier, qui intervient avant celle de M. de Nemours et de la jeune fille au bal, cette dernière n’aurait sûrement pas achevé sa vie aussi pieusement. Dans cette perspective, l’on peut se porter à rêver d’une idylle entre les véritables amants. La démonstration finale en aurait été bouleversée. Par ailleurs, l’aveu de la princesse constitue le « renversement » précipitant la « catastrophe ». Cette dernière, développée par Aristote dans sa Poétique, correspond au rapport du gentilhomme à son maître, M. de Clèves. À partir de cette trame, qui se retrouve dans le théâtre du XVIe et du XVIIe siècle, il semble que le dénouement soit, non pas la mort de la princesse dans la maison religieuse, ni même sa décision, lors de l’entretien avec M. de Nemours, mais la mort de l’époux. En effet, le « dénouement » prend alors tout son sens. Le « nœud » est enfin dénoué : celui de l’intrigue et celui du mariage, puisque la princesse n’est plus liée à M. de Clèves.

Influences dogmatiques[modifier | modifier le code]

Jansénisme[modifier | modifier le code]

Une autre influence particulièrement prégnante dans le milieu littéraire de l’époque est celle du jansénisme de Port-Royal. Il apparaît tant dans les Réflexions ou sentences et maximes morales et réflexions diverses de Monsieur de La Rochefoucauld que dans les pièces de Racine. Madame de La Fayette, amie de Monsieur de La Rochefoucauld, fréquente également les milieux jansénistes. La Princesse de Clèves porte les marques de cette influence.

Cette influence s’exprime assez simplement dans le roman par l’incapacité continuelle de Madame de Clèves à exprimer correctement ses problèmes, et à les affronter. En effet, la plupart des soliloques qui ponctuent le récit posent de faux problèmes. Il ne s’agit pas, par exemple, de combattre un coupable amour mais de le cacher à la Cour. Il ne s’agit pas d’avoir été indigne envers son mari, mais d’avoir paru indigne à Monsieur de Nemours.

Cette mauvaise foi permanente de Madame de Clèves introduit, on le voit bien, le thème du paraître, qui domine dès l’ouverture de la nouvelle, depuis la description de la Cour jusque dans les soliloques de la jeune femme. Rien n’est ce qu’il semble être à la Cour, et il faut se garder des apparences : l’homme est menteur. « Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de Chartres, vous serez souvent trompée : ce qui paraît n’est presque jamais la vérité. » (Première Partie)

Dès lors, la Cour n’est qu’un vaste complexe de cabales et autres jeux d’influences. La direction du pays est tout entière livrée aux passions des princes et des princesses, et la religion même est occultée par l’ambition de la gloire. Ainsi, à la mort du Roi, ce ne sont pas la pitié et la piété qui dominent, mais bien les jeux de pouvoir. « Une cour aussi partagée et aussi remplie d’intérêts opposés n’était pas dans une médiocre agitation à la veille d’un si grand événement ; néanmoins, tous les mouvements étaient cachés et l’on ne paraissait occupé que de l’unique inquiétude de la santé du roi. » (Troisième Partie)

L’être humain est dominé par des passions par lesquelles il développe ses vices. Même la plus innocente des créatures, Madame de Clèves, fait preuve de duperie lorsque l’intérêt de ses passions est en jeu. Elle ment en effet à la reine dauphine à propos de la lettre de Madame de Thémines, dissimule à son mari. Certes, l’aveu est apparemment une preuve de transparence. En réalité, il se révèle être une stratégie de Madame de Clèves pour se tenir éloignée de la Cour. Elle prend d’ailleurs un ton bien impératif, lors de cet aveu, pour une femme qui a commis une faute. De plus, elle n’a de cesse de magnifier son courage :

« Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d’être à vous. [...] Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d’amitié et plus d’estime pour un mari que l’on n’en a jamais eu : conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez. »

— Troisième partie du livre

En somme, la vertu de Madame de Clèves n’est qu’une façade. Comme les autres, elle dissimule, jouet de ses passions et du gouvernement de l’apparence. Sa vertu même est toujours mise en scène, à l’image de la vertu stoïque pour les jansénistes, comme lors du dernier entretien avec Monsieur de Nemours. Il s’agit avant tout de s’élever au-dessus des autres femmes.

La dernière phrase de la nouvelle est éloquente :

« [...] sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables. »

(Quatrième Partie)

Le mouvement libertin[modifier | modifier le code]

L'influence du mouvement libertin sur l'œuvre est relativement discrète et prend des formes variées, allant du libertinage de mœurs au simple libertinage d'esprit.

C'est au XVIe siècle que le terme libertin a pris une connotation négative, particulièrement dans le contexte des guerres de religion où il désigne ceux qui s'éloignent de la foi véritable[11]. Au XVIIe siècle, on considère que le terme renvoie à une personne impie ou débauchée, mais il peut également revêtir un usage social et désigner une personne qui s'accorde des divertissements, sans connotation sexuelle particulière.

Les deux figures principales du libertinage sont le duc de Nemours et le vidame de Chartres. Ils représentent l’homme libertin, qui peut se hisser au-dessus des conventions sociales pour vivre pleinement, jouir par les sens et par l’esprit, et également être libre de toute contrainte.

Cette liberté se manifeste sous deux rapports : une liberté vis-à-vis des codes sociaux et une liberté vis-à-vis des codes moraux.

La liberté vis-à-vis des codes sociaux n’est jamais plus présente que lors de l’affaire d’Angleterre. Le Duc de Nemours n’hésite pas à rejeter toutes ses obligations diplomatiques, patriotiques, tant envers la France que l’Angleterre, pour se consacrer entièrement à sa passion présente pour Madame de Clèves. Le roi (symbole de l’ordre social et religieux) ne manque pas d’exprimer son mécontentement à ce propos.

La liberté vis-à-vis des codes moraux est particulièrement visible dans l’aventure du vidame de Chartres. Ce dernier n’hésite pas à multiplier les liaisons, et faire de faux serments, à tromper tant la reine que Madame de Thémines, tout en entretenant une liaison avec une femme de petite vertu.

Du point de vue du libertinage de mœurs, il faut commencer par noter les fréquentes allusions aux multiples conquêtes tant de Monsieur de Nemours que du vidame de Chartres. Jouissance physique, donc, sexuelle-même.

Mais le fil conducteur du libertinage de mœurs dans la nouvelle réside dans le voyeurisme continu du duc de Nemours, dont l’activité principale est d’épier Madame de Clèves, de violer son intimité par le regard. À plusieurs reprises, il tire du plaisir de surprendre Madame de Clèves. « Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. » (Quatrième Partie)

Réception de l’œuvre[modifier | modifier le code]

La réception de La Princesse de Clèves a beaucoup évolué au fil des siècles, ainsi qu'en témoigne Marie Darrieussecq dans l'interview qu'elle accorde en 2009 à Flammarion pour la nouvelle édition du roman :

« Les premiers lecteurs de Mme de Lafayette, au XVIIe siècle, le jugèrent invraisemblable: quelle épouse pense devoir informer son mari de ses tentations adultères ? Au XVIIIe siècle, cet aveu, on l'a trouvé charmant. Au XIXe, immoral. Au XXe, idiot : mais qu'elle l'épouse donc, son bellâtre de cour ! Et au début du XXIe, on dit qu'il ne faut plus lire ce livre[12]. »

Toutefois ce témoignage lapidaire ne rend pas compte du nombre élevé de lectrices et lecteurs du roman, même encore actuellement. Il n'engage que son auteure. Un exemple particulier du succès de ce roman en 2008, les ventes ont progressé de 40% chez Hatier, et doublé au Livre de Poche[13]. Mais les rééditions antérieures sont la meilleure preuve du succès de cette œuvre : 210 éditions[14], depuis la première jusqu'à nos jours, recensées par la BNF

Réception contemporaine[modifier | modifier le code]

Ce fut un très grand succès dès sa publication et l’attente pouvait durer des mois pour recevoir une copie du roman. Le roman était aussi le sujet de nombreuses discussions en société et au sein des salons et n’échappe pas à la critique mondaine. Le débat portait aussi sur le nom de l’auteur. Ce sera l’occasion de discuter la place du roman au sein de la société de l’époque.

Voici ce qu'écrit Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin, au sujet de La Princesse de Clèves :

« Elle ne sera pas sitôt oubliée. C'est un petit livre que Barbin nous a donné depuis deux jours, qui me paroît une des plus charmantes choses que j'aie jamais lues. »

— Madame de Sévigné, Lettres de Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, vol. V, L. Hachette,‎ 1862 (lire en ligne), p. 424

Réception du XVIIIe siècle au XXe siècle[modifier | modifier le code]

La Princesse de Clèves est évoquée comme l’un des modèles littéraires qui ont inspiré à Balzac, au XIXe siècle, le personnage de Madame de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée[15]. Le Bal du comte d’Orgel de Raymond Radiguet, au XXe siècle, a une intrigue similaire à celle du roman de Mme de La Fayette.

Au XXe siècle, l’œuvre et son auteur, désormais popularisées par le cinéma, sont systématiquement citées dans les manuels scolaires. Le roman apparaît aux programmes des examens et concours de l’éducation nationale.

Réception au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

La conjoncture politique française des années 2007-2009 redonne une certaine notoriété au titre du roman. En effet, en tant que candidat à l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy avait ironisé sur la présence de l’œuvre au programme de l’oral du concours d’attaché d’administration[16]. Des voix s’élèvent dans l’opposition de droite, où ces propos sont perçus comme une atteinte au patrimoine culturel de la France[note 1] et dans l’opposition de gauche[17]. Les remarques du candidat et du président sont en général peu commentées dans l’actualité[17]. En revanche, elles sont exploitées par le mouvement d’opposition à la politique universitaire de Valérie Pécresse, les enseignants envoyant à l’Élysée des exemplaires du roman. Dans les manifestations, des pages sont lues au mégaphone. Une parodie circule pendant le mois de février 2009, qui commence ainsi :

« La magnificence et l’économie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Nicolas premier. Ce prince était galant, mobile et amoureux ; quoique sa passion pour la vitesse eût commencé, il y avait plus de vingt ans, elle n’en était pas moins violente, et il n’en donnait pas des témoignages moins éclatants[18]. […] »

En mars 2009, à l’occasion du Salon du Livre de Paris, un badge Je lis La Princesse de Clèves est distribué à l’initiative de l’Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France[19].

En 2010, La Princesse de Clèves est au programme de l’épreuve de Lettres commune aux Écoles Normales Supérieures d’Ulm et de Lyon.

Adaptations[modifier | modifier le code]

Cinéma[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

Livre d'artiste/Œuvre d'art[modifier | modifier le code]

  • 2010 : Collectif anonyme, La Princesse de Clèves par la Marquise de Lafayette par le Collectif Anonyme.

Livre audio[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Il y a l’école où l’enseignement de la Princesse de Clèves encourt un sarcasme comme celui qu’a instillé l’an dernier M. Sarkozy à Lyon quand il s’est exclamé qu’il était inutile de chercher les problèmes de la France quand on savait que l’on enseignait encore Mme de Lafayette » Paul-Marie Coûteaux, « Discours prononcé au rassemblement du Palais des Congrès de la Porte Maillot à Paris, le samedi 31 mars 2007 »

Références[modifier | modifier le code]

  1. « Mme de La Fayette fut introduite jeune à l’hôtel de Rambouillet, et elle y apprit beaucoup de la marquise. (…) Elle eut le temps d’y aller dès avant son mariage et d’y profiter ; aussi bien que Mme de Sévigné. » - Portraits de femmes - Mme de La Fayette, Sainte-Beuve, 1836
  2. « Tous les après-midi M. de La Rochefoucauld s’assemblait avec Segrais chez Mme de La Fayette, et on y faisait une lecture de l’Astrée. », Portraits de femmes - Mme de La Fayette Charles Augustin Sainte-Beuve, 1836, ed. 1869, page 286
  3. « On a lu, relu, récrit de Balzac (dans La Duchesse de Langeais ou avec le personnage de Mme de Morsauf, l'héroïne du Lys dans la vallée) à Marguerite Duras (Le Ravissement de Lol V. Stein) en passant par Radiguet (Le Bal du comte d'Orgel). » Laurence Plazenet – Interventions aux journées des écrivains du sud, 19-20mars 2010 [1]
  4. « Les écrivains qui veulent l'imiter - les Cocteau, les Radiguet, les Gide - et la plupart des critiques modernes cherchent dans cette œuvre un art purement intellectuel (...). », Alain Niderst dans : Madame de Lafayette - Romans et Nouvelles, Classiques Garnier, 2010
  5. Gervais E. Reed, Claude Barbin, libraire de Paris sous le règne de Louis XIV, Droz, 1974, p. 24
  6. disponible sur Gallica
  7. disponible sur Gallica
  8. disponible sur Gallica
  9. disponible sur Gallica
  10. Voir Alain Niderst, Mme de Lafayette : Romans et nouvelles, éd. Garnier, 1970, p. xxxviii, introduction.
  11. Michel Delon, article "Libertinage" dans Encyclopaedia Universalis
  12. Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, Flammarion (GF),‎ 2009, 362 p. (ISBN 978-2-0812-2917-4), p. VIII
  13. Bibliobs
  14. Données BNF
  15. Anne-Simone Dufief, « Introduction au Lys dans la vallée », La Comédie humaine, Omnibus, Paris, 1999, p. 203 (ISBN 2258051177)
  16. Pascal Riché, Nicolas Sarkozy kärcherise encore la princesse de Clèves, Rue89, 24 juillet 2008
  17. a et b Philippe Val, « La princesse de Clèves expulsée ! », Charlie-Hebdo,‎ 16 avril 2008
  18. Jean-Philippe Grosperrin, « Rions un peu : "Mme de Pecqueresse et M. de Sarquise" »
  19. « Observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France »

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • François Gébelin, Observations critiques sur le texte de « La Princesse de Clèves », Paris, Les Bibliophiles du Palais, 1930.
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  • Jean Baptiste Henri Du Trousset de Valincour, Lettres à Madame la Marquise sur le sujet de la « Princesse de Clèves », Paris, Flammarion, 2001.
  • Jean-Baptiste-Henri Du Trousset de Valincour, Valincour : Lettres à Madame la marquise sur le sujet de la « Princesse de Clèves », Éd. Jacques Chupeau, Tours, Université de Tours, 1972.
  • Denise Werlen, Madame de La Fayette, « La Princesse de Clèves », Rosny, Bréal, 1998.
  • (en) Benjamin Mather Woodbridge, Mme de Montespan and « La Princesse de Clèves », [S.l. s.n.] 1918.

Liens externes[modifier | modifier le code]